Les barons du pétrole

NB: ce texte a été publié originellement le 22 juillet 2013 sur le site du Voir.

 

L’épouvantable tragédie de Lac-Mégantic a fait ressurgir de nombreuses craintes quant aux risques environnementaux liés au transport du pétrole, bien sûr. Mais au-delà, elle a mis en lumière, à nouveau, notre forte dépendance au pétrole. S’en sont suivis de nombreux amalgames de revendications et d’indignations diverses et variées: contre l’exploitation des sables bitumineux, le transport par pipeline et/ou par oléoducs, l’urgence de mettre fin à cette dépendance dans un contexte où les réserves d’énergies fossiles seront bientôt épuisées, etc.

Il s’agit là de questionnements et d’inquiétudes légitimes, de décisions essentielles que nous devons prendre pour la suite des choses. Mais l’industrie pétrochimique n’est pas une industrie comme les autres. Le pétrole est ce qu’on appelle un « super-intrant ». C’est-à-dire qu’il y a du pétrole dans à peu près tout ce que nous consommons. Non pas physiquement, je vous rassure: les tomates que vous achetez au supermarché, toutes pétries d’OGM qu’elles soient, ne contiennent pas de trace d’or noir en leur chair. En revanche, pour les acheminer du producteur maraîcher à votre supermarché ou à la fruiterie du coin, l’utilisation du pétrole interviendra nécessairement dans la chaine de valeur, ne serait-ce que pour transporter par camion ces légumes du champ où ils sont cueillis jusqu’au point de vente. Sans compter son utilisation en amont: pour transporter les travailleurs aux champs ou les semences et les engrais.

Le même air – sinon la même chanson – se répète pour tous les biens et services que nous consommons: de votre comptable qui vous visite et vous décharge de votre pile de factures aux romans qui bercent vos loisirs en passant par ce voyage fabuleux que vous faites avec votre petite famille à Tadoussac, Paris ou Fort Lauderdale.

Notre dépendance au pétrole demeure complète. S’en affranchir implique une transformation radicale de l’organisation de notre vie matérielle et économique (voyez ces ouvrages dont j’ai parlé ou le nouveau blogue de mon collègue au Voir Philippe Gauthier sur ces questions). Cet affranchissement passera nécessairement par une remise en question du pouvoir économique des géants de l’industrie.

Afin de se donner une idée de leur poids, il suffit d’examiner la liste des très grandes entreprises de la planète. Sur les 50 plus importantes d’entre elles (en termes de revenu) 17 entreprises liées au pétrole et au gaz accaparent près de la moitié (44%) du chiffre du chiffre d’affaires de ces « cinquante barons » – pour plus de 4 000 milliards de dollars de revenus par année. À titre de comparaison, il s’agit là de la moitié de la production économique totale de la Chine, et près de deux fois et demi celle du Canada. On estime que la production et l’exploitation du pétrole contribue à hauteur de 5% de la production économique mondiale.

Le graphique suivant illustre le poids démesuré de l’industrie pétrolière mondiale au sein de ce groupe « sélect » des 50 plus grandes entreprises – qui pèsent pour 13,3% dans l’économie mondiale. Dans le top-10 des plus grandes entreprises au monde, il y a 6 sociétés pétrolifères (Exxon, Shell, Sinopec, BP, China National Petroleum Corp., Saudi Aramco), générant à elles seules plus de 2 500 milliards de dollars de chiffre d’affaires par année – et employant 1 168 900 personnes.

Face à cette réalité, comment peut-on en arriver à nous départir radicalement de notre dépendance au pétrole? Nous sommes en présence d’une des industries les plus puissantes au monde – sinon la plus puissante, en tous cas la plus névralgique – qui n’abandonnera pas sa position de pouvoir économique pour des considérations de viabilité économique et écologique à long terme. Je n’ai évidemment pas de réponse simple à cette question. Mais j’ai l’impression que face aux questionnements existentiels et aux indignations face à l’industrie pétrolière, on oublie un peu trop rapidement ces considérations essentielles. Le pouvoir économique ne se cède pas plus facilement que n’importe quel autre pouvoir; bien moins aisément, probablement.

Source des données: Banque mondiale, Fonds monétaire international, IBIS World, Fortune Global 500.

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