Le français dans l’espace public à Montréal va bien

Ce matin dans Le Devoir, Monelle Guertin, doctorante en linguistique, publiait un texte fort instructif sur les statistiques démolinguistiques qui constituent des indicateurs adéquats pour évaluer la bonne ou la mauvaise santé du français, et montre que bien plus que la langue maternelle ou celle parlée à la maison « l’indicateur le plus pertinent pour [s]a vitalité […] se trouve à être la langue d’usage public ». En effet, faire du français la langue qu’on utilise pour « communiquer avec les autres membres de la société » est ce qui a motivé l’adoption de la loi 101 et toutes les mesures politiques en la matière depuis des décennies ont visé à faire du français la langue d’usage commune, comme on dit, tant à l’école, au travail que dans la vie publique et politique.

Je vous invite à lire son éclairant texte. Ce qui m’a toutefois frappé, c’est le commentaire d’un lecteur, qu’on retrouve sur le site du Devoir. Celui-ci affirme, en gros, que l’auteure ne tient pas compte de la situation à Montréal (elle s’intéresse à l’ensemble du Québec en effet), et que les données du recensement de Statistique Canada qu’elle cite « ne sont pas significatives« , puisque c’est à Montréal que « le sort du français se joue ». Il conclut en écrivant: « Si je me fie à ma propre observation plutôt qu’aux ‘chiffres’, l’anglicisation de Montréal est officieusement beaucoup plus importante que ce que croient les experts d’Ottawa. »

Mon intention ici n’est pas de débattre des enjeux politiques du français au Québec, ça n’est pas mon domaine. En revanche, le commentaire de ce lecteur, qui ne se fie pas aux « chiffres » (le recours aux guillemets est lourd de sens dans son commentaire) mais plutôt à ce qu’il entend « quotidiennement de la part des usagers du transport en commun à Montréal » me semble emblématique d’une attitude hautement néfaste dans le débat actuel. Emblématique de cette ère dite « post-factuelle » ou « post-vérité ». L’opinion et l’expérience subjective de ce monsieur a plus d’importance à ces yeux que les analyses d’une doctorante qui se spécialise en la matière et que les données statistiques colligées par Statistique Canada. Mon idée n’est pas de stigmatiser ce monsieur en particulier, évidemment, mais bien de dénoncer cette attitude qui en inquiète plus d’un depuis quelques années.

Or, je suis allé voir les « chiffres » des recensements de 2011 et de 2016. Comme on le sait, après une petite tempête médiatico-politique suivant une erreur de calcul de Statistique Canada, on a constaté par la suite que, en gros, la situation du français était relativement stable au Québec depuis entre les deux recensements. L’indicateur pertinent pour évaluer la vitalité du français étant la capacité des gens à soutenir une conversation dans cette langue, j’ai vérifié s’il y avait, comme croit le constater notre lecteur, une « anglicisation de Montréal » dans l’espace public. Le tableau suivant montre que non seulement il n’y a pas d’anglicisation, mais qu’au contraire, la connaissance du français (définie par Statistique Canada comme étant « la capacité d’une personne de soutenir une conversation » dans cette langue) a plutôt augmenté à Montréal. C’est vrai de la région métropolitaine, où 91,4% de la population est en mesure de converser en français (par rapport à 90,9% en 2011). Mais comme cette région (« région métropolitaine de recensement », RMR) est très grande (elle s’étend jusqu’à Saint-Jérôme), j’ai comparé également pour les deux années la réalité de l’Île de Montréal seulement. Même constat de légère augmentation de la maîtrise du français: de 85,6% en 2011 à 86,1%. Il y a même, dans les deux cas, une légère diminution des Montréalais-es qui ne maîtrisent que l’anglais seulement ou ni l’une ni l’autre des deux langues officielles.

N’en déplaise à notre ami lecteur du Devoir, les « chiffres » importent. Les statistiques du recensement constituent une mesure précise de la réalité, pas une approximation basée sur des impressions. Hélas, cette méfiance envers les méthodes et les analyses des sciences sociales, voire leur disqualification pure et simple, pourrit le débat public présentement. Il est plus que temps que chacun et chacune s’outille pour mieux comprendre le réel, afin que nous ayons, collectivement, des débats publics basés sur la raison plutôt que les impressions.

 

* Mise au point 1: Le démographe Guillaume Marois me fait remarquer (entre autres) que la définition de la RMR de Montréal a changé entre 2011 et 2016; en 2016, s’y ajoutent Saint-Jean-sur-Richelieu et Saint-Lin, municipalités qui représentent à peu près 100 000 personnes, soit ~2,5% de la population totale de la RMR. Comme elles sont à peu près à 100% francophones, il se pourrait qu’elles expliquent une partie de l’augmentation d’environ 250 000 personnes connaissant le français entre les deux recensements. Cela ne hange évidemment rien aux données pour l’Île de Montréal.

* Mise au point 2: J’ai ajouté ceci sur ma page Facebook:

Je voudrais revenir sur la question de départ: l’idée ici, c’est de montrer qu’une impression subjective ne doit jamais supplanter (a) les faits ni (b) l’analyse. Une spécialiste de la question affirme qu’un indicateur est plus approprié que deux autres; je ne fais que présenter les données pour cet indicateur. Raconte-t-il toute l’histoire? Bien sûr que non! La stabilité du nombre de personnes qui sont «en mesure d’avoir une conversation soutenue» en français ne suffit pas à démontrer que la vitalité du français est stable, pas plus que le taux de croissance ou de chômage ne sont suffisants pour évaluer l’état de santé d’une économie. Par contre, ces trois indicateurs sont relativement stables dans la métropole entre 2011 et 2016, c’est incontestable. Maintenant, ça nous prend d’autres indicateurs, quantitatifs et qualitatifs, comme vous en avez fait mention ci-dessus.

D’autre part, mon irritation était basée sur le fait qu’on met au même niveau des impressions subjectives et l’analyse scientifique. Parce qu’il s’agit de sciences sociales, donc de choses qui nous touchent de près, souvent de manière très émotive. Je dis simplement: laissons aux spécialistes de la question (ce que je ne suis pas) nous éclairer sur les limites de ces données, de leur interprétation, etc. Nous avons dans cette micro-conversation Anne-Marie, une sociolinguiste, et Guillaume, un démographe. Ils possèdent des connaissances et une expertise que je n’ai pas, donc je ferme ma boîte et je les écoute. Venez pas me gosser sur le commerce international, les flux monétaire ou la diffusion industrielle des technologies, parzemp’

Ça ne veut pas dire, non plus, que les citoyens n’ont pas droit de parole. Nous avons ce droit, sinon ce devoir, face aux spécialistes, comme nous l’avons, par exemple face à notre médecin: nous ne pouvons pas faire la job de médecin si nous n’en avons pas la formation, mais ça ne nous empêche pas d’exiger de lui des explications claires sur notre état ou sur les soins qu’il entend nous prodiguer, afin de porter jugement. Un jugement éclairé, justement. Mais pour faire ça, il faut comprendre un minimum son boulot, sa méthode, ses outils d’analyse. Il devrait en être de même en sciences sociales (d’autant qu’elles sont sujettes à des débats d’École, à des fondements épistémologiques contradictoires, etc.).

One thought on “Le français dans l’espace public à Montréal va bien”

  1. Le point qui me perturbe dans ces analyses est la différence entre la capacité de tenir une conversation en français et l’usage effectif du français en public. C’est naturel que les gens conversent entre eux dans leur langue maternelle, Mais celà réduit l’usage réel du français. Cette langue est bien accessible à une majorité, Mais ielle ne domine pas autant que les stats indiquent, car celles-ci ne parlent que de capacité. D’où je pense viennent les observations subjectives qui critiquent les stats.

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