Petit cours de «gastroéconomie» avec Ianik Marcil et Normand Laprise | Entrevue au magazine Caribou

Le 10 mars dernier, le journaliste Nicolas Paquet m’a interviewé pour le magazine Caribou, en compagnie du renommé chef Normand Laprise, dans son restaurant montréalais le Toqué! à propos de la démocratisation de la gastronomie. Nous y sommes allés de quelques coups de gueule contre la gestion étatique de l’agroalimentaire au Québec…

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Le temps des semences | Chronique à «L’Itinéraire»

Le plus récent numéro du magazine L’Itinéraire est consacré au stress post-traumatique, incluant, notamment, une longue entrevue avec le général Roméo Dallaire. Je consacre ma chronique à un sujet moins lourd, « Le temps des semences » réfléchit à notre rapport à l’agriculture et à l’alimentation. Dans les mains de nos camelots à Montréal, jusqu’à la fin du mois!

 

Ratatouille souveraine

NB: ce texte a été publié originellement le 31 août 2013 sur le site du Voir.

 

L’homme est devant un étal de légumes. Il choisit une aubergine qui soudain chante d’une voix d’homme un peu éteinte en une langue étrange et incompréhensible. L’aubergine à la voix sans enthousiasme n’enthousiasme pas le consommateur. À l’opposé se trouve un autre groupe d’aubergines, produites au Québec. Notre homme en prend une nouvelle: celle-ci chante d’une voix cristalline et ensoleillée, celle de Martine St-Clair, « Ce soir l’amour est dans tes yeux ». Séduit, l’homme choisit cette aubergine pur terroir.

Au-delà de l’interprétation politiquement douteuse qu’on peut faire du sous-texte – ce qui vient de l’étranger et parle une langue étrangère n’est pas séduisant – cette campagne prend franchement les consommateurs pour des cons. La publicité a été réalisée par l’agence lg2 pour le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) dans le cadre d’une campagne de promotion de la « Politique de souveraineté alimentaire » proposée par le gouvernement Marois en mai dernier. L’ensemble de la campagne a coûté 750 000$ et vise à « sensibiliser les urbains à l’importance économique des achats de produits québécois » (source: La Terre de chez nous).

On prétend que cette campagne d’« information » (sic) parle de l’importance économique des achats locaux. Il me semble évident que cette publicité ne parle à aucun moment de cette importance économique. On fait appel à un sentiment de fierté (?) qui frise le chauvinisme. Pire: on prend le consommateur pour un imbécile. Aucun argument factuel, rationnel n’est avancé pour favoriser l’achat de produits québécois.

Mais ceci n’est pas une chronique de critique de la publicité ou des médias, je m’en tiendrai donc à l’économie politique.

La politique dite de « souveraineté alimentaire » ne constitue qu’un ramassis de bonnes intentions (au mieux), une politique agricole en forme de ratatouille agrémentée de « souveraineté » pour mieux faire avaler le plat insipide aux citoyens. Le secteur agroalimentaire québécois fait face à des problèmes majeurs (j’en ai parlé ici même) qu’on croit régler comme par magie avec une politique d’achat local. Entre ça et croire au Père Noël, je ne vois pas la différence.

En quoi consommer des légumes produits industriellement au Québec avec des tonnes de pesticides et des méthodes qui épuisent nos rares terres arables serait meilleur que consommer ceux produits avec autant de cochonneries, mais à l’étranger? Tant qu’à être aussi chauvin que l’est cette campagne publicitaire, allons au bout de la logique: encourageons la pollution à l’étranger plutôt que chez nous.

Les problèmes de l’agriculture et de la transformation alimentaire au Québec ne se réduisent pas à la concurrence de produits étrangers – en fait, il s’agit là probablement de la plus insignifiante des difficultés de l’industrie.

À mon sens, les principaux problèmes auxquels on doit s’attaquer sont: (1) la baisse continue d’emplois en production (la force de travail relative représente la moitié de ce qu’elle était il y a 40 ans); (2) l’industrialisation et la concentration industrielle qui décourage l’innovation et la création d’entreprises et (3) le taux d’endettement des entreprises du secteur, l’un des plus élevés en Amérique du Nord.[1] Ces trois défis sont évidemment étroitement interreliés.

En quoi une campagne publicitaire d’achat local permettrait-elle d’aider l’industrie agroalimentaire? En rien. L’achat local est motivé par de bonnes intentions. L’enfer en est pavé, aussi, comme on le sait. Non pas que l’achat local ne soit dépourvu de vertus. Mais en lui-même il ne réglera rien s’il continue à encourager la concentration et l’industrialisation de l’agriculture.

Cette campagne publicitaire douteuse prend non seulement les consommateurs pour des imbéciles, mais en prime n’offre aucune compréhension des enjeux majeurs du secteur agroalimentaire québécois. À l’image de la pseudo politique de « souveraineté alimentaire » qui rate une occasion historique de transformer l’industrie, cette campagne publicitaire surfe uniquement sur de bons sentiments (au mieux) et semble éviter à tout prix d’en appeler à la discussion publique éclairée.

 

MAPAQ – Aubergine from Nova Film on Vimeo.

 

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Ajout le 1er septembre:

Alors donc, la campagne sur la Politique de souveraineté alimentaire vise à encourager l’achat de produits québécois, certifiés «Aliments du Québec». Parmi ces aliments, deux exemples (parmi des centaines):

– Le jus d’orange Oasis ! Du jus d’orange local ! J’ai hâte à l’auto-cueillette des oranges en Montérérgie, moi ! http://bit.ly/17AkSUv

– Les Amandes au chocolat noir Brookside. On spécifie: «Amandes de Californie rôties de façon experte, généreusement enrobées de notre chocolat noir velouté et riche.» Ça doit être le chocolat qui est québécois. Ah ! Les forêts de cacaoyers d’Abitibi ! http://bit.ly/19a8Iz3

La terre est patiente

NB: ce texte a été publié originellement le 29 mari 2013 sur le site du Voir.

 

C’est avec raison qu’on a dit que l’agriculture était la mère et la nourrice des autres arts. Dès que l’agriculture va bien, tous les autres arts fleurissent avec elle, mais quand on est contraint de laisser la terre en friche, presque tous les autres arts s’éteignent et sur terre et sur mer.

Xénophon (430-355 av. J.-C.), Économique, V, 17. [1]

 

Aussi loin qu’on puisse reculer dans le temps, l’agriculture occupe une place prépondérante dans la vie matérielle et économique de toutes les sociétés. Une place démesurée, même – voire fantasmée. Intuitivement, on a l’impression qu’une société qui n’est pas en mesure de nourrir sa population s’en va à vau-l’eau. Ça n’est donc pas pour rien que le gouvernement Marois a qualifié sa politique agricole de « souveraineté alimentaire » : le Québec doit s’assurer de nourrir son monde, d’avoir une agriculture autonome. Si l’intention semble louable, les conséquences économiques de cette politique sont cependant beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît.

Les trois objectifs de cette politique sont : (1) assurer un approvisionnement en aliments de qualité à juste prix; (2) accroître la proportion de ceux-ci produits au Québec et (3) développer l’industrie bioalimentaire [2]. Des objectifs certes louables. Cependant, rien n’indique que la politique de souveraineté alimentaire permettra de les atteindre – plutôt l’inverse, puisqu’elle favorise le statu quo et met ainsi en péril une industrie très fragile.

Deux rapports importants publiés ces dernières années, le « Rapport Pronovost » en 2008 [3] et le « Rapport Saint-Pierre » en 2009 [4], auraient pourtant du inspirer le gouvernement Marois après l’inaction notoire des libéraux en la matière. Bien que les recommandations de ces deux rapports ne constituaient pas en eux-mêmes les bases d’une politique agroalimentaire en tant que telle, ils remettaient en question les bases même d’un système qui ne fonctionne plus comme il le devrait. Pour schématiser, ces problèmes sont les suivants :

a) Le niveau d’emploi en production agricole est en baisse constante depuis des décennies, à la fois en termes absolus – le secteur employait près de 80 000 personnes il y a une trentaine d’années, environ moins de 57 000 en 2012 – et relatifs – la production agricole représentait 2,8 % de l’emploi total au Québec en 1976 contre 1,4 % en 2012, la moitié moins. (Voir graphe.)

b) Cette situation s’explique à la fois par la forte industrialisation de l’agriculture et l’intégration de plus en plus importante des diverses étapes de production agricole (de la production à la distribution).

c) L’industrialisation et la forte concentration dans le secteur explique – en partie – le faible niveau d’innovation dont il fait preuve.

d) Parallèlement, même si l’agriculture québécoise est l’une des mieux soutenue financièrement par l’État en Amérique du Nord est, en même temps, l’une des plus endettées [5].

e) Tout ceci concourt à la fragilité de l’industrie face aux moindres changements dans son environnement économique – plus particulièrement aux changements dans les politiques et aux accords commerciaux interprovinciaux et internationaux.

Face à ces constats de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer la politique de souveraineté alimentaire… qui est une non politique – au mieux, un énoncé de bonnes intentions: Jean Garon, ministre de l’agriculture sous René Lévesque [6], Roméo Bouchard, Coordonnateur de la Coalition SOS-Pronovost et ex-président-fondateur de l’Union paysanne [7], Michel R. Saint-Pierre, ancien sous-ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation et auteur du rapport éponyme [8] et l’Union paysanne, Jacques Proulx, ex-président de l’UPA et de Solidarité rurale, pour n’en nommer que quelques uns. D’ailleurs, à l’initiative de cette dernière, une lettre ouverte s’opposant à la politique du gouvernement du Québec a été publiée le week-end dernier, cosignée notamment par MM Bouchard, Saint-Pierre et moi-même [9].

Qu’aurait du contenir, au minimum, une telle politique? Une vision, d’abord et avant tout, qui secoue l’inertie et la lourdeur du secteur agroalimentaire plutôt que des petites mesures qui ne feront que perpétuer le statu quo actuel. Des mesures qui laissent davantage de place aux petits producteurs et à la diversité des productions, qui favorise et encourage l’innovation chez les transformateur plutôt que de consolider la puissance démesurée des grands intégrateurs et une politique véritable de développement du territoire cultivé – sachant que la moitié du territoire agricole du Québec n’est pas cultivé.

En lieu et place, le Parti québécois a choisi de consolider la toute puissance du monopole syndical de l’Union des producteurs agricoles (UPA). Non pas qu’un monopole syndical soit mal en soi – pas plus que la concurrence syndicale ne constitue une panacée – mais force est de constater que le pouvoir démesuré qu’exerce l’UPA dans l’industrie constitue un frein à la modernisation du secteur. Jean Garon note, dans sa récente autobiographie, que déjà en 1977 alors qu’il faisait ses premières armes comme ministre de l’agriculture, il y avait « encore plus de jeux politiques à l’intérieur de l’UPA qu’à l’Assemblée nationale » [10]. Comme le souligne Michel Saint-Pierre, l’UPA fait partie des vrais problèmes de l’agriculture québécoise « par son contrôle lourd et peu innovant de la mise en marché, par son refus historique de faire évoluer les programmes gouvernementaux et par son monopole sur la pensée collective en agriculture ». En ayant pour mission de représenter les producteurs agricoles mais monopolisant la représentation de l’ensemble de l’industrie agroalimentaire – et donc, notamment, les transformateurs – l’UPA n’a aucun intérêt politique à défendre les petits joueurs, tant en production qu’en transformation innovante. Elle constitue depuis plus de 30 ans un obstacle majeur à la nécessaire transformation de l’industrie. Monopole ou non, là n’est pas le problème. Le problème, c’est que l’UPA constitue presqu’à elle seule, par son inertie et l’obsession de sa propre croissance interne, l’organisation qui mènera le secteur agroalimentaire à sa perte face au moindre soubresaut dans son écosystème économique.

Si on désire que les Québécois consomment davantage de produits locaux de qualité, il faudra que le gouvernement du Québec prenne bonne mesure de ces critiques, « refasse ses devoirs » et soit véritablement à l’écoute des petits producteurs mais surtout des transformateurs qui peinent à offrir de nouveaux produits sur le marché. Sachant que seuls les magasins à escompte enregistrent une croissance dans leurs ventes en accaparant plus du tiers des ventes d’aliments [11], il y a loin de la coupe aux lèvres…

 

NB : L’Union paysanne mettra en ligne une pétition invitant le gouvernement Marois à revenir sur cette politique; à surveiller demain (30 mai) sur le site de l’organisation: http://www.unionpaysanne.com/.

 

[1] Xénophon, Anabase ; Banquet ; Économique ; De la chasse ; République des Lacédémoniens ; République des Athéniens, éd. par Pierre Chambry, Paris, Garnier Frères, 1954, p. 359.

[2] Dans les mots du ministère : (1) « assurer à l’ensemble des Québécois un approvisionnement en aliments de qualité, à juste prix et bons pour leur santé » ; (2) « accroître la proportion de l’alimentation des Québécois qui est satisfaite grâce aux aliments du Québec » et (3) « développer un secteur bioalimentaire prospère, rémunérateur, générateur d’emplois, respectueux de l’environnement et contribuant à l’occupation dynamique du territoire québécois » ; Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, Politique de souveraineté alimentaire, Québec, Gouvernement du Québec, 2013, p. 20.

[3] Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois, Agriculture et agroalimentaire : assurer et bâtir l’avenir, Rapport final [« Rapport Pronovost »], Québec, janvier 2008, 272 p.

[4] Michel R. Saint-Pierre, Une nouvelle génération de programmes de soutien financier à l’agriculture: Pour répondre aux besoins actuels et soutenir l’entrepreneuriat, Québec, Ministère du Conseil exécutif, février 2009, 60 p.

[5] Cf. le « Rapport Saint-Pierre » cité ci-dessus.

[6] Jean Garon, « Peut-être le temps est-il venu de donner aux agriculteurs le choix de leur syndicat! », La Vie agricole, 21 mai 2013 [en ligne: http://lvaquotidien.typepad.com/lvanouvelles/jean-garon/].

[7] Roméo Bouchard, « Politique de souveraineté alimentaire – Une campagne d’achat chez nous ne fait pas une politique agricole », Le Devoir, 23 mai 2013 [en ligne: http://www.ledevoir.com/politique/quebec/378809/une-campagne-d-achat-chez-nous-ne-fait-pas-une-politique-agricole].

[8] Michel R. Saint-Pierre « Une ‘politique’ agricole pour l’UPA », Le Soleil, 23 mai 2013 [en ligne: http://www.lapresse.ca/le-soleil/opinions/points-de-vue/201305/22/01-4653263-une-politique-agricole-pour-lupa.php].

[9] « Le PQ doit refaire ses devoirs! », Le Journal de Montréal, dimanche 26 mai 2013, [en ligne: http://www.journaldemontreal.com/2013/05/25/le-pq-doit-refaire-ses-devoirs]; texte et signataires complet : http://www.unionpaysanne.com/communiques/681-politique-agricole-le-parti-quebecois-doit-refaire-ses-devoirs.

[10] Jean Garon, Pour tout vous dire, Montréal, VLB, 2013, p. 175.

[11] Selon l’agroéconomiste Michel Morisset, professeur à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval: Claudette Samson, « La politique de souveraineté alimentaire déjà durement critiquée », Le Soleil, 23 mai 2013 [en ligne]: http://www.lapresse.ca/le-soleil/affaires/agro-alimentaire/201305/22/01-4653402-la-politique-de-souverainete-alimentaire-deja-durement-critiquee.php.

Joyeuse surconsommation !

NB: ce texte a été publié originellement le 26 décembre 2012 sur le site du Voir.

 

Buying is much more American than thinking.

Andy Wahrol (The Philosophy of Andy Warhol,
San Diego: Harvest/HBJ, 1975, p. 229.)

 

Comme bien d’autres, j’aime depuis toujours regarder des documentaires sur l’univers microscopique ou, à l’opposé, sur les mystères de l’univers lointain. J’y observe un monde auquel j’appartiens mais pourtant mystérieusement inaccessible, curieusement étranger à ma réalité concrète.

Un sentiment similaire m’habite lorsque je regarde, année après année, les reportages télévisés sur la frénésie du boxing day, le lendemain de Noël. Jamais, jamais je ne comprendrai les ressorts psychologiques profonds qui motivent mes semblables à se livrer à de pareilles cohues pour acheter bidules et machins généralement superfétatoires à bas prix – on ne parle tout de même pas de s’entretuer pour un bout de pain rassis en période de famine ! La psychologie n’est pas mon domaine d’expertise de toutes les manières.

Cela dit, la « tradition » du boxing day, même si elle ne date pas d’hier,  en dit long sur l’importance et le rôle de la consommation dans nos économies. La consommation de masse est relativement récente dans l’Histoire. Après la deuxième guerre mondiale, les sociétés occidentales – entendre ici l’Europe de l’Ouest, l’Amérique du Nord et le Japon – ont connu une période de dynamisme économique inégalée de toute la modernité. L’historien Jean Fourastié a appelé les trois décennies d’après-guerre les « Trente glorieuses » pour les caractériser.[1] La reconstruction en Europe et au Japon couplée à l’expansion du « complexe militaro-industriel » favorisé par la Guerre froide a amené une croissance économique et une quasi absence de chômage sur près de trente ans.[2]

Conséquence, les travailleurs s’enrichissent rapidement, on voit l’apparition d’une classe moyenne et le développement de ce qui fut appelé à très mauvais escient « l’État providence. » C’est la grande époque au cours de laquelle les familles des travailleurs s’équipent : âge d’or du bungalow de banlieue, achats d’appareils ménagers de toutes sortes, explosion de l’alimentation industrielle.

Au cours de cette période, environ le deux tiers de l’activité économique en Occident est constitué de la fabrication. Les Trente Glorieuses est en ce sens l’âge d’or du travailleur.

Quarante ans plus tard, nous sommes passés d’une économie des travailleurs à une économie des consommateurs. Car après les deux chocs pétroliers de 1971 et de 1979, cette dynamique s’essouffle rapidement. Il y a un plafonnement de la consommation « organique », induite par cette croissance économique fabuleuse. Le ralentissement de la croissance démographique et les épisodes d’inflation importante causée par la hausse du prix du pétrole ne font qu’enfoncer le modèle économique occidental dans plusieurs crises plus ou moins longues qui se succèdent jusqu’à nos jours.

Or, pour que la machine puisse continuer à fonctionner, il est nécessaire de continuer à la nourrir, à ce que la demande pour les biens et services puisse continuer à croitre, afin de générer de la croissance économique, sans laquelle la dynamique capitaliste elle-même s’effondre. Nos économies se sont alors transformées tranquillement pour soutenir la croissance de cette consommation. C’est en grande partie le crédit qui joue ce rôle : l’utilisation des cartes de crédits commence à se généraliser au cours des années 1970, pour accessible même aux étudiants de nos jours, l’accès aux prêts hypothécaires se facilite et leur durée s’étire de plus en plus, le prêt à la consommation de toute nature se généralise pour les achats les plus banals.

Si bien que si la fabrication de marchandise était le moteur des deux tiers de l’activité économique au cours des Trente Glorieuses, c’est maintenant la consommation individuelle qui occupe la même proportion. Après le triomphe du travail, celui de la consommation.

La disparition du rôle moteur de la fabrication de marchandise, qui n’a été que partiellement remplacé par les industries de haute technologie et par les secteurs des services dits « moteurs » (les industries culturelles, par exemple), a fait en sorte – entre autres facteurs explicatifs – que les travailleurs n’ont plus bénéficié comme avant de la croissance économique. De fait, depuis 40 ans, le revenu réel de plus des trois quarts des occidentaux stagne à toutes fins pratiques. Du coup, afin d’assurer la croissance de la consommation, ceux-ci se sont de plus en plus endettés, pour atteindre aujourd’hui des sommets record.

Nous vivons donc, depuis les années 1970, dans des économies qui tournent en rond, qui marchent à vide – ou plutôt, qui fonctionnent à crédit. Nous surconsommons toujours davantage afin de favoriser la croissance économique, abrutis que nous sommes collectivement par une idéologie qui glorifie l’acquisition infinie de biens de toutes sortes, sans réfléchir à leur utilité véritable pas plus qu’aux conséquences que ces achats ont pour l’ensemble de la planète, y compris au plan écologique.

En ce sens, le boxing day est à l’image de l’ensemble de notre économie : une bande de consommateurs excités qui achètent dans un mouvement de foule une quantité absurde de biens sur leurs cartes de crédits déjà bien remplies…

 

 

1. Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses, ou la révolution invisible de 1946 à 1975, Paris, Fayard, 1979.

2. Il y a plusieurs autres facteurs explicatifs qui ne peuvent être isolés et qui se nourrissent les uns les autres comme la croissance démographique (« baby-boom ») et le développement de nombreuses innovations technologiques multiples (notamment par leur passage du domaine militaire au domaine civil ou spatial).

L’animal, l’humain et l’animal humain

(Voici une recension que j’ai écrite pour le blog de mon amie Élise Desaulniers, Penser avant d’ouvrir la bouche, auteure de Je mange avec ma tête, les conséquences de nos choix alimentaires.)

Si tu obstines à soutenir [que la nature] t’a fait pour manger la chair des animaux, égorge-les donc toi-même; je dis te tes propres mains, sans te servir de coutelas, de massue ou de hache. Fais comme les loups, les ours et les lions, qui tuent les animaux dont ils se nourrissent.

Ces mots n’ont pas été écrits par un quelconque activiste d’une société protectrice des animaux ni un défenseur zélé du végétalisme, mais bien par Plutarque, il y a 2000 ans.

La première chose qui frappe en parcourant l’Anthologie d’éthique animale: apologies des bêtes compilée et présentée par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer c’est d’abord qu’on n’a franchement rien inventé depuis l’Antiquité grecque.

Cette anthologie regroupe des extraits de textes de 180 auteurs, de Pythagore (6e siècle av. J-C.) à nos contemporains (les six derniers textes du recueil sont des inédits écrits en 2011). L’une de ses particularités est de présenter de courts extraits de ces œuvres, mis en contextes par un court paragraphe introductif, ce qui permet à la fois une lecture aisée (la plupart des textes font deux pages) et invite à approfondir la recherche. D’autre part, elle compte plusieurs traductions de textes quasi inaccessibles et de nombreux textes inédits.

D’ailleurs, l’auteur mentionne dans son introduction (p.9) que le premier objectif de son anthologie est « de faire découvrir. (…) Priorité a donc été donnée aux textes négligés, méconnus, en particulier des XVIIe-XIXe siècles. »

Un deuxième élément qui m’a particulièrement intéressé à la lecture de cet ouvrage est qu’il y est question, bien entendu d’éthique animale – c’est-à-dire « au sens d’éthique des hommes à l’égard des animaux » (introduction, p.5) – mais aussi fondamentalement de notre propre humanité, de notre définition comme « animal humain. » Il est à cet égard significatif de constater que les premières sociétés de protections des animaux dans le monde anglo-saxons s’appelaient « humane societies » – dans un sens emprunté au français, humain, humanitaire, qui fait preuve d’empathie et de compassion pour la souffrance des autres, y compris des animaux. Se balader dans ces 180 textes est donc aussi une invitation à réfléchir à notre propre place dans la nature mais aussi à notre propre rôle moral, ce qui dépasse l’éthique animale. Cela implique bien sûr le traitement infligé à un animal en particulier (égards envers sa souffrance, le « welfarisme« ) mais aussi de notre place et de nos responsabilités dans l’ensemble de l’écosystème. De nombreux textes anciens sont d’une étonnante actualité en ce qu’ils démontrent que le traitement affligeant que nous faisons subir aux animaux et à la nature en général n’est pas digne d’une humanité qui se dit civilisée.

Un troisième volet qui interpelle le lecteur néophyte que je suis en la matière est une conséquence de ce deuxième élément: le rôle et la responsabilité que nous avons comme « animal humain » envers les autres animaux. Depuis Darwin (dont on retrouve dans cette anthologie, incidemment, une discussion sur la souffrance animale), nous savons le lien de parenté qui nous unit à l’ensemble du règne animal. Mais la pensée humaniste occidentale, héritée du judéo-christianisme, entre autres, fait en sorte que nous considérons, humains, avoir un statut différent, unique voire privilégié par rapport aux « autres » animaux. J’ai ainsi appris que je suis « spéciste. » Spéciste, comme on peut être sexiste ou raciste, c’est-à-dire adopter une attitude différente et moralement condamnable envers les autres espèces comme on le fait envers les femmes ou un groupe ethnique différent du notre. Depuis longtemps, les philosophes ont cherché le « propre de l’homme »: est-ce sa capacité à rire, à raisonner, à communiquer ou à créer? Peu importe, soutiennent de nombreux auteurs de cette anthologie: « La question n’est pas ‘Peuvent-ils raisonner?,’ ni ‘Peuvent-ils parler?,’ mais ‘Peuvent-ils souffrir?' » (Bentham, en 1789 – cité p.109) Mais, prétendent encore nombre de ces auteurs, il n’y a pas deux poids, deux mesures éthiques, à la souffrance: je n’ai, moralement, aucune base me permettant de prétendre que la souffrance humaine est pire que la souffrance animale.

Ces quelques remarques n’épuisent pas la richesse de cet ouvrage, qui offre des pistes de réflexions multiples et, à ce que je puis en comprendre, un panorama diversifié des diverses écoles de pensées en la matière. Les textes de la troisième section (période contemporaine) sont notamment passionnants en ce qu’ils offrent des points de vues critiques et étoffés (quoique très accessibles) démontrant qu’il n’y a pas, loin s’en faut, une pensée monolithique de la question. J’ajouterais qu’il est également particulièrement passionnant d’y lire également des auteurs qui ne sont pas des philosophes et penseurs spécialisés dans ces questions (on retrouve, par exemple, des extraits de Kundera, Houellebecq ou encore de Lévi-Strauss qui prend prétexte de la crise de la « vache folle » pour analyser notre rapport à l’alimentation carnée et ses liens avec le cannibalisme).

Devant cette foisonnante récolte de points de vue, le seul reproche que j’ai envers cette anthologie est l’absence de mise en perspective ou de guide de lecture. Présentés en ordre chronologique, les divers extraits traitent donc tour à tour des divers aspects de l’éthique animale; le lecteur doit fournir, à terme, l’effort de mettre de l’ordre dans ces idées. Mais cette introduction, ce guide, existe: l’auteur de l’anthologie publie simultanément aux PUF un « Que sais-je? » sur le sujet (1) qui offre les pistes de lecture et d’interprétation absents de l’anthologie.

Cette réserve mise de côté, cette Anthologie d’éthique animale est un pur régal pour l’esprit, une invitation à la réflexion et à la discussion et, surtout, une occasion unique (notamment pour le lecteur francophone et néophyte) à penser notre place dans le règne animal.

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Anthologie d’éthique animale: apologies des bêtes, Paris: Presses universitaires de France, 2011, xiii+408 pp. 27€

(1) Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, L’Éthique animale, Paris: Presses universitaires de France, 2011 (Que sais-je? no. 3902).

Manger sans conscience n’est que ruine de l’âme

Mon amie Élise a commencé à me casser les pieds il y a quelques années avec l’écologie. Je devais faire mon compost sur mon balcon, utiliser des produits nettoyants « verts » qui ne nettoient pas et acheter des légumes bio tout rabougris. Quelques années plus tard, elle passe à la vitesse supérieure et devient végétarienne, puis végétalienne et continue son entreprise de cassage de pieds avec la souffrance animale et l’industrialisation de l’agriculture.

Non contente de m’avoir comme victime, elle a sorti l’artillerie lourde il y a deux ans en commençant à alimenter un blog sur les questions relatives aux conséquences de l’alimentation, Penser avant d’ouvrir la bouche accompagné d’une page Facebook comptant près de 6000 « fans » et d’un compte Twitter comptant près de 1500 abonnés. Le point d’orgue de cette vaste entreprise de propagande sera atteint le 12 octobre prochain lors du lancement de son livre Je mange avec ma tête: les conséquences de nos choix alimentaires.

J’ironise, bien entendu. Élise est tout sauf casse-pieds. Contrairement à nombre de nutritionnistes qui nous donnent envie de manger du McDo trois fois par jour, aux anti-fumeurs, de griller deux paquets de cigarettes dans l’avant-midi ou des végétariens, de manger du sanglier à pleine bouche comme Obélix, Élise a une attitude, une pensée et une plume posées – sans sacrifier à la passion ni à l’enthousiasme ou à la saine colère.

Si je parle du parcours de Élise, c’est qu’elle a écrit son livre au « je. » Nous l’accompagnons, en quelque sorte, dans ses réflexions sur les conséquences de ses choix et de nos choix alimentaires. Car ce livre ne fait rien d’autre que poser cette question:

Trois fois par jour, écrit-elle, nous faisons des choix qui ont des effets sur l’environnement, le bien-être des animaux, la faim dans le monde et la vie de travailleurs. Manger, c’est donc poser des gestes éthique.

Élise nous propose donc de penser avant d’ouvrir la bouche, de manger avec notre tête. D’utiliser notre raison et nos connaissances pour faire des choix éclairés.

C’est la plus grande qualité de son livre, à mon avis: l’auteure en appelle à notre jugement individuel. Son livre nous offre tout sauf des « recettes, » des préceptes dogmatiques à suivre en dehors desquels il n’y aurait point de salut. Élise n’aurait pas été mon amie que j’aurais adoré ce livre pour cela. Il nous offre deux ensemble d’outils: d’une part nombre de concepts et de théories pour nous aider à réfléchir – de manière immensément accessible. D’autre part, des données, chiffrées et documentées, sur les conséquences de nos choix alimentaires, que ce soit sur l’environnement, les travailleurs, le bien-être animal ou notre santé.

L’ambition de ce livre n’est pas de convertir le carnivore (modéré) que je suis, mais plutôt de lui offrir les éléments essentiels à sa réflexion. La suite appartient au lecteur, pas à l’auteure. Car le livre a une rare qualité en ce genre de matière: le pragmatisme. Élise est pragmatique et s’oppose à tout dogmatisme. Élise est végétalienne (elle ne consomme aucun produit d’origine animale, y compris les œufs ou les produits laitiers, par exemple), mais ne me pète pas une crise à chaque fois que je fais un BBQ d’animal mort.

Cette expression, « manger de l’animal mort, » je l’utilise depuis des années. Au-delà de l’effet comique qu’elle provoque, je la trouve importante car elle identifie une réalité qui est souvent occultée par la présentation des produits alimentaires industrialisés que nous retrouvons dans les supermarchés.* C’est exactement ce que nous propose le livre d’Élise: nous présenter la réalité telle qu’elle l’est, sans faire appel à des incantations dogmatiques. À nous, encore une fois, de faire nos choix par la suite.

Modifierons-nous nos comportements lorsque nous y apprendrons que les poules sont élevées dans un système industriel que la fabrication automobile n’a rien à envier d’efficacité? Et que pour y arriver, ces oiseaux sont à ce point déformés qu’ils ne peuvent plus se tenir sur leurs pattes tant leur poids est trop grand? Que les poissons souffrent? Que les ananas que nous avons dégusté avec nos sangrias cet été sont aspergés de pesticides à ce point nocifs que les cueilleurs en perdent leurs ongles? Que pour chaque kg de crevettes pêchées on pêche également 5 kg d’animaux marins qui meurent généralement sur les ponts?

Je mange avec ma tête nous offre donc les outils pour nous permettre de réfléchir à notre consommation alimentaire. En dix chapitres, traitant autant de la souffrance animale, du réchauffement climatique causé par les grandes cultures que du gaspillage éhonté des denrées ou du bio/équitable/local, le livre d’Élise nous rend plus intelligents. Et nous invite à être des citoyens davantage conscients des conséquences de leurs choix.

 * J’ai écrit un petit texte à ce sujet à propos d’une œuvre de mon amoureuse, Karine Turcot, qui, incidemment, fera un vernissage en même temps que le lancement du livre d’Élise, dans le cadre d’une semaine consacrée à notre rapport aux animaux, que nous organisons tous les trois. Les détails seront annoncés bientôt.

Fiche du livre aux éditions Stanké; le livre sera en librairie le 12 octobre.

Élise Desaulniers, Je mange avec ma tête: les conséquences de nos choix alimentaires, Montréal: Éditions Stanké, 264 pp., 29,95$ ISBN 9782760410978

L’ère exponentielle: l’explosion du prix des matières premières

Depuis la crise économique de 2008, on parle régulièrement dans les médias de la flambée des prix mondiaux des produits de base: alimentation, énergie et matières premières de toute nature.

De fait, il est clair que depuis le début de ce millénaire les prix des matières premières connaissent une dynamique tout à fait inédite depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, si ça n’est, dans certains cas, depuis la fin de la première Révolution industrielle. Des changements radicaux qui, depuis le début des années 2000, transforment profondément le système économique mondial.

Si l’évolution du prix mondial de ces marchandises peut nous paraître abstrait, éloigné de notre réalité, elle a pourtant un impact direct sur nos vies quotidiennes, puisque les denrées alimentaires, l’énergie et les autres matières premières sont intégrées directement à notre consommation courante.

L’objectif de cet article est de mettre en lumière l’évolution récente des prix des matières premières et d’esquisser sommairement les impacts qu’elle a et continuera d’avoir sur notre réalité.
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1. Évolution globale: les années 2000, ère exponentielle

J’ai déjà prétendu, dans un petit billet, que nous vivons depuis la fin des années 1990 un changement d’époque fondamental. Que nous avons connu une « crise » entre 1998 et 2008 qui a fondamentalement changé la structure de nos économies (industrialisées) et a durablement scellé des transformations structurelles qui ont tranquillement pris place depuis la fin des années 1960. Comme je l’écrivais dans ce billet, depuis cette crise, les structures, relations et fonctionnement organiques des économies occidentales se sont radicalement transformées et débutent un nouveau chapitre de l’histoire du capitalisme, qui clôt celui que nous connaissions depuis l’expansion du fordisme à la fin des années 1930.

On peut caractériser l’évolution du prix des matières premières en les rattachant à trois grandes périodes depuis les 50 dernières années:

➙ l’ère de la croissance (1960-1972);

➙ l’ère des turbulences (1973-1998);

➙ l’ère exponentielle (2000-aujourd’hui).

Graphique 1: Indices des prix mondiaux des matières premières, 1960-2010 (cliquez pour agrandir)

La Banque mondiale publie  tous les mois le prix de marché mondial des matières premières. Ces données sont disponibles depuis janvier 1960 dans ce qui est connu comme les « pink sheets. » Ce sont ces données que j’utilise dans le présent article. Le graphique 1 présente l’évolution de deux grandes familles: l’énergie (pétrole, gaz, charbon, etc.) et les autres matières premières (denrées alimentaires de base, métaux, bois, etc.). J’analyse ici ces diverses composantes.

On peut constater à la lecture de ce graphique que la première période est caractérisée par une stabilité relative des prix mondiaux. En effet, après la quinzaine d’années d’après-guerre (reconstruction et reconversion de l’économie de guerre à l’économie civile), les pays industrialisés ont connu une croissance soutenue et stable qui s’est également reflétée par un équilibre dans les prix mondiaux, notamment en raison de la croissance de la demande et de celle de la productivité, sans compter un cadre monétaire et financier international stable.

Le premier choc pétrolier et de la fin du système monétaire de Bretton Woods en 1973 inaugurent vingt-cinq ans de bouleversements profonds dans la structure de l’économie mondiale. Les marchés connaissent moins de contraintes régulatrices, des déséquilibres entre l’offre et la demande mondiales apparaissent et la dynamique des jeux de pouvoirs géopolitiques entre le Bloc de l’Est, l’Occident et le Sud créent un ensemble de bouleversements et de turbulences sur tous les marchés mondiaux. La deuxième partie de cette période est aussi caractérisée par les conséquences importantes du second choc pétrolier (1979) – qui créera des épisodes inflationnistes importants -, la bulle spéculative des nouvelles technologies (dot-com) qui éclatera en 2000 et le développement spectaculaire de la sphère financière mondiale (produits dérivés de toute nature).

Ajoutons à cela l’éclatement de l’Empire soviétique qui transformera fondamentalement l’échiquier géopolitique international, cette deuxième ère d’après-guerre redéfinissant en profondeur la structure de l’économie mondiale. Les perdants de la Deuxième guerre mondiale deviennent tranquillement les champions de l’économie industrielle (Allemagne, Japon), tandis que les grands gagnants (USA, Grande-Bretagne, France) voient poindre la fin de leur hégémonie au profit d’économies dites émergentes qui seront les vedettes de l’ère actuelle (le fameux BRIC – Brésil, Russie, Inde, Chine), qui établissent les bases de leurs forces actuelles.

Ces dynamiques inter-reliées ont constitué le terreau sur lequel la dernière décennie s’est bâtie. Entre la crise des dot-com de 1998-2000 à la crise économique et financière de 2008-2009 se sont consolidées l’ensemble des bouleversements structuraux initiés au cours des décennies précédentes. Trois phénomènes principaux caractérisent cette période (voir mon billet cité plus haut):

1.- Le « retour » des matières premières (alimentation, énergie, métaux) – dont la demande est gonflée par les économies dites émergentes du BRIC.

2.- La multiplication et la généralisation des technologies transversales, s’appliquant à de nombreuses industries et secteurs d’activités – laissant toute la place au « manufacturier de pointe. »

3.- La complexification des modèles économiques et d’affaires – multipliant les défis à la fois pour les entreprises, les travailleurs, les consommateurs et l’État (cf. mon analyse, Le modèle LCS).

Nous vivons donc présentement une ère de changements radicaux qui influenceront les années voire les décennies à venir et auront des impacts globaux importants.

2. Impacts globaux: pressions inédites

La hausse spectaculaire du prix des matières premières depuis dix ans n’est évidemment pas sans conséquences. En effet, l’ensemble du prix des matières premières ont des effets directs sur nos vies, comme travailleurs et comme consommateurs:

➙ La hausse des prix des denrées alimentaires est directement reflétée à l’épicerie, bien sûr, mais implique également d’autres bouleversements dans l’utilisation de certaines cultures (pour les biocarburants, par ex.).

➙ la hausse vertigineuse du prix des métaux et minéraux est intégrée en bout de piste dans le prix des presque tous biens de consommations – cette hausse, en grande partie due à une croissance exceptionnelle de la demande des pays du BRIC a un impact direct sur les coûts de fabrication des entreprises manufacturières partout dans le monde.

➙ Finalement, la croissance soutenue du prix de l’énergie, particulièrement du pétrole, a un impact sur l’ensemble des coûts de production, le pétrole étant un super-intrant, puisqu’il constitue un coût pour tous les biens et services produits dans le monde, ne serait-ce que via les coûts du transport.

Le tableau 1 compare les taux de croissance annuels moyens du prix des matières premières (énergie et autres) pour l’ensemble des 50 dernières années à l’inflation telle que ressentie par les consommateurs au Canada (mesuré par l’IPC, l’indice des prix à la consommation).

Tableau 1: Taux de croissance annuels moyens
Période Énergie Non-Énergie IPC (Can.)
1960-2010 8,1% 3,7% 4,2%
1960-1972 2,9% 1,4% 2,9%
1973-2000 8,4% 0,6% 5,5%
2000-2010 10,5% 10,4% 2,0%

Source: Banque Mondiale et Statistique Canada, compilations de l’auteur.

Ce tableau révèle des conséquences importantes de la dynamique du prix des matières premières, inter-reliées:

a) La pression sur les coûts de production est énorme. Les prix de l’Énergie ont connu depuis le début des années 1970 une inflation extrêmement forte. Bien plus, alors qu’on est encore sous l’impression que les chocs pétroliers de 1973 et de 1979 ont été dans l’histoire récente des événements inédits, la hausse des prix de l’énergie de la dernière décennie dépasse largement ce que ces chocs ont eu comme impacts. De plus, pour la première fois depuis 50 ans, la hausse des prix des matières premières hors énergie est semblable à celle de l’énergie. Ce qui signifie que l’ensemble des coûts de production sera bientôt reflété dans tous les secteurs de production de biens, partout dans le monde.

b) Cependant, le même tableau indique que l’inflation à la consommation ne suit pas, loin s’en faut, celle des matières premières. Comment cela est-il possible? Autrement dit, comment se fait-il que le prix des biens que nous achetons dans le commerce ne suive pas celui des intrants servant à les fabriquer? Il est fort probable, d’une part, que cette hausse du prix des matières premières ne soit pas encore reflété dans celui des biens que nous consommons. Il y a un certain délai d’ajustement dans l’appareil de production, pour diverses raisons d’inerties de marché, qui fait en sorte que nous ne constations pas encore cette hausse. Cela pourrait fort bien changer à court terme. D’ailleurs, on le constate déjà pour certains produits qui sont peu transformés comme le prix des denrées alimentaires ou celui de l’essence. Le prix des autres biens pourrait suivre à court ou moyen terme.

c) D’autre part, le prix des matières premières n’est qu’une des grandes familles de coûts pour une entreprises. Les deux autres sont le capital et le travail. Dans le premier cas, les taux d’intérêt historiquement bas font en sorte qu’ils permettent plutôt de compenser en partie la hausse du prix des matières premières. Reste donc les coûts de la main d’œuvre. De fait, depuis vingt ans, les salaires réels des travailleurs des pays industrialisés stagnent. Ce sont donc eux qui compensent pour la hausse du prix des intrants physiques, du moins en partie. Une autre manière de réduire le coût relatif de la main-d’œuvre est d’augmenter sa productivité, c’est-à-dire la quantité de biens produits pour la même quantité de travail. De fait, les avancées technologiques (mais aussi les innovations de processus et de procédés de production) des 30 dernières années ont permis aux entreprises de réduire considérablement leurs coûts relatifs de production.

Il n’y a pas de secret dans le fonctionnement de l’économie industrielle capitaliste: les entreprises ne sont que des organismes qui produisent des biens et services. Une hausse des coûts de production est encaissée soit par les consommateurs (par la hausse des prix à la consommation), soit par les travailleurs (salaires réels, productivité), qui sont, bien entendu, une seule et même personne.

3. Des pressions fondamentales

Graphique 2: Indices des prix mondiaux de familles de matières premières, 1960-2010 (cliquez pour agrandir)

Sans entrer ici (j’y reviendrai) dans la dynamique de chacun des prix des matières premières, un examen un peu plus détaillé permet de montrer que les trois « ères » dont il a été question se reflètent dans les diverses composantes des indices de prix. Le graphique 2 montre que les grandes familles de matières premières suivent la même logique que l’ensemble.

Si on se concentre sur la dernière décennie, on constate (graphique 3) que l’explosion des prix de chacune des famille suit en grande partie la même dynamique. On remarque, d’une part, que toutes les familles ont connu un repli de leurs prix au cours de la dernière crise économique. D’autre part, certaines matières premières ont connu un repli plus marqué, notamment l’énergie et les métaux et minéraux.

Un cas particulier concerne les fertilisants, qui ont connu un épisode spéculatif très prononcé en 2006-2008, qui s’explique essentiellement par un déséquilibre entre l’offre et la demande, cette dernière étant soudainement propulsée par les marchés asiatiques qui faisaient face à des besoins immenses et par celle de pays producteurs de biocarburants (particulièrement aux États-Unis, au Brésil et en Europe).

Graphique 3: Indices des prix mondiaux de familles de matières premières, 2000-2010

Je reviendrai éventuellement sur une analyse plus détaillée de la dynamique de chacune de ces familles – qui, même si elles partagent certains points communs, possèdent, néanmoins, des caractéristiques qui leur sont propres.

En résumé, on doit retenir les éléments suivants:

➙ la décennie 2000-2010, « l’ère exponentielle » est celle de l’explosion du prix de l’ensemble des prix des matières premières, un phénomène inédit en 50 ans;

➙ les caractéristiques de cette « ère exponentielle » sont la conséquence de transformations profondes de la structure des économies industrialisées, de l’équilibre géopolitique mondial et de la dynamique des coûts de production;

➙ ces phénomènes affectent directement nos vies, comme consommateurs et comme travailleur;

une grande inconnue demeure: quels seront les impacts à moyen terme de ces phénomènes sur notre vie sociale, économique et politique. À court terme, à tout le moins, une chose semble assurée: les causes profondes de cette flambée des prix ne semblent pas près de se résorber.

Il est donc essentiel de se rendre compte que nous vivons présentement à peu près partout sur la planète une ère de changements radicaux et de bouleversements fondamentaux qui remettent en question notre vision du monde et l’analyse que nous en faisons.

 

Annexe: tableau synthèse

Le tableau 2 recense quelques taux de croissance annuels moyens des indicateurs mondiaux de prix de familles de matières premières:

Tableau 2: Taux de croissance annuels moyens, certaines familles
Période Énergie Fertilisants Aliments Métaux et minéraux Matériaux de base Bois
1960-2010 8,1% 4,2% 3,2% 4,7% 3,1% 3,7%
1960-1972 2,9% -0,7% 2,5% 2,4% -2,7% 1,3%
1973-2000 8,4% 2,3% -0,4% 1,6% 1,9% 3,7%
2000-2010 10,5% 10,8% 8,4% 13,3% 9,0% 3,7%

 

Si tous les humains étaient Canadiens, ça nous prendrait 4 planètes Terre

La World Wide Fund for Nature (WWF) publie ce matin son rapport bisannuel sur l’état de santé de la planète, le Living Planet Report, qui est disponible en format pdf, ici.

Un des éléments fondamentaux de cette analyse est un indice de l’empreinte écologique, c’est-à-dire la quantité de ressources naturelles que l’ensemble de l’humanité utilise chaque année pour subvenir à ses besoins. Nous utilisons présentement 1,5 fois la capacité de la Terre pour subvenir à nos besoins, deux fois plus qu’en 1966. Si rien ne change, ce sera 2 fois la capacité planétaire dans 20 ans. Techniquement, ce chiffre indique le temps nécessaire aux ressources naturelles à se renouveler: il en prend donc 1 an et demi pour régénérer ce que nous consommons au cours d’une année.

Comme l’illustre le graphe suivant, c’est la capacité d’absorption du gaz carbonique qui dépasse le plus largement la biocapacité globale de la planète.

Ce graphe démontre que la planète est largement en mesure de subvenir à tous les besoins nutritifs de l’ensemble de l’humanité: l’agriculture, les pêcheries, la foresterie et les pâturages se renouvellent bien en un peu plus de six mois (un peu plus que « une-demi planète »). Mais si ce sont les émissions de gaz carbonique qui posent problème, cela ne veut pas dire que l’agriculture est exempte. Le transport, par son utilisation de pétrole, et la consommation d’énergie en général, sont une des sources de l’émission de gaz carbonique. Toutefois, l’agriculture est responsable d’une partie de ces émissions et une réflexion sur nos habitudes de consommation en générale, et en alimentation en particulier, est donc plus qu’urgente. On estime que l’agriculture est responsable d’environ 14% des gaz à effet de serre (qui ne sont pas que le CO2, soulignons-le; source ici).

La WWF souligne, comme d’habitude, que les pays riches (i.e. industrialisés) consomment bien évidemment beaucoup plus que la moyenne mondiale. En l’occurence, si l’ensemble de l’humanité adoptait les habitudes de consommation du Canada, c’est environ 4 planètes dont nous aurions besoin! Autrement dit, si tous les humains consommaient comme le font les Canadiens, la Terre aurait besoin de 4 années pour régénérer ce que nous consommerions en une seule année. Le graphe interactif ci-dessous permet de visualiser la consommation des pays riches par rapport aux autres.

Le réflexe immédiat nous conduit à considérer que les pays riches sont responsables et devraient, de façon urgente transformer leur consommation en ayant comme objectif la réduction de l’émission de CO2, notamment. Mais ce que l’histoire ne dit pas, c’est la transformation radicale de la consommation dans les économies émergentes, notamment les pays dits du BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine). L’enrichissement accéléré de nouvelles classes moyennes dans ces pays fait exploser, par exemple, le nombre de voitures en circulation: en 2009, on a acheté 13 fois plus de voiture en Chine qu’en 1990 et GM vend d’avantage de véhicules en Chine qu’aux États-Unis (source ici). Mais aussi transforme la consommation des ménages de façon générale, y compris dans l’alimentation, qui s’occidentalise et risque d’augmenter encore plus la pression sur la planète. Par exemple, alors qu’au Canada, on consomme 12 % de plus de viande (en quantité par personne) en 2002 qu’en 1992, en Chine, c’est 72%, une des plus fortes croissances sur la planète (source ici; merci à Élise Desaulniers pour les références).

Pour simplifier, en résumé:

  • croissance démographique -> croissance de la consommation (quantité) -> augmentation de l’empreinte écologique;
  • enrichissement, notamment des ménages des pays émergents -> transformation qualitative de la consommation -> augmentation de l’empreinte écologique;

=> empreinte écologique plus grande que la capacité de la planète à renouveler les ressources naturelles nécessaires à notre consommation.

Cynisme, mensonges et publicité

Les publicitaires nous prennent vraiment pour des valises, parfois. Je n’avais pas vu passer cette histoire, somme toute banale: c’est mon amie Élise Desaulniers, qui alimente un blog fort intéressant sur l’éthique de l’alimentation, Penser avant d’ouvrir la bouche, qui me l’a fait découvrir ce matin. Coca-Cola a récemment été condamnée pour publicité frauduleuse au sujet de son « Eau vitaminée » (Vitaminwater) qui n’apporte strictement rien de bon à la santé (et semble-t-il, selon ce billet du Huffington Post, serait même nocive).

Non seulement la publicité est mensonge, mais, pire, Coca-Cola a prétendu dans sa défense que les consommateurs n’étaient pas assez dupes pour croire que cette eau pouvait être un breuvage santé; ainsi, écrit le juge:

At oral arguments, defendants (Coca-Cola) suggested that no consumer could reasonably be misled into thinking vitamin water was a healthy beverage. » Noting that the soft drink giant wasn’t claiming the lawsuit was wrong on factual grounds, the judge wrote that, « Accordingly, I must accept the factual allegations in the complaint as true.

Ajoutez à cela cette magnifique pub qu’a déniché un blogueur, Yoni Freedhoff, médecin à Ottawa, et vous en êtes quittes pour une belle indigestion d’indignation.