L’appel du vide

17 novembre 2013  |  Publié dans À la une, Opinions  |  20 commentaires

La culture, c’est de gagner en liberté et de perdre en arbitraire. L’inculture, c’est de gagner en licence et en arbitraire.

Pierre Vadeboncœur, Trois essais sur l’insignifiance, Montréal : l’Hexagone, 1989, p. 28.

 

Comme c’est le cas pour plusieurs personnes de mon âge, le Voir était un incontournable il y a 20 ans. Autant pour les annonces classées – pour se trouver un énième appartement d’étudiants – que pour connaître le rythme auquel le Montréal artistique et communautaire vibrait.

Le monde évolue, bien sûr. Mon Voir papier que je lisais religeiusement à la fin des années 1980 alors que j’étais étudiant doit s’ajuster à la réalité actuelle. Celle de notre société évoluant à vitesse grand V tout comme celle du monde des médias chamboulé par la réalité du web.

En revanche, une nouvelle initiative du Voir me laisse sans voix. Cela s’appelle « trouble.voir.ca. » Il s’agit, grosso modo, d’explorer les recoins les plus sombres du web – le « far web. » Une initiative, selon le rédacteur-en-chef du journal, d’une expérimentation. Jeter la lumière sur les sombres recoins du web.

En l’occurrence, il y a quelques jours, on y a présenté un « reportage » sur un sombre personnage, Dominic Pelletier. Résumons. Dans cette capsule, une jeune nouvelle vedette du web, Gab Roy, interview l’individu. Lequel profère des propos misogynes à décaper un plancher de bois franc. Non content d’en rigoler à la fin – « ce type est fou » dit-il en substance, mais avec le rire nerveux de celui qui a vu une horreur sans la dénoncer – tout au long de son « reportage » il relance la bête. Et la bêtise, par ses multiples questions.

A priori, je ne trouve rien à reprocher à cette intention d’expérimentation. En revanche, j’ai bien du mal, le mot est faible, à avaliser le traitement que le Voir offre de cette expérience. Voir offre un canal de diffusion efficace voire prestigieux à un odieux personnage (on s’accordera tous sur le caractère odieux du type et de ses propos). De plus, ce « reportage » n’a rien d’un travail journalistique. Aucune analyse, aucune critique, aucune mise en perspective. Voir ne fait que reproduire in extenso ses propos. Gab Roy, malgré son inconfort, rigole comme une baleine en disant à la fin que ça n’a aucun sens – sans compter qu’il relance joyeusement l’autre idiot. Est-ce du journalisme? De l’éditorial? Non, c’est de la complaisance: on donne la parole à un dangereux débile.

Il ne s’agit pas ici d’opinion, mais de propos haineux et misogynes. Lesquels n’ont pas place dans la sphère publique. Lesquels doivent être condamnés. Or que fait le Voir: les diffuser. Ce qui ne fera que les conforter. Et surtout, bien plus grave, conforter ceux qui les écouteront et les avaliseront, tout confortablement dans leur fauteuil devant leur écran. Simon Jodoin a écrit ceci ces derniers jours: « Au-delà des clics, bien avant les profits ou le buzz médiatique, ces gens et leurs auditeurs m’intéressent. Grandement. » Pas moi. Ils me répugnent. Et il y a un code criminel pour les faire taire, le cas échéant. Si on vend plus de livres merdiques que de recueils de Rimbaud, c’est entre autres parce que l’on n’élève pas assez le niveau dans les médias grand public. Si le Voir avait mis l’énergie à promouvoir un poètes.voir.ca à la place, par exemple, peut-être que le monde serait meilleur. La demande est créée par l’offre, pas l’inverse, quoi qu’en dise une majorité de mes confrères. Mais en offrant un canal de diffusion à ces propos, on les banalise, on en fait un freak show plutôt que d’en démonter les mécanismes pour les mieux dénoncer.

On prétend que l’exposition au grand jour de ce type de propos les condamne de facto. C’est ce qu’écrit, notamment, Judith Lussier. Je ne suis pas d’accord. Offrir une visibilité à un quidam – qui plus est, de manière complaisante – qui n’occupe aucun rôle social ou politique ne contribue qu’à avaliser son propos – malgré les intentions du diffuseur de cette initiative. Plusieurs de mes amies victimes des conséquences de tels propos ont vu remonter en elles des blessures des violences passées dont elles ont été victimes en entendant cette entrevue avec Dominic Pelletier. Il serait légitime de diffuser des propos condamnables proférés par un personnage public – politicien, humoriste, homme de pouvoir. D’un inconnu misogyne et xénophobe, que cherche-t-on ? Je n’en sais trop rien. Une chose dont je suis persuadé, par contre, c’est qu’on lui offre un canal de diffusion rêvé puisqu’il n’est médiatisé par aucun discours critique ni mise en perspective.

En réalité, la chose que je comprends le moins est que ça soit le Voir qui propose cela. Le Voir que j’ai connu, étudiant, ce média vivant de culture et de société, ne ressemble pas à cette « expérience ». Je ne reconnais pas le Voir que j’aimais et auquel j’étais fier de contribuer quand on m’y as invité comme blogueur. Fondamentalement, ce que j’en comprends, c’est qu’on cherche à attirer les « jeunes » (whatever that means) qui suivent déjà ces hurluberlus en espérant les amener à consommer de la haute culture? Il s’agit là du problème fondamental à mes yeux de ce projet. Étudiant, mes profs ne m’amenaient pas à lire Giono en passant par les BD stupides de Archie: ils me parlaient de Giono avec passion pour que j’aie envie de le lire. Les mauvais profs n’y arrivaient pas; les bons, oui. Ce que le Voir fait avec ce projet c’est précisément d’ouvrir la porte à ce nivellement par le bas en lançant ce message: d’une part, on laisse la paroles aux débiles parce qu’on croit important de montrer qu’ils existent et que, d’autre part, on va attirer des jeunes qui, pourtant, ont beaucoup plus d’intelligence pour faire la part des choses et qui n’ont pas besoin de ce paternalisme pour atteindre la haute culture.

Dans 90% des entrevues que je donne dans les médias on me présente comme économiste et blogueur au Voir. Depuis que trouble.voir.ca est mis en ligne, je me fais bombarder de commentaires du type: « Quoi? Tu avalises ça, étant un collaborateur au Voir ? ». Non, je ne l’avalise pas. Je refuse d’être coupable par association d’une expérience qui diffuse des propos qui sont au mieux odieux, au pire dignes de condamnations au criminel. Le Voir n’est pas une grosse organisation médiatique comme le Journal de Montréal ou La Presse. La perception est que nous formons une petite équipe tricotée serrée. Du coup, la perception négative rejaillit sur nous tous.

Le climat difficile que nous vivons présentement fait en sorte que je souhaite contribuer à des médias qui élèvent le débat. L’initiative « trouble.voir.ca » ne contribue en rien à assainir ledit climat, c’est plutôt l’inverse.

L’appel du vide – voilà le mal fondamental de notre époque. Voilà, aussi, pourquoi, je refuse d’être associé à une initiative qui le glorifie. Je préfère, de loin, favoriser la promotion de Giono tout autant que de jeunes poètes, bédéistes, littéraires et essayistes qui nous permettent d’évoluer vers un monde meilleur.

 

NB: Mon site personnel, sur lequel vous lisez ce texte, n’a pas été mis à jour depuis plus d’un an. N’y cherchez donc pas mes contributions récentes – elles y seront intégrées bientôt.

Commentaires

  1. jocelyne a commenté:

    17 novembre 2013 à 23 h 10(#)

    Bravo Yanik. Et merci pour ce texte si juste. Et si lucide.

  2. Pascal Lapointe a commenté:

    17 novembre 2013 à 23 h 24(#)

    Effectivement, on est loin du journal « culturel ». C’est comme si Voir venait soudain de découvrir que certains nivellent par le bas, et qu’il était enchanté de sa découverte.

    Je continue de croire que le journalisme a entre autres pour vocation d’éclairer les coins méconnus d’une société —manifestement, quelqu’un quelque part s’imagine que méconnu et sombre sont synonymes.

  3. Vincent Collard a commenté:

    17 novembre 2013 à 23 h 29(#)

    Bravo Ianik.

    Bravo pour ton intégrité, bravo pour ton courage, bravo pour ton honnêteté.

    Et aussi, tiens, bravo pour le temps que tu vas récupérer et qui va te permettre de me rappeler pour que j’aille enfin chercher ma rallonge électrique oubliée chez toi l’été dernier! ;)

    Avec tout mon appui

    Vincent

  4. Camil Bouchard a commenté:

    17 novembre 2013 à 23 h 36(#)

    Bravo Ianik. En cela tu rejoins un malaise que j’ai aussi devant les shows de plus en plus fréquents qui ne font pas la différence entre l’absurde (Paul et Paul) et la vulgarité (exemples trop nombreux). il y a quelque chose de profondément tordue à mettre en scène la laideur alors que nous avons tant besoin de beauté, d’apaisement et de réconfort.

  5. Stéphane Riverin a commenté:

    18 novembre 2013 à 0 h 54(#)

    Bravo Ianik,

    Je ne suis pas toujours d’accord avec ce que tu dis mais là je te lève mon chapeau, tu te respectes en refusant d’être associé à cela. Trop de gens manquent de respect envers les femmes dans notre société et il faut combattre cet état, pas lui donner une vitrine.

  6. Luc Senay a commenté:

    18 novembre 2013 à 2 h 57(#)

    Ta yeul toé, mon esti de fendant.

  7. Gilbert a commenté:

    18 novembre 2013 à 8 h 40(#)

    on est mûrs pour un nouveau media alternatif…

  8. Maryse Beaulieu a commenté:

    18 novembre 2013 à 10 h 05(#)

    Que je suis contente de lire quelqu’un qui sait démontrer le courage de ses convictions. Comme tu le dis si bien on tend de plus en plus à niveler vers le bas. le Voir ne fait malheureusement, ici, pas exception. Quelle déception! Merci de le dire haut et fort, Ianick! Au plaisir de continuer de te lire sur ton site personnel

  9. Line Merrette a commenté:

    18 novembre 2013 à 10 h 28(#)

    Des fois je me demande si cette fausse respectabilité, cette «fiction de la chance égale aux deux côtés de la médaille» (qui a notamment contribué à légitimer le déni des changements climatiques dans les médias américains) ne sert pas les intérêts de quelqu’un.

    Sans tomber dans les théories du complot, on observe que des forces s’organisent dans la société civile pour provoquer des changements bénéfiques ou stopper des tendances dangereuses (l’érosion des droits des Premières Nations, l’exploitation sans aucun frein des ressources naturelles…). Et ça dérange. Quelle belle riposte sans en avoir l’air que de donner une antenne aux libertatariens, aux populistes etc. Qui se chargeront de légitimer la réaction. http://www.theguardian.com/environment/earth-insight/2013/jun/14/climate-change-energy-shocks-nsa-prism. Il est intéressant notamment de lire la biographie d’Éric Duhaime… sans rien affirmer, ça me fait «jongler».

  10. Stéphanie Duret a commenté:

    18 novembre 2013 à 10 h 42(#)

    Respect.

  11. Michelle Blanc a commenté:

    18 novembre 2013 à 12 h 42(#)

    « Lorsque la source est trouble, ce qui en sort l’est aussi. » de Proverbe chinois

  12. Francis Beauregard a commenté:

    18 novembre 2013 à 13 h 35(#)

    Les propos de Dominic Pelletier m’ont choqué, mais pas la diffusion de l’entrevue. Après l’avoir écoutée, je me suis mis à débattre dans ma tête, à pratiquer mes arguments, des arguments prônant l’égalité des hommes et des femmes, l’égalité des ethnies, etc. Si, dans un futur proche, j’ai à rencontrer quelqu’un comme Dominic Pelletier, cette entrevue m’aura donné le goût de lui faire connaître ma façon de voir les choses. Je n’arriverais sûrement pas à le faire changer d’avis, mais peut-être planterais-je une graine de bon sens en lui. Peut-être que oui, peut-être que non. En tout cas, je ne crois pas que la censure soit la solution. Le fait de donner de la visibilité à une personne comme Dominic Pelletier ne le confortera pas nécessairement dans ses opinions. Il aura à affronter les critiques et les visions différentes de la sienne.

  13. Roland Tremblay a commenté:

    18 novembre 2013 à 13 h 44(#)

    Bonjour Ianik.

    Je suis tout à fait de ton avis. Toutefois, on ne peut pas jeter toute l’eau du bain… Le trouble.voir.ca contient également une intervention tout à fait pleine de pertinence et d’intelligence, en l’occurrence celle de Mathieu Saint-Onge, que j’ai trouvé très sincèrement intéressante. Qu’en penses-tu?
    En tout cas, j’ose espérer que cette initiative du voir contiendra plus de ce genre que celui de Gab Roy.

    Roland Tremblay

  14. Anthony a commenté:

    18 novembre 2013 à 16 h 34(#)

    Difficile, en effet, de comprendre pourquoi Voir en est venu à lancer pareil projet (et surtout à promouvoir pareille équipe!). On peut sans doute y voir une tentative désespérée de renouer avec un public jeune et « branché ». Mais à quel prix? Votre réaction prouve assez éloquemment que si la bande à Gab Roy est susceptible d’attirer un nouveau public, elle est tout aussi capable de chasser l’ancien.

    Il ne fait aucun doute que le micro-scandale autour d’un certain Mr. Pelletier, n’est que la première d’une longue lignée de dérapages. Dérapages qui -au demeurant- n’ont pas attendu le coup de pouce du Voir pour choquer Internet mais qui rejailliront désormais sur son logo et sa réputation.

  15. Anthony a commenté:

    18 novembre 2013 à 16 h 41(#)

    Difficile, en effet, de comprendre pourquoi Voir en est venu à lancer pareil projet (et surtout à promouvoir pareille équipe!). On peut sans doute y voir une tentative désespérée de renouer avec un public jeune et « branché ». Mais à quel prix? Votre réaction prouve assez éloquemment que si la bande à Gab Roy est susceptible d’attirer un nouveau public, elle est tout aussi capable de chasser l’ancien.

    Il ne fait aucun doute que le micro-scandale autour d’un certain Mr. Pelletier, n’est que la première d’une longue lignée de dérapages. Dérapages qui -au demeurant- n’ont pas attendu le coup de pouce du Voir pour choquer Internet mais qui rejailliront désormais sur son logo et sa réputation.

    (Mais plus sur la vôtre, bravo!)

  16. Anders Turgeon a commenté:

    19 novembre 2013 à 1 h 52(#)

    Un adage dit que la haine engendre la haine. Comme je le disais dans un commentaire laissé sur un billet de Catherine Voyer-Léger, nous laissons la parole à des crétins qui abaissent la qualité de nos débats, et ce, au nom d’une supposée lutte au politiquement correct.

  17. Nourrir la haine | Détails et dédales a commenté:

    27 novembre 2013 à 9 h 58(#)

    […] Ce texte a été écrit avant le départ de Ianik Marcil de Voir. Pour lire ses raisons. […]

  18. Mon départ du Voir (audio | Radio-Canada) :: Ianik Marcil a commenté:

    18 janvier 2014 à 17 h 00(#)

    […] de la direction de mettre de l’avant le projet « trouble.voir.ca » (j’ai expliqué ici ma décision), Jacques Beauchamp, l’animateur de l’émission « Pas de midi sans […]

  19. Marc Cassivi sur mon départ du Voir (écrit | La Presse) :: Ianik Marcil a commenté:

    18 janvier 2014 à 17 h 30(#)

    […] de la direction de mettre de l’avant le projet « trouble.voir.ca » (j’ai expliqué ici ma décision), Marc Cassivi a commenté ce projet dans sa chronique de La Presse du 19 novembre […]

  20. homepage a commenté:

    8 mai 2014 à 0 h 08(#)

    Еst-il possible de piquer deux ou trois phraseѕ pour un site iոternet ?

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Je suis économiste indépendant, spécialisé en transformations technologiques et sociales, en développement économique, justice sociale et économie de la culture. Je suis chroniqueur au magazine L'Itinéraire à Montréal, au webzine en arts visuels ratsdeville et blogueur et chroniqueur au Journal de Montréal et au Journal de Québec et je publie des recensions critiques d'essais dans le Huffington Post Québec. J'interviens régulièrement dans plusieurs autres médias, radio, télé et presse imprimée et électronique.

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