La trêve de Noël | Québec inclusif

NB: Ce texte a d’abord été publié sur le site de Québec inclusif le 4 mai 2014.

 

Au beau milieu d’une des pires boucheries de l’histoire a éclos un des plus beaux exemples d’humanité : la trêve de Noël.

Le 25 décembre 1914, les belligérants sont déjà exténués par une guerre qui n’avait à peine 6 mois d’existence. Sur le Front de l’Ouest, à Ypres, au nord-ouest de la Belgique, les soldats britanniques et français, qu’on peut imaginer déprimés en cette soirée qui leur rappelle la chaleur des rencontres familiales, entendent de l’autre côté du no man’s land les soldats allemands chanter le cantique « Douce Nuit ».

Stille Nacht, Heilige Nacht !
Alles schläft; einsam wacht
Nur das traute heilige Paar.
Holder Knabe im lockigten Haar,
Schlafe in himmlischer Ruh !

Mélodie qu’ils traduisirent sans doute instinctivement dans leur langue :

Douce nuit, sainte nuit !
Dans les cieux ! L’astre luit.
Le mystère annoncé s’accomplit
Cet enfant sur la paille endormi,
C’est l’amour infini !

Douce nuit et amour infini, vraiment ? Entre les ennemis, un champ de cadavres et d’obus. On a une image certainement plus bucolique d’une douce nuit de Noël…

Imaginons-les donc (avec l’aide du formidable film « Joyeux Noël » de Christian Carion) entendre les Teutons non seulement entonner ce cantique mais aussi découvrir que leurs ennemis avaient planté des arbres de Noël tout le long de leur tranchée.

Puis l’incroyable et l’impensable se produisirent. Des dizaines de soldats allemands traversent tranquillement le no man’s land en continuant de chanter, pour aller rejoindre les Français et les Britanniques, les invitant à fraterniser pour la Noël, ce qu’ils firent. Un ténor allemand, Walter Kirchhoff, mobilisé, chante pour les troupes. Les frères ennemis discutent et jouent même au soccer le lendemain.

De là l’expression « Live and let live« , « Vivre et laisser vivre ». L’historien Tony Ashworth a documenté ces nombreux épisodes de trêves et de collaboration entre ennemis (par exemple, en avertissant le camp adverse des heures de bombardements ou en proposant un arrêt des combats le temps d’enterrer les morts) dans son livre magistral Trench Warfare 1914-1918 : The Live and Let Live System (Macmillan, 1980).

***

Bien évidemment, nous ne pouvons pas comparer la situation sociale au Québec avec les atrocités de la Grande Guerre. En revanche, à travers les discours autour de l’identité, de la défunte charte des valeurs, d’un « vivre-ensemble » centré sur le pluralisme et l’acceptation humble de la différence et de l’altérité, nous voyons depuis l’an dernier s’ériger des tranchées idéologiques séparées par des no man’s land d’apparence infranchissables.

Mais à l’instar de la guerre de ’14, les lutte fratricides se sont multipliées au Québec ces derniers mois (verbales ou écrites, heureusement). Un débat sur la laïcité s’est transformé en lutte contre ou pour l’islam dans l’espace public. Un autre, plus récent, sur la procréation assistée a commencé à dégénérer en décomplexant certains propos homophobes inadmissibles.

Il serait temps qu’il y ait une Trêve de Noël en ce coin de pays.

En ’14, ces gestes fraternels spontanés de simples soldats ont rapidement été interdits par les états-majors. En temps de guerre, le pouvoir voit d’un mauvais œil, c’est le moins qu’on puisse dire, des initiatives pacifiques de la base. Sans vouloir faire d’amalgames douteux, force est de constater que durant la campagne électorale, les partis politiques en présence croyaient bénéficier de la même manière d’une polarisation entre les camps. Et que chacun reste dans ses tranchées.

On ne peut affirmer que les détenteurs de pouvoir s’assurent sciemment de favoriser la polarisation sur les questions identitaires. Cependant, la structure et la dynamique intrinsèques des pouvoirs politiques et médiatiques la favorisent. Et les petits soldats que nous sommes allons au front, en partie volontairement en partie contre notre gré.

Nous sommes en mesure, comme les soldats de la guerre de ’14, d’outrepasser la logique de « guerre » et d’instaurer par nous-mêmes une Trêve de Noël.

Elle me paraît urgente. Il y a dans notre société de multiples ponts à reconstruire, de nombreuses blessures à panser. Amis Musulmans, Juifs, Sikhs qui avez été heurté par le débat sur la Charte, allons ensemble discuter posément avec ses défenseurs. Amis défenseurs d’une société laïque, comme nous le sommes, qui étiez persuadés que le projet de loi 60 allait le permettre, ouvrez aussi le dialogue envers vos adversaire de la dernière campagne électorale.

Je sais. Cela fait un peu prêchi-prêcha. Ces mots sont naïfs. Mais nous sommes une petite société, une petite nation de 8 millions de personnes. Comme disait le slogan de jadis : ’faut se parler. Nous ne pouvons pas demeurer plus longtemps dans la polarisation, la division et les dialogues de sourds. Comme Aristote le disait déjà il y a 2500 ans, la vie commune au sein de la communauté politique repose d’abord et avant tout sur l’amitié partagée.

La Trêve de Noël sur le Front de l’Ouest de 1914 est probablement une métaphore un peu malhabile. Mais elle montre, toutefois, que même dans les conditions les plus atroces d’affrontement, les gestes humains de fraternité sont possibles. Ce que je nous souhaite.

Une minorité visible historique | Journal Ensemble

NB: Ce texte a d’abord été publié dans le Journal ensemble, le 30 avril 2014.

 

Le nouveau gouvernement du Québec compte 8 femmes sur 26 ministres – 31%, soit très loin de la « zone de parité » promise par Philippe Couillard. Le gouvernement Marois de 2012 comptait lui aussi 8 femmes ministres, mais sur un cabinet réduit de 23 membres, soit 35%. Pourtant, le PLQ a fait élire 18 députées le 7 avril dernier, alors que l’équipe du PQ comptait 17 femmes il y a un an et demi.

Alors que l’égalité de droit des femmes est acquise depuis belle lurette au niveau politique, on est bien loin, ici comme ailleurs, de l’égalité de fait. Aux dernières élections, 34 femmes ont été élues pour occuper à peine 27% des sièges de l’Assemblée nationale. Un écart marquant, c’est le moins qu’on puisse dire, par rapport à leur poids démographique dans notre société.

Depuis l’élection de Marie-Claire Kirkland-Casgrain à une élection partielle dans la circonscription de Jacques-Cartier (ouest de l’île de Montréal) en 1961, sous Jean Lesage, quel chemin a été parcouru par les femmes à l’Assemblée nationale? Une très lente progression, en réalité. Madame Kirkland-Casgrain a été la seule députée pendant près de douze ans, jusqu’aux élections générales de 1973, date à laquelle elle a abandonné la politique pour devenir juge. Ce qui ne l’a pas empêchée, incidemment, de faire voter la Loi sur la capacité juridique de la femme mariée ou d’instituer le Conseil du statut de la femme. À sa suite, Lise Bacon fut aussi la seule femme élue à l’A.N. jusqu’à l’élection du gouvernement Lévesque en 1976.

À cette élection générale, entraient pour la première fois cinq femmes à l’A.N. Sur les 110 député.e.s, cela ne représentait tout de même que 4,5% des sièges. Et cela, il n’y a même pas 40 ans. Il aura fallu attendre l’élection de 2003, il y a dix ans, pour que les femmes occupent plus du quart des banquettes du Salon bleu. Le sommet historique est atteint en 2012 alors que 41 femmes sont élues, représentant 32,8% de la députation totale. Le résultat des dernières élections est certes décevant, avec six élues de moins qu’il y a 18 mois, mais cela représente probablement un certain plateau atteint depuis les élections de 2003 (voir graphique 1). Les femmes représentent en moyenne 29% des élu.e.s au cours des cinq dernières élections (soit environ 36 députées sur 125).

Alors que le Parti québécois a revendiqué avec raison la plus grande représentation historique des femmes au cabinet ministériel, il est intéressant d’examiner la «performance» des différents partis politiques en termes d’élues à l’A.N. Étonnamment, cette formation politique progressiste n’est pas celle qui obtient le meilleur résultat : la palme revient au PLQ. Sans triomphe, faut-il le préciser, cependant.

En effet, le parti héritier de Jean Lesage détient tous les records : il a fait élire le plus grand nombre de députées en nombre absolu (22 en 2003 et en 2008), et donc en nombre relatif sur l’ensemble des élu.e.s de l’A.N. (18%), mais aussi au sein de sa propre députation (18 femmes sur 50 député.e.s PLQ en 2012, soit 36% de son caucus).

De l’histoire politique moderne du Québec, le PLQ a contribué davantage que tous les autres partis à la représentativité des femmes à l’A.N. Mais c’est particulièrement le cas depuis les élections de 2003 (voir graphique 2). En moyenne, sur ces cinq élections générales, le parti libéral a fait élire 31,5% de femmes de sa députation contre 28,8% pour le PQ. La CAQ/ADQ tire de l’arrière avec 22,0% de ses élues. On oublie dans ce constat, évidemment, QS, qui, aux dernières élections, compte deux femmes sur trois élu.e.s. Incidemment, à ce dernier scrutin général, le PQ a fait un peu mieux que le PLQ avec 19 femmes élues sur 30 (26,7%) contre 18 sur 70 (25,6,7%).

Mais force est de constater qu’avec moins du tiers des femmes élues, l’Assemblée nationale n’a jamais été représentative. Il serait intéressant d’analyser les choix de chacun des partis. Est-ce que ceux-ci choisissent délibérément de présenter des candidates perdues d’avance? Par exemple, aux dernières élections, la veille de l’annonce de la candidature de Pierre-Karl Péladeau, Pauline Marois a présenté aux médias trois candidates en faveur de la Charte des valeurs, candidates dans trois circonscriptions perdues d’avance : Yasmina Chouakri, Leila Mahiout et Evelyne Abitbol.

Il semble donc que, depuis les cinq dernières élections générales, la représentation des femmes ait plafonnée. Plusieurs organisations féministes ont déploré la baisse de la représentation féminine aux élections de 2014 par rapport au dernier scrutin. Ce n’est pas faux. Mais ce qui semble beaucoup plus préoccupant est précisément ce plafonnement depuis dix ans. Le Québec est bien loin d’atteindre la représentativité à cet égard – et on ne parle pas des minorités visibles et encore moins des Premières nations.

Démocratie représentative, avez-vous dit? Tout porte à croire que Marie-Claire Kirkland-Casgrain, première femme élue à l’Assemblée nationale, il y a de cela 50 ans, a réalisé davantage pour cette équité que toutes les femmes qui lui ont succédée. Hélas.

Le Québec et l’importation de la richesse | L’Actualité

ActualitéBlogueEconomieJe publie aujourd’hui une petite analyse d’un des défis majeurs de l’économie québécoise sur le site de L’Actualité: son déficit commercial.

Un des défis majeurs pour le nouveau gouvernement Couillard sera de favoriser la réduction du déficit structurel majeur du commerce international. Si le Québec veut s’enrichir, il lui faut dénicher de nouveaux marchés, où vendre davantage de nouveaux produits et de nouveaux services.

Le Québec a connu pendant une douzaine d’années des surplus commerciaux importants après la récession de 1991-1992 — et ce, pour la première fois depuis la récession de 1981. Mais le solde commercial s’enfonce dans le rouge depuis 2005, et la situation ne fait qu’empirer. Au sommet, en 2000, les exportations de marchandises québécoises représentaient 32 % du produit intérieur brut (PIB). Elles ne sont qu’à 18 % présentement, soit près de moitié moins.

La suite sur le site du magazine.

Une confiance commune | Huffington Post

NB: Ce texte a d’abord paru sur le site du Huffington Post Québec, le 22 avril 2014.

 

Ce qu’il y a de fascinant dans les institutions créées par l’humain, c’est qu’elles ne reposent sur rien d’autre qu’un système de croyances. Prenez l’argent, par exemple. A priori, seul un fou accepterait un bout de papier (ou de polymères) coloré, sur lequel est dessiné le portrait d’une vieille dame et un dessin un peu quelconque, qui ne possède aucune utilité en soi, en échange du fruit de son travail ou en échange d’un de ses biens. Il y a là un acte de foi, littéralement – c’est la raison pour laquelle on qualifie la monnaie telle que nous la connaissons de fiduciaire, du latin fides, foi. Jour après jour, en utilisant nos billets de 20$, nous renouvelons notre confiance en leur capacité à remplir sa fonction de moyen d’échange.

Il en va de même de l’ensemble des règles de droit qui régissent nos sociétés. Sans un acte de foi sans cesse renouvelé, sans la confiance que nous leur accordons, leur pouvoir effectif s’effrite. Le juriste Frédéric Bérard cherche à montrer dans La fin de l’État de droit? que cette confiance mutuelle est attaquée de front au Canada et au Québec par ceux-là mêmes qui devraient en défendre l’intégrité contre eux-mêmes: les politiciens. Avec la complicité des médias et notre complaisance.

style="float:Bérard se fait pédagogue, d’entrée de jeu: «L’exercice de la puissance publique, en d’autres termes, prend sa source à même le droit, tout en étant limité et encadré par celui-ci. La violation des règles en question constituerait, ni plus ni moins, une tricherie, un bris du lien de confiance liant l’État et ses citoyens» (p.15). Son bref ouvrage écrit à l’encre de l’indignation vise à démontrer que l’appareil politique canadien et québécois a brisé ce lien de confiance fondamental. L’histoire racontée est récente: elle ne concerne que les trois dernières années – ce qui est d’autant plus inquiétant.

J’y ai d’abord lu un pamphlet. En réalité, il s’agit d’une somme documentaire annotée de grands traits au stylo rouge ; une preuve, comme on la dépose en Cour. L’auteur est avocat, après tout. Ce livre charge à fond de train contre les violations de l’État de droit par les gouvernements canadien et québécois récents, donc ceux de Harper et Charest et dans une moindre mesure ceux de Marois et l’administration du maire de Québec Régis Labeaume.

Il plaide, en creux, pour une démocratie fondée sur l’État de droit. Ce dernier constitue le rempart nécessaire et indispensable contre l’arbitraire du pouvoir politique: «À voir les tactiques machiavéliques d’un politicien [Jean Charest] plus sensible aux questions partisanes qu’à ses fonctions de gestionnaire de l’État, je choisis donc l’option suivante: celle de limiter un pouvoir discrétionnaire utilisé à grands coups de cynisme aussi culotté que désolant» (p.103). Car voilà la fonction fondamentale de l’État de droit: protéger la communauté politique de la tyrannie.

Fondamentalement, le plaidoyer de Frédéric Bérard prend racine la glorieuse histoire des instruments juridiques garantissant les droits du peuple contre ceux des puissants. La Magna Carta (Grande Charte) que 25 Barons anglais imposèrent par la force, en 1215, à Jean sans Terre ne visait rien d’autre que cela. Cet épisode fondamental dans l’histoire du droit et des droits a donné naissance à des principes fondamentaux comme l’habeas corpus et garantit un certain nombre de libertés individuelles. La Magna Carta était le résultat d’une lutte de pouvoirs entre les seigneurs féodaux et le pouvoir royal centralisateur. Les revendications des Barons n’étaient bien évidemment pas motivées par de nobles sentiments détachés de leurs intérêts. En revanche, comme cela a souvent été le cas de nombre de jalons de l’histoire, la lutte pour des intérêts particuliers s’est transcendée en des acquis universels.

À noter que dans le cadre de la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, j’aurai l’honneur d’animer une discussion avec Frédéric Bérard au sujet de son livre, mercredi le 23 avril à Montréal, à la libraire Olivieri, à 19h. Informations ici et événement Facebook ici.

Par contre, nous rappelle Bérard, ces gains demeurent fragiles et menacés par les détenteurs du pouvoir politique. Son livre coup de gueule est aussi très informatif. Le ton pamphlétaire cache, en réalité, de profondes leçons de droit, menées de manière hautement pédagogique. Quelques notes de bas de page sont fort instructives pour le néophyte. Le ton est, disons-le, irrévérencieux – voire baveux. Ainsi, l’essence du projet de loi 195 sur la citoyenneté québécoise restreinte à ceux et celles qui maîtrisent suffisamment le français est condamnée par cette formule lapidaire: «cette mesure sentant le fond de tonne identitaire» (p.30). Ou encore de la Loi 12 du gouvernement Charest visant à casser les manifestations étudiantes du printemps 2012, Frédéric Bérard n’y va pas de main morte avec la ministre Michelle Courchesne et le premier ministre Jean Charest: «J’ignore si madame la ministre a étudié le droit, mais il semble que ce soit le cas de son premier ministre. Allait-il réellement à ses cours, notamment à ceux de droit constitutionnel? Il est permis d’en douter» (p.35).

Ce livre a été écrit, on l’aura compris, au galop. Mais il ne faudrait pas s’y méprendre: malgré son ton polémique, il donne à réfléchir. Car la dénonciation de la violation des principes fondamentaux de notre contrat social par nos représentants cible une attitude gravissime. Cette violation crée un dangereux précédent, comme le répète Frédéric Bérard à maintes reprises, précédent qui ne fera qu’alimenter le cynisme, le populisme et l’arbitraire.

L’État de droit est une fiction basée sur la confiance mutuelle que nous avons à établir des règles d’un «vivre-ensemble» qui doit absolument dépasser les intérêts immédiats et, nommément, électoralistes. Le lecteur attendra donc, à cet égard, le prochain ouvrage de Frédéric Bérard qui nous offrira une perspective positive et constructive des moyens dont nous pourrions disposer pour nous protéger de ces assauts et nous permettre de reconstruire cette confiance collective essentielle.

Dans cette chronique, Ianik Marcil propose la recension critique d’essais de sciences humaines et sociales ou de philosophie pour mieux nous aider à décoder notre monde et ses défis – et réfléchir aux solutions qui s’offrent à nous.

La fin de l’État de droit? Par Frédéric Bérard (XYZ, 2014, 162 p., ISBN 978-2-89261-832-7, 15,99$).

La privatisation du contrat social | Relations

Le numéro d’avril 2014 de la Revue Relations publie un dossier sur les régimes de retraite: « La retraite: une responsabilité collective« .

Relations-135Dans ce dossier coordonné par Catherine Caron, on peut y lire des analyses et études sur « Le modèle néerlandais » par Eve-Lyne Couturier, « Le rapport D’Amours : de mauvaises solutions » par Gilles L. Bourque et Frédéric Hanin, « Les femmes et la retraite » et « Revenir à la solidarité intergénérationnelle » par Ruth Rose et « Un exemple de régime novateur » par Michel Lizée en plus d’une entrevue avec le sociologue Maxime Lefrançois par Emiliano Arpin-Simonetti. J’ai l’honneur d’y signer un texte, « La privatisation du contrat social »:

Si les problèmes des régimes de retraites, privés autant que publics, sont de nature financière, fiscale, économique et électorale, ils relèvent en premier lieu du politique et de la vie collective, donc du contrat social. Plus spécifiquement : de la nature du contrat social intergénérationnel. Le sous-titre du rapport du Comité d’experts sur l’avenir du système de retraite québécois (le « rapport D’Amours ») – Un contrat social pour renforcer la sécurité financière de tous les travailleurs québécois – en témoignait bien.

La suite ici, en pdf.

 

Irréversibilité et inertie

À la fin 2013 et au début 2014, la Banque mondiale, le FMI et le Forum économique de Davos ont tour à tour, dans leurs rapports annuels, identifié les changements climatiques comme l’un des principaux risques auxquels nos économies font face actuellement.

Lundi le 31 mars, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a rendu public le deuxième volet de son cinquième rapport, aux conclusions on ne peut plus alarmantes. Les changements climatiques pourraient mener à de sévères crises alimentaires, des inondations importantes, davantage d’insécurité, de conflits sociopolitiques et de pauvreté.

La situation intrigue, a priori : l’élite mondiale défendant le capitalisme mondiale est au même diapason à la fois du large consensus scientifique réuni autour du GIEC qu’à celui des militants écologistes. Comment se fait-il, dans ce contexte que les responsables politiques des principaux pays sur la planète n’arrivent pas à s’entendre pour stopper le désastre à venir ? Car le rapport du GIEC est clair : il sera bientôt trop tard pour agir, le point de non retour sera atteint.

Il y a certes de nombreux intérêts géopolitiques qui empêchent l’émergence de cette nécessaire solution politique. Mais il y a aussi des intérêts économiques qui entrent en jeu.

À cet égard, les sonnettes d’alarmes de la Banque mondiale, du FMI et de Davos semblent être en contradiction avec la logique économique qui va à l’encontre des solutions à mettre en place. Sans l’annoncer, ces puissantes institutions craignent fort probablement l’augmentation drastique des risques variés qui auront un coût économique gigantesque. Qui dit augmentation du risque économique, dit coûts d’assurances en croissance. Il y a donc fort à parier que derrière les positions de ces géants du capitalisme se retrouve des motivations et des intérêts issus de l’industrie de l’assurance et de ses spécialistes.

Or, les acteurs privés – les entreprises – ne font pas cette lecture des choses parce qu’elle n’ont pas internalisé l’explosion de ces coûts futurs, qu’elles devront en partie assumer. Elles ne considèrent ainsi n’avoir aucun intérêt à modifier leurs décisions ou à influencer les acteurs politiques à le faire.

C’est que l’économie mondiale est d’abord un système complexe, comme l’est un écosystème ou un corps social. Comme tout système complexe, le capitalisme mondial est caractérisé par une grande inertie. L’effort nécessaire à modifier des millions de comportements et décisions des acteurs individuels est par définition titanesque en l’absence d’incitatifs suffisants.

Cette inertie s’accompagne d’un rapport paradoxal à l’irréversibilité du système. L’impossible retour en arrière est difficilement pris en compte dans les décisions économiques des acteurs privés, faute de vision globale de l’ensemble. On croit, en quelque sorte, qu’il est toujours possible de revenir en arrière, de réparer les pots cassés. Or, ça n’est pas toujours le cas, comme le montre rapport du GIEC et ceux de Davos, du FMI et de la Banque mondiale. Il se peut qu’il soit trop tard dans un avenir très rapproché.

Pourquoi sommes-nous incapables de concevoir cette irréversibilité ? En grande partie parce que l’histoire du capitalisme, depuis la première révolution industrielle, a montré qu’il semblait toujours possible de réparer les pots cassés, par l’innovation et le développement technologique. Cette croyance, profondément ancrée dans les ressorts décisionnels des acteurs économiques, est qualifiée de « cornucopienne » – terme forgé à partir de l’expression latine de la corne d’abondance. On croit, sans en être conscients, qu’il sera toujours possible d’améliorer l’état du système économique, social et écologique mondial grâce à la technologie, la corne d’abondance éternelle permettant la survie du capitalisme.

Nous sommes donc en présence d’un conflit entre la réalité objective des risques potentiels associés aux changements climatiques et une vision du monde qui s’attache coûte que coûte en la capacité du système à survivre.

Pour renverser la vapeur, il faudrait donc que les acteurs privés et publics développent (très rapidement) un nouveau rapport au risque et à l’irréversibilité inhérente au système capitaliste. Or la « société du risque » qu’est la notre, pour reprendre la thèse du sociologue allemand Ulrich Beck, est une véritable usine à risques, lesquels ne rompent pas avec la logique capitaliste. Au contraire, cette dernière s’en nourrit.

Afin de modifier en profondeur cette dynamique, il est impératif de modifier les motivations des prises de décision privées et publiques, à l’intérieur de la logique actuelle. Les échecs des accords de Kyoto ont montré qu’il était trop tard pour espérer un consensus politique mondial permettant de stopper les changements climatiques avant l’atteinte du point de non retour.

L’inertie du système pourra être contournée à partir du moment où les conséquences de sa logique irréversible se traduit par des coûts astronomiques reliés aux risques qu’elle fait naître. Et c’est peut-être, malheureusement, uniquement les intérêts économiques qui permettront de nous en sauver. Malheureusement, le temps nécessaire à leur internalisation est peut-être beaucoup trop long pour que nous réussissions à sauver les meubles. La révolution écologique, si elle doit arriver, sera peut-être portée par les grandes compagnies d’assurances du monde…

Les trois solitudes | Québec inclusif

NB: Ce texte a été d’abord publié sur le blogue de « Québec inclusif » le 3 avril 2014.

 

Le projet de Charte des valeurs du Parti Québécois vise essentiellement trois groupes de Québécois : les musulmanes portant le hijab, les juifs portant la kippa et les sikhs portant le turban. Les maintenant célèbres images présentées par le ministre Drainville en septembre dernier illustraient ces « signes ostentatoires qui ne seraient pas permis au personnel de l’État. » À ces trois couvre-chefs s’ajoutent une grosse croix chrétienne et le niqab (voilant la presque totalité du visage de la femme musulmane). Le premier ne semblant faire l’objet d’aucun débat et le second faisant consensus quant à son interdiction, reste à connaître un peu mieux les trois premiers groupes.

Plus spécifiquement, dans le contexte de la campagne électorale, combien de Québécoises et Québécois sont directement visés par ce projet de loi et dans quelles circonscriptions voteront-ils ?

Deux nouvelles solitudes

D’entrée de jeu, il est remarquable de constater que les groupes visés par la charte se concentrent presque exclusivement dans les circonscriptions de trois zones urbaines de la province : la grande région de Montréal (Île de Montréal, Laval, couronnes Nord et Sud), Québec et Gatineau.[1] Comme le montre le tableau 1 ci-dessous, c’est 98,2% des citoyens de confession juive, 96,3% de ceux de confession musulmane et 99,8% de ceux de confession sikhe se trouvent dans ces trois régions.

Bien plus, c’est dans la grande région de Montréal que se retrouvent plus de 90% des Québécois de chacune de ces trois confessions religieuses. Ajoutons à cela que c’est aussi dans la région métropolitaine que se retrouvent les Québécois d’origine arabe en plus grande concentration – puisque dans ce débat qu’on amalgame malheureusement trop souvent les Arabes et les Musulmans – c’est donc la quasi totalité des citoyens touchés directement ou indirectement par le débat sur la Charte qui habitent Montréal. Et encore, 75% des 243 000 Québécois musulmans habitent l’Île de Montréal (11,7% d’entre eux à Laval et 10,7% la Rive-Sud).

Lorsqu’on examine la réalité par circonscription, la concentration démographique de ces trois groupes est encore plus frappante. La presque totalité des Juifs et Sikhs et plus de la moitié des Musulmans du Québec résident dans seulement 15 circonscriptions sur les 125 de la province. Bien pire, environ 70% des Juifs et Sikhs et 25% des Musulmans résident dans les 5 circonscriptions où ils sont le plus présents, toutes sur l’Île de Montréal (à l’exception de Vaudreuil pour les Sikhs). Autant dire, étant donné les caractéristiques de notre système parlementaire, qu’une large partie des électeurs se prononcera, à en croire les publicités du PQ, dans 120 circonscriptions sur 125 pour une mesure législative qui vise directement 337 000 personnes de ces confessions religieuses. Une immense majorité d’électeurs se prononçant en n’ayant que très peu de connaissance immédiate et quotidienne de la réalité d’une toute petite minorité.

Sachant que l’opposition populaire à la Charte est beaucoup plus importante à Montréal que dans le reste du Québec, il y a lieu de croire qu’il existe une forte dichotomie dans l’appréhension de la réalité cosmopolite de Montréal entre les résidents de la métropole et ceux du reste du Québec. Deux nouvelles solitudes s’opposent dans notre société : la métropolitaine et la provinciale.

Une troisième solitude

Derrière elle se cache une troisième solitude. Le débat autour de la Charte des valeurs occupe une place démesurée dans l’espace public et divise profondément la société québécoise. Elle heurte profondément certaines communautés de Québécois et de Montréalais – et pas uniquement les Juifs, les Musulmans et les Sikhs, ni même les Arabes. Elle mobilise un grand nombre de citoyens de toutes origines ethniques et culturelles ; rappelons que le dernier sondage CROP de février montre qu’il y a 49% des Québécois opposés au projet de Charte, ce qui représente tout de même 3 251 368 des résidents de la province en âge de voter.

En revanche, ses dispositions visent précisément trois groupes minuscules de citoyens, je le rappelle : les hommes juifs, les femmes musulmanes et les hommes sikhs portant un signe religieux ostentatoire. Potentiellement, cela vise donc respectivement environ 42 500 Juifs, 122 000 Musulmanes et 4 500 Sikhs. Déjà, on ne parle que de 2,1% des Québécois.

Mais bien plus, ça n’est qu’une petite partie de ces femmes et de ces hommes qui portent la kippa, le hijab ou le turban. S’il est difficile d’estimer avec précision la proportion d’entre eux qui portent ces symboles religieux, la Dr Cécile Rousseau, psychiatre et professeure titulaire à l’Université McGill, spécialiste de ces questions, souligne que c’est environ 10% de ces femmes et de ces hommes qui sont concernés.[2] D’autre estimations varient de 12 à 15%.

Posons l’hypothèse la moins conservatrice et assumons que 15% de ces trois groupes portent un signe ostentatoire. Ce serait alors 25 000 citoyens québécois, soit 0,3% de la population, que la Charte des valeurs du Parti Québécois vise explicitement. Soit l’équivalent de la population totale de Thetford Mines.

En interdisant le port de la kippa, du hijab et du turban pour les employés du secteur public et parapublic, des réseaux de la santé et de l’éducation mais aussi des entreprises privées sous-traitantes de l’État tout comme les organismes communautaires et culturels subventionnés, le Parti Québécois a mobilisé un arsenal politique et médiatique colossal pour une toute petite minorité de Québécois.e.s Une campagne publicitaire de 1,9 M$ ostracisant 25 000 citoyens – sans compter la quantité loufoque de bureaucrates qui seraient nécessaires à l’application de la Charte – a créé, au final, une troisième solitude. Une minorité plus que jamais isolée et retranchée dans quelques circonscriptions de la région de Montréal.

Autrement dit, le gouvernement Marois et le Parti Québécois ont créé de toutes pièces une crise sociale et politique inédite dans l’histoire moderne du Québec en ciblant sciemment et explicitement 0,3% de la population de notre communauté politique. Rarement aura-t-on vu un parti politique proposer une législation ostracisant 25 000 citoyennes et citoyens alors que 3,3 millions d’autres s’y opposent. Rarement en démocratie aura-t-on vu une pareille tyrannie de la majorité s’exercer de la sorte et être fièrement revendiquée par un gouvernement et un parti politique.

 

 

[1] La grande région de Montréal comprend les circonscriptions suivantes : Acadie, Anjou-Louis-Riel, Blainville, Bourassa-Sauvé, Bourget, Châteauguay, Chomedey, Crémazie, D’Arcy-McGee, Deux-Montagnes, Fabre, Gouin, Groulx, Hochelaga-Maisonneuve, Jacques-Cartier, Jeanne-Mance-Viger, L’Assomption, La Pinière, La Prairie, LaFontaine, Laporte, Laurier-Dorion, Laval-des-Rapides, Marguerite-Bourgeoys, Marie-Victorin, Marquette, Masson, Mercier, Mille-Îles, Mirabel, Mont-Royal, Montarville, Nelligan, Notre-Dame-de-Grâce, Outremont, Pointe-aux-Trembles, Repentigny, Robert-Baldwin, Rosemont, Saint-Henri-Sainte-Anne, Saint-Laurent, Sainte-Marie-Saint-Jacques, Sainte-Rose, Sanguinet, Taillon, Terrebonne, Vachon, Vaudreuil, Verchères, Verdun, Viau, Vimont et Westmount-Saint-Louis. Celle de Québec : Bellechasse, Charlesbourg, Charlevoix-Côte-de-Beaupré, Chauveau, Chutes-de-la-Chaudière, Jean-Lesage, Jean-Talon, La Peltrie, Lévis, Louis-Hébert, Montmorency, Portneuf, Taschereau et Vanier-Les Rivières.

[2] Échanges courriels avec l’auteur.

L’effondrement sur soi-même | ratsdeville

NB: Ce texte a été publié le 28 mars 2014 dans le cadre de ma chronique mensuelle dans le magazine ratsdeville.

Des sept péchés capitaux la paresse nous semble le moins grave. Comment la comparer à la colère ou l’avarice? N’y a-t-il pas de la douceur dans la paresse? C’est qu’elle ne doit pas être confondue avec l’oisiveté, la mère de tous les vices. La paresse dans la théologie catholique est une paresse morale. D’ailleurs, autrefois, on parlait plutôt d’acédie, emprunté au grec, qui signifie plutôt ne pas prendre soin de soi. Plus spécifiquement, elle décrit « une forme de dépression due au relâchement de l’ascèse, à la baisse de la vigilance, à la négligence du cœur. »1 Le « paresseux » s’est donc éloigné de la foi, de la rigueur et de l’effort nécessaires à sa vie spirituelle.

La section que lui consacre Bosch dans les « Sept péchés capitaux » illustre cet effondrement moral. L’homme assis négligemment (et confortablement) dans son fauteuil est littéralement aveugle au chapelet et au livre saint que lui présente une religieuse. Même son chien dort paisiblement à ses pieds.

Dans son très beau livre Le Voyageur & la tour, l’essayiste Alberto Manguel2 fait de l’acédie l’un des attributs de la figure du lecteur habitant sa tour d’ivoire, en ce qu’elle constitue l’image paradoxale de la solitude. Car si « c’est dans la solitude qu’on peut le mieux rencontrer Dieu », « en même temps que ce besoin d’une solitude nourricière de la vie intérieure, il existait [chez les premiers Chrétiens] un sentiment sous-jacent de culpabilité, une autocensure portant sur la méditation silencieuse elle-même. » La solitude nourrit la tentation de désirs impies, loin des guides spirituels qui pourrait ramener le croyant sur le droit chemin.

C’est ainsi, pour Manguel, que le lecteur en sa tour d’ivoire, laissé à lui-même et à son propre jugement en compagnie de ses livres, représente une figure suspecte du lecteur. On pense à Montaigne qui se réfugie dans sa bibliothèque. « Chez moy, je me destourne un peu plus souvent à ma librairie [bibliothèque], d’où tout d’une main je commande à mon mesnage. […] Là, je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pieces descousues ; tantost je resve, tantost j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy. »3

La profonde liberté des réflexions de Montaigne, qui a créé un genre littéraire en soi, illustre bien le « danger » de la solitude contemplative du lecteur décrite par Manguel. Elle me semble également bien illustrer l’expérience esthétique, particulièrement avec l’éclatement des codes des Beaux-Arts dans la modernité. Le spectateur n’est-il pas seul devant l’œuvre d’art, libre de l’interpréter et de l’apprécier comme bon lui semble?

Depuis le Salon des refusés de 1863, il n’y a plus d’Église esthétique. Du moins, le Salon a été l’événement déclencheur de la chute de l’Église. Plus d’Église, plus de Canon, plus d’Évêques. En fait, si. Des centaines d’Églises, de sectes et de groupuscules esthético-idéologiques, des centaines de petits curés de campagne qui, par leurs critiques dithyrambiques ou assassines, font et défont les dogmes à respecter, créent ou tuent les artistes à vénérer ou à vouer aux gémonies. Si Duchamp et Beuys ont définitivement tué le Beau transcendantal, des cohortes de critiques, de conservateurs, de galeristes et d’historiens de l’art se disputent depuis un siècle les restes de son cadavre.

Comment s’étonner, alors, du désarroi du spectateur devant la multiplicité de ces nouveaux dogmes esthétiques? Il ressemble, en cela, à l’homme du tableau de Bosch, fermé en lui-même aux propositions de la religieuse. Libre de ses réflexions et de ses méditations, de son appréciation ou de son rejet de l’œuvre et des dogmes. L’expérience esthétique contemporaine, libre de l’Église des Beaux-Arts, participe en ce sens d’une immanence radicale, brute. À l’instar de la spiritualité à la carte caractéristique de notre monde post/ultra moderne, le rapport à l’art n’est qu’effondrement sur soi-même. Un repli dans l’individualité de l’expérience bénéfique en ce que ses modalités ne sont plus dictées par un dogme imposé par les détenteurs de la connaissance de ce qu’est le Beau (et le Vrai), mais appauvrie par l’absence de codes et d’interprétations. Pour le meilleur et pour le pire nous sommes face à l’œuvre dans la solitude de l’acédie.

Notes

Catéchisme de l’Église catholique, Paris, Mame/Plon, 1992, § 2733, p. 553.
Alberto Manguel, Le Voyageur & la tour : le lecteur comme métaphore, Arles/Montréal, Actes Sud/Leméac, 2013, p. 67 et suivantes.
Montaigne, Les Essais, Paris, Presses universitaires de France, 1965, III, iii, p. 828; les « songes que voicy » sont ses Essais.

La section que lui consacre Bosch dans les « Sept péchés capitaux » illustre cet effondrement moral. L’homme assis négligemment (et confortablement) dans son fauteuil est littéralement aveugle au chapelet et au livre saint que lui présente une religieuse. Même son chien dort paisiblement à ses pieds.

Dans son très beau livre Le Voyageur & la tour, l’essayiste Alberto Manguel2 fait de l’acédie l’un des attributs de la figure du lecteur habitant sa tour d’ivoire, en ce qu’elle constitue l’image paradoxale de la solitude. Car si « c’est dans la solitude qu’on peut le mieux rencontrer Dieu », « en même temps que ce besoin d’une solitude nourricière de la vie intérieure, il existait [chez les premiers Chrétiens] un sentiment sous-jacent de culpabilité, une autocensure portant sur la méditation silencieuse elle-même. » La solitude nourrit la tentation de désirs impies, loin des guides spirituels qui pourrait ramener le croyant sur le droit chemin.

 

C’est ainsi, pour Manguel, que le lecteur en sa tour d’ivoire, laissé à lui-même et à son propre jugement en compagnie de ses livres, représente une figure suspecte du lecteur. On pense à Montaigne qui se réfugie dans sa bibliothèque. « Chez moy, je me destourne un peu plus souvent à ma librairie [bibliothèque], d’où tout d’une main je commande à mon mesnage. […] Là, je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pieces descousues ; tantost je resve, tantost j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy. »3

La profonde liberté des réflexions de Montaigne, qui a créé un genre littéraire en soi, illustre bien le « danger » de la solitude contemplative du lecteur décrite par Manguel. Elle me semble également bien illustrer l’expérience esthétique, particulièrement avec l’éclatement des codes des Beaux-Arts dans la modernité. Le spectateur n’est-il pas seul devant l’œuvre d’art, libre de l’interpréter et de l’apprécier comme bon lui semble?

Depuis le Salon des refusés de 1863, il n’y a plus d’Église esthétique. Du moins, le Salon a été l’événement déclencheur de la chute de l’Église. Plus d’Église, plus de Canon, plus d’Évêques. En fait, si. Des centaines d’Églises, de sectes et de groupuscules esthético-idéologiques, des centaines de petits curés de campagne qui, par leurs critiques dithyrambiques ou assassines, font et défont les dogmes à respecter, créent ou tuent les artistes à vénérer ou à vouer aux gémonies. Si Duchamp et Beuys ont définitivement tué le Beau transcendantal, des cohortes de critiques, de conservateurs, de galeristes et d’historiens de l’art se disputent depuis un siècle les restes de son cadavre.

Comment s’étonner, alors, du désarroi du spectateur devant la multiplicité de ces nouveaux dogmes esthétiques? Il ressemble, en cela, à l’homme du tableau de Bosch, fermé en lui-même aux propositions de la religieuse. Libre de ses réflexions et de ses méditations, de son appréciation ou de son rejet de l’œuvre et des dogmes. L’expérience esthétique contemporaine, libre de l’Église des Beaux-Arts, participe en ce sens d’une immanence radicale, brute. À l’instar de la spiritualité à la carte caractéristique de notre monde post/ultra moderne, le rapport à l’art n’est qu’effondrement sur soi-même. Un repli dans l’individualité de l’expérience bénéfique en ce que ses modalités ne sont plus dictées par un dogme imposé par les détenteurs de la connaissance de ce qu’est le Beau (et le Vrai), mais appauvrie par l’absence de codes et d’interprétations. Pour le meilleur et pour le pire nous sommes face à l’œuvre dans la solitude de l’acédie.

Notes

  1. Catéchisme de l’Église catholique, Paris, Mame/Plon, 1992, § 2733, p. 553.
  2. Alberto Manguel, Le Voyageur & la tour : le lecteur comme métaphore, Arles/Montréal, Actes Sud/Leméac, 2013, p. 67 et suivantes.
  3. Montaigne, Les Essais, Paris, Presses universitaires de France, 1965, III, iii, p. 828; les « songes que voicy » sont ses Essais.

– See more at: http://ratsdeville.typepad.com/ratsdeville/2014/03/ianik-marcil-leffondrement-sur-soi-meme.html#sthash.jVOTkCen.dpuf

Des sept péchés capitaux la paresse nous semble le moins grave. Comment la comparer à la colère ou l’avarice? N’y a-t-il pas de la douceur dans la paresse? C’est qu’elle ne doit pas être confondue avec l’oisiveté, la mère de tous les vices. La paresse dans la théologie catholique est une paresse morale. D’ailleurs, autrefois, on parlait plutôt d’acédie, emprunté au grec, qui signifie plutôt ne pas prendre soin de soi. Plus spécifiquement, elle décrit « une forme de dépression due au relâchement de l’ascèse, à la baisse de la vigilance, à la négligence du cœur. »1 Le « paresseux » s’est donc éloigné de la foi, de la rigueur et de l’effort nécessaires à sa vie spirituelle – See more at: http://ratsdeville.typepad.com/ratsdeville/2014/03/ianik-marcil-leffondrement-sur-soi-meme.html#sthash.jVOTkCen.dpuf
Des sept péchés capitaux la paresse nous semble le moins grave. Comment la comparer à la colère ou l’avarice? N’y a-t-il pas de la douceur dans la paresse? C’est qu’elle ne doit pas être confondue avec l’oisiveté, la mère de tous les vices. La paresse dans la théologie catholique est une paresse morale. D’ailleurs, autrefois, on parlait plutôt d’acédie, emprunté au grec, qui signifie plutôt ne pas prendre soin de soi. Plus spécifiquement, elle décrit « une forme de dépression due au relâchement de l’ascèse, à la baisse de la vigilance, à la négligence du cœur. »1 Le « paresseux » s’est donc éloigné de la foi, de la rigueur et de l’effort nécessaires à sa vie spirituelle. – See more at: http://ratsdeville.typepad.com/ratsdeville/2014/03/ianik-marcil-leffondrement-sur-soi-meme.html#sthash.jVOTkCen.dpuf
Des sept péchés capitaux la paresse nous semble le moins grave. Comment la comparer à la colère ou l’avarice? N’y a-t-il pas de la douceur dans la paresse? C’est qu’elle ne doit pas être confondue avec l’oisiveté, la mère de tous les vices. La paresse dans la théologie catholique est une paresse morale. D’ailleurs, autrefois, on parlait plutôt d’acédie, emprunté au grec, qui signifie plutôt ne pas prendre soin de soi. Plus spécifiquement, elle décrit « une forme de dépression due au relâchement de l’ascèse, à la baisse de la vigilance, à la négligence du cœur. »1 Le « paresseux » s’est donc éloigné de la foi, de la rigueur et de l’effort nécessaires à sa vie spirituelle. – See more at: http://ratsdeville.typepad.com/ratsdeville/2014/03/ianik-marcil-leffondrement-sur-soi-meme.html#sthash.jVOTkCen.dpuf

L’illusion de la créativité selon Lipovetsky et Serroy | Liberté

Le numéro 303 de la Revue Liberté consacre un dossier sur les « Politiques culturelles: l’héritage de Georges-Émile Lapalme. »

Liberté303J’ai le plaisir d’y signer une recension critique de l’ouvrage de Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, L’esthétisation du monde: vivre à l’âge du capitalisme artiste, publié chez Gallimard:

Glorification du design : l’esthétisation des objets est au coeur du capitalisme contemporain. De la brosse à dents à la voiture en passant par le gadget électronique ou la vidéo promotionnelle, les marchandises produites, en quasi-totalité, rivalisent d’audace et de créativité dans leur forme. Le capitalisme est devenu artiste. C’est, du moins, la thèse de Gilles Lipovestky et de Jean Serroy dans L’esthétisation du monde. Vivre à l’âge du capitalisme artiste.

La suite dans un kiosque ou une librairie près de chez-vous !

Le délicat exercice de la démocratie | Québec inclusif

NB: Ce texte a été d’abord publié sur le blogue de « Québec inclusif » le 11 mars 2014.

 

Nombre de Québécois se sont gaussés des propos tenus en Commission parlementaire sur la Charte des valeurs de cette famille ayant visité le Maroc. Ce témoignage aussi décousu que pétri de préjugés les plus affligeants a été immédiatement récupéré par plusieurs citoyens s’opposant au projet de loi 60 avec le résultat que l’on sait : des extraits ont été diffusés accompagnés de commentaires désobligeants, tout un chacun rigolant autant de la forme que du fond de cette intervention. Elle a même eu des échos dans les médias marocains et plusieurs Québécois d’origine marocaine de mon entourage ont reçu des appels et courriels paniqués de leurs proches se demandant ce qui se passait dans leur coin de pays adoptif.

Le témoignage comme les commentaires méprisants m’ont beaucoup affligé mais en même temps m’ont donné espoir. Une consultation publique en Commission parlementaire est l’une de nos rares institutions délibératives ou les proverbiaux « Monsieur et Madame tout-le-monde » peuvent exprimer directement et librement leurs idées à leurs élus au cœur même de l’État, en quelque sorte, à l’Assemblée nationale.

Deux choses à savoir. Premièrement une consultation en Commission parlementaire est commandée par le/la ministre responsable d’un projet de loi pour l’éclairer, ainsi que les parlementaires de tous les partis, sur les enjeux dudit projet. Deuxièmement, il existe deux types de consultations : l’une dite « particulière », où les organismes et les experts sont convoqués par les membres de la Commission pour donner leur avis basé sur l’intérêts qu’ils représentent ou sur leur expertise. L’autre, dite « générale » reçoit les mémoires et les témoignages de tout Québécois (individu ou organisme) désirant se prononcer sur le projet. La consultation de la Commission parlementaire sur le projet de Charte des valeurs du gouvernement Marois appartient à cette seconde catégorie. C’est la raison pour laquelle la désormais célèbre famille Pineault-Caron a pu présenter son témoignage sans filtre la semaine dernière.

Cette situation, donc, me donne espoir malgré tout : la publicité faite autour de cette comparution pourrait faire comprendre à l’ensemble des citoyens qu’il est possible, dans notre démocratie, pour n’importe lequel d’entre eux, de se faire entendre par ses élus sur des questions qui les touchent, sans faire partie d’un lobby ni être un spécialiste patenté. L’institution même de Commission parlementaire est très méconnue malgré son importance. Bien sûr, les dés y sont souvent pipés d’avance. Mais dans un grand nombre de cas, les témoignages qu’on peut y entendre permettent aux élus de mieux comprendre les enjeux d’une question complexe et de prendre le pouls de la population. Sans compter qu’hors de l’enceinte de l’Assemblée nationale, relayés par les médias, ils permettent d’alimenter et d’enrichir la discussion publique. À cet égard, les travaux de la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité ont été un modèle de profondeur, de nuances et de dialogue entre les élus, les citoyens et un grand nombre de spécialistes de tous horizons.

Les questions de la laïcité, des valeurs québécoises et de l’égalité hommes-femmes au cœur du projet de loi 60 auraient du donner place au même niveau de réflexions et d’échanges. Le témoignage fameux de la famille Pineault-Caron, comme plusieurs autres, d’ailleurs, ne démontre pas, jusqu’à maintenant, que ça ne soit le cas. Ce qui, là aussi, se reflète dans l’espace public.

Qu’est-ce qui explique les trop nombreux dérapages constatés jusqu’à maintenant ? Qu’autant de témoignages ne reposent que sur l’anecdote, l’expérience personnelle voire les peurs subjectives de citoyens et n’alimentent en rien un débat de qualité ? La responsabilité ne revient pas à l’institution elle-même, comme on l’a entendu ici et là. Ça n’est pas parce qu’une consultation générale permet à tout un chacun de se faire entendre que ces témoignages malheureux ont pu être entendus. Une institution comme celle-là n’est ni bonne ni mauvaise en soi : c’est l’usage qu’on en fait qu’il l’est. Or, la qualité de la délibération démocratique repose sur une prémisse toute simple : établir soigneusement les termes du débat en expliquant les enjeux basés sur des données factuelles. Sur un exercice pédagogique préalable, en somme.

Le gouvernement Marois – et plus précisément Bernard Drainville – ont péché gravement par omission à cet égard. Depuis le début de cette saga, jamais le ministre n’a fourni à la population des études, des données statistiques, des analyses factuelles, des avis juridiques sur son projet de Charte. Il s’obstine à s’en tenir à des discours électoralistes et populistes qui ne dépassent pas la première présentation qu’il a fait de son projet il y a quelques mois, c’est-à-dire un poster illustrant en quelques icones les principales interdictions de signes religieux ostentatoires pour les employés des organismes publics. Ça n’est même pas la « Charte pour les nuls » – c’est la Charte pour les bambins.

Le résultat n’étonne pas : on se farcît en pleine enceinte de l’Assemblée nationale des bavardages subjectifs sans profondeur ni analyse. Le principal responsable de la situation est le ministre Drainville qui n’a pas joué son rôle en ne plaçant pas adéquatement les termes d’un débat aussi crucial que délicat. Espérons que, collectivement, cela nous serve de leçon pour l’avenir et que mon optimisme ne soit pas déçu.