La folie des grandeurs | Édito à «La Matinale» (CIBL | vidéo)

Lors de ma dernière chronique à La Matinale, je me suis fourvoyé en disant « milliards » plutôt que « millions », sans qu’à peu près personne ne le remarque, à commencer par mon animateur Julien Poirier-Malo. J’en profitais ce matin pour y revenir et réfléchir au caractère tellement abstrait des grands nombres économiques que nous n’avons pas de prise sur la réalité qu’ils mesurent (comme la dette d’un État, par ex.).
 
J’en profitais aussi pour faire à nouveau une erreur, cette fois-ci sur le record de buts en une saison de Wayne Gretzky. Mais bon, hein, le sport c’est pas mon domaine 😉
https://www.facebook.com/CIBL1015/videos/10158781622975051/

Du rationnel au créatif (Soirée de discussion et de poésie)

Dans le cadre de ses soirées « Prose et poésie », le Bistro le Ste-Cath à Montréal me consacre son événement de mardi prochain, 2 mai, à 19h. Après un échange avec Raymond Viger à propos de sur mon livre Les Passagers clandestins, j’y prononcerai une petite allocution sur notre vie en commun et la nécessaire créativité. Le tout sera suivi d’un « micro ouvert » à tous. Informations, ici.

Notez que le Ste-Cath est un restaurant communautaire – tous les profits générés sont retournés à la communauté. Il présente plus de 250 événements par année. Et c’est là que mon amoureuse et moi avons célébré notre mariage!

Robotisation, intelligence artificielle et sens du travail | Conférence (Communautique)

Dans le cadre de la «Nuit des débats» de l’INM, Communautique propose une réflexion-discussion autour de la robotisation, de l’intelligence artificielle et du sens du travail. Cet après-midi à 16h à la salle du musée du carrefour d’innovation INGO (355, Peel) et c’est entrée libre! J’offrirai une présentation d’environ 45 minutes qui sera suivie d’échanges. Au plaisir d’en discuter avec vous!

 

La nouvelle phase d’automatisation que nous traversons présentement (la « 4e révolution industrielle ») se base sur la mise en service industrielle de machines apprenantes, qu’elles soient matérielles ou numériques. Ces innovations technologiques prennent en charge graduellement des tâches réservées jusqu’à maintenant aux humains. S’il s’agit d’une continuité dans l’évolution du capitalisme, elles causent néanmoins un saut qualitatif inédit dans l’organisation de la production et, plus particulièrement, dans la définition du travail. Parallèlement à d’autres transformations économiques majeures, l’emploi salarié, la chaîne de valeur et l’organisation de la production bouleversent notre conception même de ce que constitue le travail humain.

Sous forme de discussion-laboratoire, cette activité propose une réflexion sur l’avenir du travail, des interrelations économiques et, plus largement, de la solidarité sociale.

«Agir ensemble» de Christian Nadeau | Lancement

Demain soir sera lancé le nouvel ouvrage de Christian Nadeau, professeur de philosophie à l’Université de Montréal, Agir ensemble: Repenser la démocratie syndicale dont j’ai eu l’honneur de diriger l’édition chez Somme toute. J’aurai l’honneur d’animer une discussion avec l’auteur, Mélanie Laroche (Relations industrielles, UdeM) et Marianne Kempeneers (Sociologie, UdeM). Informations, ici.

Nos démocraties marchent sur une seule jambe. Difficile d’avancer dans de telles conditions. Une démocratie ne peut se contenter de mécanismes représentatifs. Elle doit aussi compter sur une véritable vie participative. Les deux vont de pair. Ce qui est vrai de nos sociétés l’est aussi du monde syndical. Il faut allier représentation et participation, c’est-à-dire combiner deux modèles de démocratie syndicale. Un premier, celui de la démocratie représentative, tel qu’il est visible dans les assemblées générales et les congrès. Un autre, celui de la démocratie délibérative, qui implique de construire des lieux d’échanges indépendants, dynamiques et novateurs. À partir d’une réflexion sur les interactions politiques, ce livre tente d’exposer les principales menaces internes au monde syndical et comment une alliance entre représentation et participation permettrait d’atténuer leur effet. Le syndicalisme est une lutte collective. Pour agir ensemble, il faut penser ensemble. Et penser ensemble implique de parler entre nous. En réformant de l’intérieur sa propre démocratie, le syndicalisme pourra contribuer de manière significative à changer aussi la nôtre.

 

Une confiance commune | Huffington Post

NB: Ce texte a d’abord paru sur le site du Huffington Post Québec, le 22 avril 2014.

 

Ce qu’il y a de fascinant dans les institutions créées par l’humain, c’est qu’elles ne reposent sur rien d’autre qu’un système de croyances. Prenez l’argent, par exemple. A priori, seul un fou accepterait un bout de papier (ou de polymères) coloré, sur lequel est dessiné le portrait d’une vieille dame et un dessin un peu quelconque, qui ne possède aucune utilité en soi, en échange du fruit de son travail ou en échange d’un de ses biens. Il y a là un acte de foi, littéralement – c’est la raison pour laquelle on qualifie la monnaie telle que nous la connaissons de fiduciaire, du latin fides, foi. Jour après jour, en utilisant nos billets de 20$, nous renouvelons notre confiance en leur capacité à remplir sa fonction de moyen d’échange.

Il en va de même de l’ensemble des règles de droit qui régissent nos sociétés. Sans un acte de foi sans cesse renouvelé, sans la confiance que nous leur accordons, leur pouvoir effectif s’effrite. Le juriste Frédéric Bérard cherche à montrer dans La fin de l’État de droit? que cette confiance mutuelle est attaquée de front au Canada et au Québec par ceux-là mêmes qui devraient en défendre l’intégrité contre eux-mêmes: les politiciens. Avec la complicité des médias et notre complaisance.

style="float:Bérard se fait pédagogue, d’entrée de jeu: «L’exercice de la puissance publique, en d’autres termes, prend sa source à même le droit, tout en étant limité et encadré par celui-ci. La violation des règles en question constituerait, ni plus ni moins, une tricherie, un bris du lien de confiance liant l’État et ses citoyens» (p.15). Son bref ouvrage écrit à l’encre de l’indignation vise à démontrer que l’appareil politique canadien et québécois a brisé ce lien de confiance fondamental. L’histoire racontée est récente: elle ne concerne que les trois dernières années – ce qui est d’autant plus inquiétant.

J’y ai d’abord lu un pamphlet. En réalité, il s’agit d’une somme documentaire annotée de grands traits au stylo rouge ; une preuve, comme on la dépose en Cour. L’auteur est avocat, après tout. Ce livre charge à fond de train contre les violations de l’État de droit par les gouvernements canadien et québécois récents, donc ceux de Harper et Charest et dans une moindre mesure ceux de Marois et l’administration du maire de Québec Régis Labeaume.

Il plaide, en creux, pour une démocratie fondée sur l’État de droit. Ce dernier constitue le rempart nécessaire et indispensable contre l’arbitraire du pouvoir politique: «À voir les tactiques machiavéliques d’un politicien [Jean Charest] plus sensible aux questions partisanes qu’à ses fonctions de gestionnaire de l’État, je choisis donc l’option suivante: celle de limiter un pouvoir discrétionnaire utilisé à grands coups de cynisme aussi culotté que désolant» (p.103). Car voilà la fonction fondamentale de l’État de droit: protéger la communauté politique de la tyrannie.

Fondamentalement, le plaidoyer de Frédéric Bérard prend racine la glorieuse histoire des instruments juridiques garantissant les droits du peuple contre ceux des puissants. La Magna Carta (Grande Charte) que 25 Barons anglais imposèrent par la force, en 1215, à Jean sans Terre ne visait rien d’autre que cela. Cet épisode fondamental dans l’histoire du droit et des droits a donné naissance à des principes fondamentaux comme l’habeas corpus et garantit un certain nombre de libertés individuelles. La Magna Carta était le résultat d’une lutte de pouvoirs entre les seigneurs féodaux et le pouvoir royal centralisateur. Les revendications des Barons n’étaient bien évidemment pas motivées par de nobles sentiments détachés de leurs intérêts. En revanche, comme cela a souvent été le cas de nombre de jalons de l’histoire, la lutte pour des intérêts particuliers s’est transcendée en des acquis universels.

À noter que dans le cadre de la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, j’aurai l’honneur d’animer une discussion avec Frédéric Bérard au sujet de son livre, mercredi le 23 avril à Montréal, à la libraire Olivieri, à 19h. Informations ici et événement Facebook ici.

Par contre, nous rappelle Bérard, ces gains demeurent fragiles et menacés par les détenteurs du pouvoir politique. Son livre coup de gueule est aussi très informatif. Le ton pamphlétaire cache, en réalité, de profondes leçons de droit, menées de manière hautement pédagogique. Quelques notes de bas de page sont fort instructives pour le néophyte. Le ton est, disons-le, irrévérencieux – voire baveux. Ainsi, l’essence du projet de loi 195 sur la citoyenneté québécoise restreinte à ceux et celles qui maîtrisent suffisamment le français est condamnée par cette formule lapidaire: «cette mesure sentant le fond de tonne identitaire» (p.30). Ou encore de la Loi 12 du gouvernement Charest visant à casser les manifestations étudiantes du printemps 2012, Frédéric Bérard n’y va pas de main morte avec la ministre Michelle Courchesne et le premier ministre Jean Charest: «J’ignore si madame la ministre a étudié le droit, mais il semble que ce soit le cas de son premier ministre. Allait-il réellement à ses cours, notamment à ceux de droit constitutionnel? Il est permis d’en douter» (p.35).

Ce livre a été écrit, on l’aura compris, au galop. Mais il ne faudrait pas s’y méprendre: malgré son ton polémique, il donne à réfléchir. Car la dénonciation de la violation des principes fondamentaux de notre contrat social par nos représentants cible une attitude gravissime. Cette violation crée un dangereux précédent, comme le répète Frédéric Bérard à maintes reprises, précédent qui ne fera qu’alimenter le cynisme, le populisme et l’arbitraire.

L’État de droit est une fiction basée sur la confiance mutuelle que nous avons à établir des règles d’un «vivre-ensemble» qui doit absolument dépasser les intérêts immédiats et, nommément, électoralistes. Le lecteur attendra donc, à cet égard, le prochain ouvrage de Frédéric Bérard qui nous offrira une perspective positive et constructive des moyens dont nous pourrions disposer pour nous protéger de ces assauts et nous permettre de reconstruire cette confiance collective essentielle.

Dans cette chronique, Ianik Marcil propose la recension critique d’essais de sciences humaines et sociales ou de philosophie pour mieux nous aider à décoder notre monde et ses défis – et réfléchir aux solutions qui s’offrent à nous.

La fin de l’État de droit? Par Frédéric Bérard (XYZ, 2014, 162 p., ISBN 978-2-89261-832-7, 15,99$).

Les trois solitudes | Québec inclusif

NB: Ce texte a été d’abord publié sur le blogue de « Québec inclusif » le 3 avril 2014.

 

Le projet de Charte des valeurs du Parti Québécois vise essentiellement trois groupes de Québécois : les musulmanes portant le hijab, les juifs portant la kippa et les sikhs portant le turban. Les maintenant célèbres images présentées par le ministre Drainville en septembre dernier illustraient ces « signes ostentatoires qui ne seraient pas permis au personnel de l’État. » À ces trois couvre-chefs s’ajoutent une grosse croix chrétienne et le niqab (voilant la presque totalité du visage de la femme musulmane). Le premier ne semblant faire l’objet d’aucun débat et le second faisant consensus quant à son interdiction, reste à connaître un peu mieux les trois premiers groupes.

Plus spécifiquement, dans le contexte de la campagne électorale, combien de Québécoises et Québécois sont directement visés par ce projet de loi et dans quelles circonscriptions voteront-ils ?

Deux nouvelles solitudes

D’entrée de jeu, il est remarquable de constater que les groupes visés par la charte se concentrent presque exclusivement dans les circonscriptions de trois zones urbaines de la province : la grande région de Montréal (Île de Montréal, Laval, couronnes Nord et Sud), Québec et Gatineau.[1] Comme le montre le tableau 1 ci-dessous, c’est 98,2% des citoyens de confession juive, 96,3% de ceux de confession musulmane et 99,8% de ceux de confession sikhe se trouvent dans ces trois régions.

Bien plus, c’est dans la grande région de Montréal que se retrouvent plus de 90% des Québécois de chacune de ces trois confessions religieuses. Ajoutons à cela que c’est aussi dans la région métropolitaine que se retrouvent les Québécois d’origine arabe en plus grande concentration – puisque dans ce débat qu’on amalgame malheureusement trop souvent les Arabes et les Musulmans – c’est donc la quasi totalité des citoyens touchés directement ou indirectement par le débat sur la Charte qui habitent Montréal. Et encore, 75% des 243 000 Québécois musulmans habitent l’Île de Montréal (11,7% d’entre eux à Laval et 10,7% la Rive-Sud).

Lorsqu’on examine la réalité par circonscription, la concentration démographique de ces trois groupes est encore plus frappante. La presque totalité des Juifs et Sikhs et plus de la moitié des Musulmans du Québec résident dans seulement 15 circonscriptions sur les 125 de la province. Bien pire, environ 70% des Juifs et Sikhs et 25% des Musulmans résident dans les 5 circonscriptions où ils sont le plus présents, toutes sur l’Île de Montréal (à l’exception de Vaudreuil pour les Sikhs). Autant dire, étant donné les caractéristiques de notre système parlementaire, qu’une large partie des électeurs se prononcera, à en croire les publicités du PQ, dans 120 circonscriptions sur 125 pour une mesure législative qui vise directement 337 000 personnes de ces confessions religieuses. Une immense majorité d’électeurs se prononçant en n’ayant que très peu de connaissance immédiate et quotidienne de la réalité d’une toute petite minorité.

Sachant que l’opposition populaire à la Charte est beaucoup plus importante à Montréal que dans le reste du Québec, il y a lieu de croire qu’il existe une forte dichotomie dans l’appréhension de la réalité cosmopolite de Montréal entre les résidents de la métropole et ceux du reste du Québec. Deux nouvelles solitudes s’opposent dans notre société : la métropolitaine et la provinciale.

Une troisième solitude

Derrière elle se cache une troisième solitude. Le débat autour de la Charte des valeurs occupe une place démesurée dans l’espace public et divise profondément la société québécoise. Elle heurte profondément certaines communautés de Québécois et de Montréalais – et pas uniquement les Juifs, les Musulmans et les Sikhs, ni même les Arabes. Elle mobilise un grand nombre de citoyens de toutes origines ethniques et culturelles ; rappelons que le dernier sondage CROP de février montre qu’il y a 49% des Québécois opposés au projet de Charte, ce qui représente tout de même 3 251 368 des résidents de la province en âge de voter.

En revanche, ses dispositions visent précisément trois groupes minuscules de citoyens, je le rappelle : les hommes juifs, les femmes musulmanes et les hommes sikhs portant un signe religieux ostentatoire. Potentiellement, cela vise donc respectivement environ 42 500 Juifs, 122 000 Musulmanes et 4 500 Sikhs. Déjà, on ne parle que de 2,1% des Québécois.

Mais bien plus, ça n’est qu’une petite partie de ces femmes et de ces hommes qui portent la kippa, le hijab ou le turban. S’il est difficile d’estimer avec précision la proportion d’entre eux qui portent ces symboles religieux, la Dr Cécile Rousseau, psychiatre et professeure titulaire à l’Université McGill, spécialiste de ces questions, souligne que c’est environ 10% de ces femmes et de ces hommes qui sont concernés.[2] D’autre estimations varient de 12 à 15%.

Posons l’hypothèse la moins conservatrice et assumons que 15% de ces trois groupes portent un signe ostentatoire. Ce serait alors 25 000 citoyens québécois, soit 0,3% de la population, que la Charte des valeurs du Parti Québécois vise explicitement. Soit l’équivalent de la population totale de Thetford Mines.

En interdisant le port de la kippa, du hijab et du turban pour les employés du secteur public et parapublic, des réseaux de la santé et de l’éducation mais aussi des entreprises privées sous-traitantes de l’État tout comme les organismes communautaires et culturels subventionnés, le Parti Québécois a mobilisé un arsenal politique et médiatique colossal pour une toute petite minorité de Québécois.e.s Une campagne publicitaire de 1,9 M$ ostracisant 25 000 citoyens – sans compter la quantité loufoque de bureaucrates qui seraient nécessaires à l’application de la Charte – a créé, au final, une troisième solitude. Une minorité plus que jamais isolée et retranchée dans quelques circonscriptions de la région de Montréal.

Autrement dit, le gouvernement Marois et le Parti Québécois ont créé de toutes pièces une crise sociale et politique inédite dans l’histoire moderne du Québec en ciblant sciemment et explicitement 0,3% de la population de notre communauté politique. Rarement aura-t-on vu un parti politique proposer une législation ostracisant 25 000 citoyennes et citoyens alors que 3,3 millions d’autres s’y opposent. Rarement en démocratie aura-t-on vu une pareille tyrannie de la majorité s’exercer de la sorte et être fièrement revendiquée par un gouvernement et un parti politique.

 

 

[1] La grande région de Montréal comprend les circonscriptions suivantes : Acadie, Anjou-Louis-Riel, Blainville, Bourassa-Sauvé, Bourget, Châteauguay, Chomedey, Crémazie, D’Arcy-McGee, Deux-Montagnes, Fabre, Gouin, Groulx, Hochelaga-Maisonneuve, Jacques-Cartier, Jeanne-Mance-Viger, L’Assomption, La Pinière, La Prairie, LaFontaine, Laporte, Laurier-Dorion, Laval-des-Rapides, Marguerite-Bourgeoys, Marie-Victorin, Marquette, Masson, Mercier, Mille-Îles, Mirabel, Mont-Royal, Montarville, Nelligan, Notre-Dame-de-Grâce, Outremont, Pointe-aux-Trembles, Repentigny, Robert-Baldwin, Rosemont, Saint-Henri-Sainte-Anne, Saint-Laurent, Sainte-Marie-Saint-Jacques, Sainte-Rose, Sanguinet, Taillon, Terrebonne, Vachon, Vaudreuil, Verchères, Verdun, Viau, Vimont et Westmount-Saint-Louis. Celle de Québec : Bellechasse, Charlesbourg, Charlevoix-Côte-de-Beaupré, Chauveau, Chutes-de-la-Chaudière, Jean-Lesage, Jean-Talon, La Peltrie, Lévis, Louis-Hébert, Montmorency, Portneuf, Taschereau et Vanier-Les Rivières.

[2] Échanges courriels avec l’auteur.

Le délicat exercice de la démocratie | Québec inclusif

NB: Ce texte a été d’abord publié sur le blogue de « Québec inclusif » le 11 mars 2014.

 

Nombre de Québécois se sont gaussés des propos tenus en Commission parlementaire sur la Charte des valeurs de cette famille ayant visité le Maroc. Ce témoignage aussi décousu que pétri de préjugés les plus affligeants a été immédiatement récupéré par plusieurs citoyens s’opposant au projet de loi 60 avec le résultat que l’on sait : des extraits ont été diffusés accompagnés de commentaires désobligeants, tout un chacun rigolant autant de la forme que du fond de cette intervention. Elle a même eu des échos dans les médias marocains et plusieurs Québécois d’origine marocaine de mon entourage ont reçu des appels et courriels paniqués de leurs proches se demandant ce qui se passait dans leur coin de pays adoptif.

Le témoignage comme les commentaires méprisants m’ont beaucoup affligé mais en même temps m’ont donné espoir. Une consultation publique en Commission parlementaire est l’une de nos rares institutions délibératives ou les proverbiaux « Monsieur et Madame tout-le-monde » peuvent exprimer directement et librement leurs idées à leurs élus au cœur même de l’État, en quelque sorte, à l’Assemblée nationale.

Deux choses à savoir. Premièrement une consultation en Commission parlementaire est commandée par le/la ministre responsable d’un projet de loi pour l’éclairer, ainsi que les parlementaires de tous les partis, sur les enjeux dudit projet. Deuxièmement, il existe deux types de consultations : l’une dite « particulière », où les organismes et les experts sont convoqués par les membres de la Commission pour donner leur avis basé sur l’intérêts qu’ils représentent ou sur leur expertise. L’autre, dite « générale » reçoit les mémoires et les témoignages de tout Québécois (individu ou organisme) désirant se prononcer sur le projet. La consultation de la Commission parlementaire sur le projet de Charte des valeurs du gouvernement Marois appartient à cette seconde catégorie. C’est la raison pour laquelle la désormais célèbre famille Pineault-Caron a pu présenter son témoignage sans filtre la semaine dernière.

Cette situation, donc, me donne espoir malgré tout : la publicité faite autour de cette comparution pourrait faire comprendre à l’ensemble des citoyens qu’il est possible, dans notre démocratie, pour n’importe lequel d’entre eux, de se faire entendre par ses élus sur des questions qui les touchent, sans faire partie d’un lobby ni être un spécialiste patenté. L’institution même de Commission parlementaire est très méconnue malgré son importance. Bien sûr, les dés y sont souvent pipés d’avance. Mais dans un grand nombre de cas, les témoignages qu’on peut y entendre permettent aux élus de mieux comprendre les enjeux d’une question complexe et de prendre le pouls de la population. Sans compter qu’hors de l’enceinte de l’Assemblée nationale, relayés par les médias, ils permettent d’alimenter et d’enrichir la discussion publique. À cet égard, les travaux de la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité ont été un modèle de profondeur, de nuances et de dialogue entre les élus, les citoyens et un grand nombre de spécialistes de tous horizons.

Les questions de la laïcité, des valeurs québécoises et de l’égalité hommes-femmes au cœur du projet de loi 60 auraient du donner place au même niveau de réflexions et d’échanges. Le témoignage fameux de la famille Pineault-Caron, comme plusieurs autres, d’ailleurs, ne démontre pas, jusqu’à maintenant, que ça ne soit le cas. Ce qui, là aussi, se reflète dans l’espace public.

Qu’est-ce qui explique les trop nombreux dérapages constatés jusqu’à maintenant ? Qu’autant de témoignages ne reposent que sur l’anecdote, l’expérience personnelle voire les peurs subjectives de citoyens et n’alimentent en rien un débat de qualité ? La responsabilité ne revient pas à l’institution elle-même, comme on l’a entendu ici et là. Ça n’est pas parce qu’une consultation générale permet à tout un chacun de se faire entendre que ces témoignages malheureux ont pu être entendus. Une institution comme celle-là n’est ni bonne ni mauvaise en soi : c’est l’usage qu’on en fait qu’il l’est. Or, la qualité de la délibération démocratique repose sur une prémisse toute simple : établir soigneusement les termes du débat en expliquant les enjeux basés sur des données factuelles. Sur un exercice pédagogique préalable, en somme.

Le gouvernement Marois – et plus précisément Bernard Drainville – ont péché gravement par omission à cet égard. Depuis le début de cette saga, jamais le ministre n’a fourni à la population des études, des données statistiques, des analyses factuelles, des avis juridiques sur son projet de Charte. Il s’obstine à s’en tenir à des discours électoralistes et populistes qui ne dépassent pas la première présentation qu’il a fait de son projet il y a quelques mois, c’est-à-dire un poster illustrant en quelques icones les principales interdictions de signes religieux ostentatoires pour les employés des organismes publics. Ça n’est même pas la « Charte pour les nuls » – c’est la Charte pour les bambins.

Le résultat n’étonne pas : on se farcît en pleine enceinte de l’Assemblée nationale des bavardages subjectifs sans profondeur ni analyse. Le principal responsable de la situation est le ministre Drainville qui n’a pas joué son rôle en ne plaçant pas adéquatement les termes d’un débat aussi crucial que délicat. Espérons que, collectivement, cela nous serve de leçon pour l’avenir et que mon optimisme ne soit pas déçu.