Trous de mémoire

NB: ce texte a été publié originellement le 4 août 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

Si les vacances permettent – entre autres – de briser la routine, elles peuvent alors ouvrir les portes de l’inconnu et de l’exploration. L’une de ces portes donne mène en des coins sombres, méconnus de notre histoire. Depuis plusieurs décennies, de nombreux historiens ont mis en lumière des aspects inexplorés de l’évolution de nos sociétés. Quelques ouvrages récemment publiés racontent de tels épisodes fascinants du passé au Québec.

style="float:On se doutait bien qu’il y eut des esclaves au Québec – et particulièrement chez les bourgeois de Montréal – mais aucune étude n’avait été publiée jusqu’à ce jour pour le grand public. L’historien Frank Mackey offre dans son ouvrage L’esclavage et les Noirs à Montréal, 1760-1840 (d’abord paru aux presses de l’Université McGill en 2010) une fascinante histoire des Noirs – et donc de l’esclavage, puisque jusqu’à l’abolition de l’esclavage au début du 19e siècle, il n’y avait de Noirs à Montréal qu’esclaves. L’auteur présente modestement son livre comme «ouvrage de référence, rapport d’étape et invitation à entreprendre de nouvelles recherches» (p.35). Il s’agit, en réalité, du résultat d’un travail colossal: l’auteur a épluché des centaines de documents d’archive, page par page, afin de mettre en lumière la réalité des Noirs à Montréal, de la Conquête jusqu’à l’abolition complète de l’esclavage, au milieu du 19e siècle. Car, nous explique-t-il, l’historiographie – y compris la plus récente – est à ce point déficiente sur cet aspect de notre histoire (quand, rarement, elle en parle) qu’elle charrie des mythes et des faussetés qui se perpétuent depuis 150 ans. À commencer par le grand François-Xavier Garneau qui, dans son Histoire du Canada publiée en 1845-49, «déclarait que le gouvernement français avait tenu le Canada à l’abri du fléau de l’esclavage, ce qui aurait fait de la Nouvelle-France une exception» (p.52). Ce qui est totalement faux.

L’esclavage a existé en Nouvelle-France et au Bas-Canada et les Noirs y ont donc été présents, depuis les débuts de la colonisation. Pourquoi alors les travaux d’historiens et même les témoignages contemporains en font si peu état? C’est que d’une part, contrairement au Haut-Canada, qui comptait plus d’une dizaine de millier de Noirs dans sa population en 1840, on n’en comptait que quelques centaines au Bas-Canada à la même époque – les terres loyalistes ayant été une destination plus naturelle pour les Noirs américains (p.478). D’autre part, l’esclavage à Montréal revêtait un caractère «extraordinairement ordinaire» (p.189) à l’époque, le rendant, pour ainsi dire, invisible aux yeux des contemporains et, par ricochet, à ceux des historiens.

Ce qui est vrai de la réalité de l’esclavage à Montréal l’est aussi de son abolition. Car l’ouvrage de Mackey cherche à retracer l’histoire graduelle de l’«abolition maison» de l’esclavage au Québec au tournant du 19e siècle. L’auteur montre ainsi que le silence historiographique sur l’esclavage s’explique en grande partie par l’«indifférence à l’égard de sa disparition» (p.142) pour les Canadiens de l’époque. Il s’agit donc d’une entreprise visant à combler un grand trou de mémoire collective que nous offre l’auteur, dans un livre aussi rigoureux que passionnant, qui fait revivre la réalité non seulement de l’esclavage et de son abolition mais de la vie quotidienne des Noirs à Montréal et des métiers variés qu’ils ont exercé à l’époque. Une vie qui n’a pas laissé beaucoup de traces, mais qui a doucement contribuer à façonner le Montréal d’aujourd’hui.

style="float:À l’époque où nous quittons cette histoire des Noirs naissait un homme qui allait, lui, laisser une trace durable et visible dans le paysage montréalais: Joseph Venne (1858-1925), architecte de son état. Il a légué à Montréal des édifices emblématiques comme le Monument National ou la Banque du Peuple (aujourd’hui l’hôtel Place d’Armes). Un collectif multidisciplinaire retrace le parcours de cet homme d’exception qui a signé les plans de dizaines d’édifices majeurs non seulement à Montréal, mais un peu partout au Québec, ailleurs au Canada et en Nouvelle-Angleterre – dont plusieurs édifices religieux. Le livre présente en quelques chapitres le parcours professionnel et intellectuel de l’homme en le replaçant dans son contexte historique et social. Bien plus, la moitié de l’ouvrage est constituée de cinq passionnants circuits pédestres dans les rues de Montréal permettant d’aller à la découverte des bâtiments qu’il a édifiés. On y explique à la fois les caractéristiques architecturales et la signification historique de chacun d’entre eux, faisant revivre une époque révolue de l’histoire de notre communauté. Si le néophyte en architecture – que je suis – se perd parfois dans les termes techniques de la discipline qu’il ne maîtrise pas (voir encadré ci-dessous), il s’y retrouve en revanche dans les descriptions historiques et photographies d’époque et permet de combler, pour plusieurs d’entre nous, un autre trou de mémoire historique.

style="float:Abécédaire architectural. Les néophytes sont invités à s’initier «en trente secondes» à un sujet parfois vaste et complexe dans une collection qui porte ce nom, publiée au Québec par Hurtubise. L’Architecture en 30 secondes: Les 50 principes et styles architecturaux les plus marquants permet de se familiariser avec le vocabulaire riche de cette discipline millénaire. On y apprendra autant ce qu’est l’architecture organique ou le brutalisme comme la fonction de l’arc ou du contrefort – nous avons tous vus des contreforts dans notre vie sans savoir ni les nommer ni en comprendre le rôle. Ceux qui s’y connaissent n’y apprendront rien – probablement seront-ils agacés par les choix éditoriaux de l’auteur. Mais les novices, dont je suis, y trouveront matière à explorer davantage l’histoire et le langage fabuleux de l’architecture. Merci internet: un bâtiment, un style, une notion qui nous intrigue nous mène à gambader entre mille documents passionnants. Je me permets de souligner la qualité de la fabrication de l’ouvrage – à l’heure de la dématérialisation, il montre que la créativité et l’art du livre a toujours sa place: couverture rigide, illustrations riches, typographie soignée, reliure cousue font de ce bouquin un bel objet qui passera de mains en mains, à prix fort raisonnable, qui plus est. Architecture en 30 secondes: Les 50 principes et styles architecturaux les plus marquants, expliqués en moins d’une minute, de Edwad Denison (Hurtubise, 2013, 160 p., ISBN 978-2-89723-174-3, 21,95$).

style="float:Dans le même ordre d’idées, la même maison, Septentrion, a publié deux petits livres captivants sur des aspects méconnus de l’histoire populaire de la ville de Québec. Deux circuits pédestres dans les rues de la capitale qui nous font revivre, documents d’archive à l’appui, des côtés sombres – quand ça n’est pas lugubres – de la vie nocturne (Luxe et ivrognerie) et de celle de la justice (Crimes et châtiments), particulièrement au 19e siècle. Il s’agit ici aussi de balades imaginées et documentées par une petite entreprise qui offre aux touristes, aux étudiants et à tous les curieux des circuits historiques thématiques – les Six-Associés. Si par hasard vous imaginez la vie dans la Vieille Capitale sage et rangée à l’époque victorienne, ces deux petits ouvrages captivants vous feront changer d’avis rapidement. Deux circuits qui donnent envie d’aller à la rencontre de notre histoire et de rencontrer, au détour d’une petite rue du Vieux-Québec, les fantômes d’une prostituée, d’un joueur ivre mort ou d’un bourreau achevant la vie délinquante de quelque voleur de grand chemin si ça n’est, même de ceux de deux duellistes s’affrontant hors des fortifications, question d’échapper à la justice officielle.

Il est à souhaiter que l’éditeur multiplie les publications de cette collection et nous offre des circuits historiques similaires un peu partout au Québec. Si des historiens du calibre de Frank Mackey nous permettent de connaître des aspects inconnus de notre histoire, des vulgarisateurs de talent nous conduisent sur des chemins méconnus (ou oubliés) du grand public pour notre plus grand bonheur.

L’esclavage et les Noirs à Montréal, 1760-1840, de Frank Mackey (Hurtubise, 2013, 662 p., ISBN 978-2-89723-109-5, 49,95$).

Crimes et châtiments: La justice à Québec du XVIIe au XIXe siècle, par Les Services historiques Six-Associés (Septentrion, 2013, 95 p., ISBN 978-2-89448-737-2, 9,95$).

Luxure et ivrognerie: La vie nocturne à Québec au XIXe siècle, par Les Services historiques Six-Associés (Septentrion, 2013, 101 p., ISBN 978-2-89448-736-5, 9,95$).

Sur les traces de Joseph Venne, Architecte, 1858-1923, de Michel Allard, René Binette et Soraya Bassil (Septentrion, 2013, 272 p., ISBN 978-2-89448-724-2, 24,95$).

Laisser un commentaire