L’effondrement sur soi-même | ratsdeville

NB: Ce texte a été publié le 28 mars 2014 dans le cadre de ma chronique mensuelle dans le magazine ratsdeville.

Des sept péchés capitaux la paresse nous semble le moins grave. Comment la comparer à la colère ou l’avarice? N’y a-t-il pas de la douceur dans la paresse? C’est qu’elle ne doit pas être confondue avec l’oisiveté, la mère de tous les vices. La paresse dans la théologie catholique est une paresse morale. D’ailleurs, autrefois, on parlait plutôt d’acédie, emprunté au grec, qui signifie plutôt ne pas prendre soin de soi. Plus spécifiquement, elle décrit « une forme de dépression due au relâchement de l’ascèse, à la baisse de la vigilance, à la négligence du cœur. »1 Le « paresseux » s’est donc éloigné de la foi, de la rigueur et de l’effort nécessaires à sa vie spirituelle.

La section que lui consacre Bosch dans les « Sept péchés capitaux » illustre cet effondrement moral. L’homme assis négligemment (et confortablement) dans son fauteuil est littéralement aveugle au chapelet et au livre saint que lui présente une religieuse. Même son chien dort paisiblement à ses pieds.

Dans son très beau livre Le Voyageur & la tour, l’essayiste Alberto Manguel2 fait de l’acédie l’un des attributs de la figure du lecteur habitant sa tour d’ivoire, en ce qu’elle constitue l’image paradoxale de la solitude. Car si « c’est dans la solitude qu’on peut le mieux rencontrer Dieu », « en même temps que ce besoin d’une solitude nourricière de la vie intérieure, il existait [chez les premiers Chrétiens] un sentiment sous-jacent de culpabilité, une autocensure portant sur la méditation silencieuse elle-même. » La solitude nourrit la tentation de désirs impies, loin des guides spirituels qui pourrait ramener le croyant sur le droit chemin.

C’est ainsi, pour Manguel, que le lecteur en sa tour d’ivoire, laissé à lui-même et à son propre jugement en compagnie de ses livres, représente une figure suspecte du lecteur. On pense à Montaigne qui se réfugie dans sa bibliothèque. « Chez moy, je me destourne un peu plus souvent à ma librairie [bibliothèque], d’où tout d’une main je commande à mon mesnage. […] Là, je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pieces descousues ; tantost je resve, tantost j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy. »3

La profonde liberté des réflexions de Montaigne, qui a créé un genre littéraire en soi, illustre bien le « danger » de la solitude contemplative du lecteur décrite par Manguel. Elle me semble également bien illustrer l’expérience esthétique, particulièrement avec l’éclatement des codes des Beaux-Arts dans la modernité. Le spectateur n’est-il pas seul devant l’œuvre d’art, libre de l’interpréter et de l’apprécier comme bon lui semble?

Depuis le Salon des refusés de 1863, il n’y a plus d’Église esthétique. Du moins, le Salon a été l’événement déclencheur de la chute de l’Église. Plus d’Église, plus de Canon, plus d’Évêques. En fait, si. Des centaines d’Églises, de sectes et de groupuscules esthético-idéologiques, des centaines de petits curés de campagne qui, par leurs critiques dithyrambiques ou assassines, font et défont les dogmes à respecter, créent ou tuent les artistes à vénérer ou à vouer aux gémonies. Si Duchamp et Beuys ont définitivement tué le Beau transcendantal, des cohortes de critiques, de conservateurs, de galeristes et d’historiens de l’art se disputent depuis un siècle les restes de son cadavre.

Comment s’étonner, alors, du désarroi du spectateur devant la multiplicité de ces nouveaux dogmes esthétiques? Il ressemble, en cela, à l’homme du tableau de Bosch, fermé en lui-même aux propositions de la religieuse. Libre de ses réflexions et de ses méditations, de son appréciation ou de son rejet de l’œuvre et des dogmes. L’expérience esthétique contemporaine, libre de l’Église des Beaux-Arts, participe en ce sens d’une immanence radicale, brute. À l’instar de la spiritualité à la carte caractéristique de notre monde post/ultra moderne, le rapport à l’art n’est qu’effondrement sur soi-même. Un repli dans l’individualité de l’expérience bénéfique en ce que ses modalités ne sont plus dictées par un dogme imposé par les détenteurs de la connaissance de ce qu’est le Beau (et le Vrai), mais appauvrie par l’absence de codes et d’interprétations. Pour le meilleur et pour le pire nous sommes face à l’œuvre dans la solitude de l’acédie.

Notes

Catéchisme de l’Église catholique, Paris, Mame/Plon, 1992, § 2733, p. 553.
Alberto Manguel, Le Voyageur & la tour : le lecteur comme métaphore, Arles/Montréal, Actes Sud/Leméac, 2013, p. 67 et suivantes.
Montaigne, Les Essais, Paris, Presses universitaires de France, 1965, III, iii, p. 828; les « songes que voicy » sont ses Essais.

La section que lui consacre Bosch dans les « Sept péchés capitaux » illustre cet effondrement moral. L’homme assis négligemment (et confortablement) dans son fauteuil est littéralement aveugle au chapelet et au livre saint que lui présente une religieuse. Même son chien dort paisiblement à ses pieds.

Dans son très beau livre Le Voyageur & la tour, l’essayiste Alberto Manguel2 fait de l’acédie l’un des attributs de la figure du lecteur habitant sa tour d’ivoire, en ce qu’elle constitue l’image paradoxale de la solitude. Car si « c’est dans la solitude qu’on peut le mieux rencontrer Dieu », « en même temps que ce besoin d’une solitude nourricière de la vie intérieure, il existait [chez les premiers Chrétiens] un sentiment sous-jacent de culpabilité, une autocensure portant sur la méditation silencieuse elle-même. » La solitude nourrit la tentation de désirs impies, loin des guides spirituels qui pourrait ramener le croyant sur le droit chemin.

 

C’est ainsi, pour Manguel, que le lecteur en sa tour d’ivoire, laissé à lui-même et à son propre jugement en compagnie de ses livres, représente une figure suspecte du lecteur. On pense à Montaigne qui se réfugie dans sa bibliothèque. « Chez moy, je me destourne un peu plus souvent à ma librairie [bibliothèque], d’où tout d’une main je commande à mon mesnage. […] Là, je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pieces descousues ; tantost je resve, tantost j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy. »3

La profonde liberté des réflexions de Montaigne, qui a créé un genre littéraire en soi, illustre bien le « danger » de la solitude contemplative du lecteur décrite par Manguel. Elle me semble également bien illustrer l’expérience esthétique, particulièrement avec l’éclatement des codes des Beaux-Arts dans la modernité. Le spectateur n’est-il pas seul devant l’œuvre d’art, libre de l’interpréter et de l’apprécier comme bon lui semble?

Depuis le Salon des refusés de 1863, il n’y a plus d’Église esthétique. Du moins, le Salon a été l’événement déclencheur de la chute de l’Église. Plus d’Église, plus de Canon, plus d’Évêques. En fait, si. Des centaines d’Églises, de sectes et de groupuscules esthético-idéologiques, des centaines de petits curés de campagne qui, par leurs critiques dithyrambiques ou assassines, font et défont les dogmes à respecter, créent ou tuent les artistes à vénérer ou à vouer aux gémonies. Si Duchamp et Beuys ont définitivement tué le Beau transcendantal, des cohortes de critiques, de conservateurs, de galeristes et d’historiens de l’art se disputent depuis un siècle les restes de son cadavre.

Comment s’étonner, alors, du désarroi du spectateur devant la multiplicité de ces nouveaux dogmes esthétiques? Il ressemble, en cela, à l’homme du tableau de Bosch, fermé en lui-même aux propositions de la religieuse. Libre de ses réflexions et de ses méditations, de son appréciation ou de son rejet de l’œuvre et des dogmes. L’expérience esthétique contemporaine, libre de l’Église des Beaux-Arts, participe en ce sens d’une immanence radicale, brute. À l’instar de la spiritualité à la carte caractéristique de notre monde post/ultra moderne, le rapport à l’art n’est qu’effondrement sur soi-même. Un repli dans l’individualité de l’expérience bénéfique en ce que ses modalités ne sont plus dictées par un dogme imposé par les détenteurs de la connaissance de ce qu’est le Beau (et le Vrai), mais appauvrie par l’absence de codes et d’interprétations. Pour le meilleur et pour le pire nous sommes face à l’œuvre dans la solitude de l’acédie.

Notes

  1. Catéchisme de l’Église catholique, Paris, Mame/Plon, 1992, § 2733, p. 553.
  2. Alberto Manguel, Le Voyageur & la tour : le lecteur comme métaphore, Arles/Montréal, Actes Sud/Leméac, 2013, p. 67 et suivantes.
  3. Montaigne, Les Essais, Paris, Presses universitaires de France, 1965, III, iii, p. 828; les « songes que voicy » sont ses Essais.

– See more at: http://ratsdeville.typepad.com/ratsdeville/2014/03/ianik-marcil-leffondrement-sur-soi-meme.html#sthash.jVOTkCen.dpuf

Des sept péchés capitaux la paresse nous semble le moins grave. Comment la comparer à la colère ou l’avarice? N’y a-t-il pas de la douceur dans la paresse? C’est qu’elle ne doit pas être confondue avec l’oisiveté, la mère de tous les vices. La paresse dans la théologie catholique est une paresse morale. D’ailleurs, autrefois, on parlait plutôt d’acédie, emprunté au grec, qui signifie plutôt ne pas prendre soin de soi. Plus spécifiquement, elle décrit « une forme de dépression due au relâchement de l’ascèse, à la baisse de la vigilance, à la négligence du cœur. »1 Le « paresseux » s’est donc éloigné de la foi, de la rigueur et de l’effort nécessaires à sa vie spirituelle – See more at: http://ratsdeville.typepad.com/ratsdeville/2014/03/ianik-marcil-leffondrement-sur-soi-meme.html#sthash.jVOTkCen.dpuf
Des sept péchés capitaux la paresse nous semble le moins grave. Comment la comparer à la colère ou l’avarice? N’y a-t-il pas de la douceur dans la paresse? C’est qu’elle ne doit pas être confondue avec l’oisiveté, la mère de tous les vices. La paresse dans la théologie catholique est une paresse morale. D’ailleurs, autrefois, on parlait plutôt d’acédie, emprunté au grec, qui signifie plutôt ne pas prendre soin de soi. Plus spécifiquement, elle décrit « une forme de dépression due au relâchement de l’ascèse, à la baisse de la vigilance, à la négligence du cœur. »1 Le « paresseux » s’est donc éloigné de la foi, de la rigueur et de l’effort nécessaires à sa vie spirituelle. – See more at: http://ratsdeville.typepad.com/ratsdeville/2014/03/ianik-marcil-leffondrement-sur-soi-meme.html#sthash.jVOTkCen.dpuf
Des sept péchés capitaux la paresse nous semble le moins grave. Comment la comparer à la colère ou l’avarice? N’y a-t-il pas de la douceur dans la paresse? C’est qu’elle ne doit pas être confondue avec l’oisiveté, la mère de tous les vices. La paresse dans la théologie catholique est une paresse morale. D’ailleurs, autrefois, on parlait plutôt d’acédie, emprunté au grec, qui signifie plutôt ne pas prendre soin de soi. Plus spécifiquement, elle décrit « une forme de dépression due au relâchement de l’ascèse, à la baisse de la vigilance, à la négligence du cœur. »1 Le « paresseux » s’est donc éloigné de la foi, de la rigueur et de l’effort nécessaires à sa vie spirituelle. – See more at: http://ratsdeville.typepad.com/ratsdeville/2014/03/ianik-marcil-leffondrement-sur-soi-meme.html#sthash.jVOTkCen.dpuf

L’illusion de la créativité selon Lipovetsky et Serroy | Liberté

Le numéro 303 de la Revue Liberté consacre un dossier sur les « Politiques culturelles: l’héritage de Georges-Émile Lapalme. »

Liberté303J’ai le plaisir d’y signer une recension critique de l’ouvrage de Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, L’esthétisation du monde: vivre à l’âge du capitalisme artiste, publié chez Gallimard:

Glorification du design : l’esthétisation des objets est au coeur du capitalisme contemporain. De la brosse à dents à la voiture en passant par le gadget électronique ou la vidéo promotionnelle, les marchandises produites, en quasi-totalité, rivalisent d’audace et de créativité dans leur forme. Le capitalisme est devenu artiste. C’est, du moins, la thèse de Gilles Lipovestky et de Jean Serroy dans L’esthétisation du monde. Vivre à l’âge du capitalisme artiste.

La suite dans un kiosque ou une librairie près de chez-vous !

ratsdeville | La superbia

NB: ce texte a été publié le 28 février 2014 dans le magazine ratsdeville.

 

Bosch-SuperbiaSur la tête de la femme, que l’on voit de dos, une coiffe. Se dérobe ainsi à notre regard l’intimité de son corps – à l’exception notable d’une toute partie de son cou. Une armoire est ouverte, comme un coffre contenant parures et bijoux. La femme admire son reflet dans un miroir tenu par un être diabolique à tête de chacal. Dans une pièce adjacente, un petit chien (fidèle?) observe la scène de loin, dans le noir.

Des «Sept péchés capitaux» de Bosch, la section «Orgueil» est l’une des plus délicates, des moins violentes. C’est la seule dans laquelle ne se trouve qu’un être humain – comme il se doit – isolé dans son intérieur, seule avec elle-même et le diable tentateur. Des chemins qui éloignent de la miséricorde divine, l’orgueil est, avec la paresse (acedia), le plus intérieur et celui qui a le moins d’impact sur autrui. Il s’agit d’un péché intérieur, une dérive de l’introspection et de la narration de soi. L’orgueilleux se raconte lui-même en centrant son attention sur soi.

À cet égard, il est l’archétype du premier niveau de l’expérience esthétique: l’œuvre comme miroir de soi. La révolution esthétique de la Renaissance, en plus de mettre en scène le quotidien (particulièrement chez Bosch), est particulièrement celle de cette réflexivité individuelle. Une réflexivité qu’on retrouvera quelques décennies plus tard avec la grande popularité que connaitront les memento mori.

L’art des quinze premiers siècles de l’ère chrétienne se consacrait par une très large mesure à l’édification de modèles allégoriques de vertu. L’œuvre de Bosch (notamment) rompt radicalement avec cet héritage – en s’inspirant, en revanche, des bestiaires médiévaux. Il offre à voir au spectateur la réalité crue, la laideur du réel mais surtout la complexité effroyable de la vie psychique intérieure. Pas pour rien que les surréalistes, quatre cent ans plus tard, furent à ce point influencés par Bosch.

Aux yeux de la morale judéo-chrétienne, n’y a-t-il pas plus orgueilleux que de sonder ses petits tourments intérieurs? La vertu de modestie devrait l’empêcher. Plus encore, l’artiste mettant en scène, comme Bosch le fait, ces travers psychologiques ne fait-il lui-même pas preuve d’un orgueil démesuré? «Prenez garde, prenez garde, Dieu voit!», avertit l’œuvre de Bosch. L’artiste usurpe la place de Dieu en décodant les mouvances de l’âme individuelle: c’est ce qu’il donne à voir au spectateur. Par effet de miroir, il magnifie ces tourments et les caractéristiques particulières à chacun.

Il serait tordu d’établir une filiation de Bosch à John Locke ou David Hume. En revanche, son œuvre s’inscrit dans la montée de la bourgeoisie au cœur de la Renaissance. Laquelle montée mettra en place les conditions de l’émergence de l’individualité – bien plus que de l’individualisme –, cette capacité à définir sa propre narration de soi. Avec orgueil.

Ensemble

NB: ce texte a été publié originellement le 1er avril 2013 sur le site du Voir.

 

De toutes les loteries de la vie, celle de la naissance est probablement l’une des plus cruelles. Mes grands-parents paternels étaient peu scolarisés et à toutes fins pratiques illettrés. Mon grand-père était un ouvrier de la voirie et ma grand-mère a travaillé toute sa vie à tenir maison et à éduquer ses enfants. Grâce aux sacrifices de sa famille, mon père a pu faire son cours classique puis accéder à l’université.

Né dans une famille de la classe moyenne, avec des parents universitaires, n’ayant jamais manqué de rien, surtout pas de livres, de musique ou de théâtre, ce contraste entre les parents de mon père et mes propres parents m’a frappé très jeune. En grande partie grâce à l’éducation que j’ai reçue, l’injustice de cette loterie à la naissance m’habite profondément depuis lors – et a orienté l’essentiel de ma carrière et de mon engagement social.

Dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal se voisinent deux organismes qui cherchent à amoindrir les effets de cette loterie de la naissance. Par le théâtre.

En collaboration avec le Carrefour Parenfants, la compagnie Absolu Théâtre* offre aux adolescents du quartier, pour la deuxième année, des activités hors du commun autour du théâtre : Vues d’ado. Initié et animé par Véronick Raymond et Serge Mandeville, les codirecteurs artistiques d’Absolu Théâtre, ce projet de médiation culturelle vise bien sûr d’abord à initier les jeunes au théâtre. La première année de Vues d’ado était consacrée à la découverte des métiers de la scène et aux divers aspects de la création et de la production d’une pièce. Ainsi, les ados ont pu visiter le Théâtre du Nouveau Monde, des coulisses au paradis ou assister à diverses étapes de la production de pièces de Absolu Théâtre. Leurs découvertes et réflexions sur le monde du théâtre, sur la création et sur leurs rapports aux arts, ils les ont consignées en textes et en photo dans un blogue hébergé par Radio-Canada, qui apporte également son soutien technique au projet, appuyé pour cette deuxième année par la Ville de Montréal et le Conseil des arts du Canada.

La médiation culturelle auprès de jeunes citoyens peu favorisés par la vie dépasse très largement l’initiation aux arts. En soi, démystifier le monde du théâtre constitue une réussite majeure pour eux : avoir accès à un univers qui leur semblait inatteignable. Et qui l’est, dans les faits, inatteignable – pas tellement pour des raisons financières, mais parce qu’ils sont effectivement exclus d’un univers qui ne sait pas comment les rejoindre. Un mur culturel, social et économique sépare ces enfants d’Hochelaga du monde des arts et de la culture. Ne serait-ce que pour cette raison, le travail de Véronick et Serge mérite d’être salué bien bas. Mais, davantage, ce que Vues d’ado réussit à faire, en abattant ce mur culturel, c’est d’entreprendre l’intégration, à petite échelle, de ces jeunes à une vie sociale épanouie dans notre communauté.

À preuve, les six ados participant au projet sont passés à une étape supérieure au cours de cette deuxième année de Vues d’ado. En plus d’avoir assisté à deux pièces de théâtre, leur projet principal a été la création d’une courte pièce – la spécialité de Absolu Théâtre – du choix de la thématique jusqu’à la mise en scène et au jeu, en passant par la création des personnages, de la structure dramatique ou du texte. Cette pièce, « Ensemble« , sera présentée lors de la soirée bénéfice conjointe des deux organismes (voir informations ci-dessous). Les ados ont décidé de parler des enfants éloignés les uns des autres lors de la séparation de leurs parents. De l’importance d’être ensemble malgré les mauvais tirages de la loterie de la vie. Invités à choisir un personnage d’autorité, essentiel à l’organisation dramatique de la pièce, les ados ont choisi la « madame de la DPJ ». Une figure négative pour certains d’entre eux, un agent de réunion familiale pour d’autres.

Au cours des ateliers de création de leur œuvre, les jeunes ont été entourés d’un scénographe, d’un chorégraphe et d’autres artisans pour leur permettre d’accoucher de leur projet avec les meilleurs moyens possibles. Sans vous dévoiler les « punchs » de la pièce, je dois en révéler un élément important : entre les enfants séparés suite à la rupture de leurs parents s’érige, sur scène, un mur – au-dessus duquel les frères et sœurs se lancent des avions de papier porteurs de l’espoir de leur réunion. Serge me raconte que lors de leurs nombreuses discussions, les jeunes ont eu à décider, notamment, de l’issue finale de la pièce. L’une d’entre eux désirait que la pièce se termine « mal » – de fait, sa vie ne va présentement pas bien. S’ensuivit un débat au cours duquel on a proposé un contre-argument : il n’y a pas que le « mal » dans la vie, affirme une autre. De la même manière, quelques jeunes ne désiraient pas qu’il y ait un mur physique pour symboliser la séparation entre les enfants – le symbole, croyaient-ils, suffisait. Ce qui n’a pas manquer d’estomaquer les professionnels du théâtre que sont Véronick et Serge. Ce dernier me fait remarquer, avec émotion, à quel point les jeunes sont « dans la réflexion artistique » – c’est-à-dire dans ce dialogue intérieur et dans cette relation à l’autre autour de la création qui permet de transcender le vécu personnel pour atteindre l’universel.

Ce chemin ne se parcourt ni par magie, ni facilement. La première année de Vues d’ado n’a pas toujours été simple : l’assiduité n’a pas toujours été au rendez-vous, il a fallu s’apprivoiser, les uns les autres. Mais il y a quelques mois, le vent a tourné. Les ados en demandent plus que les animateurs peuvent en donner. Une répétition de deux heures lors du congé du vendredi saint ? Voyons donc, Serge, à quoi penses-tu ? On peut répéter six heures ! Lors d’un atelier, les jeunes étaient invités à apporter l’objet auquel ils tenaient le plus. Des semaines plus tard, encore plusieurs d’entre eux sont toujours au local de répétition. Semaine après semaine les ados trouvent mille et une excuse pour ne pas les rapporter chez eux. Un lien important entre les jeunes et le projet est non seulement créé – un lien entre eux et un univers et ses habitants qu’ils leur semblait inatteignable fait maintenant partie de leur vie.

En ces temps de dislocation généralisée de nos liens sociaux, ce sont là des ados d’Hochelaga qui nous enseignent l’importance des arts, de la culture, de la créativité et de la réflexion sur nos relations humaines. Le « mur » qu’ils ont choisi de nous montrer dans leur pièce de théâtre, celui que la loterie de la vie sépare injustement, est aussi celui que nous, « privilégiés », érigeons entre eux et nous. Un mur social dont nous feignons d’ignorer l’existence et auquel nous refusons notre propre responsabilité.

Pourtant, la plupart de ces enfants d’Hochelaga ont des parents aimants – ceux-ci ont tout simplement étés malchanceux à la loterie de la vie. Mais l’initiative de Vues d’ado, leur permet, en à peine quelques heures d’ateliers, de s’épanouir et de trouver leur place légitime dans notre communauté. D’espérer que les murs qui nous séparent s’abattent définitivement et que nous soyons, véritablement, tous ensemble.

Véronick me signale combien la suite des choses la préoccupe : que deviendra-t-il de ces jeunes, après leur expérience avec Vue d’ados ? La communauté possède-t-elle ce dont ils ont besoin pour poursuivre leur chemin ? Dans un atelier, ils étaient invités à dire ce qu’il leur faisait le plus peur dans la vie. Ils ont de 12 à 17 ans, et ces jeunes ont le plus peur de ne pas réussir à l’école et de perdre définitivement leur famille. L’un d’entre eux a même mentionné : de ne pas pouvoir vivre ses rêves.

Le mur qui nous sépare, chers ados, serait-il à ce point infranchissable que nous ne rejoingions pas et que vos rêves d’une meilleure vie soit inatteignable ? Que nous ne puissions être véritablement ensemble ? Je nous souhaite le plus sincèrement du monde tout le contraire. Et j’en profite pour vous saluer avec un immense respect.

 

***

 

Le 10 avril prochain au cabaret le Lion d’Or aura lieu la deuxième édition du Cabaret Carrefour Absolu – une soirée au bénéfice du Carrefour Parenfants et d’Absolu Théâtre. Les profits de cette soirée permettront, entre autres, de poursuivre les projets de médiation culturelle, avec des ados et avec des adultes de Hochelaga.

Vous pourrez y applaudir les jeunes qui y présenteront leur pièce « Ensemble », glissée dans une autre courte où quelques personnalités auront l’honneur de se donner la réplique, dont Sophie Lorain, Ève Landry (la fameuse Jeanne d’Unité 9 !), l’animateur de radio Matthieu Dugal ainsi que les coprésidents d’honneur, Jean-Pierre Bergeron et Isabelle Péladeau, la styliste Marie-Claude Savard… et moi-même!  Au programme également, deux courtes pièces du répertoire d’Absolu Théâtre, dont l’une mettant en vedette la merveilleuse Sylvie Potvin.  Vous pourrez aussi apprécier la musique d’un band de profs (oui, oui !) qui saura vous faire trépigner sur votre chaise sinon danser ! Sans oublier une version adaptée de la chanson « Rue Ontario » (l’originale étant de Bernard Adamus) et un superbe encan (sous forme silencieuse et criée). Si vous ne pouvez y être, vous êtes également invités à faire un don. À ne pas manquer. Un modeste 50 $ qui change littéralement la vie de nos jeunes concitoyens – pour la culture et la consolidation de nos liens communs.

* J’ai l’honneur d’être membre du Conseil d’administration de Abosolu Théâtre depuis quelques années.

L’économie des arts expliquée à MM Gagnon et Guzzo

NB: ce texte a été publié originellement le 13 novembre 2012 sur le site du Voir.

 

Dans une entrevue accordée au Journal de Montréal, publiée ce 13 novembre, l’ancien patron du distributeur Alliance Vivafilm, Guy Gagnon et Vincent Guzzo, président de l’Association des propriétaires de cinéma du Québec, s’émeuvent de l’état du cinéma québécois, dont la part de marché serait pour 2012 autour de 5% – contre 18,2% à son sommet en 2005.

Leurs arguments communs tiennent en trois idées d’un simplisme qui seraient d’un charme désarmant s’ils n’étaient à ce point intellectuellement malhonnêtes, ignorants des principes les plus élémentaires de l’économie de la culture et tout simplement faux.

Résumons.

1. Le Québec ne produit pas assez de films « porteurs » ou « commerciaux » (Gagnon) qui seraient perçus – par l’intelligentsia, présume-t-on – comme « des films de ‘mangeux’ de popcorn » (Guzzo) car il produit trop de films « à subventions », qui sont « supposément ‘world renowned acclaimed‘ », « coûtent de l’argent aux contribuables » – bref « des films artistiques, ‘lamentards’, où on se plaint toujours de quelque chose » (Guzzo, toujours).

2. Puisqu’on ne produit pas assez de films « commerciaux », les gens ne vont plus voir de films québécois en général. Selon cette logique, le succès d’un film québécois grand public – cités à témoin : Séraphin, Les Boys ou Maurice Richard – inciterait les spectateurs à consommer du cinéma d’auteur – ces films artistiques et « lamentards ». C’est le principe de la saucisse Hygrade appliqué au 7e art. Les Boys comme locomotive de l’industrie cinématographique québécoise qui permet à Tout ce que tu possèdes de Bernard Émond de monter dans la wagon de troisième classe.

3. Au final, si un certain public désire à l’avenir admirer des œuvres « à subventions où on se plaint toujours de quelque chose », il nous faut multiplier de toute urgence la production de films qui renouent « avec des thèmes qui font partie de notre culture, comme le hockey ». L’inénarrable commerçant de popcorn livré dans un seau de la taille d’un bac à recyclage (Guzzo) résume : « Faisons quelque chose qui va distraire le monde ».

Ces arguments sottises démontrent deux choses. D’une part, ces messieurs marchands de nachos extra-gratinés en portion rabelaisiennes sur plateaux cartonnés analysent le marché du cinéma à l’instar de celui des tomates de supermarché. D’autre part, ils ne sont même pas en mesure de comprendre les principes économiques de base – qui pourraient, éventuellement, servir à analyser le marché des tomates de supermarché.

1. Venant de la bouche de deux acteurs majeurs de la distribution cinématographique, leur mépris affiché et totalement assumé envers une certaine partie de la production québécoise classe, de facto, le public en deux grands groupes : ceux qui vont au cinéma pour se divertir et ceux qui y vont pour s’y lamenter (artistiquement). Cette division bête entre l’art de divertissement et celui soi-disant d’auteur, ou de recherche, participe d’un anti-intellectualisme aussi réducteur que nocif. Il y a des œuvres de recherche, audacieuses, qui connaissent un grand succès comme il y en a intentionnellement destinées au divertissement qui ne sont que des fours absolus. Le rôle – voire le devoir civique – d’un distributeur du milieu culturel est d’assurer la plus grande diversité possible de l’offre.

2. Supposer que le succès des films soi-disant « commerciaux » incite les spectateurs à aller voir des films dits « d’auteurs » repose sur une logique dont la démonstration reste à faire. Selon M. Gagnon, « on faisait passer les bandes-annonces des plus petits films avant les représentations des gros films ». Si cet argument est valide, qu’est-ce qui empêcherait vos successeurs de passer les bandes-annonces avant le dernier James Bond, qui est si populaire ? D’autre part, il y a contradiction dans les termes : M. Guzzo affirme que les gens, le public – cette masse indifférenciée qui se résume dans son esprit son compte de banque en rendement au box office – veulent du divertissement, pas des films d’auteurs qui nous poussent au suicide tellement ils sont « lamentards ».

3. Ces sympathiques messieurs vendeurs de boissons gazeuses à 7$ le format pour éléphanteaux oublient – ou ignorent – LE principe fondamental de l’économie des arts et de la culture : l’offre crée la demande, littéralement. Parce qu’il est, par définition, impossible pour le « consommateur » de l’œuvre d’art de savoir s’il aimera ou non le film, le livre, le spectacle avant de l’avoir consommé. Le spectateur ne peut pas demander a priori une œuvre quelconque. Au contraire, il demande à être surpris, étonné, remué, transformé par le film qu’il ira voir. D’où l’importance du rôle des acteurs de l’industrie, et au premier chef d’entre eux les distributeurs, de diffuser une offre variée et riche. D’où, également, le rôle de l’État d’en soutenir la production. Faute de quoi, on se restreint à une logique purement mercantile et on se contente de vendre uniquement ce qui n’étonne pas. Du pré-mâché pour édentés intellectuels. Et ça, c’est prendre le public pour des demeurés.

Messieurs Gagnon et Guzzo devraient savoir que les œuvres d’art répondent à un logique particulière, pour les économistes : leur utilité marginale est croissante, contrairement au popcorn qu’ils vendent en formats himalayens.

La première bouchée de popcorn nous apporte une satisfaction beaucoup plus grande que la seconde, celle-ci plus grande que la troisième et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on ait envie de vomir sur le magnifique fauteuil multicolore de la salle de cinéma 3D-super-dolby-machin-truc.

Les œuvres d’art obéissent à la logique inverse : plus on en « consomme », plus le prochain film, le prochain livre, le prochain spectacle nous apporte un niveau de satisfaction élevé, car nous en sommes, à chaque fois, transformés – ce qui s’appelle se cultiver.

Si l’État a un rôle fondamental à jouer, c’est que la logique marchande ne permet pas de soutenir cette particularité économique des arts. Mais les acteurs privés, au premier chef d’entre eux, je le répète, les distributeurs, ont un devoir civique d’assurer la plus grande diversité possible de l’offre culturelle.

Dans le cas contraire, ils auront fait la démonstration qu’ils ne sont que de simples commerçants de cochonneries nocives pour la santé vendues en formats aussi gigantesque que l’est la nullité abyssale de leur vision de l’art en société.

Démonstration admirablement offerte par messieurs Gagnon et Guzzo.

PS (14 novembre):

Certains commentaires qui m’ont été soumis ici et là m’incitent à préciser les éléments suivants:

1.- Lorsque j’écris qu’en matière d’art et de culture « l’offre crée sa propre demande », j’entends (en fait, les économistes de la culture entendent) non pas que la demande se crée ex nihilo du seul fait de l’existence de l’œuvre. Une saison en enfer n’a pas été diffusée ni connue du vivant de Rimbaud pas plus que l’œuvre de Van Gogh. Ces œuvres constituent néanmoins deux monuments les plus importants de la culture universelle. L’offre crée la demande précisément grâce à un vaste écosystème d’institutions et d’acteurs du milieu des arts. L’État a son rôle à jouer tout autant que nombre d’institutions et d’acteurs privés. Parmi ceux-ci, comme je le soulignais, les diffuseurs, ceux qui alimentent les canaux de distribution, occupent une situation névralgique. C’est la raison pour laquelle, incidemment, ce billet d’humeur a été écrit en opposition aux propos de deux acteurs importants de la diffusion cinématographique.

2.- Le rôle que les diffuseurs jouent est essentiel car ils constituent un chaînon important dans la formation des préférences des « consommateurs » d’art et de culture. Dans l’objectif de faire connaître et apprécier les Rimbaud et les Van Gogh de ce monde, le marketing, la promotion et l’éducation aux merveilles de l’art ne sont pas des luxes marginaux mais bien des vecteurs civilisateurs constitutif de notre culture commune.

3.- Ça n’est pas parce que la logique de formation des préférence des œuvres d’art est particulière en ce qu’elles génèrent une utilité marginale croissante (au contraire du popcorn) que, par magie, elles créeront une demande suffisante. Bien au contraire: il ne faut pas confondre formation individuelle des préférences et effets/conséquences macroéconomiques. Puisque le niveau de satisfaction des premières « consommations » est plus bas que celui des suivantes – en clair: les poèmes de Borgès sont plus difficiles d’accès qu’une chanson de Céline Dion – il est donc inévitable et nécessaire que ledit écosystème favorisant la formation des préférences individuelles en matière artistique soutienne cet accès aux arts.

4.- En ce sens, lorsque je dis que des acteurs comme messieurs Gagnon et Guzzo, à titre de diffuseur des œuvres cinématographique, ont un rôle central à jouer dans la promotion d’une offre culturelle diversifiée et riche, je ne fais pas un constat de fait (je concède la confusion dans mon texte) mais une appréciation normative du rôle qu’ils devraient jouer. Leur raisonnement totalement bancal – les films québécois populaires (lire: faciles et légers) attirent des spectateurs pour des films plus hard (lire: intellectuels et troublants) – n’est rien d’autre qu’une démission, un refus de jouer ce rôle.

5.- Finalement, les diffuseurs sont des commerçants. En revanche, il ne faudrait pas confondre commerce de l’art et de la culture et sa « marchandisation » – terme ici charriant un sens péjoratif. Nombre de diffuseurs sont des commerçants, des entreprises à but lucratif. Par exemple: les librairies indépendantes ou les salles de cinéma tout aussi indépendantes. Afin d’assurer leur pérennité, elles se doivent d’être minimalement profitable. Cela ne leur enlève pas moins leur rôle, que j’assimile à un devoir civique reposant sur une grande responsabilité sociale, de favoriser la diffusion et la promotion de cette diversité de l’offre culturelle. Bien au contraire, c’est ainsi qu’elles se distinguent de leurs concurrents essentiellement rattachés à une logique non pas de marchands, mais de négociants détachés du tissus social et culturel dans lequel leur action s’inscrit. En ce sens, ils suscitent eux-même une logique d’exclusion d’une partie de l’audience en opérant un distinguo artificiel entre le film « commercial » et celui « d’auteur ». Or cette distinction n’existe pas. Nous pouvons être tout aussi charmés par un James Bond que par un Fellini. Mais James Bond ne mène pas à Fellini automatiquement. Afin de comprendre les codes et l’univers de Fellini, nous avons besoin d’un truc très simple qui s’appelle l’éducation. Laquelle passe par les vecteurs que sont les institutions et les acteurs (cf. supra) qui jouent ce rôle: école, parents, ciné-clubs… et diffuseurs qui prennent au sérieux leur rôle civique.

 

En complément

Marc-André Lussier a publié le même jour (13 novembre) sur le site de La Presse un billet qui utilise des arguments différents des miens tout en concluant de manière similaire: À quand Occupation double au cinéma?

Louis Dussault, distributeur (K-Films Amérique), a fait de même le 14 novembre sur celui du Journal de Montréal: Louis Dussault réplique à Guzzo.

Ici même, la chronique de Manon Dumais traite la question en lui donnant une plus large perspective: Des films artistiques « lamentards »?

Également: Philippe Falardeau réplique à Vincent Guzzo…

Trajectoires de l’animalité (vidéo)

Le 22 septembre dernier, dans le cadre du colloque Trajectoires Montréal, j’ai participé à une table-ronde autour de la thématique de l’animalité, de la nourriture et des arts visuels. Cet événement se déroulait en parallèle à la 4e triennale Orange à Saint-Hyacinthe, organisée par la galerie Expression. Les commissaires étaient Ève Dorais, Véronique Grenier et Ève Katinoglou.

Mélanie Boucher (Histoire de l’art, UQAM), Élise Desaulniers (auteure en éthique alimentaire), Doyon / Demers (collectif d’artistes), Patrice Loubier (Histoire de l’art, UQAM) et Ianik Marcil (économiste indépendant)…

discutent différents thèmes relatifs à la nourriture, à l’art et à la mort (nourriture et corps, mort et consommation, art et souffrance animale, etc.).

N.B.: J’ai écrit une de mes chroniques dans le webzine ratsdeville sur quelques idées présentées lors de cette table-ronde: « Du veau d’or à Lady Gaga. »

 

Inutilité des beaux-arts

Dans l’histoire de la pensée scientifique, le 19e siècle est celui de l’affirmation et de l’autonomie. C’est vrai de nombreuses disciplines de sciences naturelles qui naissent « officiellement » mais aussi des sciences sociales. Jusqu’alors branches du savoir pratiquées essentiellement par de riches savants universels qui s’intéressaient à de nombreux aspects de la pensée humaine, ces disciplines cherchent à acquérir une reconnaissance sociale et symbolique, à la fois au sein des institutions d’enseignement et de recherche comme par la création d’organisations regroupant ces savants. Ainsi en France l’Académie des sciences morales et politiques est fondée à la toute fin du 18e siècle.

Comme la sociologie ou l’anthropologie, la science économique cherche alors à accéder au statut de discipline scientifique à part entière, particulièrement à partir de la deuxième moitié du 19e siècle. Influencés par la physique newtonienne et de la thermodynamique, mais surtout par la biologie darwinienne, les penseurs de la chose économique élaborent des théories qui s’inspirent de la méthodologie de ces disciplines. On en retrouve les traces autant chez les successeurs de David Hume et d’Adam Smith que chez Marx.

C’est à cette époque que se développe et se raffine la pensée économique libérale classique: celle de J.S. Mill, Ricardo, Malthus puis Jevons et Walras. Tous ces grands auteurs, qui inspireront l’ensemble de la pensé économique jusqu’à nos jours sont marqués par celui qu’on désigne comme le « père » de l’utilitarisme, Jeremy Bentham (1748-1832). Il a fait, en quelque sorte, le pont entre le siècle des Lumières et la pensée politique et économique du 19e siècle.
Poursuivez votre lecture de cet article que j’ai publié dans le webzine des arts visuels, Rats de Ville

Trahit sua quemque voluptas

Dans sa Lettre à d’Alembert sur les spectacles, Jean-Jacques Rousseau écrit:

Le bon emploi du temps rend le temps plus précieux encore, et mieux on le met à profit, moins on en fait trouver à perdre. Aussi voit-on constamment que l’habitude du travail rend l’inaction insupportable, et qu’une bonne conscience éteint le goût des plaisirs frivoles: mais c’est le mécontentement de soi-même, c’est le poids de l’oisiveté, c’est l’oubli des goûts simples et naturels, qui rendent si nécessaire un amusement étranger. […] L’on croit s’assembler au spectacle, et c’est là que chacun s’isole ; c’est là qu’on va oublier ses amis, ses voisins, ses proches, pour s’intéresser à des fables, pour pleurer les malheurs des morts ou rire aux dépens des vivants. […] Il faut, pour [plaire au peuple], des spectacles qui favorisent leurs penchants, au lieu qu’il en faudrait qui les modérassent.

« Trahit sua quemque voluptas, » précise-t-il. Chacun est entraîné par ses goûts, par ses penchants, par ses plaisirs.

Il se trouve dans cet ouvrage de Rousseau, et même dans ce court passage, le concentré des rapports problématiques qu’entretiennent les penseurs du 18e siècle avec le rôle des arts dans la société (et dans le système politique et économique). Il y a chez Rousseau, mais chez plusieurs philosophes politiques du 18e siècle des échos de Platon qui excluait les arts « d’imitation » de sa Cité idéale pour leur capacité potentiellement destructrice de l’ordre politique et moral.3

Rousseau n’est pas isolé: à partir du moment où les penseurs sociaux de l’époque cherchent à intégrer les arts et la culture dans leur réflexion politique et économique, ils se heurtent à leur nature particulière. D’abord par les interactions complexes qu’ils entretiennent avec le pouvoir politique, économique et religieux. Mais aussi par leurs caractéristiques particulière en tant qu’objet marchand. Ces interrogations s’expriment à cinq niveaux et constitueront le fondement de l’analyse économique des arts jusqu’à aujourd’hui.

Poursuivez votre lecture de cet article que j’ai publié dans le webzine des arts visuels, Rats de Ville

L’acteur en société

NB: ce texte a été publié originellement le 27 mars 2012 sur le site du Voir.

 

Examinez la nécessité !
Nous vous en prions instamment :
Ne trouvez pas naturel ce qui se produit sans cesse !
Qu’en une telle époque de confusion sanglante
De désordre institué, d’arbitraire planifié
D’humanité déshumanisée,
Rien ne soit dit naturel, afin que rien
Ne passe pour immuable.

 – Brecht [1]

Les relations économiques reposent essentiellement sur un ensemble de conventions, sur un contrat de confiance entre les différents « acteurs » économiques. Pour être en mesure d’agir dans le monde économique, on doit maîtriser les codes de ces interactions. L’exclusion économique et sociale s’alimente d’abord et avant tout de l’absence de maîtrise de ces codes. Exclusion de la conversation sociale. Ne pas être vu, entendu, sans parole – ne pas exister, socialement.

Sommes-nous acteurs, agissant sur la réalité sociale, ou de simple agents subissant les contraintes qui nous sont imposées ? C’est là résumer en deux mots un débat important en économie, et dans les science sociales en général, sur la nature et la capacité qu’ont les individus à transformer leur environnement.[2] S’il peut paraître plutôt scolastique, ce débat n’en demeure pas moins fondamental. Car un agent en mesure de décrypter les codes du théâtre social et économique ne possède pas nécessairement la capacité à en être un acteur. Du moins, cette capacité peut être fort limitée.

C’est ce à quoi le théâtre, le vrai, celui-là, renvoie également. Le contrat de confiance entre les spectateurs et les acteurs fait écho à celui de notre participation économique et sociale. Si la distanciation théâtrale prônée par Brecht a fait son temps, l’interrogation qu’elle proposait sur le rôle son de l’art en général et du théâtre en particulier conserve toute son actualité, en miroir de l’exclusion sociale: le spectateur est-il confiné à un rôle passif ou doit-il / peut-il jouer un rôle dans la création ?

Au-delà de la réflexion critique (sociale, politique, esthétique) de l’œuvre théâtrale, la distanciation brechtienne démontait les relations institutionnelles entre acteurs et spectateurs, mais, surtout interpellait le rôle du spectateur, comme acteur agissant dans la représentation ou comme agent passif et interchangeable.

À l’instar du système politique et économique, c’est l’absence de maîtrise des codes propres au théâtre (ou aux arts) qui nourrit le sentiment d’exclusion du monde des arts. Croire que ces choses-là ne nous sont pas destinées mais appartiennent à une élite privilégiée, à ceux qui possèdent la connaissance, la culture, le statut social – voilà la réalité perçue par beaucoup de nos concitoyens, et plus particulièrement par les jeunes des milieux défavorisés.

C’est pour abattre cette barrière, pour donner les clefs d’accès à ces codes, notamment aux jeunes du quartier, qu’existe Absolu Théâtre, en plein cœur de Hochelaga-Maisonneuve, dans l’Est de Montréal (et dont je suis membre du Conseil d’administration). Rapidement après sa fondation en 1998, cette troupe s’est donné comme objectif de favoriser l’accès au théâtre à ceux pour qui il semblait lointain et, surtout, ne leur était pas destiné.

La médiation culturelle est au cœur de sa mission. Ce qui distingue particulièrement Absolu Théâtre, c’est d’en élargir grandement la portée: non seulement donner accès au plus grand nombre à ses représentations, mais impliquer son public dès le début du processus de création, par les coulisses, par les métiers – particulièrement les ados, mais aussi, dans une initiative à venir, « Au bout du fil, » avec les personnes âgées.

Un récent projet – fort emballant – élargit encore la portée de son intervention: Vues d’ado avec la collaboration de Radio-Canada permet aux jeunes d’apprendre « les rudiments du monde du travail en côtoyant les artisans du monde du théâtre » qu’ils livrent ensuite, par l’écrit et l’image, sur un blog qui leur est dédié sur le site de Radio-Canada.

Toutes ces initiatives visent à ce que les jeunes du milieu « n’aient pas peur d’entrer à la Place des arts, leur montrer que ça n’est pas pour une autre sorte de monde qu’eux, » selon les mots de la co-directrice artistique de Absolu Théâtre, Véronick Raymond.

Véronick et son complice Serge Mandeville cherchent non seulement à atteindre un public qui n’a « normalement » pas accès à la culture, mais également à participer à leur intégration dans le théâtre social et économique. À croire que leur place n’est pas en marge de cette vie de la Cité, pas plus que de celle des arts – qu’il n’est pas naturel ni immuable qu’ils en soient exclus.

À être de véritables acteurs agissant en société, pas uniquement des agents interchangeables subissant les contraintes imposées par les détenteurs du pouvoir. Ce qui devrait être l’un des rôles fondamentaux de l’art.

***

Afin de financer ses activités, Absolu Théâtre en collaboration avec le Carrefour Parenfants – organisme partenaire de la troupe et qui fait une autre série de miracles dans le quartier – présente le Cabaret Carrefour Absolu mercredi prochain le 4 avril, sous la présidence d’honneur de Jean-Pierre Bergeron.

Au cours de cette soirée, de courtes pièces seront présentées, en plus d’une performance de la slameuse Queen KA et de prestations musicales de l’ensemble vocal « Jazz pop et talons hauts. » Vous pourrez également admirer le talent (!) de diverses personnalités interprétant des « blind dates catastrophes », dont Yves Boisvert, Laurent Lasalle, Catherine Archambault, Raja Ouali et autres joyeux drilles. Ce sera l’occasion de constater si, dans une « blind date, » je saurai être galant avec la journaliste Marie-Pierre Bouchard, puisque je serai également sur scène en sa compagnie…

Non cet épilogue n’était pas une plogue, mais bien une double-plogue: un événement au cours duquel vous soutiendrez deux organismes formidables – en plus de passer une superbe soirée !

 

[1] Bertolt Brecht « L’Exception et la règle » (1930), in Théâtre complet (trad. Bernard Sobel et Jean Dufour), Paris, L’Arche, 1974, vol. 3,  p. 7.

[2] Jean-Claude Passeron en propose une synthèse pour la sociologie, qui s’applique également aux débats épistémologiques des sciences économiques: « Acteur, agent, actant: personnages en quête d’un scénario introuvable, » Revue européenne des sciences sociales, 39 (121), 2001, pp. 15-30.

Lumières des arts

Le 18e siècle est non seulement l’époque témoin de la révolution industrielle, comme on l’a vu1, mais aussi celui d’un renouveau institutionnel majeur. Les Lumières françaises participent d’une manière particulière à ce phénomène, à la fin de l’Ancien régime. D’une part, la situation économique désastreuse du royaume nécessite des réformes en profondeur, qui, comme on le sait, ne porteront pas assez de fruits pour éviter le renversement du régime monarchique. D’autre part, pour le sujet qui nous occupe plus particulièrement, on assiste au deuxième mouvement de l’institutionnalisation (étatique) des arts et des sciences, après l’ère de Louis XIV. L’Académie royale de peinture et de sculpture, qui sera intégrée avec celle de musique et celle d’architecture dans l’Académie des Beaux-Arts en 1816, avait vu le jour en 1648 à l’instigation d’artistes qui voulaient distinguer leur travail de celui des artisans. Cette distinction fondamentale s’explique en partie par la naissance de l’industrialisation: les artistes cherchent à différencier leurs œuvres du produit industriel.2

Le lent mouvement d’autonomisation du statut des artistes, qui trouve son origine à la Renaissance, s’inscrit donc dans un mouvement historique d’individualisation de la création artistique: « La Renaissance a été marquée par la volonté de plus en plus affirmée de la part des artistes d’avoir un statut particulier, les distinguant des autres ouvriers d’art, leur attribuant un autre statut social et, surtout, les reconnaissant comme des créateurs à part entière. S’ils obtient des privilèges et sont parfois payés des sommes extravagantes, ils ne parviennent qu’assez tard à se voir octroyer une réelle autonomie. »3

Poursuivez votre lecture de cet article que j’ai publié dans le webzine des arts visuels, Rats de Ville