Quand nos enfants financent la cour de récré (écrit | Enfants Québec)

Article de Sarah Poulin-Chartrand paru dans le magazine Enfants Québec le 15 novembre 2013.

 

20131115-Enfants Québec-Quand nos enfants financent la cour de récréSortie scolaire exceptionnelle, acquisition d’un nouvel équipement sportif, projet d’embellissement de la cour… Rares sont les écoles primaires qui échappent aujourd’hui aux campagnes de financement privées. Une pratique efficace, mais critiquée.

Lorsque sa fille est entrée en maternelle, Marie Proz a été désagréablement surprise qu’on les convie, elle et son enfant, à participer à une campagne de financement. «On demandait à ma fille de 5 ans – que j’accompagnerais, évidemment – de faire du porte à porte pour vendre du chocolat aux voisins, raconte cette mère de Saint-Jérôme. Le principe me met mal à l’aise. On utilise la candeur et la naïveté des enfants pour renflouer le budget de l’école et, par la bande, on permet à des compagnies intermédiaires de faire du profit. Je trouve cela déplacé.»

Marie-Josée, une maman de Boucherville, s’est vu quant à elle proposer six campagnes différentes au cours d’une même année scolaire. «J’ai participé avec bonne volonté à la première, en achetant des livres, dit-elle. Mais pour les suivantes, j’ai donné l’équivalent en chèque. Ils m’avaient usée! Ce n’est que maintenant que j’ose, parfois, ne plus rien donner du tout… en guise de protestation.» Les parents sont nombreux à s’irriter de ces campagnes à répétition, souvent prises en charge par des entreprises dans lesquelles ils ne se reconnaissent pas. Depuis quelques années, en effet, des sociétés privées trouvent le créneau lucratif.

Vantant aux écoles l’avantage d’offrir des produits variés tout en s’épargnant la logistique des collectes de fonds, elles proposent des campagnes «clé en main» aux chefs d’établissement ou aux associations de parents. Trois de ces sociétés spécialisées comptent à elles seules parmi leurs clients près de 500 écoles primaires, sur les 2000 écoles que totalise la province. Les uns comme les autres y gagnent et font la marge de profit espérée – les écoles font 40 à 45% de profit sur la vente de leurs produits. Mais plusieurs caractéristiques du procédé laissent perplexe: le système est commercial, compétitif, et crée inévitablement des iniquités entre les familles, plus ou moins organisées et plus ou moins volontaires.

Certains parents laissent leurs enfants s’occuper eux-mêmes de leurs ventes, alors que d’autres font tout le travail à leur place, constate Marie Proz.

Sophie Bouchard déplore, de son côté, qu’on lui présente des objets de consommation courante à des prix plus élevés que dans les commerces du voisinage. «L’an dernier, rapporte-t-elle, on nous vendait des boîtes de tisane beaucoup plus cher qu’à l’épicerie, alors que les compagnies intermédiaires n’ont pas de locaux de distribution ni de vendeurs à payer. Campagne de financement ou pas, je refuse de payer dans ces conditions.»

La racine du problème
À la Fédération des comités de parents du Québec (FCPQ), l’avis est plus mesuré. On n’a rien contre les ventes de chocolat, tant que l’argent est bien géré – et que parents et enseignants peuvent poser des questions sur cette gestion. Pour sa part, le président de la FCPQ, Gaston Rioux, soulève en ces termes un problème plus grave: «Ne devrait-on pas s’interroger plutôt sur le budget des écoles, qui a tant diminué que celles-ci n’ont plus d’autre choix que d’organiser de telles campagnes de financement? Est-ce aux enfants et à leurs parents de rapporter de l’argent à leur école? Voilà une conséquence directe des compressions budgétaires, et ce n’est pas très sain. Un espace qui permet de faire du sport, comme une cour d’école bien aménagée, est aussi nécessaire à un enfant qu’une salle de classe.»

Pour l’économiste Ianik Marcil, ces campagnes de financement sont non seulement symptomatiques du manque de financement public des écoles, mais leur effet est bien plus pervers qu’il y paraît. «On recourt à la générosité et aux dons des particuliers pour payer des choses qui reviennent à la collectivité, rappelle-t-il. Le problème, c’est que c’est un cercle vicieux: l’État n’a plus les moyens de financer la rénovation des cours de récréation ou les sorties éducatives et, en même temps, ce même État constate que les campagnes de financement fonctionnent. Bientôt, aura-t-il encore la légitimité ou même l’intérêt de s’investir? Nous risquons au contraire de basculer dans un système complètement privé!»

Sylvie Fournier, directrice de l’école de la Pommeraie, à Mont-Saint-Hilaire, relativise. D’après elle, le recours aux campagnes de financement ne signifie pas nécessairement que les écoles sont sous-financées. «Pour toutes les infrastructures basiques et indispensables, les commissions scolaires donnent ce qu’il faut. Ces campagnes servent seulement à compléter un budget, par exemple pour améliorer un projet essentiel financé par la commission, ou bien à réaliser des projets supplémentaires, moins primordiaux mais tout aussi utiles au bien-être des élèves. Par exemple, des aménagements dans une cour d’école, des écrans dans les salles polyvalentes, des murs d’escalade, des agrandissements de gymnase, etc.»

Un point reste cependant fort problématique, de l’avis de M. Marcil: ce système, qui mise sur les dons privés pour financer des installations parfois aussi importantes qu’une cour de récréation, ne peut pas être équitable envers tous les quartiers.

Le porte à porte est-il aussi payant à Hochelaga qu’à Westmount?, interroge l’économiste, un brin provocateur. Et puis, quelles valeurs transmet-on ainsi à nos enfants? Le message que véhicule la campagne de financement est qu’il faut vendre des “bébelles” pour avoir accès aux services et aux ressources de la communauté. C’est un message implicite qui aura un impact à long terme.

Dans tous les cas, chaque campagne de financement doit respecter les normes de la commission scolaire et être approuvée par la direction et le conseil d’établissement. Or, qui siège au conseil d’établissement? Plusieurs parents. Par conséquent, si l’idée de ces campagnes vous rebute, vous pouvez faire part de votre mécontentement au conseil d’établissement. Ou encore, comme Marie Proz, écrire à la direction de l’école: l’année suivante, l’école de sa fille a décidé de cesser sa collaboration avec la compagnie intermédiaire concernée.

Une stratégie qui évolue
Signe que les temps changent, plusieurs écoles remettent effectivement en question leur association d’affaires avec certaines compagnies. À l’école de la Pommeraie, on a laissé tomber la vente d’objets fournis par des intermédiaires pour se concentrer sur des achats que les parents font de toute façon: des citrouilles en octobre, des sapins de Noël en décembre, ou des desserts préparés par les familles à l’occasion de la Saint-Valentin. «En fait, nous essayons d’organiser des campagnes qui satisfont les gens, plutôt que de leur vendre des objets inutiles», explique Sylvie Fournier.

Il n’est pas non plus question de pousser à la consommation ou de forcer qui que ce soit. «J’ai demandé aux enseignants de ne pas encourager leurs élèves à faire plus de ventes, poursuit Mme Fournier. La participation est libre, et les parents qui préfèrent que leur enfant ne vende rien sont invités à faire un don à la fondation de l’école. On ne fait pas davantage miroiter un système de récompenses aux meilleurs petits vendeurs, comme c’est le cas dans certaines écoles. Au lieu de cela, les élèves qui s’engagent dans la campagne de financement sont admissibles à un prix attribué par tirage au sort.» Une pratique qui laisse toutefois songeuse Sophie Bouchard, une maman de Longueuil. «Ma fille de 11 ans veut participer aux campagnes de son école pour avoir la chance de gagner un iPod, bien plus que par envie de faire sa part dans le projet visé par le financement!», dit-elle.

À l’école Saint-Ambroise, à Montréal, la directrice Johanne Lévesque est en revanche opposée à toute forme de gratification. Elle qui a déjà vu accorder des «primes de luxe» aux élèves ayant atteint un certain montant de ventes refuse désormais ces tactiques dans son école. «Je ne veux pas que mes élèves perdent de vue l’objectif commun de la campagne de financement, déclare-t-elle. Un enfant qui ne participe pas à la campagne ne sera jamais pénalisé.»
Et quelle est la forme de collecte de fonds la plus appréciée? L’organisation d’événements sportifs dans la bonne humeur! C’est ce qui se pratique à l’école des enfants de Marie-Josée, où l’on a délaissé les anciennes stratégies au profit d’un seul événement sportif annuel, appelé March-O-Thon, pendant lequel parents et voisins contribuent financièrement à leur gré pour appuyer les performances des élèves. Marie-Josée, à cette occasion, a offert un dollar par tour effectué par ses deux enfants, soit une vingtaine en tout.

Même chose à l’école de la Pommeraie, avec une petite variante: ici, ce sont les personnes souhaitant participer au tour sportif du quartier – catégories vélo, marche ou course – qui deviennent les contributrices, les tarifs étant fixés en fonction du statut des participants (adulte, enfant ou famille) mais aussi du trajet (2,5 ou 5 km). «Cette façon de faire me semble vraiment plus agréable et surtout plus logique. Courir plutôt que vendre du chocolat, de la part d’une école qui participe au programme École en santé, ça me parle davantage!», conclut Marie-Josée. Depuis ce jour, et comme plusieurs parents d’élèves qu’elle fréquente, cette maman donne aujourd’hui de bon cœur.

Source: Enfants Québec, novembre 2013

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