La Belgique, l’enfumage et nous

NB: ce texte a été publié originellement le 12 mars 2012 sur le site du Voir.

 

Imaginez un monsieur plutôt rond qui, confortablement étendu dans un hamac suspendu aux arbres de son jardin, lit attentivement Life and Death of Democracy de John Keane. Notre homme se dit préoccupé par les effets négatifs de la crise sur la santé de la démocratie:

Je m’inquiète de la façon dont la démocratie évolue de nos jours, avec la grande volatilité de la crise. Il y a beaucoup de réactions à court terme à la crise et, dans ces circonstances particulières, ceux qui participent à la démocratie sont soumis à une grande pression.

Cet homme est Jean-Luc Dehaene, ancien premier ministre de Belgique et président du Conseil européen, est le président du conseil d’administration de la banque Dexia. Cette banque était il y a peu de temps une « banque communale » – un concept inconnu de ce côté-ci de l’Atlantique. Ces banques de proximité se dédi(ai)ent à favoriser l’épargne des familles, à leur offrir des produits financiers adaptés et à redistribuer localement les profits ainsi générés (par des investissements dans les infrastructures communautaires, par exemple).

Or, l’ancienne structure du groupe Dexia a été démantelée à l’automne dernier, emportée par les conséquences de la crise financière des dernières années – elle fut, incidemment, l’une des premières institutions financières européennes à écoper de la crise américaine. D’institution fortement ancrée depuis la fin du 19e siècle dans le tissu communautaire local de la Belgique, cette institution s’est engagée au tournant des années nonante (soyons belges) dans des activités de spéculation risquées – elle a même été impliquée dans les activités de Bernard Madoff !

Depuis, les États belge et français se sont engagés à garantir les actifs de la société financière qui ont été pourris par les liaisons dangereuses qu’elle a entretenu avec le monde de la spéculation financière américaine – à hauteur de 90 milliards d’euro – soit 25% de l’économie belge (dont le PIB est de 350 G €). C’est un peu comme si le gouvernement du Québec garantissait des dettes pourries du Mouvement Desjardins ou de la Banque nationale à hauteur de 80 milliards de dollars…

***

Cette histoire, c’est Stéphane Olivier qui me la raconte, à peine arrivé à Montréal hier après-midi. Son collectif Transquinquennal présentera à compter de mardi le 13 mars « Capital confiance » à l’Espace libre, jusqu’à samedi prochain. Cet objet théâtral participant également de la performance et des arts visuels s’interroge sur le lien de confiance qui a été rompu par la crise que nous connaissons depuis 2008. Lien de confiance brisé par le cynisme et le copinage. Lien social déchiré jusqu’à ce qu’il n’en reste que d’irrécupérables lambeaux.

Cet ancien premier ministre devenu financier est coupable, pour Stéphane, d’avoir contribué à favoriser les politiques noélibérale et le détournement de mission des institutions financières qui ont mené au désastre que l’on sait. Non content de ces faits d’armes, Jean-Luc Dehaene a bouclé la boucle, en quelque sorte, en présidant au démantèlement du groupe Dexia, étape finale de la désagrégation du lien de confiance économique.

Son collègue Miguel Decleire parle d’une gigantesque opération d’enfumage, de complexification à outrance des réalités sociales et économiques dans le discours politique, ayant facilité sinon causé ce désastre. Une soi-disant complexité qui n’est rien d’autre que la justification d’un détournement du lien collectif au bénéfice du pouvoir individuel d’une amicale du copinage entre les sphères financières et politiques. Rien de nouveau, le recours à l’argumentaire de la complexité est une vieille stratégie rhétorique servant à abêtir et asservir les masses.

Avec les deux autres membres du collectif Transquinquennal, Bernard Breuse et Céline Renchon, Miguel et Stéphane nous promettent donc un événement théâtral déjanté, grinçant et délirant sur la crise, ses acteurs et leurs motivations. Mais aussi, sur cet enfumage dont nous avons été victimes, comme les Belges, bercés par de ronds messieurs s’interrogeant tranquillement dans leur hamac sur l’avenir d’une démocratie qu’ils contribuent à dilapider à coup de spéculations pourries.

 

Mise à jour: on peut lire les réflexions que j’ai écrites après avoir vu le spectacle ici: « L’organisation de l’enthousiasme. »

 

NB: en plus des six représentations, il est possible d’assister mercredi après-midi à un workshop avec les membres du collectif et à une table-ronde après la représentation de vendredi animée par Paul Lefebvre, avec Nancy Neamtan (Chantier de l’économie sociale), Louis Gaudreau (École de travail social de l’UQÀM) et Simon Tremblay-Pépin (IRIS).

Bande d’illettrés (économiques)

NB: ce texte a été publié originellement le 12 février 2012 sur le site du Voir.

 

Vernissage typique dans une galerie courue avec ma blonde (artiste). Une de ses connaissances, qui ne me connaît pas, me demande:

- Toi aussi, tu es artiste ?

- Non, je suis économiste.

(Silence gêné, petit sourire.)

Si tout se passe bien, mon interlocuteur ne sait pas quoi ajouter et ma blonde vole à son secours en excusant ma honteuse profession: « Mais Ianik écrit aussi beaucoup sur les arts, il tient entre autres une chronique dans ratsdeville ! » (ceci est une méta-plogue).

Si tout ne se passe pas bien, j’ai le droit aux désespérantes répliques suivantes, au choix:

(a) Ah ! Alors, tu peux sans doute m’aider dans mes impôts ! Ah ! Ah !

(b) Que penses-tu des idées économiques du/de la ___ (insérer ici le parti/mouvement politique dont on a parlé le matin aux infos).

(c) C’est fou, la Chine, hein, quand même ?

La méconnaissance généralisée de mon métier n’aurait aucune espèce d’importance si ça n’était de l’omniprésence des économistes dans les médias. Mais beaucoup plus grave, je prétend que cette situation est le reflet du peu d’intérêt que nous accordons à l’économie, malgré qu’elle soit un sujet de préoccupation quotidien pour un un grand nombre d’entre nous, ne serait-ce que pour des raisons personnelles.

En janvier dernier, Influence communications signalait l’existence d’un mémoire de maîtrise intitulé « Le retard de Montréal sur Toronto en matière de journalisme économique » de Stéphane Desjardins. M. Desjardins est maintenant Directeur adjoint chez Canal Argent (TVA). Ce mémoire, diffusé par la suite par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec a été retiré de leur site suite à une vaine controverse; pour la même raison, je crois, il n’est plus disponible sur le site de l’UQÀM. Quoiqu’il en soit, je l’ai téléchargé sur mon serveur et vous pouvez le lire ici (PDF).

Cette étude est fort intéressante. Pour ma part, il m’importe peu de savoir que Montréal a un retard sur Toronto en matière de journalisme économique: le peu de place de qualité accordée au journalisme économique est généralisé dans la presse francophone québécoise (et dans la presse francophone en général). Mon constat personnel est le suivant et va dans le sens du mémoire de M. Desjardins:

  • On confond « business » et économie. La plupart des sections « économie » des médias écrits ou parlés s’appellent « affaires. » Ça n’est pas anodin puisqu’une large majorité de la couverture médiatique de l’économie au Québec est consacrée au monde de l’entreprise. Non pas que ça soit mauvais en soi, bien sûr, mais les véritables questions macroéconomiques (chômage, pauvreté, innovation, compétitivité, commerce international, politiques publiques, etc.) occupent la portion congrue de tous les médias généralistes. Même les trois articles ayant remporté les « Prix de journalisme économique et financier » décernés par l’Association des économistes du Québec traitent essentiellement d’histoires du monde des affaires.
  • On confond finances personnelles et économie. Je suis économiste et non je ne peux pas faire votre rapport d’impôts (il y a des comptables pour ça) ni vous conseiller sur l’évolution du titre de Apple (il y a des conseillers financiers pour ça). Une large portion des pages économiques est consacrée à ces questions. Non pas que cela soit mal non plus, mais il ne faut pas confondre un texte sur l’évolution de l’agriculture et un guide pour aider à cultiver ses tomates.
  • Mais surtout, on présente l’économie comme la chose la plus ennuyeuse du monde. Pourtant, l’économie, ça peut être sexy. Quand j’entends aux informations quelque chose comme « La Banque du Canada maintient le taux cible du financement à un jour à 1%; le taux officiel d’escompte demeure à 1,25%, et le taux de rémunération des dépôts, à 0,75% » je veux hurler. PERSONNE ne comprend cela à part les économistes et quelques autres nerds. C’est comme si un scientifique nous parlait du réchauffement climatique en disant « Entre 1970 et 2004, les rejets annuels de dioxyde de carbone (CO2), le principal gaz à effet de serre anthropique, sont passés de 21 à 38 gigatonnes (Gt), soit une progression d’environ 80 %, et représentaient 77 % des émissions totales de GES anthropiques en 2004 » (tiré du dernier rapport du GIEC). Pourtant, justement, les scientifiques sont passés maîtres dans l’art de la vulgarisation. Comment se fait-il qu’un Stephen Hawking soit capable de rendre aussi captivant qu’un polar un bouquin qui nous parle de théorie des cordes et de trous noirs alors que les économistes en sont si rarement capables ? Surtout, comment se fait-il que le journalisme scientifique (quoique trop absent de nos médias généralistes) soit si intéressant et vivant, en témoignent les émissions de Radio-Canada, l’Agence science-presse ou le blogue de Valérie Borde alors que les pages économiques donnent au mieux l’envie de les utiliser pour éplucher les patates ?

Je ne suis pas sociologue et je ne connais pas les causes profondes de cette situation, qui ont sans doute à voir avec l’histoire catholique-française du Québec. Mais ce constat me désole, car il n’est pas sans conséquence. Les décisions économiques prises par nos gouvernants ont des impacts directs sur notre vie et notre futur mais peu de Québécois sont en mesure d’en comprendre ne serait-ce que les rudiments. Si on continue à leur présenter de manière aussi morne et ennuyeuse les questions économiques, ça n’est pas demain la veille qu’ils pourront prendre des décisions éclairées sur leur futur. Et on continuera à entendre dans les partys de famille de désespérantes généralités fondées sur l’intuition plutôt que la connaissance.

Et on ne parle même pas de l’école – il est scandaleux qu’il n’y ait à peu près aucune place accordée à l’économie et à la sociologie au secondaire. On peut, au Québec, avoir un diplôme de secondaire V sans rien connaître des enjeux sociaux, politiques et économiques contemporains. C’est quand même un comble !

Pourtant, nous avons plusieurs journalistes de qualité qui couvrent les questions économiques. Je ne crois pas que ce soit là le problème. Le problème, c’est celui des décideurs au sein des médias, qui n’accordent pas suffisamment de place à ces questions, mais surtout n’osent pas. La presse économique québécoise est d’un conventionnel sidérant. Si les questions économiques étaient présentées de manière aussi soignée et sexy que celles reliées au sport ou même aux sciences, le débat sur les enjeux et politiques économiques s’élèverait d’autant.

Et peut-être qu’on serait moins mal à l’aise dans les vernissages me sachant économiste… ;-)

Cela étant, je me permets de vous suggérer quelques lectures, livres et blogues, que je trouve particulièrement bien faits, accessibles au plus grand nombre et qui permettent de réfléchir intelligemment aux problèmes économiques actuels. Je me suis restreint aux livres et blogues en français.

 

Livres

Deux livres d’introduction aux problèmes économiques:

Jim Stanford (2011), Petit cours d’autodéfense en économie: l’abc du capitalisme, Montréal: LUX. Probablement le meilleur livre d’introduction à l’économie sur le marché actuellement. Ludique, vivant et intelligent.

Donald Marron (2011) Théories économiques en 30 secondes, Montréal: Hurtubise. Formule amusante, très facile d’accès mais tourne parfois un peu les coins ronds; accessible et permet de « sauter » les sujets qui nous intéressent moins.

Deux livres pour mieux comprendre la crise que nous continuons à traverser; ce sont des ouvrages collectifs qui ont tous les deux l’avantage de présenter des points de vue diversifiés (et contradictoires):

Forum d’action modernités (2009), Vers un autre monde économique, Paris: Descartes & Cie.

Le Cercle des économistes, sous la dir. de Pierre Dockès et Jean-Hervé Lorenzi (2009), Fin de monde ou sortie de crise ? Paris: Perrin.

Blogues

Monsieur Économie à Radio-Canada, Gérald Fillion a modifié la formule de son blogue au cours de l’été dernier et lui a donné, il me semble, un vent de fraîcheur. Son blogue respecte son souci pour l’indépendance et la neutralité tout en n’hésitant pas à souligner la gravité ou l’importance de certains enjeux. Sur Twitter: @geraldfillion.

Le blogue de Diane Bérard est l’un de mes préférés au Québec. Il traite d’affaires internationales et offre, ce faisant, une vision globale et souvent très originale sur les questions économiques contemporaines. Diane Bérard s’intéresse souvent aux questions reliées à la gouvernance des entreprises, à l’innovation et aux conséquences sociales et politiques des bouleversements économiques que nous vivons. Sur Twitter: @diane_berard.

Rédigé sur un ton parfois un peu trop « sérieux » à mon goût, j’apprécie néanmoins énormément la grande rigueur des billets du blogue de Pierre Duhamel sur le site de L’Actualité. Sur Twitter: @duhamelp.

Le blogue « Démystifier la finance: Éthiques et marchés » de Georges Ugeux sur le site du journal Le Monde est un petit bijou de vulgarisation du monde de la finance.

Finalement, le site Project Syndicate publie des textes extraordinairement pertinents des plus grands économistes du monde (principalement des États-Unis, donc): Kenneth Rogoff, Nouriel Roubini, Joseph E. Stiglitz, Laura Tyson et plusieurs autres. Les articles sont traduits en plusieurs langues, dont le français. Un must.

 

N’hésitez évidemment pas à me faire vos propositions !

Le complexe de richesse

NB: ce texte a été publié originellement le 12 janvier 2012 sur le site du Voir.

 

 

Lorsque j’entends « création de richesse, » je sors mon revolver. En joignant la Coalition avenir Québec (CAQ), François Rebello a notamment mis de l’avant l’importance pour le Québec de valoriser ses richesses naturelles. De fait, la CAQ, dans son « Plan d’action » favorise, dès les premières lignes de la section économique, la création de richesse: « La politique économique de la Coalition repose sur l’idée qu’il faut créer davantage de richesse au Québec » (Document PDF, p. 10). La Coalition n’est pas le seul mouvement promouvant la création de richesse comme objectif premier (voire ultime) de la politique économique – à peu près tous les partis, de droite comme de gauche, en sont les chantres aveugles. Québec Solidaire mentionne dans son programme, par exemple, qu’il « n’y a pas de création de richesse sans travail. »

Comme « leadership, » « innovation » ou « entrepreneurship, » « richesse » est un mot creux, vide. Une vertu sans substance. Or, tout le monde le sait, nul ne peut être contre la vertu. Même saint Jean le Baptiste était riche des sauterelles et du miel sauvage qui constituaient sa diète (Marc 1:6). Cette richesse lui a permis de vivre sa prédication – et, accessoirement, de baptiser Jésus. Était-il riche pour autant? Que signifie cette notion de richesse? La richesse semble être d’abord un terme comparatif: la richesse de l’un est la pauvreté de l’autre. Mais collectivement, comment sommes-nous riches? Comment nous enrichissons-nous?

Pour un économiste, on crée de la richesse (pour une nation, une région, une collectivité) uniquement de deux manières: soit en exploitant nos ressources (naturelles, manufacturières ou intellectuelles) en ajoutant de la valeur économique; soit en les vendant à l’étranger (pour faire entrer de l’argent neuf). Si l’on ne fait qu’échanger des marchandises (biens ou services), on n’accomplit rien d’autre que faire circuler l’argent. Donc, pour qu’il y ait davantage d’argent dans le système économique, i.e. pour créer de la richesse, il faut soit: (a) innover en augmentant la valeur des biens et services que nous produisons, (b) transformer des richesses naturelles en objet économique par leur exploitation ou (c) en vendant nos machins à l’étranger (question de faire entrer de l’argent qui ne circule pas déjà sur notre territoire).

Donc, économiquement, on mesure l’accroissement de notre richesse collective par l’augmentation de la quantité de biens et de services qui sont vendus sur le marché et qui nous permettent d’engranger de l’argent neuf. Le produit intérieur brut (PIB) mesure cette production (il est la somme de la valeur de tous les biens et services vendus sur un territoire donné à un moment donné). La croissance du PIB est, par conséquence, la mesure de notre enrichissement. C’est ce qu’on appelle la croissance économique, que mesurent nos agences statistiques officielles.

Qu’est-ce que la CAQ et la majorité des mouvements politiques font lorsqu’ils invoquent la nécessité impérieuse de « créer davantage de richesse »? La nécessité impérieuse de s’enrichir collectivement. Bien sûr, si on est de gauche, on valorisera une distribution la plus équitable possible de cette richesse. Si on est de droite, on affirmera que l’enrichissement collectif profite à tout le monde (les pauvres sont encore pauvres mais, peuh! ils bénéficient de notre enrichissement collectif!).

Bullshit. Dans les deux cas.

Ce dont nous avons besoin n’est pas d’une plus grande croissance de la richesse ni de sa meilleure répartition. Ce dont nous avons cruellement besoin est d’une meilleure définition de la richesse économique, question de pouvoir prendre de véritables décisions en la matière. Qui tienne compte:

– de sa répartition géographique: la Gaspésie, par exemple, est une région de très grande pauvreté dans un ensemble économique très riche, si on compare le Québec ou le Canada à l’ensemble du monde; pour quelles raisons anachroniques nous attachons-nous à des définitions passéistes du territoire économique?

– de son impact réel, quotidien et concret, sur notre vie: que me chaut l’accroissement de notre richesse collective grâce à la vente à l’étranger de minerais si cela ne change rien à ma condition économique?

– de son potentiel à réaliser nos aspirations: la richesse n’étant tout de même pas une fin en soi, que nous offre-t-on comme bénéfice humain?

Alors, mesdames et messieurs les politiques, lâchez-moi avec votre satanée « création de richesse » et offrez-moi une aspiration concrète et réelle. Celle qui puisse me dépasser, qui puisse me faire croire que derrière votre carré Hermès et votre cravate Armani se trouve autre chose qu’une calculette idiote. Personnellement, je ne me contenterai pas de sauterelles ni de miel sauvage.

Les crissements de la dette

Hier, Jérôme Lussier publiait un billet titré « La crisse de dette, » où il souligne, notamment, avec justesse que la dette publique, c’est-à-dire la dette de nos gouvernements, n’est pas aux mains d’une sombre confrérie de financiers « invisibles, distants et manipulateurs. » À l’heure où la finance internationale a plus que jamais mauvaise presse et où les membres de l’Union européenne passent un mauvais quart d’heure à cause de l’endettement de certains d’entre eux, il est bon, en effet, de ramener un peu de nuance dans cette histoire.

1.- Un keynésianisme primaire et mécanique pourrait prétendre que la dette d’un État n’est jamais un problème, car, selon la célèbre formule de Keynes lui-même, à long terme nous sommes tous morts et que la dette d’un État se perpétue toujours dans le temps. Or rien n’est moins vrai. Il est possible d’être keynésien, de gauche, pro-interventionniste, appelez-ça comme vous le voulez, ce dont je me réclame, et considérer que les niveaux d’endettements actuels sont insoutenables. Alors que les dettes de nos administrations publiques atteignent des niveaux équivalents à l’ensemble de nos économies, elles deviennent un fardeau insupportable, surtout pour des économies comme celle du Québec qui demeure moins efficace et donc moins concurrentielle que celle de ses principaux partenaires économiques. Mon confrère économiste Martin Coiteux, professeur à HÉC-Montréal, en fait l’éloquente démonstration à plusieurs reprises sur son blog personnel.

2.- Un des effets directs de l’endettement est ce qu’on appelle le service de la dette, c’est-à-dire le coût direct, annuel, de son remboursement pour l’État. Au Québec, il s’établit présentement à un peu moins de 9% de l’ensemble des dépenses du gouvernement. C’est dire que pour chaque dollar que le gouvernement du Québec dépense, près de 10¢ ne sont pas utilisés à défrayer les coûts des services sociaux, des infrastructures et autres programmes, mais à simplement rembourser la dette. C’est évidemment énorme et cela réduit d’autant la marge de manœuvre de l’État à faire face aux multiples problèmes économiques et sociaux qui nous préoccupent tous. Bien pire, le dernier budget provincial prévoit une hausse de plus de 12% du service de la dette. C’est un  nouvel endettement qui sert à payer l’endettement actuel, payer sa carte de crédit avec un prêt, en somme, comme le souligne à nouveau Jérôme dans son billet.

3.- Un troisième problème est lié à la propriété de cette dette. Les mêmes keynésiens primaires prétendent depuis des lustres que le problème de la dette publique n’est pas très important parce que nous sommes nos propres créanciers. En effet, une bonne portion de la dette de nos gouvernements est détenue par nos propres institutions nationales (fonds de pension, portefeuilles de placement bancaires dans lesquels vous placez vos RÉER, etc.) ou directement par des particuliers (via les obligations d’épargne). En théorie, il est vrai que dans ce cas de figure, le service de la dette canadienne repayé aux résidents canadiens n’est pas très nuisible – elle génère des intérêts sur nos épargnes collectives et individuelles. En pratique, il y a deux problèmes. D’une part, il serait plus profitable pour notre économie que ces épargnes soient utilisées à financer des projets structurants (qu’ils soient publics ou privés), et non pas en trop grande partie à payer une dette passée (point 2, ci-dessus). D’autre part, la part de la dette publique détenue par les résidents a diminué substantiellement au cours des dernières années (premier graphe, ci-dessous). Aux États-Unis, c’est encore pire (deuxième graphe) – c’est maintenant la moitié de la dette du gouvernement fédéral américain qui est détenue par les étrangers. Dans le contexte où notre économie est relativement petite sur l’échiquier mondial et où elle évolue dans le cadre d’une mondialisation accélérée des marchés financiers, ce que nous constatons pour les États-Unis risque de nous atteindre de la même manière à court et moyen terme.

Pour ces raisons, entre autres, je désirais en rajouter au billet de Jérôme Lussier – il est urgent de sortir le débat sur l’endettement de nos gouvernements des enfantillages de la dichotomie gauche-droite, de l’insupportable débat autour du soi-disant « modèle québécois » et d’en faire l’objet d’une discussion politique véritable. Je le répète: je m’affiche comme économiste de gauche, pro-interventionniste et je considère que le problème de l’endettement de nos gouvernements en ces temps des grandes turbulences comme un problème grave qui doit être réglé. Nous devons entendre la crise européenne des derniers mois comme une tonitruante sonnette d’alarme. Et faire face à notre propre situation. Par des voies politiques, rigoureuses et avec nuance. Loin des idéologies et de l’électoralisme.

 

Source des données: OCDE (http://stats.oecd.org/Index.aspx?DataSetCode=GOV_DEBT)

L’argent et l’irrationnel – Quelques notes

 

À l’émission « Dans le champ lexical » de CIBL, on parlait hier d’épargne. Cette jouissive émission tricote ses réflexions chaque semaine autour d’un mot. « Viande, » « Mobilité » et « Poil » furent les premières victimes de l’équipe de Jo-Annie Larue et Mathieu Charlebois.

On peut écouter l’intégrale de l’émission « Budget » sur le site de l’émission (et s’abonner, au passage, à la baladodiffusion).

J’y interviens à deux reprises:

➙ en début d’émission où j’explique brièvement que notre rapport à l’argent est à la fois rationnel et irrationnel (et je parle accessoirement de bonbons et de brocolis):

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➙ à la fin où je propose que notre rapport à l’épargne est à ce point lointain et abstrait que c’est littéralement un effort que de le faire:

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J’en profite pour partager quelques notes et réflexions préparées pour cette entrevue, au sujet de notre rapport à l’argent, question d’actualité s’il en est.

1. Tensions temporelles

Le rapport des humains à l’argent a toujours été ambigu, et cette ambiguïté n’a fait que s’accentuer avec l’avènement de la Révolution industrielle, l’avènement du libéralisme économique et politique et les transformations qu’ils ont induits dans nos comportements.

Deux courants paradoxaux sous-tendent notre temporel rapport à l’argent. D’une part, l’éthique (protestante) du capitalisme magnifie et encourage le travail et l’épargne, une vision à long terme, une projection dans le temps. D’autre part, le capitalisme doit se nourrir de sa propre croissance (économique), et donc de consommation; il nous incite, ainsi, à ne pas épargner mais à consommer au maximum le gain de nos efforts. Cette dernière perspective s’est accentuée sans cesse avec le développement de l’individualisme dans le libéralisme et a raccourci de plus en plus notre perspective temporelle (produits jetables, obsolescence de plus en plus grande, pression sociales au renouvellement, à la mode, etc.).

Ce paradoxe temporel fait en sorte que nos sociétés capitalistes évoluent depuis deux cent ans dans une dynamique de tension entre le long terme et le court terme, entre l’épargne et la consommation. Les deux sont indispensables au bon fonctionnement du système productif et financier mais sont aussi contradictoires au plan individuel. Plus le temps passe, plus nous sommes assaillis et sollicités à la consommation par des stratégies marketing envahissant toutes les sphères de notre vie consciente et inconsciente. Inversement, les incantations à l’épargne sont présentes partout, y compris dans le marketing bancaire.

Mais l’argent, objet abstrait et mystérieux, ne trouve sa réalisation – au sens où il se concrétise dans la réalité – que lorsqu’il est utilisé. Et il l’est davantage dans la consommation que dans l’épargne, dans l’immédiateté temporelle que dans une projection abstraite dans un lointain futur.

À cette tension s’ajoutent des caractéristiques anthropologiques et sociologiques proprement extraordinaires à l’argent.

2. Les trois piliers de l’argent

La monnaie telle qu’on la connait repose sur ce que j’appellerais trois « piliers » symboliques:

a) L’argent magique

Autant dans son usage quotidien que dans son origine historique, l’argent possède un caractère mystérieux, magique, voire religieux. Son apparition, son pouvoir, sa création dépasse bien souvent l’entendement du commun comme du spécialiste. Il est, également, à la fois largement condamné et utilisé par les diverses religions du monde.

– Le mot monnaie origine du temple de la déesse romaine Junon Moneta, où l’on battait monnaie.
– L’argent apparaît comme un aboutissement du sacrifice religieux : nécessité du don au pouvoir religieux, offrande (cf. l’impôt au Temple dans l’Ancien Testament).
– L’argent, pour de nombreuses sociétés, est une institution sacrée. Un objet qui dépasse les hommes, qui appartient à un domaine séparé, interdit et inviolable. Le rapport qu’ont entretenu et continuent d’entretenir beaucoup de nos semblables avec l’argent est à la fois un complexe amour et haine, attirance et répulsion, respect et mépris

b) L’argent tabou

L’argent possède un caractère inviolable, sacré et organisateur dans nos sociétés. Il régule nos relations sociales, et, à ce titre, est une de nos institutions sociales les plus névralgiques. Diverses institutions et législations interdisent de violer ce caractère sacré, ce qui, comme tout interdit, incite à la transgression et à la violation.

-Une des fonctions  fondamentales de l’argent est d’assurer une certaine cohésion dans ces actions individuelles. L’argent, comme institution dépassant les individus, a un pouvoir unificateur et régulateur.
– L’argent, comme l’idéologie ou le droit, est ainsi un des ciments de la société, mais aussi un réseau (comme un réseau routier) qui oblige les membres de la société à emprunter des chemins particuliers.
– L’argent tabou. L’argent qu’on répugne à toucher. Dont on répugne à parler. L’expérience empirique quotidienne montre que dans plusieurs sociétés actuelles, on répugne à divulguer son salaire ou l’ampleur de sa richesse, que les « affaires d’argent » ne se discutent pas entre amis ou en famille, et s’y traitent encore moins facilement.

c) L’argent foi

L’argent, simple signe ou marchandise servant à l’échange, ne possède que peu de valeur intrinsèque, voir aucune, comme c’est le cas dans la monnaie fiduciaire que nous connaissons actuellement. Il y a, alors, nécessité pour le bon fonctionnement du système monétaire, que les agents usagers de monnaie partagent une confiance quasi inébranlable dans sa capacité à réaliser leurs transactions économiques. Ce qui laisse place à s’interroger métaphoriquement sur la solidité de sa place dans nos vies.

– Le fondement de la monnaie telle que nous la connaissons est la confiance. Confiance que la monnaie que j’utilise dans une transaction est apte à remplir ses fonctions. Confiance de la part du marchand qui l’accepte qu’il pourra lui aussi l’utiliser par la suite. Donc de « transporter » dans le futur son pouvoir de moyen d’échange, qu’elle conserve sa valeur. Qui plus est, la monnaie n’est, dans le système financier et bancaire que nous avons hérité de la Renaissance italienne, que basée sur le crédit accordé par les banques. Faire crédit n’est-il pas d’abord faire confiance ?

– L’argent affiche donc une dichotomie. D’une part, il est l’arbitre suprême de la valeur, mesure de la valeur économique des choses entre elles – qui n’est autre chose que la réification de relations sociales, économiques. D’autre part, l’argent en tant que tel n’a aucune valeur économique, il n’est qu’un intermédiaire et on l’accepte tant et aussi longtemps qu’on lui accorde notre confiance à remplir son rôle

3. Rationalité et irrationalité économiques

Objet de désir – désir de possession, de valorisation, de parure – l’argent incite aux dérives les plus folles : ostentation de la richesse, délires d’enrichissement, insatiabilité de la quête de richesse.

  • « La monnaie, la ‘pièce’ même des transactions les plus ordinaires, est sur cette base de toutes les choses la moins comprise, et – avec le sexe, peut-être – l’objet des plus grands fantasmes irrationnels; comme le sexe elle fascine, inquiète, et répugne simultanément. » Hayek (1988, p. 141)
  • La racine de tous les maux, en effet, c’est l’amour de l’argent. (Saint Paul, I Timothée 6 : 10)
  • Marx place la motivation d’enrichissement, ce qu’il appelle l’accumulation du capital, au centre du développement de l’économie marchande, puis capitaliste. En tant que capital, l’argent n’a d’autre destination que de fructifier. Le capitaliste, par l’achat d’une marchandise particulière, la force de travail, qui est elle-même créatrice de valeur et permet au capital de s’accroître. C’est la recherche de cet accroissement qui est le moteur de la croissance du capitalisme industriel. De l’or au capital, c’est la naissance du capitalisme (Beaud 1990).
  • La réification des relations humaines dans l’argent permet une transformation psychologique importante : le passage des moyens aux fins, l’apparition de l’autonomie de l’argent par son caractère téléologique.
  • L’argent ne sert plus à produire, mais on produit pour faire de l’argent. Ce n’est plus « la fin qui justifie les moyens, » mais le moyen qui en quelque sorte oriente les fins.
  • La faim insatiable de l’enrichissement est omniprésente dans l’histoire. Le goût de l’accumulation, l’auri sacra fames, mais aussi les envies de luxe et d’ostentation ont l’âge de l’histoire. De Crésus aux Émirs ou aux milliardaires contemporains, la fascination pour tout ce qui  brille est éternelle

4. Spéculation et déraison

Lorsqu’elle enthousiasme un groupe plus large, l’insatiabilité amène de nombreux épisodes d’euphorie financière, selon le joli mot de Galbraith (1990). La psychologie individuelle de l’enrichissement rejoint ici la folie des foules. Galbraith, dans cet ouvrage, montre bien la constance de ces phases d’euphorie financière, qui sont caractérisées par un « déclenchement » psychologique récurrent : la « découverte » d’un nouveau moyen d’enrichissement, puis l’émerveillement devant les possibilités semble-t-il sans bornes de cet enrichissement. Il s’agit bien là d’un délire absolument irrationnel, où tout un chacun est persuadé qu’il peut devenir riche, que la bulle spéculative ne cessera jamais. Être riche pour s’approprier de ce pouvoir magique de l’argent, afin de ramener dans la sphère humaine ce qui la dépasse normalement.

Une des anecdotes les plus hallucinantes, strictement parlant, est le commentaire émis par Irving Fisher, un des économistes les plus en vue de son époque, à l’automne de 1929, quelque temps seulement avant le krach boursier; il a dit : « Le prix des actions a atteint ce qui paraît être un plateau permanent. »

Un exemple classique est celui de la « tulipomanie » :

La tulipomanie est le nom donné à l’augmentation démesurée puis l’effondrement des cours de l’oignon de tulipe dans le nord des Provinces-Unies au milieu du XVIIe siècle. Au plus fort de la tulipomanie, en février 1637, des promesses de vente pour un bulbe se négociaient pour un montant égal à vingt fois le salaire annuel d’un artisan spécialisé. Certains historiens ont qualifié cette crise de « première bulle spéculative » de l’histoire. Elle est restée dans les mémoires, tout au long de l’Histoire des bourses de valeurs.

 

Références

Beaud, Michel (1990) Histoire du capitalisme, de 1500 à nos jours, 4e éd., Paris: Seuil.

Galbraith, John K. (1990) Brève Histoire de l’euphorie financière, Paris: Seuil, 1992.

Hayek, Friedrich A. von. (1988) La Présomption fatale: les erreurs du socialisme, Paris: Presses universitaires de France, 1993.

10 fois l’économie réelle: L’enflure de la sphère financière mondiale

D’aucun croyaient que la sévérité de la crise de 2008-2009 allait enfin légitimer une certaine refonte du système financier mondial. Les événements des dernières semaines et des derniers mois ont bien démontré que la sphère financière n’a pas changé d’un iota. Bien plus, elle poursuit sa croissance démesurée par rapport à l’ensemble de l’économie.

La firme de consultation McKinsey vient de publier son étude annuelle des marchés financiers: Mapping global capital markets 2011 qui est fort éclairante à cet égard.

L’étude comptabilise la valeur de l’ensemble des actifs financiers « classiques » sur la planète (marchés boursiers, titres obligataires gouvernementaux et privés, prêts bancaires, etc.). En 2010, cela représente 212 000 milliards de dollars (G$); en 1990, ils représentaient 54 000 G$, soit environ le quadruple en vingt ans. Durant la même période, la valeur de tous les biens et services produits sur la planète (le PIB) n’a augmenté que de 2,8 fois.

Bien plus, si on ajoute à ces actifs financiers classiques ce qu’on appelle les « produits dérivés » – i.e. cet ensemble d’instruments financiers qui se sont multipliés à une vitesse folle depuis les années 1980, des produits dont la valeur est fixée à la valeur future d’autres produits financiers – on arrive à des sommes tout simplement vertigineuses. En 1990, la valeur des produits dérivés* était de l’ordre de 3 450 G$; en 2010, 434 000 G$ – 125 fois plus en vingt ans!

La conséquence est simple: en moins de vingt ans la sphère financière occupe maintenant une place démesurée par rapport à ce qu’on appelle « l’économie réelle. » Le graphe et le tableau ci-dessous illustre de manière éloquente ce phénomène. Alors que l’ensemble de la sphère financière représentait environ 2,6 fois l’économie réelle en 1990, elle représente maintenant plus de 10 fois l’économie réelle. Rien de moins qu’une distorsion dans les rapports de pouvoir.

À la fin de 2009 au cours d’une conférence internationale, l’économiste italien et membre du Comité exécutif de la Banque centrale européenne Lorenzo Bini Smaghi posait la question, dans un texte plus que jamais d’actualité: « Has the financial sector grown too big? » Question à laquelle il répondait « oui, » sans équivoque. Et à laquelle il est urgent de trouver des solutions.

Graphe: taille relative de la sphère financière et de l'économie réelle
Graphe: taille relative de la sphère financière et de l'économie réelle
Tableau: valeur des actifs financiers et de la production mondiale, 1990-2010
Tableau: valeur des actifs financiers et de la production mondiale, 1990-2010 (TCAM = taux de croissance annuel moyen)

 

* Estimations de l’nternational Swaps and Derivatives Association, qui sont plus conservatrices que celles de la Banque des règlements internationaux qui chiffre la valeur des produits dérivés à 600 000 G$ (source ici, en pdf).

Sources:

PIB mondial: Fonds monétaire international, World Economic Outlook database.

Actifs financiers: McKinsey, Mapping global capital markets 2011.

Produits dérivés: International Swaps and Derivatives Association, Market Survey historical data.

Entrevue sur la hausse du prix de l’or (audio | RFI-português)

Hier, 19 juillet, j’ai donné une courte entrevue à Lúcia Fróes, journaliste au Pôle Lusophone de Radio France International (RFI-português) sur la hausse spectaculaire du prix de l’or sur les marchés mondiaux. On peut lire la présentation de l’entrevue ici (reproduite ci-dessous) ou télécharger le reportage ici (Fichier MP3 de 1,3 Mo).

Batendo um segundo recorde histórico na semana passada, ao fechar negociado a US$ 1.585,50 a onça na Bolsa Mercantil de Nova York, o ouro está cada vez mais forte por ser considerado um investimento seguro diante dos temores em torno das dívidas europeia e norte-americana. Desta vez o recorde foi influenciado pelo rebaixamento da nota da Grécia pela agência Fitch, sinalizando para o mercado uma possibilidade real de calote. Para o economista canadense Ianik Marcil, a alta histórica do ouro ocorre porque, assim como a alimentação e a energia, ele é um produto do qual as pessoas sempre terão necessidade, pouco importa o que aconteça com a economia.

Médias sociaux, web 2.0 – bulle boursière ou pas?

À leur introduction en bourse ce matin, les actions de LinkedIn ont attiré un engouement comme on n’en avait pas vu depuis longtemps. La valeur du titre à rapidement bondi de plus de 140% et sa valorisation boursière dépassait 500 fois ses profits; déjà à l’ouverture, le prix de l’action à 45$ représentait 260 fois ses profits. À titre de comparaison, l’action de Google, qui fait figure de vétéran du web, se négocie autour de 20 fois ses profits présentement.

Assistons-nous donc à une bulle boursière 2.0, une réplique de celle des années « dot-com » du tournant des années 2000? Il est un peu tôt pour le dire, mais les signaux sont inquiétants. De nombreux analystes et médias sonnent l’alarme depuis quelques mois. Car les chiffres donnent le tournis. Microsoft vient d’acheter le service de téléphonie en ligne Skype pour 8,5 milliards de $; une entreprise qui ne fait pas un kopeck de profit, ayant plutôt enregistré des pertes de 7 millions de $ l’an dernier. La plus grosse acquisition de l’histoire de Microsoft. On pourrait dire la même chose de Facebook que les analystes et investisseurs institutionnels valorisent à plus de 100 fois les profits, autour de 70 milliards de $. À titre de comparaison, la valeur de Toyota est évaluée à environ 110 G$. Avant même son entrée en bourse, des actions sur le « marché gris » du plus gros réseau social sont proposées par la firme d’investissement Goldman Sachs, qui a lui-même mis sur la table 450 M$ et est prêt à débourser plus du triple à court terme. Sans compter Twitter qui est valorisé à 3,4 G$ pour des revenus d’à peine 100 millions. Et ainsi de suite de Groupon (qui a refusé une offre de Google de 6 G$), Zynga (valorisé à plus de 7 G$) et les autres.

Donc bulle ou non? Comment interpréter tout cela?

Les signaux d’une bulle potentielle:

Engouement exagéré. Au sortir d’une récession qui a profondément restructuré l’économie mondiale, les investisseurs institutionnels cherchent désespérément à identifier les futurs gagnants. Les médias sociaux sont « sexy » parce qu’ils sont populaires. Les chiffres sont là: après seulement quelques années d’existence, Facebook compte 600 millions d’utilisateurs, Twitter, 200 millions. De plus, la psychologie de la spéculation repose sur un phénomène très simple: celui d’avoir peur de manquer le train. C’est là que l’irrationnel entre en jeu.

Valorisations boursières irrationnelles. Analyste du magazine Fortune et de CNN, Duff McDonald a calculé qu’il faudrait six ans pour rentabiliser l’investissement dans Facebook si et seulement si l’entreprise double ses ventes tous les ans en faisant 50% de profit. Six ans c’est une éternité dans le monde des technologies.

Restructuration de l’industrie des médias. Pour des raisons diverses et variées mais bien sûr liées au web, l’ensemble de l’industrie des communications et plus spécifiquement celle des médias est en bouleversement complet. Les ventes des quotidiens imprimés dégringolent, leurs revenus publicitaires aussi et on cherche désespérément à sauver les meubles. Les médias sociaux, perçus à la fois comme les coupables et une solution possible, profitent de cette débandade sans qu’on ait véritablement réfléchit à comprendre la structuration future de l’industrie.

▪ Transformations hyper-rapides. La grande incertitude demeure la durée de vie de ces entreprises. Déjà que le monde n’est plus ce qu’il était il y a 20 ou 30 ans, alors que des géants s’effondrent ou passe à deux cheveux de le faire (Lehman Brothers, GM), personne ne peut prédire quelle sera la stabilité de ces « petits » nouveaux.

Cependant, il y a des différences par rapport à la bulle des dot-com d’il y a dix ans:

Un modèle d’affaires en voie de se stabiliser. Google, vieux routier du web, a fini par démontrer qu’un modèle d’affaires simple basé sur de la publicité pouvait fonctionner. Tous les médias sociaux cherchent à le reproduire. LA question est de savoir s’ils y réussiront.

▪ Il y a peu d’entreprises qui suscitent cet engouement. À la fin des années 1990, à peu près n’importe quel projet qui avait sur la page couverture de son plan d’affaires un « .com » pouvait lever des millions de dollars. On n’en est pas là: les LinkedIn, Facebook et autres médias sociaux majeurs fonctionnent, ont une base immense d’utilisateurs et génèrent pour la plupart des revenus.

▪ Une certaine inertie est déjà en place. L’engouement rapide pour les médias sociaux a fait en sorte, paradoxalement, qu’on assiste à une certaine inertie dans la structure du secteur. Des myriades de consultants, développeurs, publicitaires et autres habitants de l’écosystème se sont accrochés à eux. Cela solidifie et fragilise à la fois l’ensemble de l’industrie.

 

Au final, il est prématuré de parler de bulle spéculative. Il y a, à coup sûr, à mon avis, une sur-évaluation de ces entreprises qui devra être corrigée, du moins je l’espère, à court terme – évitant ainsi une véritable flambée spéculative. D’autre part, il faut séparer le bon grain de l’ivraie: tous les médias sociaux ne sont pas comparables. Un Facebook ou un LinkedIn, par exemple, me semblent avoir les atouts pour devenir profitable. Mais à des niveaux bien au-dessous des chiffres qu’on avance présentement. Finalement, les entreprises qui réussiront vraiment sur le lot sont celles qui réussiront, comme dans tous les secteurs, à se démarquer par des alliances à tous les niveaux: avec les publicitaires, les médias générateurs de contenu, les télécom, et la grande entreprise.

 

14 307 016 235 854 $

C’est le montant de la dette du gouvernement fédéral américain: 14,3 trillions de dollars. Soit 45 973 $ par citoyen. L’épargne totale per capita aux États-Unis: 6 846 $. Au Canada, la dette du gouvernement fédéral atteint un peu plus de 562 millions de dollars, soit 16 935 $ par Canadien. La dette du gouvernement fédéral américain est donc proportionnellement 2,7 fois plus importante que celle du gouvernement fédéral canadien.

Le capitalisme ne mourra pas de sitôt, foi de Sarko

On oublie souvent que Marx considérait le capitalisme comme un système politico-économique possédant une force extraordinaire de renouvellement et de survie, rarement vu dans l’histoire de l’humanité. Malgré sa vision déterministe de l’histoire, il croyait que la révolution prolétarienne était nécessaire afin d’accélérer les « contradictions » inhérentes au capitalisme et permettre, ainsi, la libération de l’homme aliéné par ce système. Révolution nécessaire, donc, à cause de la force de renouvellement du capitalisme.*

Le gouvernement français, par une proposition inédite (je crois), fait la preuve, encore une fois, de la capacité du capitalisme à se renouveler et à atténuer les crises auxquelles il fait face. La journaliste du journal Les Affaires, Diane Bérard, porte à notre attention sur son blog aujourd’hui, une proposition du ministre français du Budget, François Baroin, d’obliger les entreprises qui versent des dividendes à payer aux employés une somme minimale de 1000€.

À ma connaissance, donc, c’est la première fois qu’un État envisage une telle mesure obligatoire, voire coercitive – on peut imaginer les hauts cris dans les chambres de commerce en Amérique du Nord si une telle mesure était proposée.

Cette nouvelle doit être mise en contexte à deux points de vue:

  • Le gouvernement Sarkozy cherche à tout pris à regagner une certaine légitimité économico-sociale dans l’électorat et à s’accaparer le soutien de l’électorat de la « gauche tiède, » au moment où le Parti socialiste est une fois de plus en déroute et vit des querelles internes.
  • Parallèlement, la France vit un débat de fond sur la répartition des richesse, particulièrement en ce qui a trait à une réforme de l’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF) (un impôt sur les actifs plutôt que sur les revenus), laquelle réforme exonérerait près de la moitié des contribuables qui y sont asujettis présentement.

En cette période post-récession, qui a fortement ébranlé la confiance que les citoyens occidentaux portent à la gestion de l’économie et a exacerbé leur sentiment d’injustice face aux écarts de richesses grandissants entre travailleurs et grands patrons, le capitalisme cherche de lui-même, par le biais de ses commettants au pouvoir (pour utiliser une perspective marxiste), à s’adapter et à se transformer. D’autant que la confiance envers l’économie de marché n’a jamais été aussi basse aux États-Unis et jamais aussi élevée… en Chine, comme le montre une analyse récente de GlobeScan:

Cette mesure inédite n’est sans doute pas révolutionnaire, mais elle est suffisamment originale pour être soulignée. Et à coup sûr, à en suivre l’évolution…

* À lire: un excellent papier de The Chronicle sur le retour de Marx dans la pensée et la politique occidentales.