Droits culturels et droit à la culture | Lancement (Ligue des droits et libertés)

Le numéro du printemps de Droits et libertés, la revue de la Ligue des droits et libertés (vol. 36, no. 1) sera lancé ce jeudi à Montréal, au Théâtre Aux Écuries (7285, rue Chabot, Montréal H2E 2K7) à 19h. J’y ai écrit un petit article sur le financement privé et public des activités culturelles (« La privatisation de l’art »).

Au cours de la soirée, j’y prononcerai quelques mots au sujet de mon texte, et on pourra y entendre des témoignages et lectures de poèmes par:
• Ouanessa Younsi, poète ;
• Sylvie Paré, artiste en arts visuels wendat ;
• Steve Bastien, comédien ;
• Amel Zaazaa, travailleuse culturelle et militante féministe ;
• Alice Tran, comédienne ;
• Camille Robitaille, travailleuse à Mémoire des encriers ;
• Christian Nadeau, président de la Ligue des droits et libertés.

Informations, ici et événement Facebook, là.

 

Mise-à-jour: quelques photos de l’événement. On peut en voir d’autres dans l’album de la page Facebook de la Ligue, ici. Photos: Claude de Maisonneuve.

Christian Nadeau, président de la LDL et quelques participant.
Ouanessa Younsi, poète et médecin psychiatre.
Ianik Marcil
Dans l’assistance, Louise Sicuro, PDG de Culture pour tous et en arrière-plan, le philosophe Georges Leroux.

 

Du rationnel au créatif (Soirée de discussion et de poésie)

Dans le cadre de ses soirées « Prose et poésie », le Bistro le Ste-Cath à Montréal me consacre son événement de mardi prochain, 2 mai, à 19h. Après un échange avec Raymond Viger à propos de sur mon livre Les Passagers clandestins, j’y prononcerai une petite allocution sur notre vie en commun et la nécessaire créativité. Le tout sera suivi d’un « micro ouvert » à tous. Informations, ici.

Notez que le Ste-Cath est un restaurant communautaire – tous les profits générés sont retournés à la communauté. Il présente plus de 250 événements par année. Et c’est là que mon amoureuse et moi avons célébré notre mariage!

Vente de livres au Québec: de bonnes nouvelles

L’Observatoire de la culture et des communications du Québec a publié ce matin les dernières statistiques de vente de livres neufs pour l’année 2016, et malgré les difficultés du milieu du livre, il y a de bonnes nouvelles.

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Dépenses en arts et en culture au Canada | Chronique à «Les éclaireurs» (Radio-Canada | audio)

Les Canadiens consomment peu de produits artistiques et culturels, et ces dépensent diminuent depuis quelques années… Des données un peu déprimantes, dont j’ai parlé hier à ma chronique au magazine « Les Éclaireurs » de Radio-Canada.

Cabaret Carrefour Absolu 6e édition

Ce soir, Absolu Théâtre et le Carrefour Parenfants présentent le Cabaret Carrefour Absolu 6e édition. Un spectacle plein de vie, de rires et de talents, doublé d’un encan très, très chouette. Ces deux organismes importants de Hochelaga-Maisonneuve montrent que le théâtre peut aider concrètement les jeunes du quartier. Une initiative fabuleuse! La soirée est sous la présidence d’honneur de la non moins fabuleuse Ève Landry. À titre de membre du CA d’Absolu depuis tout ce temps, je ne cesse de m’émerveiller du beau et du bon que ces organismes réalisent.

Si vous ne pouvez y être, vous pouvez faire un don, petit ou grand, par ici.

À ce soir!

Extramoyen: splendeur et misère de la classe moyenne

Demain le 4 avril, à l’Espace libre à Montréal, aura lieu la première de la nouvelle pièce du Nouveau théâtre expérimental, Extramoyen: splendeur et misère de la classe moyenne, de Pierre Lefebvre et Alexis Martin. J’ai eu l’honneur d’avoir donné un petit coup de main aux auteurs au cours de leur recherche. En voici le résumé:

Tout au long de sa campagne électorale, Justin Trudeau proclamait qu’il avait un plan pour la classe moyenne. Mais sait-on, au juste, ce qu’est la classe moyenne aujourd’hui? Est-elle, comme plusieurs l’affirment, une espèce en voie d’extinction? Un concept moribond? Et s’il s’avère encore possible de circonscrire cette classe sociale chez nous, au Québec, que nous dit-elle en tant que société, qu’elle soit distincte ou non? Quelles sont les particularités de ce groupe servant de zone tampon entre les nantis et les démunis?

Submergés que nous sommes par le crédit et la dette, essoufflés par la logique de production-consommation et cette exhortation à la performance qui s’insinue dans nos vies publiques et privées, pouvons-nous encore trouver refuge dans un espace-temps permettant de réfléchir au(x) sens de nos existences, à la communauté de nos destins ? Ce sont tous ces enjeux – et bien d’autres encore – que la pièce EXTRAMOYEN, splendeur et misère de la classe moyenne abordera avec vigueur, ludisme et entrain! Par le biais d’une enquête, aussi divertissante qu’instructive, les artisans du NTE vous convient à la rencontre d’une famille « ordinaire » censée appartenir à la classe moyenne. Autour de ce noyau, gravitera une étonnante galerie de personnages de petite, moyenne et grande envergures; tous porteurs de révélations singulières, le plus souvent éclairantes.

Cette nouvelle création est l’occasion, pour le NTE, de renouer avec un collaborateur de longue date, Pierre Lefebvre, dramaturge et rédacteur en chef de la revue Liberté, qui signe le texte de la pièce, conjointement avec Alexis Martin.

Géopolitique de l’art | Mobilisations 02

Tout frais reçu, mon exemplaire du catalogue de l’exposition «Mobilisations 02» du Mouvement Art Mobile. Des œuvres d’art mobile et des réflexions sur ce courant. On peut y lire une série d’essais, notamment le mien, «Géopolitique de l’art». Une très belle expo et un très beau catalogue. Vous pouvez visiter l’exposition à la Maison de la culture Mercier jusqu’au 9 avril prochain.

Infos sur l’expo.

Pour commander le catalogue.

Pour télécharger le pdf de mon article numérisé.

Merci à #MissPixels!

L’effondrement sur soi-même | ratsdeville

NB: Ce texte a été publié le 28 mars 2014 dans le cadre de ma chronique mensuelle dans le magazine ratsdeville.

Des sept péchés capitaux la paresse nous semble le moins grave. Comment la comparer à la colère ou l’avarice? N’y a-t-il pas de la douceur dans la paresse? C’est qu’elle ne doit pas être confondue avec l’oisiveté, la mère de tous les vices. La paresse dans la théologie catholique est une paresse morale. D’ailleurs, autrefois, on parlait plutôt d’acédie, emprunté au grec, qui signifie plutôt ne pas prendre soin de soi. Plus spécifiquement, elle décrit « une forme de dépression due au relâchement de l’ascèse, à la baisse de la vigilance, à la négligence du cœur. »1 Le « paresseux » s’est donc éloigné de la foi, de la rigueur et de l’effort nécessaires à sa vie spirituelle.

La section que lui consacre Bosch dans les « Sept péchés capitaux » illustre cet effondrement moral. L’homme assis négligemment (et confortablement) dans son fauteuil est littéralement aveugle au chapelet et au livre saint que lui présente une religieuse. Même son chien dort paisiblement à ses pieds.

Dans son très beau livre Le Voyageur & la tour, l’essayiste Alberto Manguel2 fait de l’acédie l’un des attributs de la figure du lecteur habitant sa tour d’ivoire, en ce qu’elle constitue l’image paradoxale de la solitude. Car si « c’est dans la solitude qu’on peut le mieux rencontrer Dieu », « en même temps que ce besoin d’une solitude nourricière de la vie intérieure, il existait [chez les premiers Chrétiens] un sentiment sous-jacent de culpabilité, une autocensure portant sur la méditation silencieuse elle-même. » La solitude nourrit la tentation de désirs impies, loin des guides spirituels qui pourrait ramener le croyant sur le droit chemin.

C’est ainsi, pour Manguel, que le lecteur en sa tour d’ivoire, laissé à lui-même et à son propre jugement en compagnie de ses livres, représente une figure suspecte du lecteur. On pense à Montaigne qui se réfugie dans sa bibliothèque. « Chez moy, je me destourne un peu plus souvent à ma librairie [bibliothèque], d’où tout d’une main je commande à mon mesnage. […] Là, je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pieces descousues ; tantost je resve, tantost j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy. »3

La profonde liberté des réflexions de Montaigne, qui a créé un genre littéraire en soi, illustre bien le « danger » de la solitude contemplative du lecteur décrite par Manguel. Elle me semble également bien illustrer l’expérience esthétique, particulièrement avec l’éclatement des codes des Beaux-Arts dans la modernité. Le spectateur n’est-il pas seul devant l’œuvre d’art, libre de l’interpréter et de l’apprécier comme bon lui semble?

Depuis le Salon des refusés de 1863, il n’y a plus d’Église esthétique. Du moins, le Salon a été l’événement déclencheur de la chute de l’Église. Plus d’Église, plus de Canon, plus d’Évêques. En fait, si. Des centaines d’Églises, de sectes et de groupuscules esthético-idéologiques, des centaines de petits curés de campagne qui, par leurs critiques dithyrambiques ou assassines, font et défont les dogmes à respecter, créent ou tuent les artistes à vénérer ou à vouer aux gémonies. Si Duchamp et Beuys ont définitivement tué le Beau transcendantal, des cohortes de critiques, de conservateurs, de galeristes et d’historiens de l’art se disputent depuis un siècle les restes de son cadavre.

Comment s’étonner, alors, du désarroi du spectateur devant la multiplicité de ces nouveaux dogmes esthétiques? Il ressemble, en cela, à l’homme du tableau de Bosch, fermé en lui-même aux propositions de la religieuse. Libre de ses réflexions et de ses méditations, de son appréciation ou de son rejet de l’œuvre et des dogmes. L’expérience esthétique contemporaine, libre de l’Église des Beaux-Arts, participe en ce sens d’une immanence radicale, brute. À l’instar de la spiritualité à la carte caractéristique de notre monde post/ultra moderne, le rapport à l’art n’est qu’effondrement sur soi-même. Un repli dans l’individualité de l’expérience bénéfique en ce que ses modalités ne sont plus dictées par un dogme imposé par les détenteurs de la connaissance de ce qu’est le Beau (et le Vrai), mais appauvrie par l’absence de codes et d’interprétations. Pour le meilleur et pour le pire nous sommes face à l’œuvre dans la solitude de l’acédie.

Notes

Catéchisme de l’Église catholique, Paris, Mame/Plon, 1992, § 2733, p. 553.
Alberto Manguel, Le Voyageur & la tour : le lecteur comme métaphore, Arles/Montréal, Actes Sud/Leméac, 2013, p. 67 et suivantes.
Montaigne, Les Essais, Paris, Presses universitaires de France, 1965, III, iii, p. 828; les « songes que voicy » sont ses Essais.

La section que lui consacre Bosch dans les « Sept péchés capitaux » illustre cet effondrement moral. L’homme assis négligemment (et confortablement) dans son fauteuil est littéralement aveugle au chapelet et au livre saint que lui présente une religieuse. Même son chien dort paisiblement à ses pieds.

Dans son très beau livre Le Voyageur & la tour, l’essayiste Alberto Manguel2 fait de l’acédie l’un des attributs de la figure du lecteur habitant sa tour d’ivoire, en ce qu’elle constitue l’image paradoxale de la solitude. Car si « c’est dans la solitude qu’on peut le mieux rencontrer Dieu », « en même temps que ce besoin d’une solitude nourricière de la vie intérieure, il existait [chez les premiers Chrétiens] un sentiment sous-jacent de culpabilité, une autocensure portant sur la méditation silencieuse elle-même. » La solitude nourrit la tentation de désirs impies, loin des guides spirituels qui pourrait ramener le croyant sur le droit chemin.

 

C’est ainsi, pour Manguel, que le lecteur en sa tour d’ivoire, laissé à lui-même et à son propre jugement en compagnie de ses livres, représente une figure suspecte du lecteur. On pense à Montaigne qui se réfugie dans sa bibliothèque. « Chez moy, je me destourne un peu plus souvent à ma librairie [bibliothèque], d’où tout d’une main je commande à mon mesnage. […] Là, je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pieces descousues ; tantost je resve, tantost j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy. »3

La profonde liberté des réflexions de Montaigne, qui a créé un genre littéraire en soi, illustre bien le « danger » de la solitude contemplative du lecteur décrite par Manguel. Elle me semble également bien illustrer l’expérience esthétique, particulièrement avec l’éclatement des codes des Beaux-Arts dans la modernité. Le spectateur n’est-il pas seul devant l’œuvre d’art, libre de l’interpréter et de l’apprécier comme bon lui semble?

Depuis le Salon des refusés de 1863, il n’y a plus d’Église esthétique. Du moins, le Salon a été l’événement déclencheur de la chute de l’Église. Plus d’Église, plus de Canon, plus d’Évêques. En fait, si. Des centaines d’Églises, de sectes et de groupuscules esthético-idéologiques, des centaines de petits curés de campagne qui, par leurs critiques dithyrambiques ou assassines, font et défont les dogmes à respecter, créent ou tuent les artistes à vénérer ou à vouer aux gémonies. Si Duchamp et Beuys ont définitivement tué le Beau transcendantal, des cohortes de critiques, de conservateurs, de galeristes et d’historiens de l’art se disputent depuis un siècle les restes de son cadavre.

Comment s’étonner, alors, du désarroi du spectateur devant la multiplicité de ces nouveaux dogmes esthétiques? Il ressemble, en cela, à l’homme du tableau de Bosch, fermé en lui-même aux propositions de la religieuse. Libre de ses réflexions et de ses méditations, de son appréciation ou de son rejet de l’œuvre et des dogmes. L’expérience esthétique contemporaine, libre de l’Église des Beaux-Arts, participe en ce sens d’une immanence radicale, brute. À l’instar de la spiritualité à la carte caractéristique de notre monde post/ultra moderne, le rapport à l’art n’est qu’effondrement sur soi-même. Un repli dans l’individualité de l’expérience bénéfique en ce que ses modalités ne sont plus dictées par un dogme imposé par les détenteurs de la connaissance de ce qu’est le Beau (et le Vrai), mais appauvrie par l’absence de codes et d’interprétations. Pour le meilleur et pour le pire nous sommes face à l’œuvre dans la solitude de l’acédie.

Notes

  1. Catéchisme de l’Église catholique, Paris, Mame/Plon, 1992, § 2733, p. 553.
  2. Alberto Manguel, Le Voyageur & la tour : le lecteur comme métaphore, Arles/Montréal, Actes Sud/Leméac, 2013, p. 67 et suivantes.
  3. Montaigne, Les Essais, Paris, Presses universitaires de France, 1965, III, iii, p. 828; les « songes que voicy » sont ses Essais.

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Des sept péchés capitaux la paresse nous semble le moins grave. Comment la comparer à la colère ou l’avarice? N’y a-t-il pas de la douceur dans la paresse? C’est qu’elle ne doit pas être confondue avec l’oisiveté, la mère de tous les vices. La paresse dans la théologie catholique est une paresse morale. D’ailleurs, autrefois, on parlait plutôt d’acédie, emprunté au grec, qui signifie plutôt ne pas prendre soin de soi. Plus spécifiquement, elle décrit « une forme de dépression due au relâchement de l’ascèse, à la baisse de la vigilance, à la négligence du cœur. »1 Le « paresseux » s’est donc éloigné de la foi, de la rigueur et de l’effort nécessaires à sa vie spirituelle – See more at: http://ratsdeville.typepad.com/ratsdeville/2014/03/ianik-marcil-leffondrement-sur-soi-meme.html#sthash.jVOTkCen.dpuf
Des sept péchés capitaux la paresse nous semble le moins grave. Comment la comparer à la colère ou l’avarice? N’y a-t-il pas de la douceur dans la paresse? C’est qu’elle ne doit pas être confondue avec l’oisiveté, la mère de tous les vices. La paresse dans la théologie catholique est une paresse morale. D’ailleurs, autrefois, on parlait plutôt d’acédie, emprunté au grec, qui signifie plutôt ne pas prendre soin de soi. Plus spécifiquement, elle décrit « une forme de dépression due au relâchement de l’ascèse, à la baisse de la vigilance, à la négligence du cœur. »1 Le « paresseux » s’est donc éloigné de la foi, de la rigueur et de l’effort nécessaires à sa vie spirituelle. – See more at: http://ratsdeville.typepad.com/ratsdeville/2014/03/ianik-marcil-leffondrement-sur-soi-meme.html#sthash.jVOTkCen.dpuf
Des sept péchés capitaux la paresse nous semble le moins grave. Comment la comparer à la colère ou l’avarice? N’y a-t-il pas de la douceur dans la paresse? C’est qu’elle ne doit pas être confondue avec l’oisiveté, la mère de tous les vices. La paresse dans la théologie catholique est une paresse morale. D’ailleurs, autrefois, on parlait plutôt d’acédie, emprunté au grec, qui signifie plutôt ne pas prendre soin de soi. Plus spécifiquement, elle décrit « une forme de dépression due au relâchement de l’ascèse, à la baisse de la vigilance, à la négligence du cœur. »1 Le « paresseux » s’est donc éloigné de la foi, de la rigueur et de l’effort nécessaires à sa vie spirituelle. – See more at: http://ratsdeville.typepad.com/ratsdeville/2014/03/ianik-marcil-leffondrement-sur-soi-meme.html#sthash.jVOTkCen.dpuf

L’illusion de la créativité selon Lipovetsky et Serroy | Liberté

Le numéro 303 de la Revue Liberté consacre un dossier sur les « Politiques culturelles: l’héritage de Georges-Émile Lapalme. »

Liberté303J’ai le plaisir d’y signer une recension critique de l’ouvrage de Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, L’esthétisation du monde: vivre à l’âge du capitalisme artiste, publié chez Gallimard:

Glorification du design : l’esthétisation des objets est au coeur du capitalisme contemporain. De la brosse à dents à la voiture en passant par le gadget électronique ou la vidéo promotionnelle, les marchandises produites, en quasi-totalité, rivalisent d’audace et de créativité dans leur forme. Le capitalisme est devenu artiste. C’est, du moins, la thèse de Gilles Lipovestky et de Jean Serroy dans L’esthétisation du monde. Vivre à l’âge du capitalisme artiste.

La suite dans un kiosque ou une librairie près de chez-vous !

ratsdeville | La superbia

NB: ce texte a été publié le 28 février 2014 dans le magazine ratsdeville.

 

Bosch-SuperbiaSur la tête de la femme, que l’on voit de dos, une coiffe. Se dérobe ainsi à notre regard l’intimité de son corps – à l’exception notable d’une toute partie de son cou. Une armoire est ouverte, comme un coffre contenant parures et bijoux. La femme admire son reflet dans un miroir tenu par un être diabolique à tête de chacal. Dans une pièce adjacente, un petit chien (fidèle?) observe la scène de loin, dans le noir.

Des «Sept péchés capitaux» de Bosch, la section «Orgueil» est l’une des plus délicates, des moins violentes. C’est la seule dans laquelle ne se trouve qu’un être humain – comme il se doit – isolé dans son intérieur, seule avec elle-même et le diable tentateur. Des chemins qui éloignent de la miséricorde divine, l’orgueil est, avec la paresse (acedia), le plus intérieur et celui qui a le moins d’impact sur autrui. Il s’agit d’un péché intérieur, une dérive de l’introspection et de la narration de soi. L’orgueilleux se raconte lui-même en centrant son attention sur soi.

À cet égard, il est l’archétype du premier niveau de l’expérience esthétique: l’œuvre comme miroir de soi. La révolution esthétique de la Renaissance, en plus de mettre en scène le quotidien (particulièrement chez Bosch), est particulièrement celle de cette réflexivité individuelle. Une réflexivité qu’on retrouvera quelques décennies plus tard avec la grande popularité que connaitront les memento mori.

L’art des quinze premiers siècles de l’ère chrétienne se consacrait par une très large mesure à l’édification de modèles allégoriques de vertu. L’œuvre de Bosch (notamment) rompt radicalement avec cet héritage – en s’inspirant, en revanche, des bestiaires médiévaux. Il offre à voir au spectateur la réalité crue, la laideur du réel mais surtout la complexité effroyable de la vie psychique intérieure. Pas pour rien que les surréalistes, quatre cent ans plus tard, furent à ce point influencés par Bosch.

Aux yeux de la morale judéo-chrétienne, n’y a-t-il pas plus orgueilleux que de sonder ses petits tourments intérieurs? La vertu de modestie devrait l’empêcher. Plus encore, l’artiste mettant en scène, comme Bosch le fait, ces travers psychologiques ne fait-il lui-même pas preuve d’un orgueil démesuré? «Prenez garde, prenez garde, Dieu voit!», avertit l’œuvre de Bosch. L’artiste usurpe la place de Dieu en décodant les mouvances de l’âme individuelle: c’est ce qu’il donne à voir au spectateur. Par effet de miroir, il magnifie ces tourments et les caractéristiques particulières à chacun.

Il serait tordu d’établir une filiation de Bosch à John Locke ou David Hume. En revanche, son œuvre s’inscrit dans la montée de la bourgeoisie au cœur de la Renaissance. Laquelle montée mettra en place les conditions de l’émergence de l’individualité – bien plus que de l’individualisme –, cette capacité à définir sa propre narration de soi. Avec orgueil.