14 307 016 235 854 $

C’est le montant de la dette du gouvernement fédéral américain: 14,3 trillions de dollars. Soit 45 973 $ par citoyen. L’épargne totale per capita aux États-Unis: 6 846 $. Au Canada, la dette du gouvernement fédéral atteint un peu plus de 562 millions de dollars, soit 16 935 $ par Canadien. La dette du gouvernement fédéral américain est donc proportionnellement 2,7 fois plus importante que celle du gouvernement fédéral canadien.

Le capitalisme ne mourra pas de sitôt, foi de Sarko

On oublie souvent que Marx considérait le capitalisme comme un système politico-économique possédant une force extraordinaire de renouvellement et de survie, rarement vu dans l’histoire de l’humanité. Malgré sa vision déterministe de l’histoire, il croyait que la révolution prolétarienne était nécessaire afin d’accélérer les « contradictions » inhérentes au capitalisme et permettre, ainsi, la libération de l’homme aliéné par ce système. Révolution nécessaire, donc, à cause de la force de renouvellement du capitalisme.*

Le gouvernement français, par une proposition inédite (je crois), fait la preuve, encore une fois, de la capacité du capitalisme à se renouveler et à atténuer les crises auxquelles il fait face. La journaliste du journal Les Affaires, Diane Bérard, porte à notre attention sur son blog aujourd’hui, une proposition du ministre français du Budget, François Baroin, d’obliger les entreprises qui versent des dividendes à payer aux employés une somme minimale de 1000€.

À ma connaissance, donc, c’est la première fois qu’un État envisage une telle mesure obligatoire, voire coercitive – on peut imaginer les hauts cris dans les chambres de commerce en Amérique du Nord si une telle mesure était proposée.

Cette nouvelle doit être mise en contexte à deux points de vue:

  • Le gouvernement Sarkozy cherche à tout pris à regagner une certaine légitimité économico-sociale dans l’électorat et à s’accaparer le soutien de l’électorat de la « gauche tiède, » au moment où le Parti socialiste est une fois de plus en déroute et vit des querelles internes.
  • Parallèlement, la France vit un débat de fond sur la répartition des richesse, particulièrement en ce qui a trait à une réforme de l’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF) (un impôt sur les actifs plutôt que sur les revenus), laquelle réforme exonérerait près de la moitié des contribuables qui y sont asujettis présentement.

En cette période post-récession, qui a fortement ébranlé la confiance que les citoyens occidentaux portent à la gestion de l’économie et a exacerbé leur sentiment d’injustice face aux écarts de richesses grandissants entre travailleurs et grands patrons, le capitalisme cherche de lui-même, par le biais de ses commettants au pouvoir (pour utiliser une perspective marxiste), à s’adapter et à se transformer. D’autant que la confiance envers l’économie de marché n’a jamais été aussi basse aux États-Unis et jamais aussi élevée… en Chine, comme le montre une analyse récente de GlobeScan:

Cette mesure inédite n’est sans doute pas révolutionnaire, mais elle est suffisamment originale pour être soulignée. Et à coup sûr, à en suivre l’évolution…

* À lire: un excellent papier de The Chronicle sur le retour de Marx dans la pensée et la politique occidentales.

Les ruines de Detroit

Je parlais brièvement il y a quelques mois du déclin de Detroit, naguère une des villes les plus prospères des États-Unis:

Après la crise de l’automobile (bien présente avant la crise économique de 2008-2009), Detroit n’est plus que l’ombre de ce qu’elle a été. Les faits sont accablants: 1 maison sur 5 est vide; le prix des résidence a chuté de 80%; près de la moitié des enfants vivent sous le seuil de la pauvreté et à peu près la même proportion de la population est analphabète; 29 écoles ont été fermées en 2009. La situation est endémique et viscérale.

Les photographes Yves Marchand et Romain Meffre ont photographié les « ruines de Detroit » au cours des cinq dernières années. Un reportage photo saisissant et troublant. Ils notent:

Detroit, industrial capital of the XXth Century, played a fundamental role shaping the modern world. The logic that created the city also destroyed it. Nowadays, unlike anywhere else, the city’s ruins are not isolated details in the urban environment. They have become a natural component of the landscape. Detroit presents all archetypal buildings of an American city in a state of mummification. Its splendid decaying monuments are, no less than the Pyramids of Egypt, the Coliseum of Rome, or the Acropolis in Athens, remnants of the passing of a great Empire.

Je vous invite à y jeter un œil c’est tout simplement magnifique.

(c) Yves Marchand et Romain Meffre
http://www.marchandmeffre.com/detroit/index.html

La mondialisation selon Frédéric Lordon

Frédéric Lordon, économiste français, chercheur au CNRS, présente les grands enjeux de l’économie internationale et de la mondialisation, dans une intéressante entrevue.

M. Lordon est un économiste iconoclaste, l’un des meilleurs communicateurs et vulgarisateurs de la profession. Très critique du néolibéralisme, il a la grande qualité d’être un penseur nuancé et documenté, jamais dogmatique. Il a écrit il y a deux ans un excellent ouvrage sur la crise financière de 2008: Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières. Il tient également un intéressant blog sur le site du Monde diplomatique.

l’Economie mondiale par Frédérick Lordon
envoyé par gimisunshine. – Regardez les vidéos des stars du web.

La « guerre des monnaies » : une opportunité pour nos entreprises

On parle depuis quelques semaines d’une guerre des monnaies autour de la devise chinoise, le Yuan. Il en sera largement question au sommet du G20 à Séoul. Comme le rappelle un excellent article de l’économiste Jean Matouk dans un article paru sur rue89, cette soi-disant « guerre des monnaies », on la connait depuis l’Antiquité. Sans remonter à Alexandre le Grand, il demeure vrai que les variations du taux de change sur les marchés sont une réalité qui affectent les entreprises et tous les citoyens depuis des lustres – et cela est particulièrement vrai d’une petite économie ouverte comme celle du Canada.

Les faits

➙ Depuis 1973, les monnaies se négocient librement sur les marché, du moins théoriquement, à l’exception de quelques unes d’entre elles dont la valeur est fixé par leurs gouvernements respectifs, généralement en la fixant au $ américain; le Yuan est l’une de celles-là son cours étant fixé au dollar américain depuis 1994, avec une léger flottement depuis juin dernier.
➙ Même si la valeur des devises est établie sur les grands marchés financiers comme n’importe quelle marchandise, les États, par le biais de leurs banques centrales peuvent soutenir ou laisser aller leurs devises nationales, ce qui est le cas des États-Unis présentement qui encourage une dévaluation du dollar afin de stimuler leurs exportations.
➙ Pour cette raison, le dollar canadien prend de la valeur par rapport au dollar américain. De plus, la hausse du prix des matières premières, dont est riche le Canada (sinon la spéculation) ajoutée à la bonne santé relative de l’économie canadienne font en sorte que le huard s’apprécie également sur l’ensemble des marchés.
➙ Le Canada est une économie qui dépend de son commerce extérieur: environ le quart des biens et services qui sont produits au Canada sont exportés; environ tiers de ce que nous consommons comme entreprise ou consommateur est importé. Les entreprises et les consommateurs canadiens et québécois sont donc très dépendants des taux de change.
➙ Depuis le début des années 1990, les taux de change connaissent des variations de plus en plus grandes. C’est le cas notamment du taux de change entre les monnaies canadienne et américaine, comme le démontre le graphe suivant.

Variation trimestrielle du taux de change
canado-américain depuis 1971 (cliquez pour agrandir).

Les effets

➙ Même si les États-Unis désirent ardemment une réévaluation du Yuan (afin de freiner les importations de produits chinois), les autorités chinoises n’ont aucun intérêt à court ou moyen terme de laisser leur devise s’évaluer. De la même façon, la faiblesse de la reprise aux États-Unis laisse présager que le dollar américain demeurera faible à moyen terme. On peut donc s’attendre que sur un horizon de 2 ans la valeur du dollar américain reste faible. De la même façon, grâce à la solidité de son secteur financier, à la plus grande diversification de ses marchés internationaux et à ses ressources naturelles, la monnaie canadienne devrait conserver sa vigueur à moyen terme.
➙ Cependant, il faut s’attendre à ce que les taux de change connaissent sur des courtes périodes (d’un trimestre à l’autre) de très fortes variations.
➙ Cette situation est préoccupante pour les entreprises exportatrices canadiennes, particulièrement dans le secteur manufacturier, qui voient ainsi la valeur de leurs produits fortement augmenter sur les marchés mondiaux. Incidemment, les données publiées ce matin montrent que le déficit commercial canadien s’est accru et que les exportations ont fortement chuté en septembre.
➙ Inversement, les importations de marchandises industrielles et d’équipement de production ont fortement cru pendant la même période, une belle surprise qui permettra à plusieurs entreprises d’être davantage concurrentielles. Il ne faut pas oublier que le Canada importe davantage qu’il n’exporte – un dollar fort n’est pas qu’une mauvaise nouvelle. Car les principaux produits importés augmentent directement les prix de production: machines et produits industriels, mais également pétrole.

Qu’est-ce qu’on fait ?

➙ À mon sens, les entreprises canadiennes, et peut-être québécoises en particulier, ont une opportunité qui ne s’est pas présentée depuis les quarante dernières années: (a) un climat économique relativement favorable, malgré la lenteur de la reprise; (b) pour plusieurs, elles ont profité de la récession pour réduire leurs coûts et/ou optimiser leurs processus; (c) le coût du financement est à son plus bas historique; (d) les opportunités sur les marchés étrangers hors États-Unis se multiplient à grande vitesse; (e) la force de la devise canadienne leur permet de nourrir leur croissance future.
➙ C’est la raison pour laquelle elles devraient investir massivement et rapidement dans la modernisation non seulement de leurs équipements mais aussi de leurs processus, voire même dans le développement de nouveaux produits.
➙ L’occasion est belle non seulement d’acheter des biens de production à l’étranger mais aussi d’importer… de l’expertise! Historiquement, il n’a jamais été aussi facile pour une entreprise, même de toute petite taille, de faire affaire avec des centres de recherche, entreprises complémentaire en innovation et même d’embaucher directement de la main-d’œuvre spécialisée qui fait cruellement défaut à de nombreuses entreprises d’ici. Le contexte est idéal pour être inventif et innovateur, créer des alliances avec les universités et centres de recherche d’ici, d’autres entreprises et des acteurs clés ailleurs dans le monde, et particulièrement dans les marchés de demain (et pas seulement la Chine, l’Inde ou le Brésil!).
➙ C’est aussi le moment idéal pour les entreprises exportatrices de se prémunir contre le risque de change, compte tenu de la forte variabilité des taux, en ayant recours à une assurance contre le risque de change. Trop peu de PME exportatrices se prévalent de cette protection qui devrait pourtant au centre de leur stratégie de gestion du risque, particulièrement dans un contexte de forte volatilité des changes qu’on connaitra vraisemblablement encore au moins sur un horizon de 5 ans.
➙ C’est le moment idéal, même pour les plus petites entreprises, pour établir rapidement une stratégie de diversification des marchés, qu’elle passe par une segmentation plus fine, le développement de nouveaux sous-produits, produits dérivés ou produits adaptés à des niches plus ciblées, et, finalement, de virtualiser au maximum les processus d’affaires pour se concentrer sur leur cœur de métier.

3 ans de prison ferme et 4,9 milliards d’€ pour avoir porté atteinte à l’ordre économique mondial

Jérôme Kerviel, ce jeune (33 ans) courtier français a été condamné ce matin à Paris à 3 ans de prison et 4,9 milliards d’euros (~6,9 milliards de $ CA) d’amende pour avoir fraudé son employeur, la Société générale, une des trois grandes banques françaises.

Photo: AFP

Rappel rapide et simplifié des faits: M. Kerviel, courtier à la Société générale, a spéculé pour une valeur estimée à 50 milliards d’euros sur les marchés, illégalement, trafiquant les transactions et en produisant de faux documents (papiers et électroniques). Au final, à cause d’un contexte de marché défavorable (chute des marchés boursiers en pleine crise financière mondiale), la Société générale a perdu 4,9 milliards d’euros en tentant de corriger (et camoufler) la situation. Elle a, du coup, annoncé publiquement qu’elle avait été victime de Kerviel et entamé des poursuites contre lui (début 2008).

Un élément fondamental dans cette histoire: le jeune homme ne s’est pas enrichi avec cette histoire; il semble qu’il ait été pris d’une espèce d’ivresse du pouvoir, d’avoir la possibilité de « jouer » avec ces sommes tout simplement colossales. Ce qu’a reconnu son employeur dès les premiers jours. C’était d’ailleurs au cœur de sa défense.

D’aucun sont monté au créneau – à commencer par son avocat – pour le présenter comme une victime de la grosse machine financière et d’accuser la Société générale d’avoir permis que cette situation survienne. Et ce matin dans les médias on mêle toutes sortes de points de vues en présentant les choses de façon par trop manichéenne. Il y a trois choses à distinguer dans ce jugement: la culpabilité de Kerviel, la peine imposée et la responsabilité de la Société générale.

1. Jérôme Kerviel est coupable, point. Il a admis avoir fraudé, produit des faux documents, etc. Peu importe tout le cirque sur son attitude cynique, dénoncée dans le jugement, ou sa défense comme une victime qui n’avait plus le sens des réalités, les faits sont là: il a joué illégalement avec des milliards d’euros appartenant à la banque qui l’employait. Et, au passage, ces milliards ne sont pas une abstraction de la haute finance appartement à la méchante institution financière: au final, il s’agit en partie d’épargnes privées ou collectives.

2. La peine: 3 ans de prison et une amende de 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts, équivalent au remboursement des pertes subies par la Société générale. Sans entrer dans les particularités du droit français qui permettent une telle peine, ce qu’elle représente d’absurde est double. D’abord son montant: il prendrait à M. Kerviel, s’il y consacrait 100% de son salaire de consultant en informatique, 177 000 ans à payer cette amende, selon les calculs du journal Le Monde (mais le journaliste omets les intérêts !). Mais surtout, les raisons qui justifient cette peine selon la Cour: le jeune homme aurait « porté atteinte à l’ordre économique mondial. » Heu pardon?

3. Passons sur le fait que la justice française se place en gardienne de « l’ordre économique mondial » (et sur ce que cela signifie). Mais si un seul jeune courtier a eu la possibilité de « porter atteinte à l’ordre économique mondial », la responsabilité de la Société générale, dans toute cette histoire, reste à être sérieusement discutée. Car dans cette histoire, soit on dépeint Kerviel comme la pauvre « victime d’un système dont il se dit la créature » (ce sont les termes utilisés pour sa défense), soit la Société générale est victime du comportement et des mensonges « si sophistiqués que la banque ne pouvait pas se douter de ce qu’il était en train de faire » (selon les mots de l’avocat de la banque).

Ce manichéisme ne sert pas le débat. L’avocat de la Société générale a raison: il ne s’agissait pas du procès de la banque mais bien de ce jeune homme. Cependant, de là à prétendre que la banque est une pure victime, faudrait pas pousser mémé dans les orties: pendant des semaines, un seul homme a spéculé pour une valeur équivalent à 1,7 fois la valeur de la banque. C’est comme si votre fiston était capable, un dimanche après-midi, de prendre la valeur de vos épargnes, disons 50 000 $ et la valeur nette de votre maison, de votre frigo et de votre voiture, disons 50 000 $, et d’aller jouer au casino avec 170 000 $ en poches. Si cela est possible, vous avez un sérieux problème de gestion de vos affaires personnelles, aussi ingénieux le soit fiston soit-il.

Le métier d’une banque est simplissime: elle nous prête de l’argent à un taux d’intérêt plus élevé que celui qu’elle verse sur nos épargnes. Entre les deux, c’est le profit. Et c’est sa job d’entreprise capitaliste de faire croitre encore plus ce profit en le faisant fructifier sur les marchés financiers. C’était la job de Kerviel de faire fructifier ce profit, comme courtier. Et puisque c’est le métier de la banque de gérer tout cet argent, la première expertise qu’on est en droit de s’attendre de sa part est sa capacité à bien gérer le risque et à protéger les actifs dont elle est responsable. Une institution financière qui permet qu’un seul de ses 160 000 employés puisse jouer avec 1,7 fois la valeur de tout ce qu’elle possède est une institution incompétente qui ne mérite pas de gérer l’argent des épargnants, des entreprises et du gouvernement d’un pays comme la France. Point.

Le problème dépasse largement M. Kerviel et la Société générale. C’est le problème de gouvernance généralisé de toutes les institutions financières de l’Occident, dont je parlais récemment. La crise financière de 2008-2009 n’a fait à peu près aucun ménage dans l’ensemble de ce système. Encore une fois, les avocats de la Société générale ont raison de dire que ce procès n’était pas le « procès de la banque ». En effet. Ça n’est pas au Tribunal correctionnel de Paris d’en faire le procès, de la Société générale et de ses semblables. C’est aux grandes institutions internationales et aux gouvernements de le faire. Projet qui devrait, aux dernières nouvelles, être renvoyé aux calendes grecques.

Une crise pour rien ? Plus ça change, plus c’est pareil

Éric Desrosiers dans le Devoir de ce matin pose une question importante dans un dossier fort bien ficelé: « Une crise pour rien? »

Rappelons que la crise financière, puis économique que nous avons vécue a commencé en octobre 2008 avec la faillite de Lehman Brothers, alors une des banques les plus respectées et que l’on croyait parmi les plus solides. L’effondrement du système financier et bancaire américain, puis, dans une moindre mesure, européen, a entraîné dans son sillon une des pire crises économique depuis la Dépression des années 1930, on l’a répété jusqu’à plus soif.

Nous ne sommes pas en mesure, encore, de bien mesurer l’impact structurel de cette crise. J’ai parlé ici il y a un certain temps d’un livre (Fin du monde ou sortie de crise?) qui pose la question sans, bien sûr, proposer de réponse définitive. Une chose semble certaine, pour l’instant, c’est que le centre de gravité du monde financier ne semble plus être aux États-Unis et qu’il se soit dispersé un peu partout dans le monde, à la fois en termes de lieux de transactions (cela était déjà le cas avant la crise), mais aussi et surtout en termes de modèle à suivre.

En pleine tourmente, tout le monde appelait d’une seule voix une réforme majeure du système bancaire américain afin d’éviter que ces institutions puissent se mettre à nouveau à risque d’une telle façon, et jouer non seulement avec les épargnes des travailleurs mais aussi avec l’ensemble de l’économie. Or, force est de constater que peu a été fait, à part quelques « réformettes cosmétiques », selon les mots de l’économiste (et ancien ministre de René Lévesque) Rodrigue Tremblay.

Comme le souligne Daniel Schwanen économiste au Centre pour l’innovation dans la gouvernance internationale (CIGI), cité dans cet article du Devoir:

Les Américains et les Européens ne peuvent plus faire la leçon aux autres comme ils avaient l’habitude de le faire. Mais cette pluralité de modèles n’empêche pas une convergence, bien au contraire. Les économies émergentes se sont beaucoup rapprochées, ces dernières années, du capitalisme occidental. Reste maintenant à voir si des pays comme les États-Unis sont prêts à tenir compte à leur tour des autres pays qui les entourent.

Un des problèmes de fond que met en lumière un des articles de Éric Desrosiers dans ce dossier réside dans l’incroyable surprise que semble avoir été l’avènement de cette crise. Quelques semaines avant la débandade financière et boursière, tout allait bien, madame la Marquise. Mes chers confrères économistes ont complètement été pris de court, mais aussi les politiciens. Puis, dans la tourmente, tout le monde, les plus conservateurs, pro-libre-marché, est devenu interventionniste. Des poules pas de tête courant dans toutes les directions.

Je me suis amusé à la fin de 2008 à compiler les prédictions de mes savants confrères et responsables politiques les mois et semaines précédant l’éclatement de la crise financière. Trois parmi mes préférées:

Donald Luskin, dans le Washington Post, 15 septembre 2008 : « Anyone who says we’re in a recession, or heading into one—especially the worst one since the Great Depression—is making up his own private definition of ‘recession.’ » Le lendemain, Lehman Brothers faisait faillite.

Dominique Strauss-Kahn, directeur du Fond monétaire international (FMI): « Il y a de bonnes raisons de penser que les institutions financières ont révélé l’essentiel (des dégâts), surtout aux Etats-Unis (…) Les pires nouvelles sont donc derrière nous » (mai 2008). Puis, en décembre 2008, il n’avait plus le choix de se rendre à l’évidence: « La crise finan-cière est ‘mondialisée’, et aucun pays n’échappera à ses effets qui seront pires en 2009 que cette année. »

Patrick Artus, économiste, directeur de la recherche de la banque française Natixis dénonçait en mars 2007 (Flash marchés, no. 110) « la crédulité et l’absence de sang-froid des marchés financiers », qui trouvaient leur origine dans cinq « affirmations fausses »: (1) la liquidité va se raréfier; (2) l’économie chinoise va fortement ralentir; (3) il peut y avoir une récession aux États-Unis; (4) la profitabilité va se retourner à la baisse; (5) la crise des ‘subprime’ aux États-Unis va déclencher une crise bancaire et financière. Cinq « affirmation fausses » qui se sont avérées être vraies.

C’est ce qu’il y a de plus décourageant, dans cette crise, après les dégâts humains qu’elle a fait. On n’apprend vraiment rien du passé.  Quelques jours avant le krach d’octobre 1929, Irving Fisher, alors l’un des économistes les plus respectés du monde, professeur à la prestigieuse université Yale, avait déclaré:

Le prix des actions a atteint ce qui paraît être un plateau permanent.

Quelques jours plus tard, la bourse de Wall Street s’effondrait et ce krach allait créer la pire crise économique du 20e siècle, faisant des millions de chômeurs partout dans le monde.

Plus ça change, plus c’est pareil.

(La citation de Irving Fisher est tirée de Bernard Maris. Des économistes au-dessus de tout soupçon: ou la grande mascarade des prédictions, Paris, Albin Michel, 1990, p. 228.)

Les coopératives ont mieux réagi à la crise

Des études et analyses du Bureau international du travail (BIT, un organisme de l’ONU réunissant des représentants gouvernementaux, syndicaux et patronaux) ont démontrées récemment « que, sauf quelques exceptions, les entreprises coopératives de tous les secteurs et toutes les régions sont relativement plus résistantes aux chocs actuels subis par le marché que leurs homologues plus centrées sur le capital », selon les mots mêmes de Hagen Henrÿ, responsable du secteur des coopératives au BIT.

L’explication centrale est simple: ces organisations ne subissent pas les pressions que connaissent les entreprises privées de la part de leurs actionnaires pour sauvegarder à tout prix leurs profits, afin de le leur redistribuer sous forme de dividendes. De plus, elles sont beaucoup moins enclines à prendre des risques inconsidérés face aux turbulences économiques qu’elles traversent.

Fin du monde ou sortie de crise ?

Un peu en retard, j’ai finalement terminé la lecture de Fin du monde ou sortie de crise ? publié en septembre dernier (éditions Perrin). Il s’agit d’un ouvrage produit par le Cercle des économistes regroupant une trentaine d’économistes français d’horizon divers. La grande qualité (et rareté) de ce bouquin est d’opposer systématiquement deux visions: est-ce que la crise actuelle s’inscrit dans un cycle classique récession/croissance ou sommes-nous en plein cœur d’une crise plus profonde de la civilisation capitaliste, une redéfinition radicale de l’ordre financier, marchand et productif?

Les réflexions des économistes ayant rédigé cet ouvrage sont organisées en quatre grands thèmes: croissance et reprise économique; sphère financière; rôle de l’État et une dernière section, la plus intéressante à mon avis, « Où va le monde », qui s’interroge sur les questions de mondialisation, d’énergie et d’environnement, de la gouvernance mondiale et des industries culturelles.

La qualité ou le défaut de ce livre, selon nos attentes, est de ne pas conclure: les auteurs laissent au lecteur le loisir de se faire une opinion entre ces deux visions de la crise et de l’avenir. À coup sûr un très bon matériau pour réfléchir collectivement à ce qui nous attends et surtout à ce que nous désirons faire de notre monde et de nos communautés. Je vous le recommande chaudement, d’autant qu’il n’est pas technique, possède d’excellentes qualités de synthèse et de vulgarisation et n’est pas (trop) franco-centré.