République – les institutions de la liberté

NB: ce texte a été publié originellement le 16 juin 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

L’idée républicaine repose sur celle de la liberté politique des membres de la communauté. Le républicanisme traverse l’histoire politique du Québec depuis ses origines coloniales, malgré que cela soit méconnu. Il y a quelques années Stéphane Kelly (La petite loterie, Boréal, 1997) et Louis-Georges Harvey (Le Printemps de l’Amérique française, Boréal, 2005) avaient mis en lumière l’importance de l’idée républicaine dans l’histoire politique du Québec – notamment chez les Patriotes. Les éditions Septentrion complètent utilement ces recherches avec une magnifique et importante anthologie du républicanisme au Québec, du début du 18e siècle à 1967: De la république en Amérique française: Anthologie pédagogique des discours républicains au Québec 1703-1967 qui met en lumière la continuité de la présence de cette idée dans notre société.

Cette liberté politique du républicanisme s’oppose à la liberté privée des penseurs libéraux. Comme le signalent dans l’introduction à l’ouvrage et dans plusieurs présentations des textes – fort instructives, d’ailleurs – les compilateurs de cette anthologie soulignent à de nombreuses reprises l’importance de cet aspect public de la liberté républicaine, qui repose sur la vertu des citoyens qui leur permet de participer à la vie politique. Ainsi, a contrario, dans l’esprit du libéralisme, «le peuple, laissé à lui-même, n’est qu’une multitude désordonnée et sans lumières, qui nécessite la gouverne éclairée d’une élite dirigeante choisie par un cercle restreint d’électeurs bien dotés» (p. 399).

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La liberté politique du républicanisme repose sur plusieurs fondements – la vertu de l’engagement politique en est un – notamment celui de l’égalité réelle des membres de la communauté politique. «Il ne suffit pas que la république vive du principe électif et du consentement du peuple; encore faut-il que ce peuple jouisse d’une réelle égalité des conditions et cultive des mœurs qui le préparent à la vie publique et les préservent de la corruption du luxe, de l’argent et des ambitions intrigantes» (p.41).

Car voilà: le républicain «privilégie la politique comme lieu et moyen de l’excellence humaine. (…) Si le libéral parle le langage des droits, le républicain parle celui des mœurs» (p. 11). Le peuple uni dans la communauté politique doit jouir de l’égalité de ses conditions et s’engager dans la vie publique. À cet égard, il postule et privilégie la souveraineté complète du citoyen et du peuple – c’est-à-dire sa pleine liberté politique.

Pas étonnant, donc, que l’idée républicaine ait traversé notre histoire, des Patriotes à Pierre Bourgault en passant par Trudeau ou Honoré Mercier – ainsi que le montre cette anthologie. Lire ou relire ces auteurs issus d’horizons politiques aussi variés (le Baron de Lahontan aux côtés d’André D’Allemagne, de Pierre du Calvet ou de Pierre Vadeboncœur!) à la lumière du filtre du républicanisme est particulièrement éclairant. L’ouvrage a l’intelligence d’avoir été divisé en cinq grandes thématiques: la notion même de république, l’anticolonialisme, l’éducation, la corruption et les institutions politiques. En trois cents ans, le républicanisme a, ainsi, traversé toutes les sphères de la question politique québécoise. Mais il est particulièrement intéressant de relire les discours anticolonialistes, par exemple, à l’aune de cette vision. Plutôt que d’y voir un simple ressentiment envers la couronne britannique – les Patriotes, Bourgault, Trudeau! – les compilateurs de cette anthologie nous invitent à les apprécier pour leur caractère républicain, participant fondamentalement de cette idée de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Une fraternité qui ne connaît pas de frontières et qui rêve d’un Québec profondément inscrit dans le projet moderne de la souveraineté de tous les peuples et des citoyens. «La liberté moderne est inséparable de la fraternité – écrivent-ils. On ne la veut pas seulement pour un peuple, mais pour tous les peuples. On veut effacer les frontières et voir tous les hommes dans la recherche du bien commun» (p. 99).
Les textes réunis dans cette anthologie sont essentiels. Et ils sont extraordinairement actuels. Ainsi de Les Normes de Maurice Séguin (1968) qui dialoguent avec L’Autorité du peuple de Pierre Vadeboncœur (1965) tout autant que le formidable texte anonyme Le Catéchisme des électeurs (1934) ou les Dialogues de M. le baron de Lahontant et d’un Sauvage dans l’Amérique septentrionale (1703).

À l’heure où la notion de liberté est galvaudée et récupérée par des commentateurs qui s’en réclament faussement, retracer l’idée républicaine revisitée dans l’histoire intellectuelle du Québec permet, grâce à cet ouvrage, d’approfondir une notion qui se réduit trop, à mon sens, à la liberté privée d’un individualisme qui oublie qu’il doit s’inscrire dans sa communauté politique.


De la république en Amérique française: Anthologie pédagogique des discours républicains au Québec 1703-1967
, introduction, textes choisis et commentés par Marc Chevrier, Louis-Georges Harvey, Stéphane Kelly et Samuel Trudeau (Septentrion, 2013, 529 p., ISBN 978-2-89448-735-8, 44,95$).

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