Le rêve américain de la classe moyenne

NB: ce texte a été publié originellement le 28 août 2013 sur le site du Voir.

 

On présente le célèbre discours « I have a dream » de Martin Luther King comme emblématique de la lutte des afro-américains pour la reconnaissance de leurs droits. Avec raison, bien sûr. En revanche, on oublie que le pasteur avait lu son texte au terme d’une marche qui visait à défendre « le travail et la liberté » (March on Washington for Jobs and Freedom). Si les quelque 250 000 manifestants étaient Noirs pour 80% d’entre eux et revendiquaient la fin de la ségrégation raciale, ils manifestaient également, il y a 50 ans aujourd’hui, pour une plus grande justice sociale dans leur pays.

Un rêve américain, celui de l’accès à la classe moyenne.

Car le problème des afro-américains de l’époque n’était pas « que » racial – il relevait également d’une logique de lutte des classes, pour utiliser une terminologie quelque peu surannée. Une terminologie qui n’a encore moins de présence dans la sphère publique présentement qu’elle ne l’avait le 28 août 1963.

Le « rêve américain » repose sur une symbolique, une rhétorique et une vision politique visant à nier cette « lutte des classes » – et, surtout, à nier l’existence même des classes sociales. La soi-disant « classe moyenne » est un trou noir dans lequel s’effondre l’énergie générée par les luttes des classes du 19e siècle.

Comme les trous noirs dans l’univers, on ne peut observer la classe moyenne, mais uniquement les effets qu’elle a sur l’ensemble de la société, sur ce qu’elle engloutit en son cœur. Pourtant, on parle sans arrêt de la disparition de la classe moyenne en Occident, particulièrement depuis le début de la crise économique en 2008. Celle-ci aurait perdu son pouvoir d’achat, rétrécirait comme peau de chagrin au profit des classes les plus pauvres ou des plus riches, c’est selon. Elle ne constituerait plus le centre de gravité du pouvoir des démocraties libérales, déplacé au profit d’oligarchies politico-financières dominant le capitalisme contemporain.

Or cela est faux. La classe moyenne n’a jamais existé. Elle est une pure construction sociale et idéologique. Toute désignation d’un groupe social donné constitue une construction. Comme l’a exposé brillamment le philosophe américain John Searle, les éléments de la réalité sociale existent objectivement parce que nous y assignons une fonction, un sens, une représentation, un rôle.[1]

Ainsi, par exemple, le chômage a été « inventé » en 1925 par le Bureau international du travail qui en a proposé une première définition.[2] Non pas qu’il n’y eût pas de chômeurs avant 1925 dans les économies capitalistes. Pour qu’une telle définition puisse voir le jour, il fallait que le chômage soit compris comme un phénomène en soi – que ce « fait institutionnel » soit créé, pour reprendre les termes de Searle. Le chômeur est « créé » à des fins politiques et idéologiques, afin d’en monter l’état non naturel. Le chômage est une déviance face à la norme, celle de l’employé qui contribue à la création de richesse collective et au développement économique.

Il en est de même de la classe moyenne: il s’agit d’une construction sociale masquant des visées idéologiques. Nommément, de biffer la lutte des classes du débat public en proposant un modèle politique de mobilité sociale basé sur le « rêve américain »: la possibilité pour tous, à force de jus de bras, de réussir et de faire partie de cette classe moyenne.

Dans son discours, Luther King en appelait à ce rêve, à cet idéal de mobilité sociale qu’aurait permis des arrangements institutionnels permettant aux afro-américains d’améliorer leurs conditions de vie matérielle. Le mouvement des droits civiques était aussi un discours pour la justice sociale, pour les Noirs, mais aussi pour l’ensemble des classes défavorisées. Cet appel a réussi en droit. Les lois votées en 1964 ont accordé l’égalité en droit pour les afro-américains. Mais il a échoué dans les faits. Le taux de chômage des afro-américains est presque le double de celui de la moyenne nationale (12,6% contre 7,4%). Bien pire: plus du quart (27,4%) des familles afro-américaines vit sous le seuil de la pauvreté, contre moins de un sur dix (9,9%) pour les blancs.

En cinquante ans, des avancées formidables ont été réalisées en termes d’égalité. Le fait que le président Obama, premier président Noir, ait fait son discours aujourd’hui sur le sol même où Luther King a prononcé son discours n’est pas rien. Mais il y a tant à faire…

À mon sens – l’analyse est un peu fruste, je l’admets – la marche pour le travail et la liberté a été un échec en ce qu’elle a été réduite par les détenteurs du pouvoir à des revendications pour l’égalité en droit au détriment des égalités dans les faits. Elle y a substitué, tel une lourde chape, l’idéal de mobilité sociale et le rêve d’accession à une classe moyenne théorique qui nie précisément la réalité des disparités et des inégalités. Laquelle négation d’une réalité économique et sociologique empêche les groupes les plus pauvres – les assistés sociaux, les « working poors » – d’aspirer à un monde meilleur, ayant atteint de jure l’égalité mais pas de facto, et, surtout, de ne pas reprendre prise sur leur destinée – ce que Martin Luther King appelait de ses mots magnifiques.


[1] Searle, John R. (1995). La construction de la réalité sociale. Paris: Gallimard, 1998.

[2] Voir à ce sujet un texte sur ce blogue, « Dévier de la norme est révolutionnaire« , publié le 12 février dernier.

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