Parité économique femmes-hommes | Édito à «La matinale» (CIBL | vidéo)

Ce qui bloque les avancées dans la parité femmes-hommes? Le pouvoir, notamment. Mon édito de ce matin à La Matinale de CIBL 101,5 Montréal.

 

Contre le revenu universel ? | Entretien à «Plus on est de fous, plus on lit!» avec Gabriel Nadeau-Dubois (audio | Radio-Canada)

La question du revenu universel, ou revenu minimum garanti, est au goût du jour depuis quelques années. Gabriel Nadeau-Dubois en discutions au micro de « Plus on est de fous, plus on lit! » à Radio-Canada, suite à notre lecture de Contre l’allocation universelle, de Mateo Alaluf et Daniel Zamora (Lux, 2016).

On peut écouter le segment ici.

Cours 101 sur le revenu universel

Ianik Marcil, économiste, et Gabriel Nadeau-Dubois, essayiste et chroniqueur
Ianik Marcil, économiste, et Gabriel Nadeau-Dubois, essayiste et chroniqueur   Photo : Radio-Canada / Louis-André Bertrand

 

« Le mérite de cette discussion qu’amène le livre est que l’idée d’un revenu universel revient à beaucoup plus que de petits paragraphes de lois et de règlements. C’est une réflexion globale et large qui est nécessaire. » Inspirés par la lecture de Contre l’allocation universelle, de Mateo Alaluf et Daniel Zamora, l’économiste Ianik Marcil et l’essayiste Gabriel Nadeau-Dubois se penchent sur les avantages et inconvénients de la mise en place d’un système de revenu universel.

Ils expliquent que cette idée de fournir un montant à chaque citoyen de sa naissance à sa mort par l’État est portée par des membres de la gauche et de la droite politique. Les partisans de la gauche voient cette allocation comme un montant qui s’ajoute aux programmes de sécurité sociale, alors que les partisans de la droite estiment que ce revenu offre des chances égales à tous et que les individus deviennent responsables de leur survie financière.

Ianik Marcil affirme que pour parvenir à offrir un revenu minimum garanti – on parle de 1000 $ par mois par personne –, il faut se demander où on va couper dans les dépenses gouvernementales, comme l’assurance sociale et l’assurance-emploi. « Comment va-t-on le faire? Comment va-t-on le mettre en place? Et surtout, qu’est-ce qu’on va abandonner parallèlement? C’est là où ça devient problématique et c’est ce que le livre veut mettre en lumière. »

Je vais débattre avec Vincent Geloso au Journal de Montréal

avatar-twitter-marcilJe tente une expérience, je crois que c’est le bon mot.

À compter du 12 mai 2014 j’alimenterai un blogue « à deux têtes » avec Vincent Geloso dans le Journal de Montréal: « Libre échange« . Pour ceux et celles qui ne le connaissent pas, Vincent est économiste, poursuit présentement ses études doctorales à la London School of Economics. Sa spécialité est l’histoire économique et, pour ce que je connais de lui, c’est un homme faisant preuve de rigueur et possédant une solide culture. Nous ne faisons manifestement pas partie de la même famille politique: Vincent a clairement des accointances libertariennes. Nous chercherons donc dans ce blogue à débattre d’enjeux économiques, sociaux et politiques actuels à travers nos deux visions du monde. Je n’aime pas, d’ordinaire, les débats polarisés qui sont presque toujours stériles. En revanche, j’ai confiance en ce que Vincent et moi nous efforcions pour élever le débat et le rendions constructif.

Évidemment, j’entends d’ici les critiques qui me seront adressées parce que je rejoins le côté sombre de la Force en me joignant à l’Empire. Je vais donc répondre à l’avance à trois d’entre elles:

1.- Pourquoi collaborer à un grand média?

Au sein de la gauche, il y a une division (parmi mille autres) sur la pertinence de collaborer ou non à des grands médias corporatistes et capitalistes. J’ai eu dans le passé des discussions houleuses avec les « miens » à ce sujet. Certains prétendant même qu’il ne fallait pas collaborer au Monde ou au Devoir, médias pourtant indépendants mais répondant à une logique capitaliste; une telle collaboration contribuant à nourrir la bête, en somme. Je crois pour ma part qu’il soit nécessaire d’investir les médias de masse pour faire passer nos idées dites de gauche. Je souligne à cet égard l’initiative de Michel Dumais, responsable des blogues au Journal de Montréal qui a eu l’idée d’inviter Vincent et moi et qui a, notamment, convaincu l’IRIS ou Réjean Parent d’y collaborer. Faut le faire! Un think-tank de gauche et un ancien président de la CSQ… Collaborer à un média de masse, c’est à mon sens, plutôt que de collaborer avec « l’ennemi », creuser des interstices dans le système, selon le mot du sociologue américain Erik Olin Wright. Si on ne fait que parler entre nous dans nos propres médias indépendants et militants, on ne convainc personne d’autre que nous mêmes – ce que j’appelle le club des claques dans le dos.

2.- Pourquoi collaborer au Journal de Montréal, propriété d’un empire médiatique hégémonique?

Parce qu’il s’agit d’un des médias les plus lus au Québec, tout simplement. Et, particulièrement, lu par ce qu’on appelait autrefois les « classes populaires ». Je crois sincèrement qu’il soit nécessaire de dialoguer avec tous les groupes de notre société pour faire avancer les choses. Et particulièrement de cultiver les interrelations entre eux. Quand les intellectuels ne discutent qu’entre eux, on n’aboutit à rien d’autre qu’à des débats scolastiques. Bourgault – entre autres – l’avait bien compris à l’époque où il était chroniqueur au Journal de Montréal. Parce que ce journal est un média généraliste qui donne une parole plurielle à des auteurs issus d’horizons très diversifiés. On peut y lire Josée Legault, Hugo Latuilippe, Julia Posca, Simon Tremblay-Pépin ou François Bugingo, par exemple, dont la probité intellectuelle n’est pas à prouver.

3.- Pourquoi débattre voire dialoguer avec un libertarien de droite?

N’est-ce pas stérile de tenter de débattre avec quelqu’un dont les idées sont, a priori, à l’exact opposé des nôtres? Comme je l’ai écrit ci-dessus, j’ai confiance que Vincent et moi saurons dépasser la polarisation stérile. Bien sûr, nous serons probablement plus souvent qu’autrement en désaccord sur les fins et les moyens. En revanche, s’il est un combat qui m’anime, c’est celui de contribuer à la mesure de mes moyens à l’amélioration des conditions de la délibération démocratique. Cette délibération nécessite un élan vers l’autre, comme j’aime à le dire. Mais au-delà des intentions, il est nécessaire que soient mises en place les conditions de la discussion. Celles-ci reposent, essentiellement, sur une définition commune des termes du débat. À cet égard, Vincent et moi sommes motivés à faire reposer nos discussions sur une analyse la plus rigoureuse possible des faits et à offrir à nos lecteurs et lectrices les éléments pour alimenter leur réflexion.

Pour ma part, j’aime lire les libertariens, à droite, comme j’aime lire les anarchistes, à gauche. Ils proposent tous les deux une forme d’idéalisme radical en poussant à leurs limites les fondements moraux et politiques de leur philosophie. À cet égard, ils constituent un laboratoire de pensée puissant pour confronter le réalisme et la pertinence de mes propres idées. Je n’aurais pas été intéressé à contribuer à un blogue « standard » au Journal de Montréal. En revanche, participer à un espace de débats offert à deux visions politiques différentes me semble fécond et une contribution utile aux débats publics. Cette foi en une amélioration des conditions de la délibération est peut-être mon idéalisme personnel…

Cela étant dit, même s’il s’agit ici d’une expérience inédite de débats, je ne les envisage pas se terminer par un gagnant et un perdant. Nous serons souvent en désaccord, manifestement, mais notre défi est d’apporter des éléments factuels et analytiques pour permettre à nos lectrices et à nos lecteurs de se faire une meilleure opinion sur des enjeux importants pour eux.

Vous pourrez donc nous lire à cette adresse: blogues.journaldemontreal.com/libreechange et, une fois par mois, dans la version papier du Journal de Montréal et du Journal de Québec où nous présenterons nos visions respectives d’une question d’actualité.

Tout ceci ne m’empêchera pas de continuer à contribuer à d’autres publications, notamment dans mes chroniques régulières à L’Itinéraire (tous les numéros), au webzine ratsdeville (chronique en arts visuels le dernier vendredi du mois), ou ponctuellement à Relations, à Liberté ou à À bâbord.

La trêve de Noël | Québec inclusif

NB: Ce texte a d’abord été publié sur le site de Québec inclusif le 4 mai 2014.

 

Au beau milieu d’une des pires boucheries de l’histoire a éclos un des plus beaux exemples d’humanité : la trêve de Noël.

Le 25 décembre 1914, les belligérants sont déjà exténués par une guerre qui n’avait à peine 6 mois d’existence. Sur le Front de l’Ouest, à Ypres, au nord-ouest de la Belgique, les soldats britanniques et français, qu’on peut imaginer déprimés en cette soirée qui leur rappelle la chaleur des rencontres familiales, entendent de l’autre côté du no man’s land les soldats allemands chanter le cantique « Douce Nuit ».

Stille Nacht, Heilige Nacht !
Alles schläft; einsam wacht
Nur das traute heilige Paar.
Holder Knabe im lockigten Haar,
Schlafe in himmlischer Ruh !

Mélodie qu’ils traduisirent sans doute instinctivement dans leur langue :

Douce nuit, sainte nuit !
Dans les cieux ! L’astre luit.
Le mystère annoncé s’accomplit
Cet enfant sur la paille endormi,
C’est l’amour infini !

Douce nuit et amour infini, vraiment ? Entre les ennemis, un champ de cadavres et d’obus. On a une image certainement plus bucolique d’une douce nuit de Noël…

Imaginons-les donc (avec l’aide du formidable film « Joyeux Noël » de Christian Carion) entendre les Teutons non seulement entonner ce cantique mais aussi découvrir que leurs ennemis avaient planté des arbres de Noël tout le long de leur tranchée.

Puis l’incroyable et l’impensable se produisirent. Des dizaines de soldats allemands traversent tranquillement le no man’s land en continuant de chanter, pour aller rejoindre les Français et les Britanniques, les invitant à fraterniser pour la Noël, ce qu’ils firent. Un ténor allemand, Walter Kirchhoff, mobilisé, chante pour les troupes. Les frères ennemis discutent et jouent même au soccer le lendemain.

De là l’expression « Live and let live« , « Vivre et laisser vivre ». L’historien Tony Ashworth a documenté ces nombreux épisodes de trêves et de collaboration entre ennemis (par exemple, en avertissant le camp adverse des heures de bombardements ou en proposant un arrêt des combats le temps d’enterrer les morts) dans son livre magistral Trench Warfare 1914-1918 : The Live and Let Live System (Macmillan, 1980).

***

Bien évidemment, nous ne pouvons pas comparer la situation sociale au Québec avec les atrocités de la Grande Guerre. En revanche, à travers les discours autour de l’identité, de la défunte charte des valeurs, d’un « vivre-ensemble » centré sur le pluralisme et l’acceptation humble de la différence et de l’altérité, nous voyons depuis l’an dernier s’ériger des tranchées idéologiques séparées par des no man’s land d’apparence infranchissables.

Mais à l’instar de la guerre de ’14, les lutte fratricides se sont multipliées au Québec ces derniers mois (verbales ou écrites, heureusement). Un débat sur la laïcité s’est transformé en lutte contre ou pour l’islam dans l’espace public. Un autre, plus récent, sur la procréation assistée a commencé à dégénérer en décomplexant certains propos homophobes inadmissibles.

Il serait temps qu’il y ait une Trêve de Noël en ce coin de pays.

En ’14, ces gestes fraternels spontanés de simples soldats ont rapidement été interdits par les états-majors. En temps de guerre, le pouvoir voit d’un mauvais œil, c’est le moins qu’on puisse dire, des initiatives pacifiques de la base. Sans vouloir faire d’amalgames douteux, force est de constater que durant la campagne électorale, les partis politiques en présence croyaient bénéficier de la même manière d’une polarisation entre les camps. Et que chacun reste dans ses tranchées.

On ne peut affirmer que les détenteurs de pouvoir s’assurent sciemment de favoriser la polarisation sur les questions identitaires. Cependant, la structure et la dynamique intrinsèques des pouvoirs politiques et médiatiques la favorisent. Et les petits soldats que nous sommes allons au front, en partie volontairement en partie contre notre gré.

Nous sommes en mesure, comme les soldats de la guerre de ’14, d’outrepasser la logique de « guerre » et d’instaurer par nous-mêmes une Trêve de Noël.

Elle me paraît urgente. Il y a dans notre société de multiples ponts à reconstruire, de nombreuses blessures à panser. Amis Musulmans, Juifs, Sikhs qui avez été heurté par le débat sur la Charte, allons ensemble discuter posément avec ses défenseurs. Amis défenseurs d’une société laïque, comme nous le sommes, qui étiez persuadés que le projet de loi 60 allait le permettre, ouvrez aussi le dialogue envers vos adversaire de la dernière campagne électorale.

Je sais. Cela fait un peu prêchi-prêcha. Ces mots sont naïfs. Mais nous sommes une petite société, une petite nation de 8 millions de personnes. Comme disait le slogan de jadis : ’faut se parler. Nous ne pouvons pas demeurer plus longtemps dans la polarisation, la division et les dialogues de sourds. Comme Aristote le disait déjà il y a 2500 ans, la vie commune au sein de la communauté politique repose d’abord et avant tout sur l’amitié partagée.

La Trêve de Noël sur le Front de l’Ouest de 1914 est probablement une métaphore un peu malhabile. Mais elle montre, toutefois, que même dans les conditions les plus atroces d’affrontement, les gestes humains de fraternité sont possibles. Ce que je nous souhaite.

Une minorité visible historique | Journal Ensemble

NB: Ce texte a d’abord été publié dans le Journal ensemble, le 30 avril 2014.

 

Le nouveau gouvernement du Québec compte 8 femmes sur 26 ministres – 31%, soit très loin de la « zone de parité » promise par Philippe Couillard. Le gouvernement Marois de 2012 comptait lui aussi 8 femmes ministres, mais sur un cabinet réduit de 23 membres, soit 35%. Pourtant, le PLQ a fait élire 18 députées le 7 avril dernier, alors que l’équipe du PQ comptait 17 femmes il y a un an et demi.

Alors que l’égalité de droit des femmes est acquise depuis belle lurette au niveau politique, on est bien loin, ici comme ailleurs, de l’égalité de fait. Aux dernières élections, 34 femmes ont été élues pour occuper à peine 27% des sièges de l’Assemblée nationale. Un écart marquant, c’est le moins qu’on puisse dire, par rapport à leur poids démographique dans notre société.

Depuis l’élection de Marie-Claire Kirkland-Casgrain à une élection partielle dans la circonscription de Jacques-Cartier (ouest de l’île de Montréal) en 1961, sous Jean Lesage, quel chemin a été parcouru par les femmes à l’Assemblée nationale? Une très lente progression, en réalité. Madame Kirkland-Casgrain a été la seule députée pendant près de douze ans, jusqu’aux élections générales de 1973, date à laquelle elle a abandonné la politique pour devenir juge. Ce qui ne l’a pas empêchée, incidemment, de faire voter la Loi sur la capacité juridique de la femme mariée ou d’instituer le Conseil du statut de la femme. À sa suite, Lise Bacon fut aussi la seule femme élue à l’A.N. jusqu’à l’élection du gouvernement Lévesque en 1976.

À cette élection générale, entraient pour la première fois cinq femmes à l’A.N. Sur les 110 député.e.s, cela ne représentait tout de même que 4,5% des sièges. Et cela, il n’y a même pas 40 ans. Il aura fallu attendre l’élection de 2003, il y a dix ans, pour que les femmes occupent plus du quart des banquettes du Salon bleu. Le sommet historique est atteint en 2012 alors que 41 femmes sont élues, représentant 32,8% de la députation totale. Le résultat des dernières élections est certes décevant, avec six élues de moins qu’il y a 18 mois, mais cela représente probablement un certain plateau atteint depuis les élections de 2003 (voir graphique 1). Les femmes représentent en moyenne 29% des élu.e.s au cours des cinq dernières élections (soit environ 36 députées sur 125).

Alors que le Parti québécois a revendiqué avec raison la plus grande représentation historique des femmes au cabinet ministériel, il est intéressant d’examiner la «performance» des différents partis politiques en termes d’élues à l’A.N. Étonnamment, cette formation politique progressiste n’est pas celle qui obtient le meilleur résultat : la palme revient au PLQ. Sans triomphe, faut-il le préciser, cependant.

En effet, le parti héritier de Jean Lesage détient tous les records : il a fait élire le plus grand nombre de députées en nombre absolu (22 en 2003 et en 2008), et donc en nombre relatif sur l’ensemble des élu.e.s de l’A.N. (18%), mais aussi au sein de sa propre députation (18 femmes sur 50 député.e.s PLQ en 2012, soit 36% de son caucus).

De l’histoire politique moderne du Québec, le PLQ a contribué davantage que tous les autres partis à la représentativité des femmes à l’A.N. Mais c’est particulièrement le cas depuis les élections de 2003 (voir graphique 2). En moyenne, sur ces cinq élections générales, le parti libéral a fait élire 31,5% de femmes de sa députation contre 28,8% pour le PQ. La CAQ/ADQ tire de l’arrière avec 22,0% de ses élues. On oublie dans ce constat, évidemment, QS, qui, aux dernières élections, compte deux femmes sur trois élu.e.s. Incidemment, à ce dernier scrutin général, le PQ a fait un peu mieux que le PLQ avec 19 femmes élues sur 30 (26,7%) contre 18 sur 70 (25,6,7%).

Mais force est de constater qu’avec moins du tiers des femmes élues, l’Assemblée nationale n’a jamais été représentative. Il serait intéressant d’analyser les choix de chacun des partis. Est-ce que ceux-ci choisissent délibérément de présenter des candidates perdues d’avance? Par exemple, aux dernières élections, la veille de l’annonce de la candidature de Pierre-Karl Péladeau, Pauline Marois a présenté aux médias trois candidates en faveur de la Charte des valeurs, candidates dans trois circonscriptions perdues d’avance : Yasmina Chouakri, Leila Mahiout et Evelyne Abitbol.

Il semble donc que, depuis les cinq dernières élections générales, la représentation des femmes ait plafonnée. Plusieurs organisations féministes ont déploré la baisse de la représentation féminine aux élections de 2014 par rapport au dernier scrutin. Ce n’est pas faux. Mais ce qui semble beaucoup plus préoccupant est précisément ce plafonnement depuis dix ans. Le Québec est bien loin d’atteindre la représentativité à cet égard – et on ne parle pas des minorités visibles et encore moins des Premières nations.

Démocratie représentative, avez-vous dit? Tout porte à croire que Marie-Claire Kirkland-Casgrain, première femme élue à l’Assemblée nationale, il y a de cela 50 ans, a réalisé davantage pour cette équité que toutes les femmes qui lui ont succédée. Hélas.

La privatisation du contrat social | Relations

Le numéro d’avril 2014 de la Revue Relations publie un dossier sur les régimes de retraite: « La retraite: une responsabilité collective« .

Relations-135Dans ce dossier coordonné par Catherine Caron, on peut y lire des analyses et études sur « Le modèle néerlandais » par Eve-Lyne Couturier, « Le rapport D’Amours : de mauvaises solutions » par Gilles L. Bourque et Frédéric Hanin, « Les femmes et la retraite » et « Revenir à la solidarité intergénérationnelle » par Ruth Rose et « Un exemple de régime novateur » par Michel Lizée en plus d’une entrevue avec le sociologue Maxime Lefrançois par Emiliano Arpin-Simonetti. J’ai l’honneur d’y signer un texte, « La privatisation du contrat social »:

Si les problèmes des régimes de retraites, privés autant que publics, sont de nature financière, fiscale, économique et électorale, ils relèvent en premier lieu du politique et de la vie collective, donc du contrat social. Plus spécifiquement : de la nature du contrat social intergénérationnel. Le sous-titre du rapport du Comité d’experts sur l’avenir du système de retraite québécois (le « rapport D’Amours ») – Un contrat social pour renforcer la sécurité financière de tous les travailleurs québécois – en témoignait bien.

La suite ici, en pdf.

 

Les trois solitudes | Québec inclusif

NB: Ce texte a été d’abord publié sur le blogue de « Québec inclusif » le 3 avril 2014.

 

Le projet de Charte des valeurs du Parti Québécois vise essentiellement trois groupes de Québécois : les musulmanes portant le hijab, les juifs portant la kippa et les sikhs portant le turban. Les maintenant célèbres images présentées par le ministre Drainville en septembre dernier illustraient ces « signes ostentatoires qui ne seraient pas permis au personnel de l’État. » À ces trois couvre-chefs s’ajoutent une grosse croix chrétienne et le niqab (voilant la presque totalité du visage de la femme musulmane). Le premier ne semblant faire l’objet d’aucun débat et le second faisant consensus quant à son interdiction, reste à connaître un peu mieux les trois premiers groupes.

Plus spécifiquement, dans le contexte de la campagne électorale, combien de Québécoises et Québécois sont directement visés par ce projet de loi et dans quelles circonscriptions voteront-ils ?

Deux nouvelles solitudes

D’entrée de jeu, il est remarquable de constater que les groupes visés par la charte se concentrent presque exclusivement dans les circonscriptions de trois zones urbaines de la province : la grande région de Montréal (Île de Montréal, Laval, couronnes Nord et Sud), Québec et Gatineau.[1] Comme le montre le tableau 1 ci-dessous, c’est 98,2% des citoyens de confession juive, 96,3% de ceux de confession musulmane et 99,8% de ceux de confession sikhe se trouvent dans ces trois régions.

Bien plus, c’est dans la grande région de Montréal que se retrouvent plus de 90% des Québécois de chacune de ces trois confessions religieuses. Ajoutons à cela que c’est aussi dans la région métropolitaine que se retrouvent les Québécois d’origine arabe en plus grande concentration – puisque dans ce débat qu’on amalgame malheureusement trop souvent les Arabes et les Musulmans – c’est donc la quasi totalité des citoyens touchés directement ou indirectement par le débat sur la Charte qui habitent Montréal. Et encore, 75% des 243 000 Québécois musulmans habitent l’Île de Montréal (11,7% d’entre eux à Laval et 10,7% la Rive-Sud).

Lorsqu’on examine la réalité par circonscription, la concentration démographique de ces trois groupes est encore plus frappante. La presque totalité des Juifs et Sikhs et plus de la moitié des Musulmans du Québec résident dans seulement 15 circonscriptions sur les 125 de la province. Bien pire, environ 70% des Juifs et Sikhs et 25% des Musulmans résident dans les 5 circonscriptions où ils sont le plus présents, toutes sur l’Île de Montréal (à l’exception de Vaudreuil pour les Sikhs). Autant dire, étant donné les caractéristiques de notre système parlementaire, qu’une large partie des électeurs se prononcera, à en croire les publicités du PQ, dans 120 circonscriptions sur 125 pour une mesure législative qui vise directement 337 000 personnes de ces confessions religieuses. Une immense majorité d’électeurs se prononçant en n’ayant que très peu de connaissance immédiate et quotidienne de la réalité d’une toute petite minorité.

Sachant que l’opposition populaire à la Charte est beaucoup plus importante à Montréal que dans le reste du Québec, il y a lieu de croire qu’il existe une forte dichotomie dans l’appréhension de la réalité cosmopolite de Montréal entre les résidents de la métropole et ceux du reste du Québec. Deux nouvelles solitudes s’opposent dans notre société : la métropolitaine et la provinciale.

Une troisième solitude

Derrière elle se cache une troisième solitude. Le débat autour de la Charte des valeurs occupe une place démesurée dans l’espace public et divise profondément la société québécoise. Elle heurte profondément certaines communautés de Québécois et de Montréalais – et pas uniquement les Juifs, les Musulmans et les Sikhs, ni même les Arabes. Elle mobilise un grand nombre de citoyens de toutes origines ethniques et culturelles ; rappelons que le dernier sondage CROP de février montre qu’il y a 49% des Québécois opposés au projet de Charte, ce qui représente tout de même 3 251 368 des résidents de la province en âge de voter.

En revanche, ses dispositions visent précisément trois groupes minuscules de citoyens, je le rappelle : les hommes juifs, les femmes musulmanes et les hommes sikhs portant un signe religieux ostentatoire. Potentiellement, cela vise donc respectivement environ 42 500 Juifs, 122 000 Musulmanes et 4 500 Sikhs. Déjà, on ne parle que de 2,1% des Québécois.

Mais bien plus, ça n’est qu’une petite partie de ces femmes et de ces hommes qui portent la kippa, le hijab ou le turban. S’il est difficile d’estimer avec précision la proportion d’entre eux qui portent ces symboles religieux, la Dr Cécile Rousseau, psychiatre et professeure titulaire à l’Université McGill, spécialiste de ces questions, souligne que c’est environ 10% de ces femmes et de ces hommes qui sont concernés.[2] D’autre estimations varient de 12 à 15%.

Posons l’hypothèse la moins conservatrice et assumons que 15% de ces trois groupes portent un signe ostentatoire. Ce serait alors 25 000 citoyens québécois, soit 0,3% de la population, que la Charte des valeurs du Parti Québécois vise explicitement. Soit l’équivalent de la population totale de Thetford Mines.

En interdisant le port de la kippa, du hijab et du turban pour les employés du secteur public et parapublic, des réseaux de la santé et de l’éducation mais aussi des entreprises privées sous-traitantes de l’État tout comme les organismes communautaires et culturels subventionnés, le Parti Québécois a mobilisé un arsenal politique et médiatique colossal pour une toute petite minorité de Québécois.e.s Une campagne publicitaire de 1,9 M$ ostracisant 25 000 citoyens – sans compter la quantité loufoque de bureaucrates qui seraient nécessaires à l’application de la Charte – a créé, au final, une troisième solitude. Une minorité plus que jamais isolée et retranchée dans quelques circonscriptions de la région de Montréal.

Autrement dit, le gouvernement Marois et le Parti Québécois ont créé de toutes pièces une crise sociale et politique inédite dans l’histoire moderne du Québec en ciblant sciemment et explicitement 0,3% de la population de notre communauté politique. Rarement aura-t-on vu un parti politique proposer une législation ostracisant 25 000 citoyennes et citoyens alors que 3,3 millions d’autres s’y opposent. Rarement en démocratie aura-t-on vu une pareille tyrannie de la majorité s’exercer de la sorte et être fièrement revendiquée par un gouvernement et un parti politique.

 

 

[1] La grande région de Montréal comprend les circonscriptions suivantes : Acadie, Anjou-Louis-Riel, Blainville, Bourassa-Sauvé, Bourget, Châteauguay, Chomedey, Crémazie, D’Arcy-McGee, Deux-Montagnes, Fabre, Gouin, Groulx, Hochelaga-Maisonneuve, Jacques-Cartier, Jeanne-Mance-Viger, L’Assomption, La Pinière, La Prairie, LaFontaine, Laporte, Laurier-Dorion, Laval-des-Rapides, Marguerite-Bourgeoys, Marie-Victorin, Marquette, Masson, Mercier, Mille-Îles, Mirabel, Mont-Royal, Montarville, Nelligan, Notre-Dame-de-Grâce, Outremont, Pointe-aux-Trembles, Repentigny, Robert-Baldwin, Rosemont, Saint-Henri-Sainte-Anne, Saint-Laurent, Sainte-Marie-Saint-Jacques, Sainte-Rose, Sanguinet, Taillon, Terrebonne, Vachon, Vaudreuil, Verchères, Verdun, Viau, Vimont et Westmount-Saint-Louis. Celle de Québec : Bellechasse, Charlesbourg, Charlevoix-Côte-de-Beaupré, Chauveau, Chutes-de-la-Chaudière, Jean-Lesage, Jean-Talon, La Peltrie, Lévis, Louis-Hébert, Montmorency, Portneuf, Taschereau et Vanier-Les Rivières.

[2] Échanges courriels avec l’auteur.