Bilan économique 2013

31 décembre 2013  |  Publié dans À la une, Analyses, Avant c'était pas pareil, Violence économique  |  2 commentaires

2013L’économie n’est pas une sphère isolée de l’ensemble des activités humaines: à peu près tous les gestes que nous posons au quotidien – ne serait-ce que pour nous nourrir, nous vêtir ou nous déplacer – ont un effet économique. À l’inverse toutes les activités de production de marchandises ont aussi des effets hors de l’activité strictement économique – sur l’écosystème, la vie politique ou sociale. Nombre d’événements marquants de 2013 l’ont montré de manière, hélas, tragique.

À commencer par deux catastrophes marquantes: l’effondrement d’une complexe manufacturier de vêtements à Savar, au Bengladesh, le 25 avril, ayant tué plus de 1100 travailleurs et le déraillement d’un train transportant du pétrole à Lac-Mégantic le 6 juillet qui a détruit une grande partie du centre-ville et fait 47 morts. Ce sont deux parfaits et malheureux exemples des effets de la socialisation des pertes et de la privatisation des profits. Dans les deux cas, les « externalités négatives » – c’est-à-dire les effets publics indésirables de l’activité privée, à l’instar de la pollution d’une usine – ont eu des conséquences dévastatrices. Ces tragédies en disent long autant de notre responsabilité comme consommateurs, de notre impuissance comme citoyens et de la cupidité des dirigeants et actionnaires de ces entreprises. L’attitude odieuse du patron de la Montreal, Maine & Atlantic Railway, Edward Burkhardt, envers les citoyens de Lac-Mégantic illustre cette cupidité autant que les conditions de travail des travailleurs de Savar.

Dans les deux cas triomphe la faillite du politique et de notre volonté collective de bâtir un monde juste. Consommateurs, coincés par des situations financières contraignantes, nous désirons acheter des produits au meilleur prix possible. Ce faisant, nous encourageons malgré nous le développement de conditions de travail dignes des débuts de la révolution industrielle. Les actionnaires et dirigeants de ces entreprises et de leurs partenaires d’affaires, souvent pressés à l’extrême par leurs actionnaires à générer année après année des profits plus importants, nourrissent cette même logique. Au final: nous avons abdiqué collectivement et politiquement à réguler ces dérives inadmissibles.

Cependant des événements moins tragiques en apparence ont participé de la même logique tout au long de l’année 2013. Leurs conséquences sont moins immédiates et médiatiques mais néanmoins tout aussi profondes. Les éternels débats sur l’importance et les effets des déficits gouvernementaux ont encore une fois occupé une place importante des pages financières, ici comme ailleurs. Aux États-Unis, nous avons à nouveau eu droit au psychodrame de la crise budgétaire entre Républicains et Démocrates au mois d’octobre. Après six mois de négociations stériles sur le budget 2013-2014 entre les Républicains (majoritaires au Sénat) et les Démocrates (majoritaires à la Chambre des représentants), aucun compromis n’a été possible avant la nouvelle année fiscale (débutant le 1er octobre). Conséquence: l’arrêt des activités d’une grande partie de l’administration publique et la mise à pied de 800 000 fonctionnaires pendant plus de deux semaines. Cette crise aurait coûté 24 milliards de dollars à l’économie américaine et freiné la fragile croissance économique du pays, Standard & Poor’s estimant que la croissance du PIB pour le 4e trimestre passerait de 3% à 2%.

L’origine de cette situation aussi absurde que néfaste pour des centaines de milliers de familles américaines réside dans l’obsession des Républicains à la réduction du déficit public – gigantesque, il faut le rappeler. Au-delà des conflits partisans propres aux États-Unis, il s’agit là, bien sûr, de l’éternel débat entre les défenseurs des politiques dites d’austérité et ceux de la relance par les politiques budgétaires. Le Québec n’y échappe pas. Le ministre Marceau annonçait fin novembre que le gouvernement Marois reportait de deux ans l’objectif de l’atteinte du déficit zéro. En revanche, le PQ annonçait une importante réforme du régime de l’aide-sociale dans cette pure logique d’austérité qui repose sur un postulat moral, politique et économique simple: faire reposer sur des individus la responsabilité de la réussite collective dont ils ne tirent que peu de bénéfices. La ministre Agnès Maltais était explicite à cet égard: sa réforme, en plus de chercher à réduire les dépenses de l’État, visait à « renforcer l’incitation au travail » des bénéficiaires de l’aide sociale. En compagnie de plus de 40 intellectuels, j’ai dénoncé fin mars cette politique que nous qualifions de « mesure inhumaine, socialement inacceptable et économiquement inefficace. » Soulignons qu’en plus des groupes sociaux, la protectrice du citoyen Raymonde Saint-Germain s’était aussi prononcée en défaveur de cette réforme.

Ces mesures d’austérité, on peut l’affirmer maintenant avec un grand degré de certitude, ont prolongé la crise que nous connaissons depuis 2008. Même l’OCDE, que l’on ne peut pas soupçonner d’anticapitalisme radical, mettait en garde les pays de l’Union européenne contre les mesures d’austérité. Le message ne peut être plus clair: « L’OCDE a appelé jeudi 28 mars la zone euro à faire preuve de plus de souplesse dans la réduction des déficits et à s’abstenir de prendre de nouvelles mesures de rigueur budgétaire pour l’instant même si cela ‘implique’ de ‘ne pas respecter’ les objectifs chiffrés. » De fait, l’économie européenne est toujours dans le rouge, malgré les signes de reprise économique ailleurs dans le monde – particulièrement aux États-Unis et en Asie. Mais cette reprise se fait sans véritable création d’emploi –  il s’agit d’une « jobless recovery. »

De tous ces événements marquants, ce sont encore et toujours les travailleurs, les consommateurs, les familles – les citoyens – qui payent la note au bénéfice de quelques détenteurs du pouvoir. Du Bengladesh à Lac-Mégantic, de la réforme de l’aide-sociale au Québec au bras de fer budgétaire aux États-Unis, l’année 2013 aura été sous le signe de la socialisation des pertes et de la privatisation des profits.

Il serait injuste, toutefois, de ne pas signaler quelques bons coups de nos dirigeants, au Québec. Deux mesures législatives du gouvernement Marois, sans être révolutionnaires, permettront d’améliorer un peu le cours des choses. D’abord, en octobre, le ministre de la Justice Bertrand St-Arnaud a annoncé que le seuil d’accès à l’aide juridique serait substantiellement relevé, permettant ainsi à un demi million de Québécois d’avoir accès gratuitement aux services d’un avocat. Compte tenu de la judiciarisation croissante de bien des aspects de notre vie, il s’agit là d’une mesure très importante. D’autre part, le gouvernement a adopté cet automne la Loi sur l’économie sociale, une législation souhaitée par le milieu depuis longtemps. Cette loi « assurera la reconnaissance des entreprises d’économie sociale (coopératives, mutuelles et OBNL à vocation marchande) par l’ensemble des ministères et organismes gouvernementaux, » une reconnaissance majeure pour ces acteurs qui prennent de plus en plus d’importance dans nos économies et qui sont vus par plusieurs comme le moteur du développement d’une société plus juste, équilibrée et durable.

L’économie n’est effectivement pas détachée du reste de l’activité humaine. Les décisions et événements malheureux de 2013 le démontrent. Il est à souhaiter que les décisions et événements de 2014 renversent la vapeur et que, collectivement, nous nous préoccupions davantage de solidarité sociale, de justice économique et de développement durable.

 

NB: demain soir, le 1er janvier, à 18h30 Gérald Fillion anime une émission spéciale de RDI-Économie « Résolutions 2014 » à laquelle je participe en compagnie de Martine Hébert, porte-parole nationale de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante et de Jean-Luc Landry, président de Gestion de portefeuille Landry. J’y proposerai, en lien avec ce que j’ai écrit ci-dessus, des résolutions collectives pour un meilleur développement économique et social. Je vous invite d’ailleurs à lire les « Leçons de 2013 » de Gérald Fillion sur son blogue.

Commentaires

  1. Le point saillant | a commenté:

    31 décembre 2013 à 23 h 59(#)

    […] lui un processus qui a de fait marqué l’année! Ianik Marcil, lui, a décidé de centrer son bilan économique de 2013 sur les «effets de la socialisation des pertes et de la privatisation des profits». Ce […]

  2. Revue de l’année 2013 :: Ianik Marcil a commenté:

    1 janvier 2014 à 12 h 30(#)

    […] Cette entrevue se base sur mon « Bilan économique 2013″ qu’on peut lire ici. […]

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