L’économie de plateformes, la précarisation de l’emploi et la justice sociale (Conférence)

Mercredi dernier, j’ai eu l’honneur de prononcer une conférence dans le cadre du cours de 2e cycle « Droits sociaux, conditions de vie et justice sociale » (JUR7897) au Département des sciences juridiques de la Faculté de science politique et droit de l’UQAM, invité par la professeure Lucie Lamarche, qui est notamment deuxième vice-présidente de la Ligue des droits et libertés.

L’objet de ma présentation était de proposer une réflexion (à tout le moins, une amorce de réflexion) à propos des conséquences de l’économie de plateformes (économie du partage, « gig economy« ) sur les relations économiques, et, de plus, sur la protection des droits des personnes y œuvrant.

Un des arguments principaux de la discussion était le suivant. Depuis quelques décennies (en gros, 20 à 30 ans), le monde du travail connaît des transformations profondes.

D’une part, la nouvelle vague d’automatisation que nous connaissons (robotisation, informatisation et intelligence artificielle) affecte brutalement et à un rythme rapide de nombreuses catégories d’emplois. Des métiers et professions qu’on croyait naguère à l’abri de l’automatisation. Pensons à l’exemple classique du travail de radiologiste: une profession hautement qualifiée, qui requiert de très longues études universitaires pour y accéder (en plus d’être l’une des mieux rémunérées dans le réseau de la santé) est potentiellement la plus à risque d’être concurrencée par les machines, en l’occurrence des logiciels basés sur l’intelligence artificielle.

Parallèlement, d’autre part, les économies industrialisées et riches ont vu dans la même période, une montée significative de l’emploi dit « atypique » – à temps partiel et temporaire. À cet égard, il existe tout un champ de recherche en sciences économiques, dont le cadre d’analyse a été notamment repris par d’importantes études de l’OCDE, qui montrent que l’emploi atypique, donc précaire, a largement gagné du terrain ces dernières années dans les professions et les métiers qui ne sont pas touchés par cette nouvelle vague d’automatisation, et que le nombre d’emplois à temps plein qui ont été détruits concernent, de plus, ces professions dont les tâches sont en grande partie « automatisables », notamment par l’intelligence artificielle. C’est ce que montrent les graphes suivants, que j’ai bâtis en m’inspirant de la méthodologie de l’OCDE.

Quel lien avec l’économie de plateformes? Cette relative fragilisation de l’emploi a mis en place les conditions dont profitent les Uber de ce monde, à plusieurs égards:

– Les personnes de plus en plus nombreuses travaillant dans une situation précaire pourraient constituer une « armée de réserve de travailleurs » à bon marché pour ces entreprises. Combien de personnes offrant leurs services de transport de personnes pour Uber le font parce qu’elles en sont contraintes à cause de leur situation précaire? On ne le sait pas, parce que le profil de ces personnes n’est pas documenté. Il ne s’agit donc que d’une hypothèse, mais qui me semble tout de même raisonnablement plausible.

– S’il existe une proportion de plus en plus grande de personnes dont la situation de travail se précarise ou dont le revenu ne suffit plus à leur assurer une vie décente et qui offrent, ce faisant, leurs services sur ces plateformes afin de gagner un revenu (au moins) d’appoint, elles (a) ne bénéficient de très peu de protection de la part de l’État, contrairement aux salarié-es et (b) ont peu de possibilité de solidariser la défense de leurs intérêts et de leurs droits, étant « atomisées » par leur soi-disant statut de micro-entrepreneurs.

– La situation sociale de ces personnes est sur-valorisée par l’idéologie dominante: l’entrepreunariat, la libre concurrence et la capacité à disposer de sa vie comme on l’entend constituent probablement l’image la plus positivement valorisée dans nos sociétés. Ainsi, le législateur a bien du mal à savoir comment encadrer ces « nouvelles » pratiques et relations économiques, puisque traiter ces fournisseurs de services comme de simples travailleurs nie cette idéologie dominante.

Un aspect qui me semble important dans toute cette histoire est que nous ne connaissons pas la réalité concrète des femmes et des hommes qui offrent leur force de travail dans le cadre de cette économie de plateformes. Certains riches investisseurs mettent sur le marché de nombreuses unités d’habitation à plein temps sur Airbnb alors que de modestes travailleur-euses tentent bien que mal de boucler leurs fins de mois en faisant du transport de passagers sur Uber, faute de mieux. Quelle est l’ampleur du phénomène? On ne le sait pas, parce que les transactions entre utilisateurs de ces plateformes se font de gré à gré, et que leurs traces ne sont conservées que par les entreprises qui en sont propriétaires. Au contraire de l’ensemble de la vie économique, médiatisée par des transactions monétaires, nous ne sommes pas en mesure d’en évaluer l’importance ni la nature.

Or, c’est l’une des raisons pour lesquelles le législateur peine à intervenir pour en encadrer les activités. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles nous avons des difficultés à discuter de ces enjeux dans l’espace public. Sans connaissance documentée de la réalité, il est à peu près impossible d’établir une délibération éclairée. Le fait que les Uber et Airbnb de ce monde disposent de cette information dans des juridictions échappant non seulement à nos administrations publiques mais également aux institutions dédiées à mesurer l’activité économique nous empêche collectivement d’agir sur ce phénomène, n’en connaissant pas l’ampleur réelle.

Laisser un commentaire