Plus tard, c’est maintenant

NB: ce texte a été publié originellement le 7 juillet 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

«Chaque heure. Il n’y a pas de plus tard. Plus tard, c’est maintenant.» – Cormac McCarthy, dans La Route

Est-ce que tout cela a un sens? Voilà la question que l’on se pose inévitablement face à l’histoire – celle de l’humanité, d’une société particulière voire même de notre biographie personnelle. Ainsi, dans une célèbre réplique, Shakespeare fait dire à Macbeth: «La vie n’est qu’une ombre qui marche; (…) c’est un conte raconté par un idiot avec beaucoup de bruit et de chaleur, et qui ne signifie rien» (acte V, scène 5).

Est-ce que Macbeth a raison ou, au contraire, l’histoire, recèle un sens que nous pouvons décoder et comprendre? L’étude de l’histoire conduit inévitablement à ce questionnement. Plus particulièrement, ce questionnement interroge notre rapport à l’histoire et au temps. Les philosophes comme les historiens réfléchissent depuis toujours à ces questions qui nous permettent de mieux comprendre notre place dans le monde. Trois ouvrages récents proposent des réflexions qui se croisent et dialoguent étonnamment à cet égard.

style="float:Face aux transformations de toute nature que connaît notre monde – sociologiques, technologiques, économiques, géopolitiques – le cours de nos vies (communes comme individuelles) semble à la fois s’accélérer tout en nous plaçant dans une posture de stupeur et d’immobilité face aux mille catastrophes qui menacent. «L’accélération va de pair avec la pétrification, le changement accompagne l’inertie et la société contemporaine est perçue à la fois comme ‘figée et frénétique’» note la philosophe Myriam Revault d’Allonnes dans La Crise sans fin: Essai sur l’expérience moderne du temps (p.124).

Notre rapport à la temporalité – donc à l’histoire, y compris notre histoire individuelle – a évolué au cours des âges. L’historien François Hartog, spécialiste de la Grèce antique et d’historiographie, montre dans son plus récent ouvrage, Croire en l’histoire, que le «régime d’historicité» dans lequel nous évoluons aujourd’hui est effectivement ce présent perpétuel, qu’il nomme le «présentisme». L’auteur approfondit ici une réflexion développée dans ses derniers livres sur l’histoire et la temporalité, notamment Régimes d’historicité: présentisme et expériences du temps (Seuil, 2003). Au 18e siècle, on est passé de l’«ancien» régime d’historicité au «moderne». Le premier se caractérisait par une vision de l’Histoire où le passé expliquait le présent («quand la lumière venait du passé»). Le régime moderne d’historicitié est «futorocentré»: «c’est désormais l’avenir qui éclaire le passé et le chemin de l’action» (p.228).

L’émergence du régime moderne d’historicité émergeait de la foi dans le progrès, emblématique, si on peut dire, du siècle des Lumières. La fin du 20e siècle signe l’arrêt de mort de cette confiance envers le progrès. Par conséquence, le futur, parfaitement incertain, ne guide plus «le chemin de l’action» dans le présent. On se retrouve parfaitement coincé dans un présent perpétuel – que ni le passé ni le futur n’éclaire: «Quand la figure du progrès n’était pas contestée, l’histoire qu’écrivaient les historiens éclairait l’histoire que les hommes faisaient, en donnant à voir celle qu’ils avaient faite. Désormais ou pour l’heure, c’en est fini de ce régime historiographique. (…) Pris dans les rets d’un présent présentiste, il peine à reconnaître le cours nouveau du monde: sa familiarité se charge d’étrangeté. Oui, étrange familiarité de l’histoire» (p.159).

style="float:M. Revault d’Allonnes et F. Hartog s’inspirent de l’historien allemand Reinhard Koselleck pour expliquer l’émergence de ce «présentisme» au cœur de notre expérience du temps et de l’histoire. C’est qu’il y existe une tension grandissante entre le «champ d’expérience» (le passé) et l’«horizon d’attente» (le futur) – selon les termes de Koselleck. Cet écart croissant, nourri notamment par l’accélération technologique (Revault d’Allonnes, p.129), crée une dislocation entre les trois modalités de la temporalité (passé, présent, futur) et nous renvoient à ce présent perpétuel dans lequel il n’y a plus aucune place en l’espoir du progrès. Ainsi, l’accélération des transformations technologiques tue, paradoxalement, la foi en un progrès futur.

Le philosophe Franck Fischbach, dans une perspective tout autre – disons de philosophie économique – analyse dans La Privation de monde ce «présent éternel, c’est-à-dire atemporel et anhistorique» (p.112) qu’il relie lui aussi à la notion de progrès technologique. La relecture de Marx et Heidegger par F. Fischbach enrichit l’analyse de notre rapport au temps en le mettant en relation avec notre rapport à l’espace – spécifiquement, à la mondialisation. L’expansion continue de la mondialisation abolit la distance; l’ailleurs devient aussi accessible que l’ici, ce qui affecte également notre rapport au temps: «La production d’un espace où tout est proche est aussi bien la production d’un temps où tout est au présent: on n’abolit pas les distances sans nier aussi le temps» (p.18).

style="float:Or, ce rétrécissement constant des horizons spatial et temporel trouve sa source dans un double mouvement antinomique qui nous coince dans ce présent perpétuel: d’une part une croissance continue – l’accélération des transformations technologiques assimilée au progrès indéfini – et, d’autre part, un système de valeur économique, fondement du capitalisme, qui lui est immuable, fixe. «On a donc à la fois un flux temporel constant prenant la forme d’un progrès indéfini ; et, en même temps, l’immobilité spatiale du présent perpétuel de la valeur», qui constitue un cadre normatif coercitif (p.107). En résulte une société «fondamentalement statique, immobile, qu’une contrainte interne irrépressible pousse à reproduire constamment à l’identique (…) et, aussi bien, d’un autre côté, une société en perpétuelle mutation», «un mixte d’historicisme et d’immobilisme» (p.109). Conséquence, «cette temporalisation prend la double forme d’un présent essentiellement coercitif, se manifestant comme une norme à laquelle il est impossible de se soustraire, et celle du flux temporel d’un progrès cumulatif, indéfini auquel il est impossible d’échapper» (p.110) – ce qui constitue, pour F. Fischbach, la forme contemporaine de notre aliénation au système économique.

Ce présentisme produit un monde en crise perpétuelle. La crise, qui était dans le projet moderne, une situation de rupture nécessitant une décision afin de trouver une sortie de crise «a laissé place à l’indécision voire à l’indécidable, la situation exceptionnelle est devenue la norme de l’existence» (Revault d’Allonnes, p.112), notre foi en ce progrès à venir ayant disparu, coincés que nous sommes dans un monde détemporalisé: «Comme si le présent, celui du capitalisme financier, de la révolution de l’information, de la globalisation, mais aussi de la crise ouverte en 2008 absorbait en lui les catégories (devenues plus ou moins obsolètes) du passé et du futur. Comme si, devenu à lui-même son propre horizon, il se muait en un présent perpétuel. (…) En outre, ce présent présentiste s’entoure de tout un cortège de notions ou de concepts, plus ou moins détemporalisés: modernité, postmoderne, mais aussi globalisation et même crise. Qu’est-ce, en effet, qu’une crise ‘systémique’, sinon une crise qui dure, délimitant une sorte de présent permanent: celui justement de la crise du système» (Hartog, p.290).

Mais comment donner un sens à ce monde sans Histoire qui n’a d’autre temporalité que celle du présent, qui «ne sait comment régler ses rapports avec un futur perçu sur le mode de la menace et de la catastrophe qui vient» (Hartog, p. 282)?

Il faut – c’est la lecture que je fais des trois ouvrages – se réapproprier le contrôle sur le temps afin de pouvoir redonner un sens à l’Histoire et à notre histoire individuelle. Rendre à nouveau le futur désirable. Or, à mon sens – mais je ne crois pas que les trois auteurs seraient en profond désaccord avec cette vision des choses – cela passe nécessairement par le politique. Plus spécifiquement: par le nécessaire retour à l’espérance politique envers un futur sur lequel nous avons prise. Une espérance politique qui redonne un sens à l’Histoire, avec un grand et un petit h. Un temps du politique qui implique «un élément de loisir, de libre discussion et de délibération» (Revault d’Allonnes, p.147) afin que notre vie ne soit pas qu’un conte raconté par un idiot avec beaucoup de bruit et de chaleur, et qui ne signifie rien.

Cette courte recension ne saurait rendre justice à ces trois ouvrages – je passe sous silence, par exemple, les analyses fascinantes de François Hartog qui revisite autant des œuvres d’arts visuels que littéraires ou historiques – qui ont tous une qualité essentielle: celle de proposer une réflexion féconde qui peut nourrir nombre de questionnement sur nos sociétés contemporaines. Trois livres qui méritent une lecture attentive et… lente.

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La Privation de monde: Temps, espace et capital, par Franck Fischbach (J. Vrin, 2011, 144 p., ISBN 978-2-7116-2388-4, 28,95$).

Croire en l’histoire, par François Hartog (Flammarion, 2013, 310 p., ISBN 978-2-0812-8675-7, 35,95$). En parallèle est publiée une série d’entretiens: La Chambre de veille, par François Hartog – entretiens avec Felipe Brandi et Thomas Hirsch (Flammarion, 2013, 218 p., ISBN 978-2-0812-8676-4, 32,95$).

La Crise sans fin: Essai sur l’expérience moderne du temps, par Myriam Revault d’Allonnes (Seuil, 2012, 197 p., 978-2-0210-9146-5, 32,95$).

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