S’immuniser contre les zombies

NB: ce texte a été publié originellement le 13 mai 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

Les zombies jouissent d’une cote de popularité immense, comme on le sait. En ces temps d’incessantes catastrophes imminentes, ils constituent une énième représentation des menaces qui planent sur notre civilisation et notre société. Mais en quoi un phénomène irréel qui ne surviendra jamais peut-il nous aider en quoi que ce soit à mieux comprendre notre société?

style="float:C’est que les zombies existent, soutient le sociologue Vincent Paris dans Zombies: Sociologie des morts-vivants. Non pas des zombies réels, bien sûr, mais plutôt le phénomène sociologique de leur présence populaire dans les œuvres de fiction et dans nombre de phénomènes culturels: le phénomène est bien réel «parce qu’on en parle dans le monde social» (p. 152). Ce qui justifie l’argument à la base de ce livre écrit avec vivacité et humour: «Si l’épidémie se produisait vraiment, quelles seraient les conséquences sur le plan sociologique?» (p. 21).

L’auteur a donc un double objectif: comprendre pourquoi le phénomène occupe autant d’importance dans l’imaginaire collectif depuis quelques années et imaginer quelle serait notre réaction collective face à une hypothétique attaque de zombies, compte tenu que sa popularité raconte nécessairement quelque chose d’important à propos de notre société.

Le zombie, sachez-le, s’apparente à un parasite ou, plus précisément, à un virus. Il vous grignote un bout du bras, et voilà, vous êtes maintenant un zombie. Sachez également qu’il a l’intelligence d’un insecte et qu’il n’est attiré par les vivants que parce qu’il a faim. En ce sens, comme toute catastrophe digne de ce nom, il est parfaitement démocratique : il attaque les humains vivants (!) aveuglément, sans dessein prémédité. Il est, de surcroit, dépourvu de tout sens moral: «Un mort-vivant enfreint un nombre considérable de lois. D’abord, (…) il viole des lois explicites et juridiques (…). Le mort-vivant enfreint aussi des normes non écrites, et donc implicites : il néglige de façon extrême son apparence physique, ne se lave plus, cesse de se brosser les dents, ne sait pas se conduire en public. Il est grossier, impoli, et n’est pas du genre à respecter les files d’attente» (p.82).

En ce sens, le zombie ne possède aucune conscience, contrairement aux vivants. Il est hors de la société. Une menace de catastrophe extérieure à notre humanité – sa négation, même. Cependant, devenir zombie (ou faire face à une épidémie de zombies), «c’est peut-être l’apocalypse, mais ce n’est tout de même pas la fin du monde» (p.30).

Car si la «zombitude» constitue la négation de l’humanité, elle n’engendre pas son anéantissement – bien au contraire, même. La possibilité – même irréelle, c’est-à-dire virtuelle – de l’existence des zombies nous permet de réfléchir, à l’instar d’une expérience de pensée extrême, à notre comportement face à une telle catastrophe ultime. D’où l’intérêt sociologique de l’étude de ce non-phénomène.

C’est qu’une impossible attaque de zombies offre la possibilité de penser autant les caractéristiques de notre monde actuel que les réactions qui seraient nôtres s’il était profondément menacé par une catastrophe majeure et inédite. Le catastrophisme ambiant – pensons au réchauffement climatique, à la criseagroalimentaire, aux menaces géopolitiques ou à la crise économique qui n’en finit plus de finir depuis cinq ans – semble offrir peu d’espoirs à une humanité cynique et pessimiste. Pourtant, advenant une épidémie de zombies – les œuvres de fiction spécialisées dans ce phénomène le démontrent, selon Vincent Paris – les vivants feraient preuve de solidarité et de collaboration pour la combattre. L’état de zombie étant assimilable à un virus, il porte en lui le germe de la réaction organique pour s’en immuniser.

Le phénomène zombie est bien réel non seulement en ce qu’il existe comme fait social, mais aussi en ce qu’il met en lumière nos peurs face aux multiples catastrophes potentielles qui nous pendent au bout du nez. Car nous vivons dans une «société du risque», selon les mots du sociologue allemand Ulrich Beck (La société du risque : sur la voie d’une autre modernité, Aubier, 2001, éd. originale 1986). Si, selon Vincent Paris, «les morts-vivants suscitent aujourd’hui un tel engouement, c’est précisément parce qu’ils portent un récit eschatologique beaucoup plus près de la société moderne. Ils représentent la menace virtuelle par excellence. Cela ne signifie pas pour autant que la menace soit imminente, loin de là ; mais plutôt que la réalité derrière la fiction incarnée par les morts-vivants est mieux adaptée à la société actuelle» (p. 125).

Les zombies sont donc profitables – enfin: le phénomène zombie, l’est. En ce sens, ce livre a donc son utilité – au-delà des aspects ludiques et instructifs qui le caractérise. Si ce livre a les défauts de ses qualités – trop pédagogique ppar endroitss il étire la sauce et abuse de répétitions sans doute caractéristiques du métier de professeur qu’exerce son auteur – il est en revanche fécond et porteur de multiples réflexions sur notre monde hypercontemporain et porteur d’espoir sur notre capacité à collaborer et à nous mobiliser pour nous débarrasser de ses multiples tares.

Zombies : Sociologie des morts-vivants, par Vincent Paris, préface de Nicolas Dickner (XYZ, 2013, 160 p., ISBN 978-2-89261-760-3, 21,95$).

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