La géographie de mon père

Il y a aujourd’hui onze ans à 6h15 mon père mourrait aux côtés de ma mère, de sa meilleure amie (qui est comme ma grande sœur) et de moi. Le 24 novembre demeurera jusqu’à ma mienne de mort un événement, plus qu’une date: c’est le 24-novembre.

C’est donc la dixième année où je rend hommage à mon père, ce héros (évidemment). Un père aimant, chaleureux bien que bourru, un père qui valorisait autant la connaissance scientifique que l’imagination la plus débridée. Un être d’exception qui me manque encore tous les jours, malgré le deuil fait. Je rêve de lui presque toutes les nuits; dans mon univers onirique, il est vivant dans ma vie présente. Souvent, il est même présent aujourd’hui même si je suis conscient dans mes rêves qu’il soit mort. Cette impossibilité lui aurait plu, je crois. Elle aurait piqué sa curiosité insatiable. Comment être à la fois mort et vivant (sans être un zombie) pourrait-il être possible?

La curiosité, la créativité et la connaissance constituaient le crédo de sa croyance. (Cette assonance lui aurait plu, je crois, OuLiPien qu’il était.) C’est que mon père était le fils de parents de la classe ouvrière, pas scolarisés et à toutes fins utiles analphabètes. Mes grands-parents, par contre, se sont sacrifiés pour l’éducation de leur fils, afin de lui permettre une vie meilleure (son unique sœur, son aînée, s’est également sacrifié, c’était l’époque, hélas). Grâce à sa famille à l’État social qui s’édifiait dans les années 1960, il a pu poursuivre des études supérieures et il a décroché, peu après ma naissance, un diplôme de maîtrise en mathématiques, qui était en réalité l’une des premières maîtrises en informatique délivrées au Québec (sa thèse consistait en la création d’un langage de programmation).

La curiosité de mon père, comme celle de ma mère, d’ailleurs, m’a toujours paru sans limite. Grammaire latine, géographie, topologie, poésie, microbiologie, sculpture, cosmologie, surréalisme, philosophie, architecture, anarchisme politique – la liste de ses intérêts n’avait pas de fin. Il était véritablement ce qu’on appelait au 19e siècle, un « honnête homme », c’est-à-dire un humain cultivé, critique et ouvert sur le monde.

Il y a quelques jours, Matthieu Dugal a partagé sur Facebook un document rappelant l’importance que le magazine National Geographic avait eu dans sa jeune vie. Cela m’a fait chaud au cœur, pour plein de raisons.

D’abord parce que j’ai connu Matthieu grâce aux médias sociaux, et que cela a contribué à ce que nous collaborions à quelques reprises ensemble à Radio-Canada par la suite. Mon père, mort en 2006, était fasciné par les possibilités formidables de l’internet. Il n’a toutefois pas connu le fulgurant développement des médias sociaux. Je suis persuadé qu’il aurait adoré Facebook, et probablement davantage les contraintes très OuLiPiennes de Twitter qui lui aurait rappelé les nouvelles en trois lignes de Fénéon.

Ensuite parce que la publication de Matthieu faisait référence au NG et était coiffée d’une mappemonde physique de notre planète (celle que vous pouvez voir ci-dessus). Mon grand-père maternel était abonné au NG, et nous héritions des numéros qu’il avait lus, lorsque nous le visitions. À l’époque des petites télévisions en noir et blanc et avant l’internet (oui je suis assez vieux pour écrire ça), le NG c’était l’ouverture sur le monde, en couleurs et en émerveillement. J’ai passé des milliers d’heures à en admirer les photographies et à commencer à apprendre l’anglais pour réussir à lire les vignettes explicatives.

Qui plus est, alors que j’étais enfant, mon père m’avait acheté un globe terrestre du NG qui présentait exactement cette image de notre planète. (Je suppose qu’il avait dû découper un coupon dans le magazine pour ce faire.) Il m’avait expliqué qu’il était important de comprendre que notre Terre se passait des futiles frontières humaines, accidents de l’histoire (bon, pas dans ces mots, mais l’idée est là). Je possède encore ce globe, ce qui me rappelle que mon père m’avait dit qu’il serait encore « bon » toute ma vie, puisque l’histoire de notre planète se gaussait de celle des humains et de leur politique. C’était ça, la géographie de mon père.

Tout ce qu’a été mon père, ou presque, se résume dans cette petite histoire. La connaissance rationnelle, la curiosité et l’étonnement (tu vois ces chaînes de montagne sous les océans!) et une attitude critique envers la prétention humaine à dominer le monde. Sans oublier une immense générosité et un non moins grand amour envers son fils, pour lequel il a toujours espéré le meilleur.

 

Mario Marcil (1946-2006), tu es mort trop tôt. Tu n’avais pas besoin de tirer la moyenne de l’espérance de vie vers le bas pour contredire les démographes, tête de cochon. Je ne t’en veux pas (plus?), mais j’en veux à la vie en général, un peu plus, depuis. Je n’écrirai pas « tu me manques » car tu es mort et tu ne peux donc pas me lire – tu serais fâché que je le fisse. En revanche, si tu peux le lire, en contradiction avec nos connaissances scientifiques actuelles, tu es bien mal pris. Lalère. (Tu me manques pareil, papa.)

 

 

 

12 thoughts on “La géographie de mon père”

  1. C’est très touchant cette belle tendresse, si bien exprimée! Pour ma part, ça a fait 40 ans cette année et il me manque toujours autant. <3

  2. En convoquant ainsi la mémoire de votre père il continue d’exister dans le récit de ceux qui l’ont aimé et d’échapper à l’oubli funeste.

  3. Il me fait tellement plaisir de voir que chaque fois que tu rends un hommage bien mérité à ton père, tu prends la peine – ou plutôt la joie – de mentionner aussi ta mère…

Laisser un commentaire