La terre est patiente

NB: ce texte a été publié originellement le 29 mari 2013 sur le site du Voir.

 

C’est avec raison qu’on a dit que l’agriculture était la mère et la nourrice des autres arts. Dès que l’agriculture va bien, tous les autres arts fleurissent avec elle, mais quand on est contraint de laisser la terre en friche, presque tous les autres arts s’éteignent et sur terre et sur mer.

Xénophon (430-355 av. J.-C.), Économique, V, 17. [1]

 

Aussi loin qu’on puisse reculer dans le temps, l’agriculture occupe une place prépondérante dans la vie matérielle et économique de toutes les sociétés. Une place démesurée, même – voire fantasmée. Intuitivement, on a l’impression qu’une société qui n’est pas en mesure de nourrir sa population s’en va à vau-l’eau. Ça n’est donc pas pour rien que le gouvernement Marois a qualifié sa politique agricole de « souveraineté alimentaire » : le Québec doit s’assurer de nourrir son monde, d’avoir une agriculture autonome. Si l’intention semble louable, les conséquences économiques de cette politique sont cependant beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît.

Les trois objectifs de cette politique sont : (1) assurer un approvisionnement en aliments de qualité à juste prix; (2) accroître la proportion de ceux-ci produits au Québec et (3) développer l’industrie bioalimentaire [2]. Des objectifs certes louables. Cependant, rien n’indique que la politique de souveraineté alimentaire permettra de les atteindre – plutôt l’inverse, puisqu’elle favorise le statu quo et met ainsi en péril une industrie très fragile.

Deux rapports importants publiés ces dernières années, le « Rapport Pronovost » en 2008 [3] et le « Rapport Saint-Pierre » en 2009 [4], auraient pourtant du inspirer le gouvernement Marois après l’inaction notoire des libéraux en la matière. Bien que les recommandations de ces deux rapports ne constituaient pas en eux-mêmes les bases d’une politique agroalimentaire en tant que telle, ils remettaient en question les bases même d’un système qui ne fonctionne plus comme il le devrait. Pour schématiser, ces problèmes sont les suivants :

a) Le niveau d’emploi en production agricole est en baisse constante depuis des décennies, à la fois en termes absolus – le secteur employait près de 80 000 personnes il y a une trentaine d’années, environ moins de 57 000 en 2012 – et relatifs – la production agricole représentait 2,8 % de l’emploi total au Québec en 1976 contre 1,4 % en 2012, la moitié moins. (Voir graphe.)

b) Cette situation s’explique à la fois par la forte industrialisation de l’agriculture et l’intégration de plus en plus importante des diverses étapes de production agricole (de la production à la distribution).

c) L’industrialisation et la forte concentration dans le secteur explique – en partie – le faible niveau d’innovation dont il fait preuve.

d) Parallèlement, même si l’agriculture québécoise est l’une des mieux soutenue financièrement par l’État en Amérique du Nord est, en même temps, l’une des plus endettées [5].

e) Tout ceci concourt à la fragilité de l’industrie face aux moindres changements dans son environnement économique – plus particulièrement aux changements dans les politiques et aux accords commerciaux interprovinciaux et internationaux.

Face à ces constats de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer la politique de souveraineté alimentaire… qui est une non politique – au mieux, un énoncé de bonnes intentions: Jean Garon, ministre de l’agriculture sous René Lévesque [6], Roméo Bouchard, Coordonnateur de la Coalition SOS-Pronovost et ex-président-fondateur de l’Union paysanne [7], Michel R. Saint-Pierre, ancien sous-ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation et auteur du rapport éponyme [8] et l’Union paysanne, Jacques Proulx, ex-président de l’UPA et de Solidarité rurale, pour n’en nommer que quelques uns. D’ailleurs, à l’initiative de cette dernière, une lettre ouverte s’opposant à la politique du gouvernement du Québec a été publiée le week-end dernier, cosignée notamment par MM Bouchard, Saint-Pierre et moi-même [9].

Qu’aurait du contenir, au minimum, une telle politique? Une vision, d’abord et avant tout, qui secoue l’inertie et la lourdeur du secteur agroalimentaire plutôt que des petites mesures qui ne feront que perpétuer le statu quo actuel. Des mesures qui laissent davantage de place aux petits producteurs et à la diversité des productions, qui favorise et encourage l’innovation chez les transformateur plutôt que de consolider la puissance démesurée des grands intégrateurs et une politique véritable de développement du territoire cultivé – sachant que la moitié du territoire agricole du Québec n’est pas cultivé.

En lieu et place, le Parti québécois a choisi de consolider la toute puissance du monopole syndical de l’Union des producteurs agricoles (UPA). Non pas qu’un monopole syndical soit mal en soi – pas plus que la concurrence syndicale ne constitue une panacée – mais force est de constater que le pouvoir démesuré qu’exerce l’UPA dans l’industrie constitue un frein à la modernisation du secteur. Jean Garon note, dans sa récente autobiographie, que déjà en 1977 alors qu’il faisait ses premières armes comme ministre de l’agriculture, il y avait « encore plus de jeux politiques à l’intérieur de l’UPA qu’à l’Assemblée nationale » [10]. Comme le souligne Michel Saint-Pierre, l’UPA fait partie des vrais problèmes de l’agriculture québécoise « par son contrôle lourd et peu innovant de la mise en marché, par son refus historique de faire évoluer les programmes gouvernementaux et par son monopole sur la pensée collective en agriculture ». En ayant pour mission de représenter les producteurs agricoles mais monopolisant la représentation de l’ensemble de l’industrie agroalimentaire – et donc, notamment, les transformateurs – l’UPA n’a aucun intérêt politique à défendre les petits joueurs, tant en production qu’en transformation innovante. Elle constitue depuis plus de 30 ans un obstacle majeur à la nécessaire transformation de l’industrie. Monopole ou non, là n’est pas le problème. Le problème, c’est que l’UPA constitue presqu’à elle seule, par son inertie et l’obsession de sa propre croissance interne, l’organisation qui mènera le secteur agroalimentaire à sa perte face au moindre soubresaut dans son écosystème économique.

Si on désire que les Québécois consomment davantage de produits locaux de qualité, il faudra que le gouvernement du Québec prenne bonne mesure de ces critiques, « refasse ses devoirs » et soit véritablement à l’écoute des petits producteurs mais surtout des transformateurs qui peinent à offrir de nouveaux produits sur le marché. Sachant que seuls les magasins à escompte enregistrent une croissance dans leurs ventes en accaparant plus du tiers des ventes d’aliments [11], il y a loin de la coupe aux lèvres…

 

NB : L’Union paysanne mettra en ligne une pétition invitant le gouvernement Marois à revenir sur cette politique; à surveiller demain (30 mai) sur le site de l’organisation: http://www.unionpaysanne.com/.

 

[1] Xénophon, Anabase ; Banquet ; Économique ; De la chasse ; République des Lacédémoniens ; République des Athéniens, éd. par Pierre Chambry, Paris, Garnier Frères, 1954, p. 359.

[2] Dans les mots du ministère : (1) « assurer à l’ensemble des Québécois un approvisionnement en aliments de qualité, à juste prix et bons pour leur santé » ; (2) « accroître la proportion de l’alimentation des Québécois qui est satisfaite grâce aux aliments du Québec » et (3) « développer un secteur bioalimentaire prospère, rémunérateur, générateur d’emplois, respectueux de l’environnement et contribuant à l’occupation dynamique du territoire québécois » ; Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, Politique de souveraineté alimentaire, Québec, Gouvernement du Québec, 2013, p. 20.

[3] Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois, Agriculture et agroalimentaire : assurer et bâtir l’avenir, Rapport final [« Rapport Pronovost »], Québec, janvier 2008, 272 p.

[4] Michel R. Saint-Pierre, Une nouvelle génération de programmes de soutien financier à l’agriculture: Pour répondre aux besoins actuels et soutenir l’entrepreneuriat, Québec, Ministère du Conseil exécutif, février 2009, 60 p.

[5] Cf. le « Rapport Saint-Pierre » cité ci-dessus.

[6] Jean Garon, « Peut-être le temps est-il venu de donner aux agriculteurs le choix de leur syndicat! », La Vie agricole, 21 mai 2013 [en ligne: http://lvaquotidien.typepad.com/lvanouvelles/jean-garon/].

[7] Roméo Bouchard, « Politique de souveraineté alimentaire – Une campagne d’achat chez nous ne fait pas une politique agricole », Le Devoir, 23 mai 2013 [en ligne: http://www.ledevoir.com/politique/quebec/378809/une-campagne-d-achat-chez-nous-ne-fait-pas-une-politique-agricole].

[8] Michel R. Saint-Pierre « Une ‘politique’ agricole pour l’UPA », Le Soleil, 23 mai 2013 [en ligne: http://www.lapresse.ca/le-soleil/opinions/points-de-vue/201305/22/01-4653263-une-politique-agricole-pour-lupa.php].

[9] « Le PQ doit refaire ses devoirs! », Le Journal de Montréal, dimanche 26 mai 2013, [en ligne: http://www.journaldemontreal.com/2013/05/25/le-pq-doit-refaire-ses-devoirs]; texte et signataires complet : http://www.unionpaysanne.com/communiques/681-politique-agricole-le-parti-quebecois-doit-refaire-ses-devoirs.

[10] Jean Garon, Pour tout vous dire, Montréal, VLB, 2013, p. 175.

[11] Selon l’agroéconomiste Michel Morisset, professeur à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval: Claudette Samson, « La politique de souveraineté alimentaire déjà durement critiquée », Le Soleil, 23 mai 2013 [en ligne]: http://www.lapresse.ca/le-soleil/affaires/agro-alimentaire/201305/22/01-4653402-la-politique-de-souverainete-alimentaire-deja-durement-critiquee.php.

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