Géographie de la mémoire

NB: ce texte a été publié originellement le 14 juillet 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

Les poètes et les romanciers nous en apprennent souvent plus sur l’histoire que les historiens et les spécialistes des sciences sociales. Non pas nécessairement à propos des faits qu’ils exposent dans leurs œuvres ni des liens de causalité qui les relient, mais sur notre propre rapport à l’histoire et à la mémoire. Dans son récent ouvrage, Croire en l’histoire, l’historien François Hartog montre combien la littérature du 19e siècle, notamment, met en relief ce qu’il appelle le «régime moderne d’historicité» (j’en ai parlé ici même dans une précédente recension).

L’essayiste uruguayen Eduardo Galeano – auteur du célèbre Veines ouvertes d’Amérique latine paru en 1971 – en fait la magistrale démonstration dans sa trilogie Mémoire du feu que les éditions LUX ont édité en un seul volume un peu plus tôt cette année. Cet ouvrage imposant (près de 1000 pages) n’est rien de moins qu’une grande œuvre et un immense plaisir de lecture – voire même de relectures à venir.

style="float:Composé de centaines de courts textes, souvent de moins d’une page, le livre a l’ambition démesurée de raconter l’histoire de l’Amérique latine, depuis l’origine. Origine, au sens le plus fort du terme, puisque le tout début du livre commence par l’histoire de la création: «La femme et l’homme rêvaient que Dieu était en train de les rêver. Dieu les rêvait tout en chantant et en secouant ses maracas, la fumée du tabac l’enveloppait et il se sentait à la fois heureux et troublé par le doute et par le mystère» (p.15).

Traversant l’espace et le temps, Galeano trace une géographie personnelle de la mémoire des peuples d’Amérique latine. L’éditeur note sur le bandeau promotionnel: «Une histoire populaire de l’Amérique latine». Populaire, certes, car il s’agit bien de celle des peuples. Mais on devrait ajouter: personnelle. Le ton, le style, l’imaginaire et la narration de cet ouvrage inclassable sont tout simplement uniques en leur genre. Ces petits textes constituent des vignettes évocatrices d’un événement et d’un lieu marquant, souvent poétiques et tendres. Ainsi de l’écrasement sanglant du soulèvement étudiant à Mexico par les autorités en 1968:

C’est à Tlatelolco, un endroit qui a déjà vu mourir Indiens et conquistadores, que le guet-apens est tendu. L’armée bloque toutes les issues et des mitrailleuses. Les étudiants s’entassent dans l’enclos, tout est prêt pour le sacrifice. Un mur de fusils, baïonnette au canon, referme le piège.

Des feux de Bengale donnent le signal, un vert, un rouge.

Quelques heures plus tard, une femme cherche son enfant. Ses chaussures laissent des traces de sang sur le sol. (p.830)

Un regard de poète, un regard de militant, un regard d’amoureux. Galeano est profondément amoureux: de ces peuples, de ces territoires, de leur histoire, de ces histoires. La Mémoire du feu est celle du rêve lucide d’un auteur amoureux qui sait que la vie rêvée anime le cœur des hommes et des femmes: «Le grand-père de Juana arrive au marché, triste comme le malheur, car il n’a pas rêvé depuis longtemps» (p.265). Des rêves sillonnant les territoires et les paysages: «La nouvelle capitale [Rio de Janeiro] est située dans l’endroit le plus beau du monde. Là, les collines ont l’air d’un couple d’amoureux; il flotte dans l’air des parfums qui font rire et la brise chaude excite les oiseaux. Les choses et les personnes sont faites de musique, et la mer resplendit si fort qu’il serait délicieux de s’y noyer» (p.349).

style="float:Le paysage dessine souvent les contours de la mémoire. Et inversement: la mémoire et l’histoire animent les espaces où l’on se balade. En réalisant son Voyage au centre de Paris, Alexandre Lacroix, rédacteur en chef de Philosophie Magazine, offre lui aussi une rêverie au cœur de la capitale française. Une rêverie évoquant un Paris révolu – celui qu’a aimé l’auteur, dans ses rêves. Le Paris d’avant la gentrification, cet ogre qui bouffe du territoire populaire pour en restituer des boutiques luxes et autres pièges à touristes (ou à cons). Ainsi de ce petit hôtel – le Beat Hôtel – tenu par un couple depuis les années ’30, où a habité William Burroughs pendant cinq ans: ils «accueillaient volontiers les artistes, ils acceptaient d’allonger les ardoises ou de solder les dettes de leurs locataires en échange d’un manuscrit original ou d’une peinture» (p.155). En 1962, la propriétaire, maintenant veuve, dût vendre son petit hôtel, qui fut transformé en un chic quatre-étoiles, décor factice d’un Paris pour «satisfaire les attentes convenues des seniors de l’upper class américaine voulant passer un week-end romantique à Paris» (p.158).

Le style parfois trop convenu – voire ampoulé – de ce livre qualifié par l’éditeur de roman ne gâche toutefois pas le plaisir de déambuler avec l’auteur dans un paysage dont il semble profondément amoureux, malgré sa nostalgie teintée d’amertume. L’érudition d’ Alexandre Lacroix, gaie et rêveuse, offre nombre d’anecdotes savoureuses et son parcours dans le vieux Paris berce des rêves de balades et de voyages.

Au cœur de ces deux géographies de la mémoire, on se sent habité par le mouvement du monde – on y danse comme un couple amoureux. Ainsi se conclut la Mémoire du feu, avec lequel le lecteur dansera, justement, très longtemps…

Racines profondes, tronc altier, branchage fleuri: planté dans le centre du monde, se dresse un arbre sans épines, un de ces arbres qui savent se donner aux oiseaux. (…) L’arbre de la vie sait que, quoi qu’il arrive, la musique qui tourne autour de lui ne cessera jamais. Même s’il y a beaucoup de morts, même si le sang coule à flots, la musique continuera de danser ces hommes et ces femmes, l’air, de les respirer, et la terre, de les labourer et de les aimer. (p.914-915)

Mémoire du feu, par Eduardo Galeano (LUX Éditeur, 2013, 990 p., ISBN 978-2-89596-159-8, 39,95$).

Voyage au centre de Paris, par Alexandre Lacroix (Flammarion, 2013, 382 p., ISBN 978-2-0812-9030-3, 34,95$).

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