Du rationnel au créatif (Soirée de discussion et de poésie)

Dans le cadre de ses soirées « Prose et poésie », le Bistro le Ste-Cath à Montréal me consacre son événement de mardi prochain, 2 mai, à 19h. Après un échange avec Raymond Viger à propos de sur mon livre Les Passagers clandestins, j’y prononcerai une petite allocution sur notre vie en commun et la nécessaire créativité. Le tout sera suivi d’un « micro ouvert » à tous. Informations, ici.

Notez que le Ste-Cath est un restaurant communautaire – tous les profits générés sont retournés à la communauté. Il présente plus de 250 événements par année. Et c’est là que mon amoureuse et moi avons célébré notre mariage!

Vente de livres au Québec: de bonnes nouvelles

L’Observatoire de la culture et des communications du Québec a publié ce matin les dernières statistiques de vente de livres neufs pour l’année 2016, et malgré les difficultés du milieu du livre, il y a de bonnes nouvelles.

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Dépenses en arts et en culture au Canada | Chronique à «Les éclaireurs» (Radio-Canada | audio)

Les Canadiens consomment peu de produits artistiques et culturels, et ces dépensent diminuent depuis quelques années… Des données un peu déprimantes, dont j’ai parlé hier à ma chronique au magazine « Les Éclaireurs » de Radio-Canada.

Cabaret Carrefour Absolu 6e édition

Ce soir, Absolu Théâtre et le Carrefour Parenfants présentent le Cabaret Carrefour Absolu 6e édition. Un spectacle plein de vie, de rires et de talents, doublé d’un encan très, très chouette. Ces deux organismes importants de Hochelaga-Maisonneuve montrent que le théâtre peut aider concrètement les jeunes du quartier. Une initiative fabuleuse! La soirée est sous la présidence d’honneur de la non moins fabuleuse Ève Landry. À titre de membre du CA d’Absolu depuis tout ce temps, je ne cesse de m’émerveiller du beau et du bon que ces organismes réalisent.

Si vous ne pouvez y être, vous pouvez faire un don, petit ou grand, par ici.

À ce soir!

Extramoyen: splendeur et misère de la classe moyenne

Demain le 4 avril, à l’Espace libre à Montréal, aura lieu la première de la nouvelle pièce du Nouveau théâtre expérimental, Extramoyen: splendeur et misère de la classe moyenne, de Pierre Lefebvre et Alexis Martin. J’ai eu l’honneur d’avoir donné un petit coup de main aux auteurs au cours de leur recherche. En voici le résumé:

Tout au long de sa campagne électorale, Justin Trudeau proclamait qu’il avait un plan pour la classe moyenne. Mais sait-on, au juste, ce qu’est la classe moyenne aujourd’hui? Est-elle, comme plusieurs l’affirment, une espèce en voie d’extinction? Un concept moribond? Et s’il s’avère encore possible de circonscrire cette classe sociale chez nous, au Québec, que nous dit-elle en tant que société, qu’elle soit distincte ou non? Quelles sont les particularités de ce groupe servant de zone tampon entre les nantis et les démunis?

Submergés que nous sommes par le crédit et la dette, essoufflés par la logique de production-consommation et cette exhortation à la performance qui s’insinue dans nos vies publiques et privées, pouvons-nous encore trouver refuge dans un espace-temps permettant de réfléchir au(x) sens de nos existences, à la communauté de nos destins ? Ce sont tous ces enjeux – et bien d’autres encore – que la pièce EXTRAMOYEN, splendeur et misère de la classe moyenne abordera avec vigueur, ludisme et entrain! Par le biais d’une enquête, aussi divertissante qu’instructive, les artisans du NTE vous convient à la rencontre d’une famille « ordinaire » censée appartenir à la classe moyenne. Autour de ce noyau, gravitera une étonnante galerie de personnages de petite, moyenne et grande envergures; tous porteurs de révélations singulières, le plus souvent éclairantes.

Cette nouvelle création est l’occasion, pour le NTE, de renouer avec un collaborateur de longue date, Pierre Lefebvre, dramaturge et rédacteur en chef de la revue Liberté, qui signe le texte de la pièce, conjointement avec Alexis Martin.

Géopolitique de l’art | Mobilisations 02

Tout frais reçu, mon exemplaire du catalogue de l’exposition «Mobilisations 02» du Mouvement Art Mobile. Des œuvres d’art mobile et des réflexions sur ce courant. On peut y lire une série d’essais, notamment le mien, «Géopolitique de l’art». Une très belle expo et un très beau catalogue. Vous pouvez visiter l’exposition à la Maison de la culture Mercier jusqu’au 9 avril prochain.

Infos sur l’expo.

Pour commander le catalogue.

Pour télécharger le pdf de mon article numérisé.

Merci à #MissPixels!

L’effondrement sur soi-même | ratsdeville

NB: Ce texte a été publié le 28 mars 2014 dans le cadre de ma chronique mensuelle dans le magazine ratsdeville.

Des sept péchés capitaux la paresse nous semble le moins grave. Comment la comparer à la colère ou l’avarice? N’y a-t-il pas de la douceur dans la paresse? C’est qu’elle ne doit pas être confondue avec l’oisiveté, la mère de tous les vices. La paresse dans la théologie catholique est une paresse morale. D’ailleurs, autrefois, on parlait plutôt d’acédie, emprunté au grec, qui signifie plutôt ne pas prendre soin de soi. Plus spécifiquement, elle décrit « une forme de dépression due au relâchement de l’ascèse, à la baisse de la vigilance, à la négligence du cœur. »1 Le « paresseux » s’est donc éloigné de la foi, de la rigueur et de l’effort nécessaires à sa vie spirituelle.

La section que lui consacre Bosch dans les « Sept péchés capitaux » illustre cet effondrement moral. L’homme assis négligemment (et confortablement) dans son fauteuil est littéralement aveugle au chapelet et au livre saint que lui présente une religieuse. Même son chien dort paisiblement à ses pieds.

Dans son très beau livre Le Voyageur & la tour, l’essayiste Alberto Manguel2 fait de l’acédie l’un des attributs de la figure du lecteur habitant sa tour d’ivoire, en ce qu’elle constitue l’image paradoxale de la solitude. Car si « c’est dans la solitude qu’on peut le mieux rencontrer Dieu », « en même temps que ce besoin d’une solitude nourricière de la vie intérieure, il existait [chez les premiers Chrétiens] un sentiment sous-jacent de culpabilité, une autocensure portant sur la méditation silencieuse elle-même. » La solitude nourrit la tentation de désirs impies, loin des guides spirituels qui pourrait ramener le croyant sur le droit chemin.

C’est ainsi, pour Manguel, que le lecteur en sa tour d’ivoire, laissé à lui-même et à son propre jugement en compagnie de ses livres, représente une figure suspecte du lecteur. On pense à Montaigne qui se réfugie dans sa bibliothèque. « Chez moy, je me destourne un peu plus souvent à ma librairie [bibliothèque], d’où tout d’une main je commande à mon mesnage. […] Là, je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pieces descousues ; tantost je resve, tantost j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy. »3

La profonde liberté des réflexions de Montaigne, qui a créé un genre littéraire en soi, illustre bien le « danger » de la solitude contemplative du lecteur décrite par Manguel. Elle me semble également bien illustrer l’expérience esthétique, particulièrement avec l’éclatement des codes des Beaux-Arts dans la modernité. Le spectateur n’est-il pas seul devant l’œuvre d’art, libre de l’interpréter et de l’apprécier comme bon lui semble?

Depuis le Salon des refusés de 1863, il n’y a plus d’Église esthétique. Du moins, le Salon a été l’événement déclencheur de la chute de l’Église. Plus d’Église, plus de Canon, plus d’Évêques. En fait, si. Des centaines d’Églises, de sectes et de groupuscules esthético-idéologiques, des centaines de petits curés de campagne qui, par leurs critiques dithyrambiques ou assassines, font et défont les dogmes à respecter, créent ou tuent les artistes à vénérer ou à vouer aux gémonies. Si Duchamp et Beuys ont définitivement tué le Beau transcendantal, des cohortes de critiques, de conservateurs, de galeristes et d’historiens de l’art se disputent depuis un siècle les restes de son cadavre.

Comment s’étonner, alors, du désarroi du spectateur devant la multiplicité de ces nouveaux dogmes esthétiques? Il ressemble, en cela, à l’homme du tableau de Bosch, fermé en lui-même aux propositions de la religieuse. Libre de ses réflexions et de ses méditations, de son appréciation ou de son rejet de l’œuvre et des dogmes. L’expérience esthétique contemporaine, libre de l’Église des Beaux-Arts, participe en ce sens d’une immanence radicale, brute. À l’instar de la spiritualité à la carte caractéristique de notre monde post/ultra moderne, le rapport à l’art n’est qu’effondrement sur soi-même. Un repli dans l’individualité de l’expérience bénéfique en ce que ses modalités ne sont plus dictées par un dogme imposé par les détenteurs de la connaissance de ce qu’est le Beau (et le Vrai), mais appauvrie par l’absence de codes et d’interprétations. Pour le meilleur et pour le pire nous sommes face à l’œuvre dans la solitude de l’acédie.

Notes

Catéchisme de l’Église catholique, Paris, Mame/Plon, 1992, § 2733, p. 553.
Alberto Manguel, Le Voyageur & la tour : le lecteur comme métaphore, Arles/Montréal, Actes Sud/Leméac, 2013, p. 67 et suivantes.
Montaigne, Les Essais, Paris, Presses universitaires de France, 1965, III, iii, p. 828; les « songes que voicy » sont ses Essais.

La section que lui consacre Bosch dans les « Sept péchés capitaux » illustre cet effondrement moral. L’homme assis négligemment (et confortablement) dans son fauteuil est littéralement aveugle au chapelet et au livre saint que lui présente une religieuse. Même son chien dort paisiblement à ses pieds.

Dans son très beau livre Le Voyageur & la tour, l’essayiste Alberto Manguel2 fait de l’acédie l’un des attributs de la figure du lecteur habitant sa tour d’ivoire, en ce qu’elle constitue l’image paradoxale de la solitude. Car si « c’est dans la solitude qu’on peut le mieux rencontrer Dieu », « en même temps que ce besoin d’une solitude nourricière de la vie intérieure, il existait [chez les premiers Chrétiens] un sentiment sous-jacent de culpabilité, une autocensure portant sur la méditation silencieuse elle-même. » La solitude nourrit la tentation de désirs impies, loin des guides spirituels qui pourrait ramener le croyant sur le droit chemin.

 

C’est ainsi, pour Manguel, que le lecteur en sa tour d’ivoire, laissé à lui-même et à son propre jugement en compagnie de ses livres, représente une figure suspecte du lecteur. On pense à Montaigne qui se réfugie dans sa bibliothèque. « Chez moy, je me destourne un peu plus souvent à ma librairie [bibliothèque], d’où tout d’une main je commande à mon mesnage. […] Là, je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pieces descousues ; tantost je resve, tantost j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy. »3

La profonde liberté des réflexions de Montaigne, qui a créé un genre littéraire en soi, illustre bien le « danger » de la solitude contemplative du lecteur décrite par Manguel. Elle me semble également bien illustrer l’expérience esthétique, particulièrement avec l’éclatement des codes des Beaux-Arts dans la modernité. Le spectateur n’est-il pas seul devant l’œuvre d’art, libre de l’interpréter et de l’apprécier comme bon lui semble?

Depuis le Salon des refusés de 1863, il n’y a plus d’Église esthétique. Du moins, le Salon a été l’événement déclencheur de la chute de l’Église. Plus d’Église, plus de Canon, plus d’Évêques. En fait, si. Des centaines d’Églises, de sectes et de groupuscules esthético-idéologiques, des centaines de petits curés de campagne qui, par leurs critiques dithyrambiques ou assassines, font et défont les dogmes à respecter, créent ou tuent les artistes à vénérer ou à vouer aux gémonies. Si Duchamp et Beuys ont définitivement tué le Beau transcendantal, des cohortes de critiques, de conservateurs, de galeristes et d’historiens de l’art se disputent depuis un siècle les restes de son cadavre.

Comment s’étonner, alors, du désarroi du spectateur devant la multiplicité de ces nouveaux dogmes esthétiques? Il ressemble, en cela, à l’homme du tableau de Bosch, fermé en lui-même aux propositions de la religieuse. Libre de ses réflexions et de ses méditations, de son appréciation ou de son rejet de l’œuvre et des dogmes. L’expérience esthétique contemporaine, libre de l’Église des Beaux-Arts, participe en ce sens d’une immanence radicale, brute. À l’instar de la spiritualité à la carte caractéristique de notre monde post/ultra moderne, le rapport à l’art n’est qu’effondrement sur soi-même. Un repli dans l’individualité de l’expérience bénéfique en ce que ses modalités ne sont plus dictées par un dogme imposé par les détenteurs de la connaissance de ce qu’est le Beau (et le Vrai), mais appauvrie par l’absence de codes et d’interprétations. Pour le meilleur et pour le pire nous sommes face à l’œuvre dans la solitude de l’acédie.

Notes

  1. Catéchisme de l’Église catholique, Paris, Mame/Plon, 1992, § 2733, p. 553.
  2. Alberto Manguel, Le Voyageur & la tour : le lecteur comme métaphore, Arles/Montréal, Actes Sud/Leméac, 2013, p. 67 et suivantes.
  3. Montaigne, Les Essais, Paris, Presses universitaires de France, 1965, III, iii, p. 828; les « songes que voicy » sont ses Essais.

– See more at: http://ratsdeville.typepad.com/ratsdeville/2014/03/ianik-marcil-leffondrement-sur-soi-meme.html#sthash.jVOTkCen.dpuf

Des sept péchés capitaux la paresse nous semble le moins grave. Comment la comparer à la colère ou l’avarice? N’y a-t-il pas de la douceur dans la paresse? C’est qu’elle ne doit pas être confondue avec l’oisiveté, la mère de tous les vices. La paresse dans la théologie catholique est une paresse morale. D’ailleurs, autrefois, on parlait plutôt d’acédie, emprunté au grec, qui signifie plutôt ne pas prendre soin de soi. Plus spécifiquement, elle décrit « une forme de dépression due au relâchement de l’ascèse, à la baisse de la vigilance, à la négligence du cœur. »1 Le « paresseux » s’est donc éloigné de la foi, de la rigueur et de l’effort nécessaires à sa vie spirituelle – See more at: http://ratsdeville.typepad.com/ratsdeville/2014/03/ianik-marcil-leffondrement-sur-soi-meme.html#sthash.jVOTkCen.dpuf
Des sept péchés capitaux la paresse nous semble le moins grave. Comment la comparer à la colère ou l’avarice? N’y a-t-il pas de la douceur dans la paresse? C’est qu’elle ne doit pas être confondue avec l’oisiveté, la mère de tous les vices. La paresse dans la théologie catholique est une paresse morale. D’ailleurs, autrefois, on parlait plutôt d’acédie, emprunté au grec, qui signifie plutôt ne pas prendre soin de soi. Plus spécifiquement, elle décrit « une forme de dépression due au relâchement de l’ascèse, à la baisse de la vigilance, à la négligence du cœur. »1 Le « paresseux » s’est donc éloigné de la foi, de la rigueur et de l’effort nécessaires à sa vie spirituelle. – See more at: http://ratsdeville.typepad.com/ratsdeville/2014/03/ianik-marcil-leffondrement-sur-soi-meme.html#sthash.jVOTkCen.dpuf
Des sept péchés capitaux la paresse nous semble le moins grave. Comment la comparer à la colère ou l’avarice? N’y a-t-il pas de la douceur dans la paresse? C’est qu’elle ne doit pas être confondue avec l’oisiveté, la mère de tous les vices. La paresse dans la théologie catholique est une paresse morale. D’ailleurs, autrefois, on parlait plutôt d’acédie, emprunté au grec, qui signifie plutôt ne pas prendre soin de soi. Plus spécifiquement, elle décrit « une forme de dépression due au relâchement de l’ascèse, à la baisse de la vigilance, à la négligence du cœur. »1 Le « paresseux » s’est donc éloigné de la foi, de la rigueur et de l’effort nécessaires à sa vie spirituelle. – See more at: http://ratsdeville.typepad.com/ratsdeville/2014/03/ianik-marcil-leffondrement-sur-soi-meme.html#sthash.jVOTkCen.dpuf

L’illusion de la créativité selon Lipovetsky et Serroy | Liberté

Le numéro 303 de la Revue Liberté consacre un dossier sur les « Politiques culturelles: l’héritage de Georges-Émile Lapalme. »

Liberté303J’ai le plaisir d’y signer une recension critique de l’ouvrage de Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, L’esthétisation du monde: vivre à l’âge du capitalisme artiste, publié chez Gallimard:

Glorification du design : l’esthétisation des objets est au coeur du capitalisme contemporain. De la brosse à dents à la voiture en passant par le gadget électronique ou la vidéo promotionnelle, les marchandises produites, en quasi-totalité, rivalisent d’audace et de créativité dans leur forme. Le capitalisme est devenu artiste. C’est, du moins, la thèse de Gilles Lipovestky et de Jean Serroy dans L’esthétisation du monde. Vivre à l’âge du capitalisme artiste.

La suite dans un kiosque ou une librairie près de chez-vous !

ratsdeville | La superbia

NB: ce texte a été publié le 28 février 2014 dans le magazine ratsdeville.

 

Bosch-SuperbiaSur la tête de la femme, que l’on voit de dos, une coiffe. Se dérobe ainsi à notre regard l’intimité de son corps – à l’exception notable d’une toute partie de son cou. Une armoire est ouverte, comme un coffre contenant parures et bijoux. La femme admire son reflet dans un miroir tenu par un être diabolique à tête de chacal. Dans une pièce adjacente, un petit chien (fidèle?) observe la scène de loin, dans le noir.

Des «Sept péchés capitaux» de Bosch, la section «Orgueil» est l’une des plus délicates, des moins violentes. C’est la seule dans laquelle ne se trouve qu’un être humain – comme il se doit – isolé dans son intérieur, seule avec elle-même et le diable tentateur. Des chemins qui éloignent de la miséricorde divine, l’orgueil est, avec la paresse (acedia), le plus intérieur et celui qui a le moins d’impact sur autrui. Il s’agit d’un péché intérieur, une dérive de l’introspection et de la narration de soi. L’orgueilleux se raconte lui-même en centrant son attention sur soi.

À cet égard, il est l’archétype du premier niveau de l’expérience esthétique: l’œuvre comme miroir de soi. La révolution esthétique de la Renaissance, en plus de mettre en scène le quotidien (particulièrement chez Bosch), est particulièrement celle de cette réflexivité individuelle. Une réflexivité qu’on retrouvera quelques décennies plus tard avec la grande popularité que connaitront les memento mori.

L’art des quinze premiers siècles de l’ère chrétienne se consacrait par une très large mesure à l’édification de modèles allégoriques de vertu. L’œuvre de Bosch (notamment) rompt radicalement avec cet héritage – en s’inspirant, en revanche, des bestiaires médiévaux. Il offre à voir au spectateur la réalité crue, la laideur du réel mais surtout la complexité effroyable de la vie psychique intérieure. Pas pour rien que les surréalistes, quatre cent ans plus tard, furent à ce point influencés par Bosch.

Aux yeux de la morale judéo-chrétienne, n’y a-t-il pas plus orgueilleux que de sonder ses petits tourments intérieurs? La vertu de modestie devrait l’empêcher. Plus encore, l’artiste mettant en scène, comme Bosch le fait, ces travers psychologiques ne fait-il lui-même pas preuve d’un orgueil démesuré? «Prenez garde, prenez garde, Dieu voit!», avertit l’œuvre de Bosch. L’artiste usurpe la place de Dieu en décodant les mouvances de l’âme individuelle: c’est ce qu’il donne à voir au spectateur. Par effet de miroir, il magnifie ces tourments et les caractéristiques particulières à chacun.

Il serait tordu d’établir une filiation de Bosch à John Locke ou David Hume. En revanche, son œuvre s’inscrit dans la montée de la bourgeoisie au cœur de la Renaissance. Laquelle montée mettra en place les conditions de l’émergence de l’individualité – bien plus que de l’individualisme –, cette capacité à définir sa propre narration de soi. Avec orgueil.

Ensemble

NB: ce texte a été publié originellement le 1er avril 2013 sur le site du Voir.

 

De toutes les loteries de la vie, celle de la naissance est probablement l’une des plus cruelles. Mes grands-parents paternels étaient peu scolarisés et à toutes fins pratiques illettrés. Mon grand-père était un ouvrier de la voirie et ma grand-mère a travaillé toute sa vie à tenir maison et à éduquer ses enfants. Grâce aux sacrifices de sa famille, mon père a pu faire son cours classique puis accéder à l’université.

Né dans une famille de la classe moyenne, avec des parents universitaires, n’ayant jamais manqué de rien, surtout pas de livres, de musique ou de théâtre, ce contraste entre les parents de mon père et mes propres parents m’a frappé très jeune. En grande partie grâce à l’éducation que j’ai reçue, l’injustice de cette loterie à la naissance m’habite profondément depuis lors – et a orienté l’essentiel de ma carrière et de mon engagement social.

Dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal se voisinent deux organismes qui cherchent à amoindrir les effets de cette loterie de la naissance. Par le théâtre.

En collaboration avec le Carrefour Parenfants, la compagnie Absolu Théâtre* offre aux adolescents du quartier, pour la deuxième année, des activités hors du commun autour du théâtre : Vues d’ado. Initié et animé par Véronick Raymond et Serge Mandeville, les codirecteurs artistiques d’Absolu Théâtre, ce projet de médiation culturelle vise bien sûr d’abord à initier les jeunes au théâtre. La première année de Vues d’ado était consacrée à la découverte des métiers de la scène et aux divers aspects de la création et de la production d’une pièce. Ainsi, les ados ont pu visiter le Théâtre du Nouveau Monde, des coulisses au paradis ou assister à diverses étapes de la production de pièces de Absolu Théâtre. Leurs découvertes et réflexions sur le monde du théâtre, sur la création et sur leurs rapports aux arts, ils les ont consignées en textes et en photo dans un blogue hébergé par Radio-Canada, qui apporte également son soutien technique au projet, appuyé pour cette deuxième année par la Ville de Montréal et le Conseil des arts du Canada.

La médiation culturelle auprès de jeunes citoyens peu favorisés par la vie dépasse très largement l’initiation aux arts. En soi, démystifier le monde du théâtre constitue une réussite majeure pour eux : avoir accès à un univers qui leur semblait inatteignable. Et qui l’est, dans les faits, inatteignable – pas tellement pour des raisons financières, mais parce qu’ils sont effectivement exclus d’un univers qui ne sait pas comment les rejoindre. Un mur culturel, social et économique sépare ces enfants d’Hochelaga du monde des arts et de la culture. Ne serait-ce que pour cette raison, le travail de Véronick et Serge mérite d’être salué bien bas. Mais, davantage, ce que Vues d’ado réussit à faire, en abattant ce mur culturel, c’est d’entreprendre l’intégration, à petite échelle, de ces jeunes à une vie sociale épanouie dans notre communauté.

À preuve, les six ados participant au projet sont passés à une étape supérieure au cours de cette deuxième année de Vues d’ado. En plus d’avoir assisté à deux pièces de théâtre, leur projet principal a été la création d’une courte pièce – la spécialité de Absolu Théâtre – du choix de la thématique jusqu’à la mise en scène et au jeu, en passant par la création des personnages, de la structure dramatique ou du texte. Cette pièce, « Ensemble« , sera présentée lors de la soirée bénéfice conjointe des deux organismes (voir informations ci-dessous). Les ados ont décidé de parler des enfants éloignés les uns des autres lors de la séparation de leurs parents. De l’importance d’être ensemble malgré les mauvais tirages de la loterie de la vie. Invités à choisir un personnage d’autorité, essentiel à l’organisation dramatique de la pièce, les ados ont choisi la « madame de la DPJ ». Une figure négative pour certains d’entre eux, un agent de réunion familiale pour d’autres.

Au cours des ateliers de création de leur œuvre, les jeunes ont été entourés d’un scénographe, d’un chorégraphe et d’autres artisans pour leur permettre d’accoucher de leur projet avec les meilleurs moyens possibles. Sans vous dévoiler les « punchs » de la pièce, je dois en révéler un élément important : entre les enfants séparés suite à la rupture de leurs parents s’érige, sur scène, un mur – au-dessus duquel les frères et sœurs se lancent des avions de papier porteurs de l’espoir de leur réunion. Serge me raconte que lors de leurs nombreuses discussions, les jeunes ont eu à décider, notamment, de l’issue finale de la pièce. L’une d’entre eux désirait que la pièce se termine « mal » – de fait, sa vie ne va présentement pas bien. S’ensuivit un débat au cours duquel on a proposé un contre-argument : il n’y a pas que le « mal » dans la vie, affirme une autre. De la même manière, quelques jeunes ne désiraient pas qu’il y ait un mur physique pour symboliser la séparation entre les enfants – le symbole, croyaient-ils, suffisait. Ce qui n’a pas manquer d’estomaquer les professionnels du théâtre que sont Véronick et Serge. Ce dernier me fait remarquer, avec émotion, à quel point les jeunes sont « dans la réflexion artistique » – c’est-à-dire dans ce dialogue intérieur et dans cette relation à l’autre autour de la création qui permet de transcender le vécu personnel pour atteindre l’universel.

Ce chemin ne se parcourt ni par magie, ni facilement. La première année de Vues d’ado n’a pas toujours été simple : l’assiduité n’a pas toujours été au rendez-vous, il a fallu s’apprivoiser, les uns les autres. Mais il y a quelques mois, le vent a tourné. Les ados en demandent plus que les animateurs peuvent en donner. Une répétition de deux heures lors du congé du vendredi saint ? Voyons donc, Serge, à quoi penses-tu ? On peut répéter six heures ! Lors d’un atelier, les jeunes étaient invités à apporter l’objet auquel ils tenaient le plus. Des semaines plus tard, encore plusieurs d’entre eux sont toujours au local de répétition. Semaine après semaine les ados trouvent mille et une excuse pour ne pas les rapporter chez eux. Un lien important entre les jeunes et le projet est non seulement créé – un lien entre eux et un univers et ses habitants qu’ils leur semblait inatteignable fait maintenant partie de leur vie.

En ces temps de dislocation généralisée de nos liens sociaux, ce sont là des ados d’Hochelaga qui nous enseignent l’importance des arts, de la culture, de la créativité et de la réflexion sur nos relations humaines. Le « mur » qu’ils ont choisi de nous montrer dans leur pièce de théâtre, celui que la loterie de la vie sépare injustement, est aussi celui que nous, « privilégiés », érigeons entre eux et nous. Un mur social dont nous feignons d’ignorer l’existence et auquel nous refusons notre propre responsabilité.

Pourtant, la plupart de ces enfants d’Hochelaga ont des parents aimants – ceux-ci ont tout simplement étés malchanceux à la loterie de la vie. Mais l’initiative de Vues d’ado, leur permet, en à peine quelques heures d’ateliers, de s’épanouir et de trouver leur place légitime dans notre communauté. D’espérer que les murs qui nous séparent s’abattent définitivement et que nous soyons, véritablement, tous ensemble.

Véronick me signale combien la suite des choses la préoccupe : que deviendra-t-il de ces jeunes, après leur expérience avec Vue d’ados ? La communauté possède-t-elle ce dont ils ont besoin pour poursuivre leur chemin ? Dans un atelier, ils étaient invités à dire ce qu’il leur faisait le plus peur dans la vie. Ils ont de 12 à 17 ans, et ces jeunes ont le plus peur de ne pas réussir à l’école et de perdre définitivement leur famille. L’un d’entre eux a même mentionné : de ne pas pouvoir vivre ses rêves.

Le mur qui nous sépare, chers ados, serait-il à ce point infranchissable que nous ne rejoingions pas et que vos rêves d’une meilleure vie soit inatteignable ? Que nous ne puissions être véritablement ensemble ? Je nous souhaite le plus sincèrement du monde tout le contraire. Et j’en profite pour vous saluer avec un immense respect.

 

***

 

Le 10 avril prochain au cabaret le Lion d’Or aura lieu la deuxième édition du Cabaret Carrefour Absolu – une soirée au bénéfice du Carrefour Parenfants et d’Absolu Théâtre. Les profits de cette soirée permettront, entre autres, de poursuivre les projets de médiation culturelle, avec des ados et avec des adultes de Hochelaga.

Vous pourrez y applaudir les jeunes qui y présenteront leur pièce « Ensemble », glissée dans une autre courte où quelques personnalités auront l’honneur de se donner la réplique, dont Sophie Lorain, Ève Landry (la fameuse Jeanne d’Unité 9 !), l’animateur de radio Matthieu Dugal ainsi que les coprésidents d’honneur, Jean-Pierre Bergeron et Isabelle Péladeau, la styliste Marie-Claude Savard… et moi-même!  Au programme également, deux courtes pièces du répertoire d’Absolu Théâtre, dont l’une mettant en vedette la merveilleuse Sylvie Potvin.  Vous pourrez aussi apprécier la musique d’un band de profs (oui, oui !) qui saura vous faire trépigner sur votre chaise sinon danser ! Sans oublier une version adaptée de la chanson « Rue Ontario » (l’originale étant de Bernard Adamus) et un superbe encan (sous forme silencieuse et criée). Si vous ne pouvez y être, vous êtes également invités à faire un don. À ne pas manquer. Un modeste 50 $ qui change littéralement la vie de nos jeunes concitoyens – pour la culture et la consolidation de nos liens communs.

* J’ai l’honneur d’être membre du Conseil d’administration de Abosolu Théâtre depuis quelques années.