On a cessé de travailler pour nous

NB: ce texte a été publié originellement le 18 juin 2013 sur le site du Voir.

 

Une démocratie ne vaut et ne dure que si elle sait refondre constamment dans la communauté nationale l’individualisme qu’elle fait naître.

Jacques de Lacretelle, Idées dans un chapeau (Monaco, Éditions du Rocher, 1946, p. 294).

 

À chaque mois de juin, l’histoire se répète. L’Institut Fraser – un think tank néoconservateur et libertarien basé à Vancouver – annonce la date de la « journée d’affranchissement de l’impôt ». En 2013, c’est aujourd’hui, le 18 juin, que les Québécois auront, en moyenne, payé tous leurs impôts et taxes depuis le début de l’année – cela inclut l’ensemble des mesures fiscales (impôts sur le revenu, taxes à la consommation, etc.).

Plusieurs médias ont l’habitude de titrer, ce jour-là, que les contribuables peuvent enfin commencer à travailler pour eux. Autrement dit, du 1er janvier au 17 juin, on travaille pour le gouvernement, le 18 juin on peut finalement commencer à travailler pour soi. Une libération, en quelque sorte; incidemment la formulation en anglais est le « Tax Freedom Day » – le jour de la libération fiscale.

Cette rhétorique extraordinairement pernicieuse se double d’une vision du monde profondément détestable à mes yeux. Cette vision, les philosophes David Robichaud et Patrick Turrmel la nomment – suite à Marx – le mythe de l’homo cruseoconomicus[1]: une conception de l’humain totalement libre, isolé des autres comme Robinson Crusoé sur son île déserte. Il s’agit là d’un mythe, une « des plates fictions du 18e siècle », pour reprendre les mots de Marx, puisque l’acteur économique ne peut évoluer – travailler, produire, consommer – sans ses semblables en société. Car des « individus produisant en société » sont « dans un état de dépendance, membre d’un ensemble plus grand »[2].

Considérer que l’individu travaille pour l’État six mois par année avant de commencer à véritablement travailler « pour lui » repose sur la conception selon laquelle coexistent un « nous » privé et un « eux » public – le gouvernement, les institutions de l’État. Conséquemment, puisqu’il est « extérieur » à nous, on le perçoit en opposition à ce nous privé. De cette manière, on justifie l’idée selon laquelle le fisc « confisque » de manière coercitive une partie du revenu de notre travail pour nous imposer, par la suite, des choix qui ne sont pas nécessairement ceux que nous aurions fait comme individus libres.

Il s’agit d’une logique particulièrement pernicieuse car elle repose sur une conception de la liberté qui nie qu’elle ne puisse s’épanouir qu’au sein de la communauté politique – que l’individu est un Robinson Crusoé. Une conception de la liberté individuelle qui se réduirait à la capacité des acteurs privés à agir comme ils l’entendent, sans contraintes, situés à l’extérieur de la communauté politique. Or, une conception démocratique de la liberté s’appuie pour moi nécessairement par l’engagement des citoyens à la vie politique qui défendent ensemble le bien commun, par l’action de l’État. Cette dernière, par la vigilance des premiers, est garante non seulement de l’épanouissement des membres de la communauté mais aussi de leur liberté politique – qui se distingue, en cela, de la liberté privée.[3]

Concevoir l’État comme extérieur à « nous » fait en sorte que les institutions publiques sont placées sur le même plan que n’importe quelle autre organisation (entreprise, famille). Or, les six premiers mois de l’année, contrairement à la vision du monde proposée par l’Institut Fraser, nous ne travaillons pas « pour le gouvernement » – nous travaillons pour nous, ce nous collectif qui se développe autour de la préservation du bien commun et du développement de notre communauté.

Le 18 juin, nous ne commençons pas à travailler pour le nous privé, nous avons rempli notre devoir civique à contribuer au nous collectif. La vision du monde du Fraser est profondément détestable en ce qu’elle nie de facto cette contribution au bien-être collectif. Alain Deneault répète souvent ce beau mot: on doit redonner aux contribuables la « fierté de l’impôt. »

La fierté de contribuer au développement de notre communauté politique par le biais des taxes et des impôts qui ne sont pas une ponction illégitime sur notre chèque de paye mais plutôt un formidable privilège de pouvoir agir en communauté politique. Bien entendu, ce privilège se double d’un devoir: celui de la vigilance et de l’implication dans la vie politique. La commission Charbonneau démontre jusqu’à plus soif combien abandonner cette vigilance peut coûter cher et corrompre, au sens le plus fort du terme, les institutions publiques garantes du bien commun.

Nous devrions avoir hâte au 1er janvier pour recommencer à travailler pour nous.

 

[1] David Robichaud et Patrick Turmel, La juste part: repenser les inégalités, la richesse et la fabrication des grille-pains, Montréal, Atelier 10, 2012, p. 20.

[2] Marx désigne cette fiction par le terme « robinsonnades »: Karl Marx [1859], « Introduction à la critique de l’économie politique,’ in Contribution à la critique de l’économie politique, Paris, Éditions Sociales, 1972, p. 149.

[3] Cf. à cet égard la discussion du philosophe Ruwen Ogien dans son tout dernier ouvrage L’État nous rend-il meilleurs? Essai sur la liberté politique (Paris, Gallimard, 2013).

Laisser un commentaire