Huffington Post | L’identité hydro-québécoise du Québec

NB: Ce texte a d’abord été publié sur le site du Huffington Post Québec, le 11 mars 2014.

 

Richard Bergeron, chef de l’opposition au Conseil municipal montréalais a appelé les partis provinciaux, dans le cadre de la campagne électorale, à faire de Montréal «la Baie-James moderne.» Le chef de Projet Montréal précise: «Quand on a fait le projet de la Baie-James, ce n’était pas pour gagner la circonscription du Nord-du-Québec ou d’Abitibi-Ouest: c’était un projet d’ambition québécoise.»

C’est dire la valeur symbolique que conservent les grands travaux hydroélectriques des années 1970 dans l’imaginaire collectif au Québec. C’est précisément l’histoire de cette édification symbolique et identitaire qu’a écrite l’historien Stéphane Savard dans son ouvrage Hydro-Québec et l’État québécois (1994-2005), étude inspirée de sa thèse de doctorat. Un livre aussi fascinant et passionnant que rigoureux et documenté.

style="float:Appuyé par l’analyse de nombreux discours électoraux, de débats à l’Assemblée nationale ou de documents produits par Hydro-Québec, l’auteur montre la «remarquable continuité» dans la construction des représentations symboliques autour du développement de l’hydroélectricité au Québec depuis aussi loin que les années 1930. Même si l’histoire moderne de la société québécoise est traversée de constantes «luttes de représentations», la politique énergétique et Hydro-Québec n’ont cessé d’être les vecteurs de la construction de ce territoire imaginé.

Savard résume ainsi: «La mise en valeur du potentiel énergétique du Québec, les représentations associées à l’exportation de l’énergie électrique, la promotion de l’émancipation économique, le poids d’Hydro-Québec dans la promotion d’une modernité technologique, ainsi que la présence mémorielle des réalisations de la Révolution tranquille sont autant d’exemples qui montrent que les responsables politiques cherchent souvent à assurer une continuité dans les interventions, orientations et symboles de l’État québécois» (pp.397-398). Tout au long de son histoire, «il appert qu’Hydro-Québec devient rapidement un des principaux acteurs de la construction d’un espace québécois imaginé» (p.78).

L’auteur illustre de manière convaincante qu’Hydro-Québec a été constamment instrumentalisée afin de bâtir le Québec, à la fois par l’appropriation et l’occupation du territoire (réel comme imaginé), par le développement d’une modernité économique et scientifique et par la génération de la société et de l’identité québécoises avec ou sans l’Autre, particulièrement en relation avec les Premières nations. Comme le souligne Richard Bergeron, il ne s’agissait bien évidemment pas de mettre de l’avant des projets hydroélectriques uniquement pour la Côte-Nord ou pour la Baie-James, mais bien au bénéfice de l’ensemble du Québec. D’ailleurs, dans un discours célèbre de 1954, Duplessis disait à propos de la centrale Bersimis, la première construite par Hydro-Québec entre 1953 et 1956, au nord de Forestville: «Il y a du monde ailleurs qu’au centre de la province. Celui-ci a tout ce qu’il lui faut. Nous ne lui enlevons rien, mais nous voulons donner justice à toutes les régions» (p.138).

Il était clair pour Duplessis, incidemment, que le développement d’Hydro-Québec devait profiter aussi à Montréal. Ainsi, par la loi 48 de 1946, le gouvernement de l’Union nationale obligeait Hydro-Québec et les compagnies d’électricité privées à une taxe provinciale qui a servi «exclusivement à créer un fonds destiné à l’éducation qui rendrait possible la diminution des dettes scolaires et ainsi l’amélioration du système scolaire. Reflétant les priorités de l’UN qui cherche d’abord et avant tout à encourager l’éducation des ouvriers et des cultivateurs, ce fonds permet entre autres le remboursement de la dette scolaire de la ville de Montréal» (p.305).

L’aspect identitaire de cette édification nationale traverse l’analyse de Stéphane Savard. Il n’est pas innocent de constater la constance de l’usage de certaines métaphores au cours du dernier demi-siècle. Ainsi de ce discours important préparé par Daniel Johnson père pour célébrer l’inauguration du barrage Manic-5 le 26 septembre 1968 – discours qu’il n’a jamais prononcé puisqu’il est mort quelques heures avant la cérémonie – qui vaut la peine de citer puisqu’il «vise indubitablement à frapper l’imagination citoyenne»: «Nous avons découvert par exemple qu’avec les moyens d’aujourd’hui, nous pouvions changer bien des choses, même la géographie, modifier le cours des rivières les plus impétueuses, combler des vallées, déplacer des montagnes et faire surgir derrière des murailles comme celle-ci d’immenses nappes d’azur. Les techniques continueront sans doute d’évoluer, mais ce barrage, avec ses voûtes et ses contreforts qui le font ressembler à une cathédrale géante, restera comme un monument impérissable à l’ingéniosité et au dynamisme du Québec d’aujourd’hui. (…) Cet arrière-pays qu’on appelait jadis la Terre de Caïn est devenu véritablement une Terre des Hommes.» (pp.389-390).

La puissance de la poésie des mots choisis par Johnson montre à quel point l’importance de cette construction identitaire dans l’imaginaire québécois. Car l’identité d’une nation ou d’un peuple se bâtit essentiellement par des référents imaginaires, mais concrets, n’en déplaise à plusieurs qui souhaiteraient l’imposer par des slogans, des logotypes ou une Charte des valeurs. L’ouvrage de Stéphane Savard constitue un apport considérable, à cet égard, à une meilleure compréhension de ce que constitue l’imaginaire identitaire québécois.

En terminant sa lecture, je me suis rappelé les dernières lignes du magistral livre de Fernand Dumont, Genèse de la société québécoise (Boréal, 1993, p.352), qui mériterait largement une relecture en ces temps troublés: «Ou bien l’individu se réfugie dans l’enclos de la vie privée et, croyant ainsi jouir de sa liberté, il abandonne aux pouvoirs anonymes le soin de déchiffrer l’histoire. Ou bien il décide de contribuer à l’édification d’une référence habitable autrement que dans les coutumes devenues insuffisantes. Alors il devient ce que déjà lui prédisait l’apprentissage de la lecture: le citoyen d’un pays, le responsable d’une histoire, le participant à un imaginaire collectif.»

Hydro-Québec et l’État québécois: 1944-2005, de Stéphane Savard (Septentrion, 2013, 436 p., ISBN 978-2-89448-756-3, 39,95$).

Journal de Montréal | Le fardeau

NB: Ce texte a été publié dans le Journal de Montréal, le 20 février 2014 au lendemain de la présentation du budget du gouvernement du Québec (p. 28).

 

20140220-JdeMAlors que même le Fonds monétaire international constate que les politiques d’austérité des dernières années n’ont fait qu’empirer les choses après le déclenchement de la crise de 2008, le budget Marceau s’obstine pourtant à poursuivre dans la même voie, n’en déplaise au ministre qui affirme l’inverse. Le fardeau de l’atteinte du déficit zéro repose à nouveau sur les épaules des familles et des travailleurs, et particulièrement des plus vulnérables.

La hausse des tarifs de services de garde est emblématique de cette vision politique. L’augmentation représentera une facture de 1000 $ de plus pour une famille de deux enfants. Cela touchera particulièrement les familles à revenus modestes et encore plus les mères monoparentales. Or, l’économiste Pierre Fortin a démontré que ce programme était très rentable pour le gouvernement, générant des entrées fiscales de 2,4 M$ en permettant à 70 000 femmes d’intégrer le marché du travail. Mais au-delà de l’impact fiscal, cette augmentation s’inscrit dans l’air du temps: faire payer les utilisateurs des services publics. L’augmentation annoncée des tarifs d’Hydro-Québec qui pourrait atteindre 5,8 % en est un autre exemple.

Deux solutions

D’autres mesures annoncées dans ce budget préélectoral vont dans le même sens. La hausse des dépenses pour le réseau de santé limitée à 3 % par année paraît hautement optimiste, c’est le moins qu’on puisse. Compte tenu des besoins grandissants dans la population et des négociations collectives dans le secteur public à l’automne, il est difficile d’imaginer comment le gouvernement pourra atteindre sa cible. Afin d’y arriver, seules deux solutions pourront être envisagées: couper dans les services ou les tarifer. La première option étant politiquement peu réaliste, il y a fort à parier que le gouvernement choisira la seconde. D’ailleurs,le ministre Marceau a laissé entendre que cela pourrait se traduire par de nouvelles tarifications de certains services publics.

Finalement, ce sont donc les travailleurs et les familles de la classe moyenne qui paieront une bonne partie de la note. Pourtant, une large proportion des économistes s’entendent pour dire que les difficultés que nos économies éprouvent à se sortir de la crise depuis cinq ans tiennent à la faiblesse de la demande. La meilleure manière de stimuler la faible consommation est, bien évidemment, de s’assurer que les ménages aient davantage d’argent dans leurs poches. Or, le ministère des Finances prévoit que la croissance du revenu disponible des Québécois sera à peine plus élevée en 2014 (1,9 %) qu’en 2013 (1,8 %) et, même, moindre en 2015 (1,7 %).

Message clair

Comment, dans ce contexte, pourront-ils absorber les hausses tarifaires annoncées ou à prévoir? Ajoutons à cela le message clair lancé par le ministre aux travailleurs du secteur public qui devront se refréner leurs demandes salariales, alors que par leur situation ils constituent une portion importante des consommateurs permettant de relancer la demande, on est en droit de se questionner sur le réalisme de l’augmentation des revenus prévus par M. Marceau. Augmentation qui a fait défaut ces dernières années et causé le report de l’atteinte du déficit zéro.

L’Itinéraire | L’élan vers l’autre

Itinéraire-63~v~edition-du-samedi-1er-fevrier-2014Le 1er février 2014, je publiais ma première chronique régulière dans L’itinéraire, le journal de la rue de Montréal, sous le titre « L’élan vers l’autre, » qu’on peut lire ci-dessous. Dans le numéro de la quinzaine en cours (vol. XXI, no. 4), présentement en vente, on peut lire mon texte sur les travailleuses et travailleurs affligés par le stress, la dépression et le burn-out: « L’homme, cette machine-outil. »

Il est possible de lire l’intégralité du numéro du 1er février sur le site du magazine.

 

Depuis plusieurs années, j’utilise souvent l’expression «l’élan vers l’autre» pour décrire mon idéal de vie en commun.

Comment édifier une société juste et solidaire s’il n’y a pas, de la part de chacun, une volonté de comprendre l’autre dans ses souffrances et ses rêves ?

Si nous ne faisons pas d’effort pour dialoguer avec l’autre, comment peut-on prétendre le comprendre ? Voilà l’élan vers l’autre : un désir profond et sincère d’empathie et de dialogue qui cherche à solidifier les liens sociaux nous unissant.

La vie en commun nécessite parfois de grands efforts pour jeter des ponts afin de dépasser les clivages nous divisant. Les récents débats au Québec démontrent bien ces difficultés : de l’indépendance à la charte des valeurs en passant par la grève étudiante ou l’exploitation du pétrole, il n’est pas simple de dialoguer entre tenants d’opinions opposées. Paradoxalement, dans une époque où l’individualisme semble triompher, où tout un chacun se concentre à écrire le scénario de sa petite vie, on n’en oublie que son voisin, son concitoyen cherche à réaliser la même chose.

L’élan vers l’autre tient la promesse de rompre avec cet isolement volontaire et individualiste en en faisant un idéal universel. C’est-à-dire : nous reconnaître comme partageant toutes et tous ce désir d’empathie et de dialogue. Sans nier nos différences, nos désirs et nos rêves individuels, il me paraît impératif de retrouver cette volonté universelle du lien commun. Mais, cela demande un effort bien plus grand que de se bricoler une vie l’autreconfortable chacun chez soi.

Il faut, toutefois, se garder de jouer les moralistes. De retour à la course du boulot, après le souper, les devoirs des enfants, le ménage et la lessive, peu d’entre nous ont le luxe de lire, de réfléchir et d’échanger sur les enjeux politiques, sociaux et économiques complexes de notre époque. Cet effort de l’élan vers l’autre est effectivement un luxe dans une société au rythme épuisant. En revanche, je suis de ceux qui croient que la vie économique peut et doit servir à cet élan vers l’autre. Travailleurs, chômeurs, étudiants, retraités – tous, peu importe notre condition sociale, participons à l’économie, ne serait-ce que par notre consommation. La vie économique n’est pas une sphère séparée du reste de notre vie. Elle en fait partie intégrante. Votre marchand de fruits et légumes a un accent qui vous intrigue ? Pourquoi ne pas en profiter pour qu’il vous raconte son histoire ? Votre pharmacienne porte le hijab ? Voilà l’occasion d’en apprendre davantage sur sa réalité.

Bien sûr, ces petits échanges ne changeront pas du jour au lendemain notre vie en commun. Mais ils sont autant d’élans vers l’autre permettant de tisser un peu plus le lien social.

 

Itinéraire-63~v~edition-du-samedi-1er-fevrier-2014-IanikMarcil

Huffington Post | Économie de base (bis)

NB: Ce texte a été publié le 6 février 2014 dans le Huffington Post Québec.

 

À l’automne, j’ai proposé ici même quelques ouvrages d’initiation à l’économie parus récemment. Comme on me demande quasi quotidiennement des suggestions de lecture de ce type, je me permets de vous parler brièvement de deux autres livres de la même nature publiés l’an dernier.

style="float:D’abord un livre à la fois traditionnel et innovateur. Le B.A. BA de l’économie contemporaine accompagne une exposition organisée par la Cité des sciences et de l’industrie et la Banque de France, à Paris intitulée «L’économie, Krach, Boom, Mue?» (Le site web de l’exposition vaut le détour pour les intéressantes vidéos et animations proposées.) Cette exposition préfigure l’ouverture en 2015 de la Cité de l’économie et de la monnaie, un projet de la Banque de France. (Là aussi, la visite du site web en vaut la peine, riche qu’il est de multiples contenus multimédias sur l’histoire et le fonctionnement de l’économie.)

Traditionnel par les thématiques traitées. Douze thèmes en six chapitres (croissance, marché, État, travail, entreprise, globalisation, etc.) qui donnent un aperçu général de l’économie contemporaine. Innovateur, par sa présentation visuelle, d’une part. Graphisme soigné, illustrations originales, simples et claires et six grands feuillets dépliables pour illustrer les principaux concepts de chacun des chapitres. D’autre part, chaque section est réalisée sous forme de dialogues entre des professeurs du secondaire, des élèves et six experts de chacun des domaines couverts. Ce qui donne une couleur particulière à l’explication et rend la lecture très vivante. À souligner, on présente tout au long du livre un bel équilibre des diverses Écoles de pensée et de nombreux points de vue critiques. Seul bémol, les exemples et les statistiques représentent la réalité française.

Dans un autre ordre d’idées, le petit livre L’économie de marché de Robert Guesnerie, professeur l’École des hautes études en sciences sociales et au Collège de France, offre une réflexion captivante sur l’omniprésent marché. Au-delà de sa diabolisation ou de sa glorification («Entre marché idéalisé et marché diabolisé» est le titre de la deuxième partie de l’ouvrage), l’auteur montre avec nuance et profondeur à la fois la puissance et les limites de cet «outil» qu’est le marché. L’ouvrage est divisé en trois parties.

style="float:Dans un premier temps sont exposées autant l’histoire de l’institution, des marchés concrets que celle de l’analyse que les grands penseurs en ont fait. Guesnerie expose avec concision, mais sans raccourcis, qu’il n’y a pas existé un marché dans l’histoire économique, mais bien des marchés aux caractéristiques multiples et variées. De la même manière, il n’y a pas qu’un seul modèle d’économie de marché, mais de nombreuses variantes de cette forme de l’organisation économique. Parallèlement, il rappelle avec justesse que le concept de marché dans l’histoire de la pensée économique ne se résume pas à la vision simpliste d’une mécanique parfaite et idéale, adulée par certains faiseurs d’opinions.

Dans la deuxième section, l’auteur passe en revue les diverses polémiques autour de l’efficacité et de l’équité du mécanisme de marché: allocation des ressources, distribution des revenus, stabilisation économique, innovation, etc. À cet égard, la section portant sur la concurrence et les prix est exemplaire par sa capacité à montrer la complexité d’un tel système en quelques pages: «La concurrence est par nature objet de contradiction. La contradiction traverse chacun d’entre nous; consommateurs, nous nous réjouissons de la baisse des prix qu’elle induit, de l’amélioration de la qualité dont nos associations tiennent un registre détaillé; travailleurs, nous redoutons ses effets sur le marché du travail, dont elle règle paradoxalement les ajustements» (p. 100-101).

La dernière partie du livre intéressera probablement davantage le lecteur; il s’agit, ici, d’examiner les trois grands «défis contemporains» du marché: la mondialisation, le développement durable et le rôle de l’État. L’argumentation de ce dernier chapitre est remarquable, encore une fois, par ses nuances et son analyse de la complexité de l’économie contemporaine. L’auteur montre, par exemple, combien le marché ne peut se passer de l’État, ni l’État du marché (la «gémellité» des deux) et qu’une compréhension adéquate du rôle économique de l’État ne se dissout pas dans l’analyse de son efficacité ou de sa place comme organisation.

En somme, Roger Guesnerie réussit l’exploit de présenter les principaux débats, enjeux et défis économiques d’aujourd’hui en moins de 200 pages et dans une langue limpide et agréable à lire. Son ouvrage offre le meilleur de la pédagogie: présenter clairement des concepts souvent abstraits en ouvrant des pistes de réflexion et d’approfondissement sans sacrifier la rigueur intellectuelle.

L’économie de marché, de Robert Guesnerie (Le Pommier, 2013, 235 p., ISBN 978-2-7465-0626-8, 13,95$).
B.A. BA de l’économie contemporaine, rédaction de Marianne Joly (Le Pommier/La Cité des sciences et de l’industrie, 2013, 117 p., ISBN 978-2-7465-0664-0, 19,95$).

Huffington Post | L’épopée guerrière de Harper: entrevue avec Noah Richler

NB: Ce texte a été publié dans le Huffington Post Québec le 30 janvier 2014.

 

À l’origine des Casques bleus de l’ONU, sous Pearson, le Canada est passé en un temps record d’un pays pacificateur à une nation guerrière. «Le changement, écrit Noah Richler dans son dernier ouvrage, s’est effectué entre 2001 et 2006, années décisives, et sans qu’un seul Canadien ait perdu la vie en sol canadien à cause d’un acte terrorisme, autrement dit sans catalyseur» (p.43). Comment cela a-t-il pu se produire?

style="float:Il a fallu, explique l’auteur dans De la fleur au fusil: le Canada s’en va-t-en guerre, que le Parti conservateur, appuyé de militaires, d’universitaires et de faiseurs d’opinions instaure une nouvelle narration. La narration guerrière est celle de l’épopée, ce récit manichéen au cœur duquel s’opposent les méchants et les héros, le bien et le mal, le vrai et le faux. En moins de dix ans, la droite au Canada a balayé l’ancien récit, romanesque, celui-là, pour imposer cette vision du monde justifiant, notamment, les interventions de l’Armée canadienne en Afghanistan. Alors que les derniers militaires qui y sont déployés reviendront au pays d’ici la fin mars, la lecture de cet important et passionnant ouvrage me paraît essentielle.

Il s’agit de l’œuvre d’un littéraire – d’un passionné de littérature et d’histoire doublé d’un intellectuel engagé – et non d’un analyste patenté des relations internationales ou de la chose militaire. C’est la raison pour laquelle son analyse repose avant tout sur l’analyse narrative que sur la théorie politique, ce qui ne l’empêche pas d’être abondamment documentée. L’essayiste et journaliste y va d’une charge à fond de train contre cette narration belliqueuse qui s’appuie sur l’épopée et plaide pour le retour d’un récit romanesque, plus complexe et beaucoup plus exigeant pour le citoyen. La lecture d’un roman, m’a-t-il expliqué lorsque je l’ai rencontré il y a quelques semaines à Montréal, présuppose une certaine dose d’empathie: on doit se projeter dans une autre réalité géographique, sociologique ou temporelle pour comprendre ce que vivent les personnages. La complexité de leur vie, de leur passé, de leur psyché fait appel à la générosité et à la patience du lecteur. Il en va de même dans les relations internationales: comprendre les souffrances de l’Autre requiert un investissement important. «Il y a un saut imaginaire dans l’écriture et la lecture d’un roman, précise Richler en entrevue : on doit se demander ce que c’est que la vie pour d’autres dans un autre pays, dans un autre temps comment souffrent-ils à l’époque où nous nous trouvons. Mais je ne sais pas ce qui est requis pour recommencer à penser avec cette générosité d’esprit et ces instincts supérieurs – I’m sorry to be so moral

C’est en effet une vision profondément morale qu’appelle l’auteur dans son ouvrage. Il souhaite le retour d’un Canada plus moral, qui propose à la communauté internationale quelque chose de fondamentalement différent, comme cela était le cas de l’héritage de Pearson:

Au Canada, pays de la réflexion romanesque, rien n’empêche de donner à la force de conviction qui a servi à restaurer nos forces armées une forme plus progressiste qui tienne compte des nouvelles exigences de l’époque et fasse du Canada un exemple pour nous-mêmes, mais aussi pour les autres. Un monde dans lequel il n’y a pas que des héros et des monstres est plus complexe, certes, mais les gens qui y vivent, en raison des récits qu’ils font et des institutions auxquelles leurs narrations donnent naissance, ont la possibilité de bâtir des ponts plutôt que de creuser des abîmes. (p. 336-337)

A contrario, la vision de Harper et d’une large part de la droite canadienne, en se réfugiant dans une narration épique glorifie les héros en uniforme autant que la monarchie, ne carbure que sur l’intérêt, croyant que cela bénéficiera au Canada. On en appelle sentiment individualiste des Canadiens, qui veulent en avoir pour leur argent: les missions de paix sont présentées comme coûteuses et inutiles alors que la défense des intérêts économiques et géopolitiques du Canada, autant que sa contribution sont exaltées. «C’est un mensonge de faire croire comme le fait Harper qu’on nous regarde mieux ailleurs dans le monde parce qu’on a envoyé des forces en Afghanistan, affirme-t-il en entrevue – personne ne parle des Canadiens, comme d’habitude. On a une toute petite armée, presque insignifiante. Ils nous écoutaient quand on proposait des choses différentes.»

style="float:Moraliser les relations internationales?Sous la direction de deux spécialistes des questions géopolitiques et de la guerre, Ryoa Chung, professeure au département de philosophie de l’Université de Montréal, et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, enseignant en droit de la guerre à Sciences Po Paris, les Presses universitaires de France publient une importante synthèse des réflexions philosophiques et juridiques sur l’éthique des relations internationales – une première dans le monde francophone.

L’ouvrage couvre tant les considérations théoriques de la question que ces conséquences pratiques, dans un grand nombre de sphères. Au cœur des interrogations et des recherches des auteurs: dans un monde globalisé et interdépendant, comment évaluer moralement les interrelations humaines à l’échelle de la planète, à tous niveaux? D’entrée de jeu, les directeurs de l’ouvrage affirment que la question morale est au cœur des réflexions récentes des spécialistes des relations internationales. Des opérations de la paix à l’action des multinationales pour lesquelles les frontières n’existent plus, l’interrogation éthique est devenue centrale.

Qui plus est, dans ce contexte où la souveraineté nationale s’étiole de plus en plus – et, donc, la valeur même du pouvoir politique – comment peut-on concilier l’appartenance à une humanité universelle à la liberté nationale? Comment réfléchir aux institutions nationales et à leurs liens avec des organisations supranationales et internationales? Voilà une multitude de réflexions qui touchent autant les questions militaires et diplomatiques (la première partie du livre s’y consacre) que l’action humanitaire (Fabrice Weissman), la transition politique de régimes guerriers ou dictatoriaux vers la démocratie (Christian Nadeau et Julie Saada), l’éthique des affaires (Pierre-Yves Néron et Wayne Norman), l’environnement (Hicham-Stéphane Afeissa) ou les questions de santé (Daniel Weinstock), pour ne nommer que certains volets couverts par cette somme. Un ouvrage de référence majeur qui intéressera quiconque curieux ou inquiet du développement accéléré de notre planète. Un ouvrage universitaire destiné à être un manuel pour les étudiants, mais très accessible et fécond de réflexions on ne peut plus contemporaines et urgentes.

Éthique des relations internationales: problématiques contemporaines, sous la direction de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Ryoa Chung (Presses universitaires de France, 2013, 475 p., ISBN 978-2-13-059112-2, 56,95$).

Pour Richler, on en appelle, dans ce contexte, qu’au contribuable, au payeur de taxes, et non plus au citoyen. L’idée même de citoyenneté est au cœur de son ouvrage, laquelle citoyenneté repose sur l’empathie et la solidarité; sur une narration romanesque. À cet égard, Richler considère que le Québec est une société distincte, davantage «polyphonique» que le R.O.C. Même le projet de Charte des valeurs, qui participe d’une narration épique et individualiste, «est le résultat plus récent d’une longue tendance à se demander ce qu’est être citoyen» au Québec. Il y aurait donc un point de tension entre ce débat identitaire et l’ouverture vers l’autre. D’ailleurs, l’auteur fait appel à de nombreuses œuvres littéraires québécoises (Roger Lemelin, Gabrielle Roy, Jean-Jules Richard) pour montrer que dans nombre de romans québécois le héros est un «voyageur qui se promène partout sur le contient nord-américain avant de retourner chez lui. Il fait ça comme si tout le continent lui appartenait encore. And I like that

Ce héros romanesque – contrairement à celui de l’épopée – embrasse la complexité de la réalité des autres, y compris au cœur de la guerre: «l’ennemi n’est pas aussi distant qu’on l’imaginait. Sous l’uniforme du monstre, il est essentiellement semblable à nous. Il est lié par les lois universelles de notre humanité commune» (p.176). L’auteur en appelle donc au retour à cette narration exigeante – laquelle, pour lui (c’est l’objet du dernier chapitre de son livre), passe par la mise en place d’un régiment d’opérations de la paix, d’une institution d’enseignement supérieur dédiée à la question et d’un service national volontaire destiné à réunir des forces civiles.

La vision singulière de Noah Richler est importante et essentielle. En puisant dans l’analyse littéraire pour nous faire comprendre les enjeux guerriers de l’histoire récente du Canada, il offre une vision riche et complexe de la politique canadienne, de l’idée de citoyenneté dans un monde globalisé et de la nécessaire solidarité internationale.

De la fleur au fusil: le Canada s’en va-t-en guerre, de Noah Richler traduit par Lori Saint-Martin et Paul Gagné (Boréal, 2013, 386 p., ISBN 978-2-7609-1217-5, 29,95$).

Bilan économique 2013

2013L’économie n’est pas une sphère isolée de l’ensemble des activités humaines: à peu près tous les gestes que nous posons au quotidien – ne serait-ce que pour nous nourrir, nous vêtir ou nous déplacer – ont un effet économique. À l’inverse toutes les activités de production de marchandises ont aussi des effets hors de l’activité strictement économique – sur l’écosystème, la vie politique ou sociale. Nombre d’événements marquants de 2013 l’ont montré de manière, hélas, tragique.

À commencer par deux catastrophes marquantes: l’effondrement d’une complexe manufacturier de vêtements à Savar, au Bengladesh, le 25 avril, ayant tué plus de 1100 travailleurs et le déraillement d’un train transportant du pétrole à Lac-Mégantic le 6 juillet qui a détruit une grande partie du centre-ville et fait 47 morts. Ce sont deux parfaits et malheureux exemples des effets de la socialisation des pertes et de la privatisation des profits. Dans les deux cas, les « externalités négatives » – c’est-à-dire les effets publics indésirables de l’activité privée, à l’instar de la pollution d’une usine – ont eu des conséquences dévastatrices. Ces tragédies en disent long autant de notre responsabilité comme consommateurs, de notre impuissance comme citoyens et de la cupidité des dirigeants et actionnaires de ces entreprises. L’attitude odieuse du patron de la Montreal, Maine & Atlantic Railway, Edward Burkhardt, envers les citoyens de Lac-Mégantic illustre cette cupidité autant que les conditions de travail des travailleurs de Savar.

Dans les deux cas triomphe la faillite du politique et de notre volonté collective de bâtir un monde juste. Consommateurs, coincés par des situations financières contraignantes, nous désirons acheter des produits au meilleur prix possible. Ce faisant, nous encourageons malgré nous le développement de conditions de travail dignes des débuts de la révolution industrielle. Les actionnaires et dirigeants de ces entreprises et de leurs partenaires d’affaires, souvent pressés à l’extrême par leurs actionnaires à générer année après année des profits plus importants, nourrissent cette même logique. Au final: nous avons abdiqué collectivement et politiquement à réguler ces dérives inadmissibles.

Cependant des événements moins tragiques en apparence ont participé de la même logique tout au long de l’année 2013. Leurs conséquences sont moins immédiates et médiatiques mais néanmoins tout aussi profondes. Les éternels débats sur l’importance et les effets des déficits gouvernementaux ont encore une fois occupé une place importante des pages financières, ici comme ailleurs. Aux États-Unis, nous avons à nouveau eu droit au psychodrame de la crise budgétaire entre Républicains et Démocrates au mois d’octobre. Après six mois de négociations stériles sur le budget 2013-2014 entre les Républicains (majoritaires au Sénat) et les Démocrates (majoritaires à la Chambre des représentants), aucun compromis n’a été possible avant la nouvelle année fiscale (débutant le 1er octobre). Conséquence: l’arrêt des activités d’une grande partie de l’administration publique et la mise à pied de 800 000 fonctionnaires pendant plus de deux semaines. Cette crise aurait coûté 24 milliards de dollars à l’économie américaine et freiné la fragile croissance économique du pays, Standard & Poor’s estimant que la croissance du PIB pour le 4e trimestre passerait de 3% à 2%.

L’origine de cette situation aussi absurde que néfaste pour des centaines de milliers de familles américaines réside dans l’obsession des Républicains à la réduction du déficit public – gigantesque, il faut le rappeler. Au-delà des conflits partisans propres aux États-Unis, il s’agit là, bien sûr, de l’éternel débat entre les défenseurs des politiques dites d’austérité et ceux de la relance par les politiques budgétaires. Le Québec n’y échappe pas. Le ministre Marceau annonçait fin novembre que le gouvernement Marois reportait de deux ans l’objectif de l’atteinte du déficit zéro. En revanche, le PQ annonçait une importante réforme du régime de l’aide-sociale dans cette pure logique d’austérité qui repose sur un postulat moral, politique et économique simple: faire reposer sur des individus la responsabilité de la réussite collective dont ils ne tirent que peu de bénéfices. La ministre Agnès Maltais était explicite à cet égard: sa réforme, en plus de chercher à réduire les dépenses de l’État, visait à « renforcer l’incitation au travail » des bénéficiaires de l’aide sociale. En compagnie de plus de 40 intellectuels, j’ai dénoncé fin mars cette politique que nous qualifions de « mesure inhumaine, socialement inacceptable et économiquement inefficace. » Soulignons qu’en plus des groupes sociaux, la protectrice du citoyen Raymonde Saint-Germain s’était aussi prononcée en défaveur de cette réforme.

Ces mesures d’austérité, on peut l’affirmer maintenant avec un grand degré de certitude, ont prolongé la crise que nous connaissons depuis 2008. Même l’OCDE, que l’on ne peut pas soupçonner d’anticapitalisme radical, mettait en garde les pays de l’Union européenne contre les mesures d’austérité. Le message ne peut être plus clair: « L’OCDE a appelé jeudi 28 mars la zone euro à faire preuve de plus de souplesse dans la réduction des déficits et à s’abstenir de prendre de nouvelles mesures de rigueur budgétaire pour l’instant même si cela ‘implique’ de ‘ne pas respecter’ les objectifs chiffrés. » De fait, l’économie européenne est toujours dans le rouge, malgré les signes de reprise économique ailleurs dans le monde – particulièrement aux États-Unis et en Asie. Mais cette reprise se fait sans véritable création d’emploi –  il s’agit d’une « jobless recovery. »

De tous ces événements marquants, ce sont encore et toujours les travailleurs, les consommateurs, les familles – les citoyens – qui payent la note au bénéfice de quelques détenteurs du pouvoir. Du Bengladesh à Lac-Mégantic, de la réforme de l’aide-sociale au Québec au bras de fer budgétaire aux États-Unis, l’année 2013 aura été sous le signe de la socialisation des pertes et de la privatisation des profits.

Il serait injuste, toutefois, de ne pas signaler quelques bons coups de nos dirigeants, au Québec. Deux mesures législatives du gouvernement Marois, sans être révolutionnaires, permettront d’améliorer un peu le cours des choses. D’abord, en octobre, le ministre de la Justice Bertrand St-Arnaud a annoncé que le seuil d’accès à l’aide juridique serait substantiellement relevé, permettant ainsi à un demi million de Québécois d’avoir accès gratuitement aux services d’un avocat. Compte tenu de la judiciarisation croissante de bien des aspects de notre vie, il s’agit là d’une mesure très importante. D’autre part, le gouvernement a adopté cet automne la Loi sur l’économie sociale, une législation souhaitée par le milieu depuis longtemps. Cette loi « assurera la reconnaissance des entreprises d’économie sociale (coopératives, mutuelles et OBNL à vocation marchande) par l’ensemble des ministères et organismes gouvernementaux, » une reconnaissance majeure pour ces acteurs qui prennent de plus en plus d’importance dans nos économies et qui sont vus par plusieurs comme le moteur du développement d’une société plus juste, équilibrée et durable.

L’économie n’est effectivement pas détachée du reste de l’activité humaine. Les décisions et événements malheureux de 2013 le démontrent. Il est à souhaiter que les décisions et événements de 2014 renversent la vapeur et que, collectivement, nous nous préoccupions davantage de solidarité sociale, de justice économique et de développement durable.

 

NB: demain soir, le 1er janvier, à 18h30 Gérald Fillion anime une émission spéciale de RDI-Économie « Résolutions 2014 » à laquelle je participe en compagnie de Martine Hébert, porte-parole nationale de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante et de Jean-Luc Landry, président de Gestion de portefeuille Landry. J’y proposerai, en lien avec ce que j’ai écrit ci-dessus, des résolutions collectives pour un meilleur développement économique et social. Je vous invite d’ailleurs à lire les « Leçons de 2013 » de Gérald Fillion sur son blogue.

Huffington Post | Se noyer dans le miroir des autres

NB: ce texte a été publié originellement le sur le site du Huffington Post Québec.

 

Notre société, dans à peine 40 ans, Alexandre Delong l’imagine totalement asservie à la logique économique marchande. Dans un premier roman dont le titre, 2054, est un clin d’œil (un hommage?) au célèbre 1984 d’Orwell, le postulat de cette fable politique est aussi simple que terrifiant: dans un futur pas si lointain, la planète sera une vaste «démocratie de marché» au cœur de laquelle se déploient des «bourses du capital humain». Sur ces places financières se transigent littéralement les carrières: les talents les plus prometteurs ont une valeur boursière d’autant plus élevée. En contrepartie, ce sont de grands fonds d’investissements – qui se font une concurrence sans merci – qui financent la scolarité des étudiants. Ils chercheront donc, à terme, à ce que ces derniers génèrent un rendement financier, lequel rendement dépendra donc de la performance professionnelle des diplômés au cours de leur carrière.

style="float:Ainsi, Ethan Price, le héros du livre, est un étudiant surdoué en médecine dans la carrière duquel ses actionnaires ont investi des sommes colossales, étant donné son grand potentiel professionnel. Ethan se spécialise en «orthogénétique», un ensemble de techniques permettant aux parents de déterminer, dès la conception, les caractéristiques physiques et psychologiques de leurs enfants. Bien entendu, ces services sont offerts par des hôpitaux privés et leurs tarifs varient en fonction de la complexité des qualités que l’on désire pour ses enfants – et donc, à terme, de leur valeur sur le marché des ressources humaines. Heureusement, bien sûr, des institutions financières, elles-mêmes actionnaires des hôpitaux ou de leurs médecins, sont là pour prêter les sommes nécessaires aux futurs parents.

Ainsi va la «démocratie de marché» imaginée par Delong, une organisation politico-économique qui célèbre en 2054 ses 30 ans d’existence. À son origine, dans les années 2020, une guerre idéologique entre les «Économistes» et les «Éthiciens». Les premiers ont gagné, ont l’aura compris, essentiellement parce les Éthiciens étaient «si brillants pour dénoncer les drives dogmatiques de leurs adversaires, [et] n’ont jamais été capables de proposer autre chose» (p.177). Cette société fortement hiérarchisée carbure au carriérisme et à la compétition individuelle. Puisque la réussite sociale passe nécessairement par la réussite financière, la vie des hommes et des femmes de cette société pas si éloignée de la nôtre n’a plus aucune considération pour la vie bonne ni le bonheur. Ils sont complètement désincarnés, vivant hors d’eux-mêmes, en quelque sorte.

Est-ce là de la science-fiction? Pas vraiment, à la lecture de La Prison de l’urgence de Jean-Jacques Pelletier, dernier volet de la trilogie qu’il consacre à notre contemporain asservissement à l’extrême et à la frénésie, après Les Taupes frénétiques et La Fabrique de l’extrême (tous deux publiés en 2012 chez Hurtubise). Le «Néo-Narcisse» que décrit Pelletier, cet idéal-type de l’homme contemporain, est aussi désincarné, vivant hors de lui-même, obnubilé qu’il est à vivre dans le regard des autres, à travers sa page Facebook et sa consommation ostentatoire. Piégé dans la prison de l’urgence, Néo-Narcisse s’essouffle à une course insensée – littéralement: une vie vidée de son sens – à la reconnaissance de soi, à exister par le regard des autres devenus miroir de notre propre humanité. Cette frénésie est à l’image de l’ensemble de notre société: en accélération constante (voir encadré). Être le premier à partager ou à «aimer» un article ou une vidéo sur Facebook, à gagner la course au «hashtag» le plus populaire sur Twitter ou à posséder le tout dernier modèle de iPhone. Dans l’univers de Néo-Narcisse, tout transige par le marché, tout se consomme, tous ne sont que consommation:

Les seules voies qui lui semblent ouvertes passent par la consommation: consommation du monde extérieur sous la forme de marchandises et consommation de soi-même sous la forme d’expériences intenses. (…) L’idéal de Néo-Narcisse est d’optimiser sa jouissance de lui-même par celle de sa consommation. Le bonheur est sa valeur cardinale. Néo-Narcisse ne vit pas pour une Cause, il ne vit pas selon des principes ou pour remplir un devoir. Il vit pour le bonheur. Pour le plaisir. (pp.56-57)

Néo-Narcisse, «orchestre le spectacle de sa vie» sur «fond de spectacle permanent» (p.18). Il s’en retrouve, inévitablement, dépouillé de tout référent universel, d’élan vers l’autre, centré qu’il est sur sa propre petite personne. Dès lors que Néo-Narcisse se détache de l’autre, dès lors qu’il se replie sur sa propre personne, en carburant – paradoxalement! – à l’individuation, il perd un peu plus d’humanité. «La construction rationnelle de soi selon un modèle susceptible d’être universalisé ne le préoccupe pas. Ce qui l’intéresse, c’est la manifestation de sa singularité» (p. 53).

style="float:Le philosophe et sociologue Hartmut Rosa a publié récemment la version française d’un ouvrage synthétisant de nombreuses recherches: Aliénation et accélération: Vers une théorie critique de la modernité tardive. Il avait publié il y a quelques années un autre livre sur cette même thématique, beaucoup plus copieux et touffu: Accélération: Une critique sociale du temps (La Découverte, 2010).

Rosa prétend que notre rapport au temps dans la modernité tardive (grosso modo, depuis 1970) est caractérisé par trois types d’accélérations: celle de la technique, du changement social et du rythme de vie. Le changement de rythme (particulièrement au niveau de la famille et du travail) que nous vivons est celui du changement intragénérationnel – alors que les débuts de la modernité il était générationnel, puis au cœur de la modernité, générationnel. Dans la pré-modernité, nos sociétés (occidentales) connaissaient une grande stabilité générationnelle: les structures familiales et le métier ou la profession se perpétuaient de génération en génération. Dans la modernité «classique» (de 1850 à 1970), ces structures pouvaient être changées en une génération. Aujourd’hui, elles changent à de multiples reprises au cours de la seule vie d’un homme ou d’une femme. Parmi les causes premières de ces transformations se trouve l’idéologie de la compétition. Nous devons, à l’instar d’Alice dans De l’autre côté du miroir, courir de plus en plus rapidement pour rester sur place.

Au final, nous ne vivons plus d’expériences enrichissantes, nous avons évacué la vie bonne au profit d’une course effrénée: «Ainsi, comme [Walter] Benjamin l’avait prédit, nous devenons de plus en plus riches d’épisodes d’expériences, mais de plus en plus pauvres en expériences vécues (Erfahrungen)» (p.132). Un ouvrage majeur pour mieux comprendre notre société étourdissante, fécond pour nous aider à mieux réfléchir à notre condition aliénée.

Rosa, Hartmut (2010), Aliénation et accélération: Vers une théorie critique de la modernité tardive, Paris : La Découverte, 2012.

style="float:À la fin de l’histoire, Néo-Narcisse ne peut que se noyer dans le miroir de l’autre. Ne plus être tant il désire férocement être aux yeux des autres. Notre société, telle que décrite par Pelletier, s’évanouit dans l’érosion du lien social complètement phagocyté par la compétition, de la même manière que vivent les hommes et les femmes de la «démocratie de marché» décrite dans 2054. C’est dire à quel point ces deux univers, malgré que le dernier soit imaginé alors que le premier prétend décrire l’actuel, ne sont pas si éloignés l’un de l’autre. Dans la fiction politique de Delong, le jeune médecin doit prêter «serment d’allégeance au Marché» – exit celui d’Hippocrate. Il vaut la peine de le citer:

Au moment d’accéder à la cotation boursière, je promets et je jure d’être fidèle aux lois du marché. J’en respecterai toutes les règles et j’interviendrai pour les protéger si elles sont menacées. Mon premier souci sera de préserver, de rétablir ou de promouvoir la confiance et la transparence. Même sous la contrainte, je ne ferai pas usage de connaissances susceptibles de donner lieu à un délité d’initiés touchant à ma personne ou à mes pairs. J’informerai scrupuleusement mes actionnaires des décisions que j’envisage me concernant, de leurs raisons et de leurs conséquences. Je ne tromperai jamais leur confiance et n’exploiterai pas le pouvoir hérité de circonstances pour forcer les cours. J’entretiendrai et perfectionnerai mes compétences pour faire croître au mieux la valeur de l’actif que je représente. Que mes actionnaires m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses; que je sois déshonoré et que ma cote soit suspendue si j’y manque. (p.132-133)

Sommes-nous bien loin de tout cela? La question se pose, minimalement: récemment on apprenait que le joueur de football du Houston Texans, Arian Foster, pourrait devenir le premier sportif côté en bourse: les actionnaires verront leur rendement augmenté avec la performance du sportif. L’entreprise derrière cette initiative souhaite, d’ailleurs, étendre le modèle non seulement à d’autres sportifs professionnels, mais aussi aux stars du cinéma et de la musique.

Ces univers (sport, cinéma et chanson populaires), hautement compétitifs, sont à l’image de la réalité décrite par Jean-Jacques Pelletier et de celle imaginée par Alexandre Delong. Un univers d’asservissement total à l’autre, qu’il soit médiatisé par le marché ou par la reconnaissance d’autrui. Dans les deux cas, un vide complet d’humanité.

2054, de Alexandre Delong (XYZ, 2013, 352 p., ISBN 978-2-89261-753-5, 24,95$).

La Prison de l’urgence: précédé de Les émois de néo-Narcisse, de Jean-Jacques Pelletier (Hurtubise, 2013, 184 p., ISBN 978-2-89723-096-8, 19,95$).

Chapitre de livre | Une passion terrible pour la dissidence

Qui est Hélène Pedneault?J’ai eu l’honneur d’écrire un texte, « Une passion terrible pour la dissidence », pour un ouvrage collectif en l’honneur d’Hélène Pedeault, dirigé par Sylvie Dupont (Qui est Hélène Pedneault, Éditons du Remue-Ménage, 2013, pp. 203-205).

On trouvera ci-dessous le début de mon texte. La suite dans ce fabuleux ouvrages regroupant 68 témoignages de tous horizons – disponible aussi directement chez l’éditeur.

 

L’engagement militant présuppose l’authenticité de la parole et la cohérence des gestes. Cela se vérifie particulièrement, il me semble, lorsqu’on navigue à contre-courant : les exigences et les attentes en sont encore plus élevées.

Le parcours de Hélène Pedneault – ses écrits en témoignent – était guidé par ces impératifs d’authenticité et de cohérence. Il n’était pas, en revanche, désincarné, loin s’en faut. Motivé par une « passion terrible pour la dissidence[1] », il carburait à la fois au désir et au devoir.

Désir d’un monde meilleur, désir de préserver le bien commun, désir de justice sociale, désir d’égalité : désir de l’autre. Un désir indissociable du sens du devoir. Car comment incarner ce désir si « les bottines ne suivent pas les babines, » comme on dit ? Le sens du devoir civique concrétise ce désir : « T’en rappelles-tu comme j’haïssais ça marcher, en hiver comme en été, mais j’étais pareil de toutes les manifs à cause de mon maudit sens du devoir.[2] »

À relire autant ses chroniques dans La Vie en Rose que celles aux émissions de Marie-France Bazzo ou encore ses interventions dans des forums publics plus formels, il me frappe de constater que la force du désir entraine davantage le sens du devoir que l’inverse. Ses mots sont ceux du mouvement – comme elle était femme de mouvement. Car le désir de mouvement entraine le devoir d’action et de prise de parole.



[1] Ces mots sont ceux de Hélène Pedneault, dans sa Chronique délinquante d’octobre 1984 de La Vie en Rose : « Y a-t-il une chronique délinquante dans la salle ? » in Hélène Pedneault (1988), Chroniques délinquantes de La Vie en Rose, Montréal, VLB éditeur, p. 60.

[2] « Y a-t-elle une féministe dans la salle ? », La Vie en Rose, mars 1985, in Pedneault, (1988), op. cit., p. 73.

L’appel du vide

La culture, c’est de gagner en liberté et de perdre en arbitraire. L’inculture, c’est de gagner en licence et en arbitraire.

Pierre Vadeboncœur, Trois essais sur l’insignifiance, Montréal : l’Hexagone, 1989, p. 28.

 

Comme c’est le cas pour plusieurs personnes de mon âge, le Voir était un incontournable il y a 20 ans. Autant pour les annonces classées – pour se trouver un énième appartement d’étudiants – que pour connaître le rythme auquel le Montréal artistique et communautaire vibrait.

Le monde évolue, bien sûr. Mon Voir papier que je lisais religeiusement à la fin des années 1980 alors que j’étais étudiant doit s’ajuster à la réalité actuelle. Celle de notre société évoluant à vitesse grand V tout comme celle du monde des médias chamboulé par la réalité du web.

En revanche, une nouvelle initiative du Voir me laisse sans voix. Cela s’appelle « trouble.voir.ca. » Il s’agit, grosso modo, d’explorer les recoins les plus sombres du web – le « far web. » Une initiative, selon le rédacteur-en-chef du journal, d’une expérimentation. Jeter la lumière sur les sombres recoins du web.

En l’occurrence, il y a quelques jours, on y a présenté un « reportage » sur un sombre personnage, Dominic Pelletier. Résumons. Dans cette capsule, une jeune nouvelle vedette du web, Gab Roy, interview l’individu. Lequel profère des propos misogynes à décaper un plancher de bois franc. Non content d’en rigoler à la fin – « ce type est fou » dit-il en substance, mais avec le rire nerveux de celui qui a vu une horreur sans la dénoncer – tout au long de son « reportage » il relance la bête. Et la bêtise, par ses multiples questions.

A priori, je ne trouve rien à reprocher à cette intention d’expérimentation. En revanche, j’ai bien du mal, le mot est faible, à avaliser le traitement que le Voir offre de cette expérience. Voir offre un canal de diffusion efficace voire prestigieux à un odieux personnage (on s’accordera tous sur le caractère odieux du type et de ses propos). De plus, ce « reportage » n’a rien d’un travail journalistique. Aucune analyse, aucune critique, aucune mise en perspective. Voir ne fait que reproduire in extenso ses propos. Gab Roy, malgré son inconfort, rigole comme une baleine en disant à la fin que ça n’a aucun sens – sans compter qu’il relance joyeusement l’autre idiot. Est-ce du journalisme? De l’éditorial? Non, c’est de la complaisance: on donne la parole à un dangereux débile.

Il ne s’agit pas ici d’opinion, mais de propos haineux et misogynes. Lesquels n’ont pas place dans la sphère publique. Lesquels doivent être condamnés. Or que fait le Voir: les diffuser. Ce qui ne fera que les conforter. Et surtout, bien plus grave, conforter ceux qui les écouteront et les avaliseront, tout confortablement dans leur fauteuil devant leur écran. Simon Jodoin a écrit ceci ces derniers jours: « Au-delà des clics, bien avant les profits ou le buzz médiatique, ces gens et leurs auditeurs m’intéressent. Grandement. » Pas moi. Ils me répugnent. Et il y a un code criminel pour les faire taire, le cas échéant. Si on vend plus de livres merdiques que de recueils de Rimbaud, c’est entre autres parce que l’on n’élève pas assez le niveau dans les médias grand public. Si le Voir avait mis l’énergie à promouvoir un poètes.voir.ca à la place, par exemple, peut-être que le monde serait meilleur. La demande est créée par l’offre, pas l’inverse, quoi qu’en dise une majorité de mes confrères. Mais en offrant un canal de diffusion à ces propos, on les banalise, on en fait un freak show plutôt que d’en démonter les mécanismes pour les mieux dénoncer.

On prétend que l’exposition au grand jour de ce type de propos les condamne de facto. C’est ce qu’écrit, notamment, Judith Lussier. Je ne suis pas d’accord. Offrir une visibilité à un quidam – qui plus est, de manière complaisante – qui n’occupe aucun rôle social ou politique ne contribue qu’à avaliser son propos – malgré les intentions du diffuseur de cette initiative. Plusieurs de mes amies victimes des conséquences de tels propos ont vu remonter en elles des blessures des violences passées dont elles ont été victimes en entendant cette entrevue avec Dominic Pelletier. Il serait légitime de diffuser des propos condamnables proférés par un personnage public – politicien, humoriste, homme de pouvoir. D’un inconnu misogyne et xénophobe, que cherche-t-on ? Je n’en sais trop rien. Une chose dont je suis persuadé, par contre, c’est qu’on lui offre un canal de diffusion rêvé puisqu’il n’est médiatisé par aucun discours critique ni mise en perspective.

En réalité, la chose que je comprends le moins est que ça soit le Voir qui propose cela. Le Voir que j’ai connu, étudiant, ce média vivant de culture et de société, ne ressemble pas à cette « expérience ». Je ne reconnais pas le Voir que j’aimais et auquel j’étais fier de contribuer quand on m’y as invité comme blogueur. Fondamentalement, ce que j’en comprends, c’est qu’on cherche à attirer les « jeunes » (whatever that means) qui suivent déjà ces hurluberlus en espérant les amener à consommer de la haute culture? Il s’agit là du problème fondamental à mes yeux de ce projet. Étudiant, mes profs ne m’amenaient pas à lire Giono en passant par les BD stupides de Archie: ils me parlaient de Giono avec passion pour que j’aie envie de le lire. Les mauvais profs n’y arrivaient pas; les bons, oui. Ce que le Voir fait avec ce projet c’est précisément d’ouvrir la porte à ce nivellement par le bas en lançant ce message: d’une part, on laisse la paroles aux débiles parce qu’on croit important de montrer qu’ils existent et que, d’autre part, on va attirer des jeunes qui, pourtant, ont beaucoup plus d’intelligence pour faire la part des choses et qui n’ont pas besoin de ce paternalisme pour atteindre la haute culture.

Dans 90% des entrevues que je donne dans les médias on me présente comme économiste et blogueur au Voir. Depuis que trouble.voir.ca est mis en ligne, je me fais bombarder de commentaires du type: « Quoi? Tu avalises ça, étant un collaborateur au Voir ? ». Non, je ne l’avalise pas. Je refuse d’être coupable par association d’une expérience qui diffuse des propos qui sont au mieux odieux, au pire dignes de condamnations au criminel. Le Voir n’est pas une grosse organisation médiatique comme le Journal de Montréal ou La Presse. La perception est que nous formons une petite équipe tricotée serrée. Du coup, la perception négative rejaillit sur nous tous.

Le climat difficile que nous vivons présentement fait en sorte que je souhaite contribuer à des médias qui élèvent le débat. L’initiative « trouble.voir.ca » ne contribue en rien à assainir ledit climat, c’est plutôt l’inverse.

L’appel du vide – voilà le mal fondamental de notre époque. Voilà, aussi, pourquoi, je refuse d’être associé à une initiative qui le glorifie. Je préfère, de loin, favoriser la promotion de Giono tout autant que de jeunes poètes, bédéistes, littéraires et essayistes qui nous permettent d’évoluer vers un monde meilleur.

 

NB: Mon site personnel, sur lequel vous lisez ce texte, n’a pas été mis à jour depuis plus d’un an. N’y cherchez donc pas mes contributions récentes – elles y seront intégrées bientôt.

Voir | Rêver Montréal

NB: ce texte a été publié originellement le 2 novembre 2013 sur le site du Voir.

 

La politique municipale au Québec a ceci de singulier que malgré l’impact immédiat des décisions sur la vie des citoyens, les élus bénéficient d’une marge de manœuvre relativement limitée. Les élus ont parfois des budgets très importants à gérer – celui de la Ville de Montréal, par exemple, est de 4,8 milliards de $ – mais ces dépenses sont généralement cadenassées par nombre de services incompressibles et difficilement aménageables. Ça n’est qu’à la marge que les conseils municipaux sont en mesure de changer les choses. Nombre d’entre eux, partout au Québec, réussissent néanmoins à faire des petits miracles, mais leur pouvoir de changer les choses en profondeur demeure limité.

Pourtant, la ville demeure la pierre d’assise du développement économique et social de l’ensemble du Québec. Des villes dynamiques, à la fois entre leurs murs et dans leurs interrelations, créent une économie et une société dynamique à la grandeur du territoire.

Proposer de grands projets et une vision à long terme pour le développement d’une ville n’est financièrement pas à la portée d’un conseil municipal, y compris pour la métropole, aussi imposant son budget soit-il. Au final, ce sont les gouvernements fédéral ou provincial qui les financeront.

C’est la raison pour laquelle le maire, ceux des arrondissement et leurs équipes doivent posséder au minimum l’une des deux qualités suivantes: (1) soit avoir une influence politique importante auprès des élus à Québec et à Ottawa, (2) soit avoir une vision détaillée, rigoureuse, documentée et cohérente qui rende sa mise en œuvre « rationnellement » incontournable.

Dans l’idéal, les élus de la métropole, et plus particulièrement son maire, devraient conjuguer ces deux qualités. Il y en a eu dans le passé. Malgré tous ses défauts – et les erreurs extraordinaires qu’il a pu faire – Jean Drapeau a été l’un de ceux-là. Malheureusement dans la campagne actuelle, aucun des candidats à la mairie ne combine ces qualités.

Dans un éditorial hallucinant d’incohérence, André Pratte considère qu’on doive favoriser la première de ces deux qualités (l’influence du maire auprès de Québec et Ottawa) sur la seconde: selon la position officielle de La Presse, Denis Coderre a fait une campagne décevante, n’a pas proposé d’engagement inspirants et ni précis et on peut craindre « que son administration ne soit minée dès le départ par de nouvelles descentes de police ». Malgré tout, aux yeux de M. Pratte, seul Coderre « sait faire de la politique et ainsi s’imposer face à Ottawa et à Québec ». C’est la raison pour laquelle le choix de La Presse se porte sur Coderre.

Si je comprends bien, D. Coderre est le seul à être en mesure de faire entendre son absence de vision et de projet auprès de Québec et Ottawa.

Belle conception de la vie politique.

Je crois pour ma part que la deuxième qualité attendue d’un maire et de son équipe, avoir une vision qui fasse rêver, des projets concrets pour transformer la ville à long terme, est une condition nécessaire. L’influence politique auprès des paliers supérieurs, en revanche, n’est pas une condition suffisante pour faire de Denis Coderre un bon maire pour Montréal; on peut dire la même chose de Marcel Côté ou Mélanie Joly.

Richard Bergeron n’a pas le « charisme » (sic) de Denis Coderre? Sa capacité d’influence politique auprès de Québec et d’Ottawa est moindre? Peut me chaut. Projet Montréal (PM) est le seul parti à proposer aux Montréalais un programme politique étoffé, cohérent et dont l’envergure est à la mesure du nécessaire développement en profondeur pour la métropole.

Qui plus est, et il s’agit là à mes yeux de l’atout le plus précieux de PM, la plupart des arrondissements bénéficient non seulement d’équipes très compétentes et dynamiques (composées souvent de jeunes hommes et femmes solidement impliquées dans leurs communautés) mais aussi de programmes locaux audacieux basés sur des réflexions et des consultations approfondies.

À titre d’exemple, dans mon arrondissement, Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, PM propose un « écoparc » basé sur l’électrification des transports. Le site de cet écoparc se situerait sur immense terrain industriel en grande partie abandonné d’une superficie de 4,5 millions de pieds carrés. Le projet a été pensé en fonction du prolongement du boulevard L’Assomption annoncé par Québec. Le complexe, qui aurait l’ambition d’avoir la plus faible empreinte écologique au Canada (récupération des eaux de pluie, toits végétalisés, etc.), servirait d’incubateurs d’entreprises innovantes et pourrait également intégrer des entreprises d’économie sociale.

Ce projet est à l’image de ce que propose PM dans l’ensemble de sa plateforme électorale: ambitieux, audacieux et structurant à long terme pour l’ensemble de la métropole, en cherchant, notamment, à retenir voire attirer les familles à Montréal en créant des pôles d’emplois de qualité. Bien plus, à l’échelle locale, il permettrait de souder l’est et l’ouest de l’arrondissement, scindé en deux par ce no man’s land affreux et inutile.

Je ne donnerais pas le bon dieu sans confession à M. Bergeron – pas plus qu’à aucun politicien, par définition. Mais les équipes de Projet Montréal, la vision de sa plateforme électorale et la cohérence de l’ensemble des projets qu’ils proposent pour l’avenir de la métropole me semblent les seuls garants d’un développement de qualité pour notre ville. J’insiste sur « les équipes »: j’ai suivi la campagne de la plupart des arrondissement de la ville et les équipes de PM dépassent, et de très loin, celles de leurs adversaires. Qui plus est, j’aurai le plaisir de voter demain pour mon ami Pierre Lessard-Blais comme maire de mon arrondissement, un jeune entrepreneur et commerçant, impliqué sur le terrain sept jours sur sept ces dernières années, à l’écoute de sa communauté et qui nous invite sincèrement à rêver ensemble le Montréal du 21e siècle.

Entre un Denis Coderre qui sait « s’imposer face à Ottawa et à Québec » et qui présente une équipe potentiellement corrompue selon André Pratte et un urbaniste qui connaît Montréal comme le fond de sa poche et a des projets concrets pour l’ensemble du territoire comme Richard Bergeron, mon choix est clair.