La gauche, stade suprême du capitalisme

NB: ce texte a été publié originellement le 5 mai 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

Marie-France Bazzo a répondu, dimanche dernier sur le plateau de Tout le monde en parle à la question «De quoi la droite a-t-elle besoin» par ce mot assassin : «d’intelligence». Du coup, «à droite» on s’est offusqué. Les chroniqueurs et commentateurs autoproclamés de la droite libertarienne ont (démagogiquement) hurlé à la démagogie. D’autres, plus modérés, s’interrogent sur leur appartenance à cette «droite» non identifiée par M.-F. Bazzo. Ainsi, Mathieu Bock-Côté dans son blogue cherche à caractériser la droite de la gauche.

Le problème, effectivement, de ce soi-disant retour de l’opposition gauche-droite dans le paysage politique québécois est que les termes mêmes du «débat» ne sont pas clairement posés ou, pire, qu’on se limite à leur en donner une définition caricaturale. De part et d’autre, d’ailleurs. Ainsi, la gauche défendrait la solidarité, la justice économique, le progrès social, l’empathie, la générosité, le bien commun. Le populaire «philosophe» Michel Onfray l’affirme: «Qu’est-ce qu’être de gauche? C’est croire à un certain nombre de valeurs que sont la solidarité, la fraternité, le partage, la générosité, la communauté, le don, la gratuité…»

Ce discours traverse nombre de prises de position d’une certaine gauche autoproclamée. Cette gauche bien-pensante fustigée et raillée par une certaine droite également autoproclamée. Discours populiste auquel s’opposerait un autre discours tout aussi populiste, celui de la responsabilité, de l’ordre, de la sécurité, de la réussite individuelle – discours d’une droite fustigée et raillée par la «gauche».

Définir les termes de la discussion constitue la base élémentaire de toute délibération démocratique. Caricaturer ces oppositions idéologiques nuit – empêche – une saine discussion politique. D’autant que la gauche «officielle» – c’est-à-dire clairement identifiée à des organisations politiques – se distingue si peu de la droite «officielle», tant dans l’ordre des fins que dans celui des moyens, que le besoin d’en définir les positions constitue dès lors une nécessité impérieuse.

Dans Les Mystères de la gauche, le philosophe français Jean-Claude Michéa poursuit sa réflexion sur ces dérives des positionnements idéologiques de la gauche (notamment française) entreprise en 2006 dans Impasse Adam Smith jusqu’en 2011 dans Le complexe d’Orphée. En substance, dans ce court essai plein de finesse, Michéa affirme que la gauche «officielle» ne se distingue plus de la droite que de manière superficielle parce qu’elle embrasse l’idéologie du progrès et de la croissance économique consubstantielle au capitalisme. Autrement dit, la gauche actuelle ne propose pas (plus) une critique des fondements du capitalisme – laquelle critique devrait, ce faisant, constituer la base même de sa proposition politique.

Cette critique «radicale» devrait, selon l’auteur, remettre profondément en question la «société de consommation généralisée», «principalement fondée sur le crédit – autrement dit, sur l’endettement structurel du système -, l’obsolescence programmée et la propagande publicitaire)» (p. 29) et l’«atomisation du monde», un «déracinement radical» (p. 37) des humains, véritable clef philosophique du libéralisme économique et politique.

style="float:Une gauche véritablement critique du capitalisme remettrait radicalement en question, dans cette vision des choses, l’idéologie libérale de la liberté d’individus atomisés vue comme une «propriété purement privée inhérente à l’individu isolé» (p. 40) et de leur dépendance aux contraintes aliénantes du marché mondial, de la technologie et de la consommation. La gauche ayant embrassé l’idéologie du progrès et de la croissance économique à tout prix, elle n’est plus en mesure de proposer aux masses populaires une véritable option politique. Ce faisant, elle ne rejoint plus le peuple dit de droite qui, pourtant, a de bonnes raisons, «lui aussi, d’être indigné par l’état présent des choses». La gauche de la gauche doit «l’aider ainsi à tourner sa colère et son exaspération grandissante contre ce qui constitue, en dernière instance, la cause première de ses malheurs et de ses souffrances, à savoir ce système libéral mondialisé qui ne peut croître et prospérer qu’en détruisant progressivement l’ensemble des valeurs morales auxquelles ce petit peuple de droite est encore profondément – et légitimement – attaché» (p.54).

L’état crépusculaire du monde dans lequel nous vivons nécessite une critique urgente des causes profonde de son délitement: la logique de croissance d’un système technologico-consumériste qui porte en lui les fondements mêmes de la destruction de la nature, des liens moraux et du sens de la communauté ancrée dans son histoire, sa culture et son territoire. L’aspect radical de cette critique doit définir les termes du débat démocratique opposant la droite libérale et la gauche de la common decency – le lien véritable du munus «qui a donné les mots de ‘commun’, de ‘communauté’ et de ‘communisme’, [qui] désignait d’abord les charges et les obligations – savoir donner, recevoir et rendre – qui relèvent de cette logique de l’honneur et du don» – une «façon à donner toute sa place au souci de soi» (p. 45).

La leçon française de Jean-Claude Michéa s’applique parfaitement bien aux pseudo-débats opposant la gauche et la droite au Québec – lesquels débats s’enlisent malheureusement en de stériles querelles superficielles dont la gauche politique et intellectuelle est particulièrement championne.

Les Mystères de la gauche: De l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu, par Jean-Claude Michéa (Climats, 2013, 132 p., ISBN 978-2-0812-9789-0, 23,95$).

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