Rumeurs sur la ville

Le Québec est un village. Comme dans tous les villages, les rumeurs courent. Les qu’en dira-t-on, les can-can et les y paraît que se propagent, propos diffus et confus, murmures et brouhahas.

Il y a deux ans, je crois, courait la rumeur, dans le petit monde des médias, selon laquelle je ne serais pas un « vrai » économiste. Entendre par là que je n’aurais pas de diplôme en sciences économiques. Il ne faut pourtant pas être très habile avec les machines à internet pour vérifier que j’ai déposé mon mémoire de maîtrise en sciences économiques de l’UQAM en 1995, lequel a figuré parmi les lauréats des premiers prix de l’Institut de recherche en économie contemporaine en 2000, remis aux meilleurs mémoires et thèses en économie au Québec déposés au cours des cinq années précédentes.

Depuis quelques semaines, j’ai appris que courait également la rumeur selon laquelle, en gros, l’ensemble de ma carrière reposerait sur de la bullshit, si vous me permettez ce latinisme. Des contacts m’ont fait savoir que c’est au pas de course qu’elle court – comme c’est toujours le cas dans notre gros village. Ce faisant, on m’a signalé que dans ma liste d’exemples de mandats réalisés, en apparaissait un que je n’avais pas totalement complété et qui s’était terminé en eau de boudin; je l’avais ajouté en début de contrat et j’avais complètement oublié de le retirer. C’était à une époque de ma vie où je n’allais pas bien, que voulez-vous. J’ai bien évidemment retiré la mention et ai présenté mes excuses auprès des personnes concernées.

Question de m’assurer que je n’avais pas commis une autre bourde semblable, j’ai fait le tour de mon cv. Première constatation: j’ai omis quelques mandats majeurs des années 2007-2010, notamment pour des composantes du Mouvement Desjardins, avec mon associé du temps et notre équipe, chez Marcil, Plante & Associés. Il faut dire que je n’avais pas mis à jour mon site depuis un bon moment.

Ça a été surtout l’occasion de me rappeler qu’à travers mon parcours non-linéaire de plus de 20 ans de vie professionnelle, j’ai eu le privilège de réaliser des études captivantes. À commencer par l’une des toutes premières, menée en 1998-1999 avec mon collègue Alain Bernier pour le Comité d’adaptation de la main-d’œuvre (CAMO) pour personnes handicapées, un organisme qui a du malheureusement fermer ses portes en 2016 suite aux mesures d’austérité du gouvernement Couillard. C’était un mandat compliqué: nous avons interviewé des dizaines de jeunes vivant avec un handicap pour essayer de comprendre leurs difficultés à passer de l’école au marché du travail. Les histoires que nous entendions étaient déchirantes, comme en témoigne notre rapport de recherche.

Il y a eu par la suite, au milieu des années 2000, de nombreuses études que j’ai dirigées alors que j’étais économiste principal pour la firme E&B Data. Nous étions en pleine période d’explosion des « nouvelles » technologies au Canada. C’est ainsi que notre équipe avait réalisé, par exemple, le premier portrait de l’industrie des nanotechnologies, pour le compte de NanoQuébec (maintenant Prima Québec).

Nous avions à la même époque produit un document de benchmarking économique, dont j’étais très fier, pour Pôle Québec-Chaudière-Appalaches (maintenant Québec International), comme nous en avons fait pour plusieurs autres organismes de développement économique au Canada. Nous avions également fait le portrait de l’industrie québécoise des technologies médicales, là aussi une première. C’est d’ailleurs à l’occasion de la publication de notre rapport (présenté à la conférence Biomedex 2005, dont on peut lire ici un sommaire) que j’ai donné l’une de mes toutes premières entrevues à Gérald Fillion à RDI, ci-dessous (avertissement: j’avais des cheveux, j’étais rasé de près et j’avais l’air d’avoir 17 ans).

En fait, dans mon métier, c’est l’une des choses que je préfère: être le miroir d’une industrie ou d’une région. C’est tout de même un privilège extraordinaire de pouvoir montrer à des dirigeant-es d’entreprises ou à des femmes et des hommes dont le boulot est de promouvoir leur secteur ou leur coin de pays ce qu’ils représentent réellement, les emplois, la production ou les exportations de leur industrie ou de leur région. C’est ce que j’ai fait avec mes collaborateurs pour les technologies médicales, les TI, les nano, l’aérospatiale, la transformation métallique, l’aluminium, le cinéma ou le livre au Québec, le biomédical ou les matériaux avancés en Ontario, l’acier industriel aux États-Unis ou encore de la force que pouvait représenter une région comme Québec-Chaudière-Appalaches.

À cet égard, l’an dernier j’ai réalisé un tout petit mandat pour une élue d’une capitale régionale du Québec. En quelques heures, à colliger les données sur l’évolution de l’emploi dans la région, je lui ai brossé un portrait des défis et des opportunités économiques de sa région: on m’a dit qu’elle était étonnée d’apprendre tout cela! Assis devant mon écran à Montréal, j’ai appris quelque chose à cette élue qui pourtant connaît beaucoup mieux que moi son coin de pays. C’est la « magie » des données économiques: offrir un reflet de ce que nous sommes et que nous ne connaissons pas très bien.

Tout ça pour dire que papillonner dans mes anciens travaux m’a convaincu de deux choses. Premièrement, j’ai été bien chanceux de pouvoir mener toutes ces études stimulantes. Deuxièmement, j’ai vraiment la mémoire d’un bégonia: combien de réalisations ai-je oubliées? Par exemple, en fouinant dans mon cv, je me suis rappelé que j’ai été un temps chroniqueur pour la section « Technaute » (oui, oui, je sais, le nom) de La Presse en 2006, ce que j’avais complètement oublié, et qu’on (je ne sais plus qui) avait caricaturé ma tronche pour illustrer mes textes. (Là, aussi, j’avais des cheveux.)

Le temps file. J’oublie les noms et les visages de toutes ces personnes qui ont suivi mes formations ou qui ont assisté à mes conférences, de ces femmes et de ces hommes qui m’ont obligé à me casser la tête pour répondre à leurs attentes, qui m’ont fait suer, mais m’ont permis, surtout, d’apprendre tellement de choses. J’en leur en suis profondément reconnaissant.

Le temps file, comme les rumeurs sur la ville.

 

Si y’a des rumeurs
Qui courent sur moi aussi
Laissez-les courir
Moi je cours après la vie
– Michel Rivard, Rumeurs sur la ville (Sauvage, 1983)

One thought on “Rumeurs sur la ville”

  1. Je me rappelle avec grand plaisir les entrevues que tu m’as accordé. C’était chaque fois passiionnant et on voyait que tu possèdes très bien ta matière. Bizarre cette rumeur!

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