Le travailleur, une voiture comme une autre?

Le journaliste belge Edgar Szoc a publié dans le dernier numéro de La revue nouvelle (vol. 72, no. 3) un petit texte d’humeur évoquant mes Passagers clandestins – texte repris dans le quotidien La libre Belgique ce matin. On peut télécharger ici le pdf de l’article original. On y apprend que le travailleur, en Belgique, est considéré par certains économistes comme une voiture: il devrait prendre sa retraite après avoir atteint un certain « kilométrage ». Édifiant.

Le texte complet, ici:

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United Airlines, ou notre asservissement | Édito à «La Matinale» (CIBL | vidéo)

L’affaire United Airlines, qui a fait couler beaucoup d’encre, montre que la plupart d’entre nous sommes asservis à un système qui nous presse le citron plus qu’autre chose. J’en parlais ce matin dans mon édito à « La Matinale » de CIBL 101,5 FM Montréal.

Vente à pression dans les banques | Édito à «La Matinale» (CIBL | vidéo)

Une banque presse le citron de son personnel afin d’augmenter les ventes. En bout de piste, employés, consommateurs et épargnants sont tous coincés dans le même système. Mon édito de ce matin à « La Matinale » de CIBL 101,5 FM Montréal.

Québec inclusif | Les tentacules économiques de la Charte

NB: Ce texte a été publié sur le site de l’ONG « Québec inclusif » le 19 février 2014.

 

Pour faire court, dans les médias, on répète que la Charte des valeurs touchera les employés de l’État – au premier chef par l’interdiction du port de signes religieux ostentatoires. Comme si l’« État » représentait une réalité concrète, immédiatement appréhensible. Or, il y a une profonde différence entre le concept politique d’État et les organisations qui le constituent – voire même du poste occupée par ses employés. Ainsi, est-ce que la Cour d’appel du Québec se rapproche davantage d’une notion « pure » de l’État que le Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec ? Pareillement, est-ce qu’un policier ou un procureur de la Couronne possède le même statut de représentant de l’État qu’un éboueur de la Ville de Sherbrooke, un guide-animateur au Parc des Grands-Jardins ou un conseiller à la SAQ ?

Il ne s’agit pas là d’une question théorique : la Charte des valeurs définit précisément les organismes publics visés par ses dispositions. Elle définit, en quelque sorte, les contours de l’État dans l’application de son objectif principal, son apparente neutralité religieuse.

On peut subodorer sans trop grand risque de se tromper que le citoyen moyen croit que les « employés de l’État » touchés par la Charte sont constitués de la masse un peu diffuse et méconnue des fonctionnaires des divers ministères, du personnel dans les réseaux de la santé, de l’éducation (y compris les éducatrices en service de garde) et du système judiciaire. Une définition intuitive de ce que constitue l’État. Cette définition touche donc (1) les 19 ministères et 66 organismes apparentés, embauchant 87 512 travailleurs, (2) les diverses institutions d’enseignement, embauchant 221 719 travailleurs et (3) les divers hôpitaux, régies de la santé, CLSC et autres établissements de santé embauchant 249 089 travailleurs. Un total de 558 320 travailleurs, ce qui n’est déjà pas rien,[1] compte tenu que le nombre total de travailleurs au Québec est de 3 984 000 personnes.[2] Cette définition de l’État englobe pas moins de 14% des travailleurs de la province.

Mais les tentacules de la Charte s’étendent bien au-delà. Le projet de loi 60 ajoute aux organismes touchés les sociétés de transport en commun, les organisations municipales les sociétés d’État comme la SAQ (7 500 employés) ou Hydro-Québec (19 000 employés) et une centaine d’organisations aussi diverses que la Commission de toponymie, la Société nationale de l’amiante ou la Régie des installations olympiques.[3] Difficile de dénombrer les travailleurs employés par ces organisations mais à coup sûr cela touche plusieurs dizaine de milliers – voire quelque centaines de milliers – de personnes.

La Charte va encore plus loin avec l’article 10 dont a peu parlé. Celui-ci, vague à souhait, stipule que « lorsque les circonstances le justifient, notamment en raison de la durée du contrat ou de l’entente, de sa nature ou des lieux de son exécution, un organisme public peut exiger de toute personne ou société avec laquelle il conclut un contrat de service ou une entente de subvention de respecter un ou plusieurs des devoirs et obligations prévus aux chapitres II et III.[4] » En clair, on ouvre toute grande la porte à ce que autant les sous-traitants de l’État que les organismes subventionnés se voient imposé les principales dispositions de la Charte, à savoir l’interdiction des signes religieux ostenatoires et l’obligation de prestation de services à visage découvert.

La formulation de l’article 10 est à ce point large qu’on pourrait l’interpréter comme s’appliquant potentiellement à l’ensemble des employés d’un fournisseur de l’État ou d’un organisme subventionné. On peut aisément imaginer l’ampleur de l’emprise des tentacules de l’État, sachant le grand nombre de sous-traitants dans des domaines aussi variés que la voirie, le génie informatique, les banques, l’imprimerie, les services de santé et mille autres. Laquelle emprise s’étendrait aux organismes sans but lucratif, qui reçoivent à peu près tous un financement provincial. Autant dire qu’une très large portion de l’économie privée québécoise et la quasi totalité des organismes de la société civile seraient touchés par la Charte.

Bien évidemment, il semble irréaliste et déraisonnable de croire que le gouvernement ait l’intention d’éventuellement appliquer la Charte de manière aussi extensive. En revanche, l’article ainsi formulé, si le projet de loi est adopté tel quel, ouvre la porte à une telle dérive. Mais dès lors, le ministre responsable, Bernard Drainville, a clairement affirmé en Commission parlementaire le 14 janvier dernier que l’interdiction du port de signes religieux ostentatoires pourraient, par exemple, s’appliquer aux « firmes de services-conseils informatiques qui viennent sur les étages des ministères s’occuper du parc informatique.[5] » Qui plus est, lors de la conférence de presse du même ministre Drainville annonçant le dépôt de la Charte affirme que « les entreprises privées vont effectivement se guider dorénavant avec les balises que l’on donne, que l’on inscrit dans la charte.[6] » Explicitement, donc, le premier ministre de l’histoire parlementaire du Québec responsable des institutions démocratiques souhaite et propose dans sa législation que l’ensemble des entreprises privées et des organisations de la société civile se conforment aux dispositions de la Charte.

On est loin de la définition intuitive de l’État restreinte aux fonctionnaires et aux membres des réseaux de la santé, de l’éducation et de la justice. En opérant un glissement aussi subtile que pernicieux d’un concept de laïcité et de neutralité de l’État à l’interdiction du port des signes religieux pour l’ensemble des travailleurs de milliers d’organisations publiques et privées, le ministre Drainville considère que cette neutralité doit être garantie autant par les officiers en position d’autorité comme les juges ou les policiers que par un ingénieur informatique ou un chauffeur de souffleuse.

La Charte, par son article 10 et par l’esprit que lui insuffle son ministre responsable, étend les tentacules économiques de l’État sur la quasi totalité des organisations publiques, parapubliques, privées et de la société civile. Les conséquences sur la vie économique du Québec seraient alors très importantes – sinon démesurées –, réduisant très largement l’employabilité de milliers de femmes et d’hommes et, ce faisant,  limitant la liberté économique d’une manière inédite dans l’histoire moderne de notre société.



[1] Source des données : École nationale d’administration publique (2012), L’État québécois en perspective : L’effectif public total, Montréal : ENAP, Observatoire de l’administration publique 2012, p. 3.

[2] Institut de la statistique du Québec, tableau « Population active, emploi et chômage, résultats selon le sexe, l’âge et le niveau d’études, Québec, Ontario et Canada », en ligne : http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/travail-remuneration/population-active-chomage/emploi_population.html (consulté le 2 février 2013).

[4] PL 60, Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État ainsi que d’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d’accommodement, 1ère session, 40e législature, Québec, 2013.

[5] Journal des débats de la Commission des institutions, 1ère session, 40e législature, Le mardi 14 janvier 2014 – Vol. 43 N° 110 (version non révisée) – en ligne: http://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/commissions/ci-40-1/journal-debats/CI-140114.html

[6] Assemblée nationale du Québec, « Point de presse de M. Bernard Drainville, ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne », Version finale, 10 septembre 2013, 10h45 – en  ligne: http://www.assnat.qc.ca/en/actualites-salle-presse/conferences-points-presse/ConferencePointPresse-12093.html.

 

Des risques liés à l’épargne-retraite? (audio | Radio-Canada Winnipeg)

C’est la « saison des REER » comme on dit. Compte tenu des histoires de fraude récentes, à la libération récente de Vincent Lacroix, des interrogations légitimes se posent: quels risques courrons-nous en confiant nos épargnes durement gagnées à des conseillers financiers? J’en glisse un mot à Aude Brassard-Hallé à l’émission « L’Actuel » de la première chaîne de Radio-Canada Manitoba, qu’on peut écouter ci-dessous.

L’«Itinéraire» a vingt ans !

L’Itinéraire, le journal de rue de Montréal, fête cette année ses vingt ans. Faut le faire ! Un magazine qui fait maintenant près de 50 pages, publié deux fois par mois, produit par des artisans convaincus et généreux et distribué par des camelots de la rue. Un magazine qui est l’incarnation même de l’insertion sociale pour les exclus de notre opulente société. Je lis presque systématiquement l’Itinéraire depuis ses débuts. Ce fut d’abord, comme bien d’autres, pour encourager l’initiative. Puis, par simple intérêt – car il s’agit là d’un magazine de grande qualité, traitant d’une multitude de sujets d’importance.

Itinéraire-Ianik-MarcilPourtant, c’est son talon d’Achille: si on n’a jamais lu l’Itinéraire, on croit qu’il ne parle que d’itinérance. Or, ça n’est pas le cas. Culture, politique, économie, justice ou développement social sont autant de thématiques traitées par ce que d’aucun appellent L’Actualité de la rue.

Pour ses vingt ans, le magazine revampe à la fois sa maquette et son contenu. Je ne suis pas peu fier de débuter, avec ce numéro du 1er février, une collaboration régulière. À chaque édition, j’y signerai un chronique d’humeur sur les dérives morales de nos systèmes économiques et politiques, sur les injustices qu’ils créent et, aussi, sur la possibilité que nous avons de changer les choses.

Mardi le 4 février, l’Itinéraire organise un événement spécial pour souligner ses vingt ans, « Camelot d’un jour »:

Une quarantaine de personnalités d’affaires et médiatiques vendront L’Itinéraire avec un camelot, de 11h30 à 12h30. Les profits de la vente iront au camelot. L’exercice se veut un geste de solidarité envers des personnes qui chaque jour vont dans la rue pour se réinsérer et vendre un magazine de conscientisation sociale aux Montréalais.

La vingtaine de personnalités du milieu des affaires ont également pour objectif de récolter chacune quelque 2 000 $ pour soutenir les services de réinsertion de L’Itinéraire.

Pour en savoir plus, c’est par ici.

Longue vie à cette initiative essentielle !

PS: Pour celles et ceux n’habitant pas Montréal, vous pouvez lire le numéro précédant de l’Itinéraire en version PDF sur leur site web (le jour de la sortie du numéro courant).

Bilan économique 2013

2013L’économie n’est pas une sphère isolée de l’ensemble des activités humaines: à peu près tous les gestes que nous posons au quotidien – ne serait-ce que pour nous nourrir, nous vêtir ou nous déplacer – ont un effet économique. À l’inverse toutes les activités de production de marchandises ont aussi des effets hors de l’activité strictement économique – sur l’écosystème, la vie politique ou sociale. Nombre d’événements marquants de 2013 l’ont montré de manière, hélas, tragique.

À commencer par deux catastrophes marquantes: l’effondrement d’une complexe manufacturier de vêtements à Savar, au Bengladesh, le 25 avril, ayant tué plus de 1100 travailleurs et le déraillement d’un train transportant du pétrole à Lac-Mégantic le 6 juillet qui a détruit une grande partie du centre-ville et fait 47 morts. Ce sont deux parfaits et malheureux exemples des effets de la socialisation des pertes et de la privatisation des profits. Dans les deux cas, les « externalités négatives » – c’est-à-dire les effets publics indésirables de l’activité privée, à l’instar de la pollution d’une usine – ont eu des conséquences dévastatrices. Ces tragédies en disent long autant de notre responsabilité comme consommateurs, de notre impuissance comme citoyens et de la cupidité des dirigeants et actionnaires de ces entreprises. L’attitude odieuse du patron de la Montreal, Maine & Atlantic Railway, Edward Burkhardt, envers les citoyens de Lac-Mégantic illustre cette cupidité autant que les conditions de travail des travailleurs de Savar.

Dans les deux cas triomphe la faillite du politique et de notre volonté collective de bâtir un monde juste. Consommateurs, coincés par des situations financières contraignantes, nous désirons acheter des produits au meilleur prix possible. Ce faisant, nous encourageons malgré nous le développement de conditions de travail dignes des débuts de la révolution industrielle. Les actionnaires et dirigeants de ces entreprises et de leurs partenaires d’affaires, souvent pressés à l’extrême par leurs actionnaires à générer année après année des profits plus importants, nourrissent cette même logique. Au final: nous avons abdiqué collectivement et politiquement à réguler ces dérives inadmissibles.

Cependant des événements moins tragiques en apparence ont participé de la même logique tout au long de l’année 2013. Leurs conséquences sont moins immédiates et médiatiques mais néanmoins tout aussi profondes. Les éternels débats sur l’importance et les effets des déficits gouvernementaux ont encore une fois occupé une place importante des pages financières, ici comme ailleurs. Aux États-Unis, nous avons à nouveau eu droit au psychodrame de la crise budgétaire entre Républicains et Démocrates au mois d’octobre. Après six mois de négociations stériles sur le budget 2013-2014 entre les Républicains (majoritaires au Sénat) et les Démocrates (majoritaires à la Chambre des représentants), aucun compromis n’a été possible avant la nouvelle année fiscale (débutant le 1er octobre). Conséquence: l’arrêt des activités d’une grande partie de l’administration publique et la mise à pied de 800 000 fonctionnaires pendant plus de deux semaines. Cette crise aurait coûté 24 milliards de dollars à l’économie américaine et freiné la fragile croissance économique du pays, Standard & Poor’s estimant que la croissance du PIB pour le 4e trimestre passerait de 3% à 2%.

L’origine de cette situation aussi absurde que néfaste pour des centaines de milliers de familles américaines réside dans l’obsession des Républicains à la réduction du déficit public – gigantesque, il faut le rappeler. Au-delà des conflits partisans propres aux États-Unis, il s’agit là, bien sûr, de l’éternel débat entre les défenseurs des politiques dites d’austérité et ceux de la relance par les politiques budgétaires. Le Québec n’y échappe pas. Le ministre Marceau annonçait fin novembre que le gouvernement Marois reportait de deux ans l’objectif de l’atteinte du déficit zéro. En revanche, le PQ annonçait une importante réforme du régime de l’aide-sociale dans cette pure logique d’austérité qui repose sur un postulat moral, politique et économique simple: faire reposer sur des individus la responsabilité de la réussite collective dont ils ne tirent que peu de bénéfices. La ministre Agnès Maltais était explicite à cet égard: sa réforme, en plus de chercher à réduire les dépenses de l’État, visait à « renforcer l’incitation au travail » des bénéficiaires de l’aide sociale. En compagnie de plus de 40 intellectuels, j’ai dénoncé fin mars cette politique que nous qualifions de « mesure inhumaine, socialement inacceptable et économiquement inefficace. » Soulignons qu’en plus des groupes sociaux, la protectrice du citoyen Raymonde Saint-Germain s’était aussi prononcée en défaveur de cette réforme.

Ces mesures d’austérité, on peut l’affirmer maintenant avec un grand degré de certitude, ont prolongé la crise que nous connaissons depuis 2008. Même l’OCDE, que l’on ne peut pas soupçonner d’anticapitalisme radical, mettait en garde les pays de l’Union européenne contre les mesures d’austérité. Le message ne peut être plus clair: « L’OCDE a appelé jeudi 28 mars la zone euro à faire preuve de plus de souplesse dans la réduction des déficits et à s’abstenir de prendre de nouvelles mesures de rigueur budgétaire pour l’instant même si cela ‘implique’ de ‘ne pas respecter’ les objectifs chiffrés. » De fait, l’économie européenne est toujours dans le rouge, malgré les signes de reprise économique ailleurs dans le monde – particulièrement aux États-Unis et en Asie. Mais cette reprise se fait sans véritable création d’emploi –  il s’agit d’une « jobless recovery. »

De tous ces événements marquants, ce sont encore et toujours les travailleurs, les consommateurs, les familles – les citoyens – qui payent la note au bénéfice de quelques détenteurs du pouvoir. Du Bengladesh à Lac-Mégantic, de la réforme de l’aide-sociale au Québec au bras de fer budgétaire aux États-Unis, l’année 2013 aura été sous le signe de la socialisation des pertes et de la privatisation des profits.

Il serait injuste, toutefois, de ne pas signaler quelques bons coups de nos dirigeants, au Québec. Deux mesures législatives du gouvernement Marois, sans être révolutionnaires, permettront d’améliorer un peu le cours des choses. D’abord, en octobre, le ministre de la Justice Bertrand St-Arnaud a annoncé que le seuil d’accès à l’aide juridique serait substantiellement relevé, permettant ainsi à un demi million de Québécois d’avoir accès gratuitement aux services d’un avocat. Compte tenu de la judiciarisation croissante de bien des aspects de notre vie, il s’agit là d’une mesure très importante. D’autre part, le gouvernement a adopté cet automne la Loi sur l’économie sociale, une législation souhaitée par le milieu depuis longtemps. Cette loi « assurera la reconnaissance des entreprises d’économie sociale (coopératives, mutuelles et OBNL à vocation marchande) par l’ensemble des ministères et organismes gouvernementaux, » une reconnaissance majeure pour ces acteurs qui prennent de plus en plus d’importance dans nos économies et qui sont vus par plusieurs comme le moteur du développement d’une société plus juste, équilibrée et durable.

L’économie n’est effectivement pas détachée du reste de l’activité humaine. Les décisions et événements malheureux de 2013 le démontrent. Il est à souhaiter que les décisions et événements de 2014 renversent la vapeur et que, collectivement, nous nous préoccupions davantage de solidarité sociale, de justice économique et de développement durable.

 

NB: demain soir, le 1er janvier, à 18h30 Gérald Fillion anime une émission spéciale de RDI-Économie « Résolutions 2014 » à laquelle je participe en compagnie de Martine Hébert, porte-parole nationale de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante et de Jean-Luc Landry, président de Gestion de portefeuille Landry. J’y proposerai, en lien avec ce que j’ai écrit ci-dessus, des résolutions collectives pour un meilleur développement économique et social. Je vous invite d’ailleurs à lire les « Leçons de 2013 » de Gérald Fillion sur son blogue.

Voir | Qui est touché par la Charte des valeurs?

NB: ce texte a été publié originellement le 7 novembre 2013 sur le site du Voir.

 

À qui s’appliquera la Charte des valeurs (etc.) si elle est adoptée telle qu’elle a été déposée aujourd’hui?

À tout le personnel des « organismes publics, » dit le texte du projet de loi.

La liste est impressionnante. L’esprit du projet est d’assurer la neutralité religieuse de l’État. Bien. Mais en quoi le port d’un signe religieux ostentatoire (hijab, turban, ou croix trop visible au cou, par ex. – ce que le projet de loi ne définit pas explicitement, soit dit en passant), pour un.e chercheur.e dans un laboratoire universitaire, un.e adjoint.e administratif chez Hydro-Québec ou un.e mécanicien.ne d’une société de transport public remet-il en cause la neutralité religieuse de l’État? Car si l’on appliquait rigoureusement le texte aujourd’hui déposé, sauf erreur de ma part, tous les employés des organisations dont je fais la liste ci-dessous sont touchés par l’article 5 qui vise à interdire le port des signes religieux ostentatoires.

Ajoutons que l’article 10 vise potentiellement les organisations qui bénéficient du soutien de l’État ou celles qui en seraient sous-traitant. On s’approche d’une grande partie des travailleurs du Québec.

En attendant une analyse économique de l’impact sur les travailleurs du Québec, voici donc, sauf erreur de ma part encore une fois, les organismes visés:

-les ministères du gouvernement
-les municipalités, les communautés métropolitaines, les régies intermunicipales
-les sociétés de transport en commun
-les centres locaux de développement, les conférences régionales des élus et
-les offices municipaux d’habitation
-les commissions scolaires et le Comité de gestion de la taxe scolaire de l’île de Montréal,
-les Cégeps
-les Universités
-le réseau de santé publique:

agences de la santé et des services sociaux
CLSC
centres hospitaliers
centres de protection de l’enfance et de la jeunesse
centre d’hébergement et de soins de longue durée
centres de réadaptation
groupes d’approvisionnement en commun
centres de communication santé

-les juges de la Cour du Québec, du Tribunal des professions, du Tribunal des droits de la personne et des cours municipales de même que les juges de paix magistrats ou fonctionnaires
-les membres du personnel, y compris un membre du personnel de direction, d’un centre de la petite enfance, d’un bureau coordonnateur de la garde en milieu familial ou d’une garderie subventionnée
– personnel de l’Assemblée nationale

Et les organismes suivants:

Agence du revenu du Québec
Agence métropolitaine de transport
Autorité des marchés financiers
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bureau d’audiences publiques sur l’environnement
Bureau de décision et de révision
Bureau des coroners
Bureau des enquêtes indépendantes
Caisse de Dépôt et de placement
Centre de la francophonie des Amériques
Centre de recherche industrielle du Québec
Centre de services partagés du Québec
Comité de déontologie policière
Comité de la rémunération des juges
Comité de la rémunération des procureurs aux poursuites criminelles et pénales
Commissaire à la déontologie policière
Commissaire à la lutte contre la corruption
Commissaire à la santé et au bien-être
Commission consultative de l’enseignement privé
Commission d’accès à l’information
Commission d’évaluation de l’enseignement collégial
Commission de l’équité salariale
Commission de l’éthique en science et en technologie
Commission de la capitale nationale du Québec
Commission de la fonction publique
Commission de protection du territoire agricole du Québec
Commission de toponymie
Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse
Commission des lésions professionnelles
Commission des normes du travail
Commission des partenaires du marché du travail
Commission des relations du travail
Commission des services juridiques
Commission des transports du Québec
Commission municipale du Québec
Commission québécoise des libérations conditionnelles
Conseil de gestion de l’assurance parentale, dans l’exercice de ses fonctions autres que fiduciaires
Conseil de la justice administrative
Conseil de la magistrature
Conseil des arts et des lettres du Québec
Conseil du patrimoine culturel
Conseil du statut de la femme
Conseil supérieur de l’éducation
Conseil supérieur de la langue française
Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec
Corporation d’urgences-santé
Curateur public
Directeur des poursuites criminelles et pénales
École nationale de police du Québec
École nationale des pompiers du Québec
Financement-Québec
Fondation de la faune du Québec
Fonds d’aide aux recours collectifs
Fonds de recherche du Québec – Nature et technologies
Fonds de recherche du Québec – Santé
Fonds de recherche du Québec – Société et culture
Héma-Québec
Hydro-Québec
Infrastructure Québec
Institut de la statistique du Québec
Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec
Institut national d’excellence en santé et en services sociaux
Institut national de santé publique du Québec
Institut national des mines
Investissement Québec
La Financière agricole du Québec
Loto-Québec
Musée d’Art contemporain de Montréal
Musée de la Civilisation
Musée national des beaux-arts du Québec
Office de la protection du consommateur
Office de la sécurité du revenu des chasseurs et piégeurs cris
Office des personnes handicapées du Québec
Office des professions du Québec
Office Québec-Amériques pour la jeunesse
Office Québec-Monde pour la jeunesse
Office québécois de la langue française
Régie de l’assurance maladie du Québec
Régie de l’énergie
Régie des alcools, des courses et des jeux
Régie des installations olympiques
Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec
Régie du bâtiment du Québec
Régie du cinéma
Régie du logement
Société d’habitation du Québec
Société de développement de la Baie James
Société de développement des entreprises culturelles
Société de financement des infrastructures locales du Québec
Société de l’assurance automobile du Québec dans l’exercice de ses fonctions autres que fiduciaires
Société de la Place des Arts de Montréal
Société de télédiffusion du Québec
Société des alcools du Québec
Société des établissements de plein air du Québec
Société des Traversiers du Québec
Société du Centre des congrès de Québec
Société du Grand Théâtre de Québec
Société du Palais des congrès de Montréal
Société du parc industriel et portuaire de Bécancour
Société immobilière du Québec
Société Innovatech du Grand Montréal
Société Innovatech du Sud du Québec
Société Innovatech Québec et Chaudière – Appalaches
Société Innovatech Régions ressources
Société nationale de l’amiante
Société québécoise d’information juridique
Société québécoise de récupération et de recyclage
Tribunal administratif du Québec
Tribunal des droits de la personne

Les barons du pétrole

NB: ce texte a été publié originellement le 22 juillet 2013 sur le site du Voir.

 

L’épouvantable tragédie de Lac-Mégantic a fait ressurgir de nombreuses craintes quant aux risques environnementaux liés au transport du pétrole, bien sûr. Mais au-delà, elle a mis en lumière, à nouveau, notre forte dépendance au pétrole. S’en sont suivis de nombreux amalgames de revendications et d’indignations diverses et variées: contre l’exploitation des sables bitumineux, le transport par pipeline et/ou par oléoducs, l’urgence de mettre fin à cette dépendance dans un contexte où les réserves d’énergies fossiles seront bientôt épuisées, etc.

Il s’agit là de questionnements et d’inquiétudes légitimes, de décisions essentielles que nous devons prendre pour la suite des choses. Mais l’industrie pétrochimique n’est pas une industrie comme les autres. Le pétrole est ce qu’on appelle un « super-intrant ». C’est-à-dire qu’il y a du pétrole dans à peu près tout ce que nous consommons. Non pas physiquement, je vous rassure: les tomates que vous achetez au supermarché, toutes pétries d’OGM qu’elles soient, ne contiennent pas de trace d’or noir en leur chair. En revanche, pour les acheminer du producteur maraîcher à votre supermarché ou à la fruiterie du coin, l’utilisation du pétrole interviendra nécessairement dans la chaine de valeur, ne serait-ce que pour transporter par camion ces légumes du champ où ils sont cueillis jusqu’au point de vente. Sans compter son utilisation en amont: pour transporter les travailleurs aux champs ou les semences et les engrais.

Le même air – sinon la même chanson – se répète pour tous les biens et services que nous consommons: de votre comptable qui vous visite et vous décharge de votre pile de factures aux romans qui bercent vos loisirs en passant par ce voyage fabuleux que vous faites avec votre petite famille à Tadoussac, Paris ou Fort Lauderdale.

Notre dépendance au pétrole demeure complète. S’en affranchir implique une transformation radicale de l’organisation de notre vie matérielle et économique (voyez ces ouvrages dont j’ai parlé ou le nouveau blogue de mon collègue au Voir Philippe Gauthier sur ces questions). Cet affranchissement passera nécessairement par une remise en question du pouvoir économique des géants de l’industrie.

Afin de se donner une idée de leur poids, il suffit d’examiner la liste des très grandes entreprises de la planète. Sur les 50 plus importantes d’entre elles (en termes de revenu) 17 entreprises liées au pétrole et au gaz accaparent près de la moitié (44%) du chiffre du chiffre d’affaires de ces « cinquante barons » – pour plus de 4 000 milliards de dollars de revenus par année. À titre de comparaison, il s’agit là de la moitié de la production économique totale de la Chine, et près de deux fois et demi celle du Canada. On estime que la production et l’exploitation du pétrole contribue à hauteur de 5% de la production économique mondiale.

Le graphique suivant illustre le poids démesuré de l’industrie pétrolière mondiale au sein de ce groupe « sélect » des 50 plus grandes entreprises – qui pèsent pour 13,3% dans l’économie mondiale. Dans le top-10 des plus grandes entreprises au monde, il y a 6 sociétés pétrolifères (Exxon, Shell, Sinopec, BP, China National Petroleum Corp., Saudi Aramco), générant à elles seules plus de 2 500 milliards de dollars de chiffre d’affaires par année – et employant 1 168 900 personnes.

Face à cette réalité, comment peut-on en arriver à nous départir radicalement de notre dépendance au pétrole? Nous sommes en présence d’une des industries les plus puissantes au monde – sinon la plus puissante, en tous cas la plus névralgique – qui n’abandonnera pas sa position de pouvoir économique pour des considérations de viabilité économique et écologique à long terme. Je n’ai évidemment pas de réponse simple à cette question. Mais j’ai l’impression que face aux questionnements existentiels et aux indignations face à l’industrie pétrolière, on oublie un peu trop rapidement ces considérations essentielles. Le pouvoir économique ne se cède pas plus facilement que n’importe quel autre pouvoir; bien moins aisément, probablement.

Source des données: Banque mondiale, Fonds monétaire international, IBIS World, Fortune Global 500.

On a cessé de travailler pour nous

NB: ce texte a été publié originellement le 18 juin 2013 sur le site du Voir.

 

Une démocratie ne vaut et ne dure que si elle sait refondre constamment dans la communauté nationale l’individualisme qu’elle fait naître.

Jacques de Lacretelle, Idées dans un chapeau (Monaco, Éditions du Rocher, 1946, p. 294).

 

À chaque mois de juin, l’histoire se répète. L’Institut Fraser – un think tank néoconservateur et libertarien basé à Vancouver – annonce la date de la « journée d’affranchissement de l’impôt ». En 2013, c’est aujourd’hui, le 18 juin, que les Québécois auront, en moyenne, payé tous leurs impôts et taxes depuis le début de l’année – cela inclut l’ensemble des mesures fiscales (impôts sur le revenu, taxes à la consommation, etc.).

Plusieurs médias ont l’habitude de titrer, ce jour-là, que les contribuables peuvent enfin commencer à travailler pour eux. Autrement dit, du 1er janvier au 17 juin, on travaille pour le gouvernement, le 18 juin on peut finalement commencer à travailler pour soi. Une libération, en quelque sorte; incidemment la formulation en anglais est le « Tax Freedom Day » – le jour de la libération fiscale.

Cette rhétorique extraordinairement pernicieuse se double d’une vision du monde profondément détestable à mes yeux. Cette vision, les philosophes David Robichaud et Patrick Turrmel la nomment – suite à Marx – le mythe de l’homo cruseoconomicus[1]: une conception de l’humain totalement libre, isolé des autres comme Robinson Crusoé sur son île déserte. Il s’agit là d’un mythe, une « des plates fictions du 18e siècle », pour reprendre les mots de Marx, puisque l’acteur économique ne peut évoluer – travailler, produire, consommer – sans ses semblables en société. Car des « individus produisant en société » sont « dans un état de dépendance, membre d’un ensemble plus grand »[2].

Considérer que l’individu travaille pour l’État six mois par année avant de commencer à véritablement travailler « pour lui » repose sur la conception selon laquelle coexistent un « nous » privé et un « eux » public – le gouvernement, les institutions de l’État. Conséquemment, puisqu’il est « extérieur » à nous, on le perçoit en opposition à ce nous privé. De cette manière, on justifie l’idée selon laquelle le fisc « confisque » de manière coercitive une partie du revenu de notre travail pour nous imposer, par la suite, des choix qui ne sont pas nécessairement ceux que nous aurions fait comme individus libres.

Il s’agit d’une logique particulièrement pernicieuse car elle repose sur une conception de la liberté qui nie qu’elle ne puisse s’épanouir qu’au sein de la communauté politique – que l’individu est un Robinson Crusoé. Une conception de la liberté individuelle qui se réduirait à la capacité des acteurs privés à agir comme ils l’entendent, sans contraintes, situés à l’extérieur de la communauté politique. Or, une conception démocratique de la liberté s’appuie pour moi nécessairement par l’engagement des citoyens à la vie politique qui défendent ensemble le bien commun, par l’action de l’État. Cette dernière, par la vigilance des premiers, est garante non seulement de l’épanouissement des membres de la communauté mais aussi de leur liberté politique – qui se distingue, en cela, de la liberté privée.[3]

Concevoir l’État comme extérieur à « nous » fait en sorte que les institutions publiques sont placées sur le même plan que n’importe quelle autre organisation (entreprise, famille). Or, les six premiers mois de l’année, contrairement à la vision du monde proposée par l’Institut Fraser, nous ne travaillons pas « pour le gouvernement » – nous travaillons pour nous, ce nous collectif qui se développe autour de la préservation du bien commun et du développement de notre communauté.

Le 18 juin, nous ne commençons pas à travailler pour le nous privé, nous avons rempli notre devoir civique à contribuer au nous collectif. La vision du monde du Fraser est profondément détestable en ce qu’elle nie de facto cette contribution au bien-être collectif. Alain Deneault répète souvent ce beau mot: on doit redonner aux contribuables la « fierté de l’impôt. »

La fierté de contribuer au développement de notre communauté politique par le biais des taxes et des impôts qui ne sont pas une ponction illégitime sur notre chèque de paye mais plutôt un formidable privilège de pouvoir agir en communauté politique. Bien entendu, ce privilège se double d’un devoir: celui de la vigilance et de l’implication dans la vie politique. La commission Charbonneau démontre jusqu’à plus soif combien abandonner cette vigilance peut coûter cher et corrompre, au sens le plus fort du terme, les institutions publiques garantes du bien commun.

Nous devrions avoir hâte au 1er janvier pour recommencer à travailler pour nous.

 

[1] David Robichaud et Patrick Turmel, La juste part: repenser les inégalités, la richesse et la fabrication des grille-pains, Montréal, Atelier 10, 2012, p. 20.

[2] Marx désigne cette fiction par le terme « robinsonnades »: Karl Marx [1859], « Introduction à la critique de l’économie politique,’ in Contribution à la critique de l’économie politique, Paris, Éditions Sociales, 1972, p. 149.

[3] Cf. à cet égard la discussion du philosophe Ruwen Ogien dans son tout dernier ouvrage L’État nous rend-il meilleurs? Essai sur la liberté politique (Paris, Gallimard, 2013).