Des risques liés à l’épargne-retraite? (audio | Radio-Canada Winnipeg)

C’est la « saison des REER » comme on dit. Compte tenu des histoires de fraude récentes, à la libération récente de Vincent Lacroix, des interrogations légitimes se posent: quels risques courrons-nous en confiant nos épargnes durement gagnées à des conseillers financiers? J’en glisse un mot à Aude Brassard-Hallé à l’émission « L’Actuel » de la première chaîne de Radio-Canada Manitoba, qu’on peut écouter ci-dessous.

L’«Itinéraire» a vingt ans !

L’Itinéraire, le journal de rue de Montréal, fête cette année ses vingt ans. Faut le faire ! Un magazine qui fait maintenant près de 50 pages, publié deux fois par mois, produit par des artisans convaincus et généreux et distribué par des camelots de la rue. Un magazine qui est l’incarnation même de l’insertion sociale pour les exclus de notre opulente société. Je lis presque systématiquement l’Itinéraire depuis ses débuts. Ce fut d’abord, comme bien d’autres, pour encourager l’initiative. Puis, par simple intérêt – car il s’agit là d’un magazine de grande qualité, traitant d’une multitude de sujets d’importance.

Itinéraire-Ianik-MarcilPourtant, c’est son talon d’Achille: si on n’a jamais lu l’Itinéraire, on croit qu’il ne parle que d’itinérance. Or, ça n’est pas le cas. Culture, politique, économie, justice ou développement social sont autant de thématiques traitées par ce que d’aucun appellent L’Actualité de la rue.

Pour ses vingt ans, le magazine revampe à la fois sa maquette et son contenu. Je ne suis pas peu fier de débuter, avec ce numéro du 1er février, une collaboration régulière. À chaque édition, j’y signerai un chronique d’humeur sur les dérives morales de nos systèmes économiques et politiques, sur les injustices qu’ils créent et, aussi, sur la possibilité que nous avons de changer les choses.

Mardi le 4 février, l’Itinéraire organise un événement spécial pour souligner ses vingt ans, « Camelot d’un jour »:

Une quarantaine de personnalités d’affaires et médiatiques vendront L’Itinéraire avec un camelot, de 11h30 à 12h30. Les profits de la vente iront au camelot. L’exercice se veut un geste de solidarité envers des personnes qui chaque jour vont dans la rue pour se réinsérer et vendre un magazine de conscientisation sociale aux Montréalais.

La vingtaine de personnalités du milieu des affaires ont également pour objectif de récolter chacune quelque 2 000 $ pour soutenir les services de réinsertion de L’Itinéraire.

Pour en savoir plus, c’est par ici.

Longue vie à cette initiative essentielle !

PS: Pour celles et ceux n’habitant pas Montréal, vous pouvez lire le numéro précédant de l’Itinéraire en version PDF sur leur site web (le jour de la sortie du numéro courant).

Bilan économique 2013

2013L’économie n’est pas une sphère isolée de l’ensemble des activités humaines: à peu près tous les gestes que nous posons au quotidien – ne serait-ce que pour nous nourrir, nous vêtir ou nous déplacer – ont un effet économique. À l’inverse toutes les activités de production de marchandises ont aussi des effets hors de l’activité strictement économique – sur l’écosystème, la vie politique ou sociale. Nombre d’événements marquants de 2013 l’ont montré de manière, hélas, tragique.

À commencer par deux catastrophes marquantes: l’effondrement d’une complexe manufacturier de vêtements à Savar, au Bengladesh, le 25 avril, ayant tué plus de 1100 travailleurs et le déraillement d’un train transportant du pétrole à Lac-Mégantic le 6 juillet qui a détruit une grande partie du centre-ville et fait 47 morts. Ce sont deux parfaits et malheureux exemples des effets de la socialisation des pertes et de la privatisation des profits. Dans les deux cas, les « externalités négatives » – c’est-à-dire les effets publics indésirables de l’activité privée, à l’instar de la pollution d’une usine – ont eu des conséquences dévastatrices. Ces tragédies en disent long autant de notre responsabilité comme consommateurs, de notre impuissance comme citoyens et de la cupidité des dirigeants et actionnaires de ces entreprises. L’attitude odieuse du patron de la Montreal, Maine & Atlantic Railway, Edward Burkhardt, envers les citoyens de Lac-Mégantic illustre cette cupidité autant que les conditions de travail des travailleurs de Savar.

Dans les deux cas triomphe la faillite du politique et de notre volonté collective de bâtir un monde juste. Consommateurs, coincés par des situations financières contraignantes, nous désirons acheter des produits au meilleur prix possible. Ce faisant, nous encourageons malgré nous le développement de conditions de travail dignes des débuts de la révolution industrielle. Les actionnaires et dirigeants de ces entreprises et de leurs partenaires d’affaires, souvent pressés à l’extrême par leurs actionnaires à générer année après année des profits plus importants, nourrissent cette même logique. Au final: nous avons abdiqué collectivement et politiquement à réguler ces dérives inadmissibles.

Cependant des événements moins tragiques en apparence ont participé de la même logique tout au long de l’année 2013. Leurs conséquences sont moins immédiates et médiatiques mais néanmoins tout aussi profondes. Les éternels débats sur l’importance et les effets des déficits gouvernementaux ont encore une fois occupé une place importante des pages financières, ici comme ailleurs. Aux États-Unis, nous avons à nouveau eu droit au psychodrame de la crise budgétaire entre Républicains et Démocrates au mois d’octobre. Après six mois de négociations stériles sur le budget 2013-2014 entre les Républicains (majoritaires au Sénat) et les Démocrates (majoritaires à la Chambre des représentants), aucun compromis n’a été possible avant la nouvelle année fiscale (débutant le 1er octobre). Conséquence: l’arrêt des activités d’une grande partie de l’administration publique et la mise à pied de 800 000 fonctionnaires pendant plus de deux semaines. Cette crise aurait coûté 24 milliards de dollars à l’économie américaine et freiné la fragile croissance économique du pays, Standard & Poor’s estimant que la croissance du PIB pour le 4e trimestre passerait de 3% à 2%.

L’origine de cette situation aussi absurde que néfaste pour des centaines de milliers de familles américaines réside dans l’obsession des Républicains à la réduction du déficit public – gigantesque, il faut le rappeler. Au-delà des conflits partisans propres aux États-Unis, il s’agit là, bien sûr, de l’éternel débat entre les défenseurs des politiques dites d’austérité et ceux de la relance par les politiques budgétaires. Le Québec n’y échappe pas. Le ministre Marceau annonçait fin novembre que le gouvernement Marois reportait de deux ans l’objectif de l’atteinte du déficit zéro. En revanche, le PQ annonçait une importante réforme du régime de l’aide-sociale dans cette pure logique d’austérité qui repose sur un postulat moral, politique et économique simple: faire reposer sur des individus la responsabilité de la réussite collective dont ils ne tirent que peu de bénéfices. La ministre Agnès Maltais était explicite à cet égard: sa réforme, en plus de chercher à réduire les dépenses de l’État, visait à « renforcer l’incitation au travail » des bénéficiaires de l’aide sociale. En compagnie de plus de 40 intellectuels, j’ai dénoncé fin mars cette politique que nous qualifions de « mesure inhumaine, socialement inacceptable et économiquement inefficace. » Soulignons qu’en plus des groupes sociaux, la protectrice du citoyen Raymonde Saint-Germain s’était aussi prononcée en défaveur de cette réforme.

Ces mesures d’austérité, on peut l’affirmer maintenant avec un grand degré de certitude, ont prolongé la crise que nous connaissons depuis 2008. Même l’OCDE, que l’on ne peut pas soupçonner d’anticapitalisme radical, mettait en garde les pays de l’Union européenne contre les mesures d’austérité. Le message ne peut être plus clair: « L’OCDE a appelé jeudi 28 mars la zone euro à faire preuve de plus de souplesse dans la réduction des déficits et à s’abstenir de prendre de nouvelles mesures de rigueur budgétaire pour l’instant même si cela ‘implique’ de ‘ne pas respecter’ les objectifs chiffrés. » De fait, l’économie européenne est toujours dans le rouge, malgré les signes de reprise économique ailleurs dans le monde – particulièrement aux États-Unis et en Asie. Mais cette reprise se fait sans véritable création d’emploi –  il s’agit d’une « jobless recovery. »

De tous ces événements marquants, ce sont encore et toujours les travailleurs, les consommateurs, les familles – les citoyens – qui payent la note au bénéfice de quelques détenteurs du pouvoir. Du Bengladesh à Lac-Mégantic, de la réforme de l’aide-sociale au Québec au bras de fer budgétaire aux États-Unis, l’année 2013 aura été sous le signe de la socialisation des pertes et de la privatisation des profits.

Il serait injuste, toutefois, de ne pas signaler quelques bons coups de nos dirigeants, au Québec. Deux mesures législatives du gouvernement Marois, sans être révolutionnaires, permettront d’améliorer un peu le cours des choses. D’abord, en octobre, le ministre de la Justice Bertrand St-Arnaud a annoncé que le seuil d’accès à l’aide juridique serait substantiellement relevé, permettant ainsi à un demi million de Québécois d’avoir accès gratuitement aux services d’un avocat. Compte tenu de la judiciarisation croissante de bien des aspects de notre vie, il s’agit là d’une mesure très importante. D’autre part, le gouvernement a adopté cet automne la Loi sur l’économie sociale, une législation souhaitée par le milieu depuis longtemps. Cette loi « assurera la reconnaissance des entreprises d’économie sociale (coopératives, mutuelles et OBNL à vocation marchande) par l’ensemble des ministères et organismes gouvernementaux, » une reconnaissance majeure pour ces acteurs qui prennent de plus en plus d’importance dans nos économies et qui sont vus par plusieurs comme le moteur du développement d’une société plus juste, équilibrée et durable.

L’économie n’est effectivement pas détachée du reste de l’activité humaine. Les décisions et événements malheureux de 2013 le démontrent. Il est à souhaiter que les décisions et événements de 2014 renversent la vapeur et que, collectivement, nous nous préoccupions davantage de solidarité sociale, de justice économique et de développement durable.

 

NB: demain soir, le 1er janvier, à 18h30 Gérald Fillion anime une émission spéciale de RDI-Économie « Résolutions 2014 » à laquelle je participe en compagnie de Martine Hébert, porte-parole nationale de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante et de Jean-Luc Landry, président de Gestion de portefeuille Landry. J’y proposerai, en lien avec ce que j’ai écrit ci-dessus, des résolutions collectives pour un meilleur développement économique et social. Je vous invite d’ailleurs à lire les « Leçons de 2013 » de Gérald Fillion sur son blogue.

Voir | Qui est touché par la Charte des valeurs?

NB: ce texte a été publié originellement le 7 novembre 2013 sur le site du Voir.

 

À qui s’appliquera la Charte des valeurs (etc.) si elle est adoptée telle qu’elle a été déposée aujourd’hui?

À tout le personnel des « organismes publics, » dit le texte du projet de loi.

La liste est impressionnante. L’esprit du projet est d’assurer la neutralité religieuse de l’État. Bien. Mais en quoi le port d’un signe religieux ostentatoire (hijab, turban, ou croix trop visible au cou, par ex. – ce que le projet de loi ne définit pas explicitement, soit dit en passant), pour un.e chercheur.e dans un laboratoire universitaire, un.e adjoint.e administratif chez Hydro-Québec ou un.e mécanicien.ne d’une société de transport public remet-il en cause la neutralité religieuse de l’État? Car si l’on appliquait rigoureusement le texte aujourd’hui déposé, sauf erreur de ma part, tous les employés des organisations dont je fais la liste ci-dessous sont touchés par l’article 5 qui vise à interdire le port des signes religieux ostentatoires.

Ajoutons que l’article 10 vise potentiellement les organisations qui bénéficient du soutien de l’État ou celles qui en seraient sous-traitant. On s’approche d’une grande partie des travailleurs du Québec.

En attendant une analyse économique de l’impact sur les travailleurs du Québec, voici donc, sauf erreur de ma part encore une fois, les organismes visés:

-les ministères du gouvernement
-les municipalités, les communautés métropolitaines, les régies intermunicipales
-les sociétés de transport en commun
-les centres locaux de développement, les conférences régionales des élus et
-les offices municipaux d’habitation
-les commissions scolaires et le Comité de gestion de la taxe scolaire de l’île de Montréal,
-les Cégeps
-les Universités
-le réseau de santé publique:

agences de la santé et des services sociaux
CLSC
centres hospitaliers
centres de protection de l’enfance et de la jeunesse
centre d’hébergement et de soins de longue durée
centres de réadaptation
groupes d’approvisionnement en commun
centres de communication santé

-les juges de la Cour du Québec, du Tribunal des professions, du Tribunal des droits de la personne et des cours municipales de même que les juges de paix magistrats ou fonctionnaires
-les membres du personnel, y compris un membre du personnel de direction, d’un centre de la petite enfance, d’un bureau coordonnateur de la garde en milieu familial ou d’une garderie subventionnée
– personnel de l’Assemblée nationale

Et les organismes suivants:

Agence du revenu du Québec
Agence métropolitaine de transport
Autorité des marchés financiers
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bureau d’audiences publiques sur l’environnement
Bureau de décision et de révision
Bureau des coroners
Bureau des enquêtes indépendantes
Caisse de Dépôt et de placement
Centre de la francophonie des Amériques
Centre de recherche industrielle du Québec
Centre de services partagés du Québec
Comité de déontologie policière
Comité de la rémunération des juges
Comité de la rémunération des procureurs aux poursuites criminelles et pénales
Commissaire à la déontologie policière
Commissaire à la lutte contre la corruption
Commissaire à la santé et au bien-être
Commission consultative de l’enseignement privé
Commission d’accès à l’information
Commission d’évaluation de l’enseignement collégial
Commission de l’équité salariale
Commission de l’éthique en science et en technologie
Commission de la capitale nationale du Québec
Commission de la fonction publique
Commission de protection du territoire agricole du Québec
Commission de toponymie
Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse
Commission des lésions professionnelles
Commission des normes du travail
Commission des partenaires du marché du travail
Commission des relations du travail
Commission des services juridiques
Commission des transports du Québec
Commission municipale du Québec
Commission québécoise des libérations conditionnelles
Conseil de gestion de l’assurance parentale, dans l’exercice de ses fonctions autres que fiduciaires
Conseil de la justice administrative
Conseil de la magistrature
Conseil des arts et des lettres du Québec
Conseil du patrimoine culturel
Conseil du statut de la femme
Conseil supérieur de l’éducation
Conseil supérieur de la langue française
Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec
Corporation d’urgences-santé
Curateur public
Directeur des poursuites criminelles et pénales
École nationale de police du Québec
École nationale des pompiers du Québec
Financement-Québec
Fondation de la faune du Québec
Fonds d’aide aux recours collectifs
Fonds de recherche du Québec – Nature et technologies
Fonds de recherche du Québec – Santé
Fonds de recherche du Québec – Société et culture
Héma-Québec
Hydro-Québec
Infrastructure Québec
Institut de la statistique du Québec
Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec
Institut national d’excellence en santé et en services sociaux
Institut national de santé publique du Québec
Institut national des mines
Investissement Québec
La Financière agricole du Québec
Loto-Québec
Musée d’Art contemporain de Montréal
Musée de la Civilisation
Musée national des beaux-arts du Québec
Office de la protection du consommateur
Office de la sécurité du revenu des chasseurs et piégeurs cris
Office des personnes handicapées du Québec
Office des professions du Québec
Office Québec-Amériques pour la jeunesse
Office Québec-Monde pour la jeunesse
Office québécois de la langue française
Régie de l’assurance maladie du Québec
Régie de l’énergie
Régie des alcools, des courses et des jeux
Régie des installations olympiques
Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec
Régie du bâtiment du Québec
Régie du cinéma
Régie du logement
Société d’habitation du Québec
Société de développement de la Baie James
Société de développement des entreprises culturelles
Société de financement des infrastructures locales du Québec
Société de l’assurance automobile du Québec dans l’exercice de ses fonctions autres que fiduciaires
Société de la Place des Arts de Montréal
Société de télédiffusion du Québec
Société des alcools du Québec
Société des établissements de plein air du Québec
Société des Traversiers du Québec
Société du Centre des congrès de Québec
Société du Grand Théâtre de Québec
Société du Palais des congrès de Montréal
Société du parc industriel et portuaire de Bécancour
Société immobilière du Québec
Société Innovatech du Grand Montréal
Société Innovatech du Sud du Québec
Société Innovatech Québec et Chaudière – Appalaches
Société Innovatech Régions ressources
Société nationale de l’amiante
Société québécoise d’information juridique
Société québécoise de récupération et de recyclage
Tribunal administratif du Québec
Tribunal des droits de la personne

Les barons du pétrole

NB: ce texte a été publié originellement le 22 juillet 2013 sur le site du Voir.

 

L’épouvantable tragédie de Lac-Mégantic a fait ressurgir de nombreuses craintes quant aux risques environnementaux liés au transport du pétrole, bien sûr. Mais au-delà, elle a mis en lumière, à nouveau, notre forte dépendance au pétrole. S’en sont suivis de nombreux amalgames de revendications et d’indignations diverses et variées: contre l’exploitation des sables bitumineux, le transport par pipeline et/ou par oléoducs, l’urgence de mettre fin à cette dépendance dans un contexte où les réserves d’énergies fossiles seront bientôt épuisées, etc.

Il s’agit là de questionnements et d’inquiétudes légitimes, de décisions essentielles que nous devons prendre pour la suite des choses. Mais l’industrie pétrochimique n’est pas une industrie comme les autres. Le pétrole est ce qu’on appelle un « super-intrant ». C’est-à-dire qu’il y a du pétrole dans à peu près tout ce que nous consommons. Non pas physiquement, je vous rassure: les tomates que vous achetez au supermarché, toutes pétries d’OGM qu’elles soient, ne contiennent pas de trace d’or noir en leur chair. En revanche, pour les acheminer du producteur maraîcher à votre supermarché ou à la fruiterie du coin, l’utilisation du pétrole interviendra nécessairement dans la chaine de valeur, ne serait-ce que pour transporter par camion ces légumes du champ où ils sont cueillis jusqu’au point de vente. Sans compter son utilisation en amont: pour transporter les travailleurs aux champs ou les semences et les engrais.

Le même air – sinon la même chanson – se répète pour tous les biens et services que nous consommons: de votre comptable qui vous visite et vous décharge de votre pile de factures aux romans qui bercent vos loisirs en passant par ce voyage fabuleux que vous faites avec votre petite famille à Tadoussac, Paris ou Fort Lauderdale.

Notre dépendance au pétrole demeure complète. S’en affranchir implique une transformation radicale de l’organisation de notre vie matérielle et économique (voyez ces ouvrages dont j’ai parlé ou le nouveau blogue de mon collègue au Voir Philippe Gauthier sur ces questions). Cet affranchissement passera nécessairement par une remise en question du pouvoir économique des géants de l’industrie.

Afin de se donner une idée de leur poids, il suffit d’examiner la liste des très grandes entreprises de la planète. Sur les 50 plus importantes d’entre elles (en termes de revenu) 17 entreprises liées au pétrole et au gaz accaparent près de la moitié (44%) du chiffre du chiffre d’affaires de ces « cinquante barons » – pour plus de 4 000 milliards de dollars de revenus par année. À titre de comparaison, il s’agit là de la moitié de la production économique totale de la Chine, et près de deux fois et demi celle du Canada. On estime que la production et l’exploitation du pétrole contribue à hauteur de 5% de la production économique mondiale.

Le graphique suivant illustre le poids démesuré de l’industrie pétrolière mondiale au sein de ce groupe « sélect » des 50 plus grandes entreprises – qui pèsent pour 13,3% dans l’économie mondiale. Dans le top-10 des plus grandes entreprises au monde, il y a 6 sociétés pétrolifères (Exxon, Shell, Sinopec, BP, China National Petroleum Corp., Saudi Aramco), générant à elles seules plus de 2 500 milliards de dollars de chiffre d’affaires par année – et employant 1 168 900 personnes.

Face à cette réalité, comment peut-on en arriver à nous départir radicalement de notre dépendance au pétrole? Nous sommes en présence d’une des industries les plus puissantes au monde – sinon la plus puissante, en tous cas la plus névralgique – qui n’abandonnera pas sa position de pouvoir économique pour des considérations de viabilité économique et écologique à long terme. Je n’ai évidemment pas de réponse simple à cette question. Mais j’ai l’impression que face aux questionnements existentiels et aux indignations face à l’industrie pétrolière, on oublie un peu trop rapidement ces considérations essentielles. Le pouvoir économique ne se cède pas plus facilement que n’importe quel autre pouvoir; bien moins aisément, probablement.

Source des données: Banque mondiale, Fonds monétaire international, IBIS World, Fortune Global 500.

On a cessé de travailler pour nous

NB: ce texte a été publié originellement le 18 juin 2013 sur le site du Voir.

 

Une démocratie ne vaut et ne dure que si elle sait refondre constamment dans la communauté nationale l’individualisme qu’elle fait naître.

Jacques de Lacretelle, Idées dans un chapeau (Monaco, Éditions du Rocher, 1946, p. 294).

 

À chaque mois de juin, l’histoire se répète. L’Institut Fraser – un think tank néoconservateur et libertarien basé à Vancouver – annonce la date de la « journée d’affranchissement de l’impôt ». En 2013, c’est aujourd’hui, le 18 juin, que les Québécois auront, en moyenne, payé tous leurs impôts et taxes depuis le début de l’année – cela inclut l’ensemble des mesures fiscales (impôts sur le revenu, taxes à la consommation, etc.).

Plusieurs médias ont l’habitude de titrer, ce jour-là, que les contribuables peuvent enfin commencer à travailler pour eux. Autrement dit, du 1er janvier au 17 juin, on travaille pour le gouvernement, le 18 juin on peut finalement commencer à travailler pour soi. Une libération, en quelque sorte; incidemment la formulation en anglais est le « Tax Freedom Day » – le jour de la libération fiscale.

Cette rhétorique extraordinairement pernicieuse se double d’une vision du monde profondément détestable à mes yeux. Cette vision, les philosophes David Robichaud et Patrick Turrmel la nomment – suite à Marx – le mythe de l’homo cruseoconomicus[1]: une conception de l’humain totalement libre, isolé des autres comme Robinson Crusoé sur son île déserte. Il s’agit là d’un mythe, une « des plates fictions du 18e siècle », pour reprendre les mots de Marx, puisque l’acteur économique ne peut évoluer – travailler, produire, consommer – sans ses semblables en société. Car des « individus produisant en société » sont « dans un état de dépendance, membre d’un ensemble plus grand »[2].

Considérer que l’individu travaille pour l’État six mois par année avant de commencer à véritablement travailler « pour lui » repose sur la conception selon laquelle coexistent un « nous » privé et un « eux » public – le gouvernement, les institutions de l’État. Conséquemment, puisqu’il est « extérieur » à nous, on le perçoit en opposition à ce nous privé. De cette manière, on justifie l’idée selon laquelle le fisc « confisque » de manière coercitive une partie du revenu de notre travail pour nous imposer, par la suite, des choix qui ne sont pas nécessairement ceux que nous aurions fait comme individus libres.

Il s’agit d’une logique particulièrement pernicieuse car elle repose sur une conception de la liberté qui nie qu’elle ne puisse s’épanouir qu’au sein de la communauté politique – que l’individu est un Robinson Crusoé. Une conception de la liberté individuelle qui se réduirait à la capacité des acteurs privés à agir comme ils l’entendent, sans contraintes, situés à l’extérieur de la communauté politique. Or, une conception démocratique de la liberté s’appuie pour moi nécessairement par l’engagement des citoyens à la vie politique qui défendent ensemble le bien commun, par l’action de l’État. Cette dernière, par la vigilance des premiers, est garante non seulement de l’épanouissement des membres de la communauté mais aussi de leur liberté politique – qui se distingue, en cela, de la liberté privée.[3]

Concevoir l’État comme extérieur à « nous » fait en sorte que les institutions publiques sont placées sur le même plan que n’importe quelle autre organisation (entreprise, famille). Or, les six premiers mois de l’année, contrairement à la vision du monde proposée par l’Institut Fraser, nous ne travaillons pas « pour le gouvernement » – nous travaillons pour nous, ce nous collectif qui se développe autour de la préservation du bien commun et du développement de notre communauté.

Le 18 juin, nous ne commençons pas à travailler pour le nous privé, nous avons rempli notre devoir civique à contribuer au nous collectif. La vision du monde du Fraser est profondément détestable en ce qu’elle nie de facto cette contribution au bien-être collectif. Alain Deneault répète souvent ce beau mot: on doit redonner aux contribuables la « fierté de l’impôt. »

La fierté de contribuer au développement de notre communauté politique par le biais des taxes et des impôts qui ne sont pas une ponction illégitime sur notre chèque de paye mais plutôt un formidable privilège de pouvoir agir en communauté politique. Bien entendu, ce privilège se double d’un devoir: celui de la vigilance et de l’implication dans la vie politique. La commission Charbonneau démontre jusqu’à plus soif combien abandonner cette vigilance peut coûter cher et corrompre, au sens le plus fort du terme, les institutions publiques garantes du bien commun.

Nous devrions avoir hâte au 1er janvier pour recommencer à travailler pour nous.

 

[1] David Robichaud et Patrick Turmel, La juste part: repenser les inégalités, la richesse et la fabrication des grille-pains, Montréal, Atelier 10, 2012, p. 20.

[2] Marx désigne cette fiction par le terme « robinsonnades »: Karl Marx [1859], « Introduction à la critique de l’économie politique,’ in Contribution à la critique de l’économie politique, Paris, Éditions Sociales, 1972, p. 149.

[3] Cf. à cet égard la discussion du philosophe Ruwen Ogien dans son tout dernier ouvrage L’État nous rend-il meilleurs? Essai sur la liberté politique (Paris, Gallimard, 2013).

Le terreau de l’espoir d’une vie meilleure

NB: ce texte a été publié originellement le 25 mai 2013 sur le site du Voir.

 

Depuis plusieurs jours, les quartiers défavorisés des principales villes de Suède sont le théâtre d’émeutes qui ne sont pas sans rappeler celles des banlieues de France en 2005. Des affrontements d’apparence motivés par des tensions entre communautés culturelles attisés par un incident malheureux – ici, l’assassinat par la police d’un citoyen de 69 ans, à Husby, une banlieue pauvre de Stockholm.

La libéralité notoire des politiques d’immigration de la Suède est aussitôt pointée du doigt: la difficulté d’intégrer un flot important d’immigrants à la société et créer, ce faisant, des frustrations de toutes natures – identitaires, notamment. De manière prévisible, certains contempteurs des politiques multiculturelles se sont insurgés sur les médias sociaux. Des esprits un peu plus critiques et nuancés y vont pourtant de la même association. Ainsi hier, sur sa page Facebook, le sociologue Mathieu Bock-Côté, se commet par le sibyllin, mais lourd de sens, commentaire: « Les symptômes de la crise du multiculturalisme européen se multiplient. » Ce à quoi je questionne: s’agit-il d’une crise du multiculturalisme ou de la crise économique? Sa réponse: « Fascinante cette réduction des problèmes sociaux et culturels à leur dimension économique que nous proposent généralement marxistes et libéraux, dans une étrange convergence explicative. »

Comme je ne me considère ni marxiste, ni libéral, je me permets de poursuivre. Blague à part, il s’agit là – peu importe, en fait, le commentaire de M. Bock-Côté, on ne fera pas une thèse à partir d’une phrase publiée sur Facebook – de l’argument mille fois entendu lors des émeutes de 2005 en France: les politiques d’immigration trop laxistes, appuyées sur l’idéologie multiculturelle, seraient la cause de troubles sociaux gravissimes.

Dans cette vue de l’esprit, l’équation est simple: une immigration trop massive délite le tissu social traditionnel, créant des tensions entre les citoyens « de souche » et les nouveaux arrivants. Les codes sociaux, les référents communs et le respect des institutions traditionnelles étant remis en question par les immigrés détruisent les liens sociaux existants.

Ce que cette critique omet, de prime abord, c’est ce qu’on entend au café du coin ou dans les sombres tribunes téléphoniques: ces étrangers nous volent nos jobs. Jamais, bien sûr, ces intellectuels traditionnalistes n’oseraient proférer une telle ânerie. Bien pire, ils rejettent d’emblée les explications économiques aux troubles sociaux vécus par la Suède présentement. « Réduire » ces problèmes à leur dimension économique serait beaucoup trop simple, n’est-ce pas? N’est-ce pas là une splendide contradiction?

Si la dimension économique n’épuise pas le répertoire des explications causales à ces mouvements de frustrations, elle n’en constitue pas moins le terreau qui en permet l’émergence. De toute l’histoire de l’humanité, les mouvements sociaux ne se sont jamais déployés sans, au minimum, les conditions préalables d’une situation matérielle défavorable à ceux qui les animaient.

Selon la grille d’analyse des opposants à la (soi-disant) politique multiculturelle européenne, la forte immigration constituerait la cause des troubles sociaux violents que connaît, par exemple, la Suède présentement. Si corrélation n’est pas causalité, il serait toutefois légitime dans ce contexte de considérer que les pays qui connaissent les plus forts taux d’immigration soient sujets aux plus grands troubles sociaux. Voyons voir ce que les faits nous enseignent.

Prenons donc en exemple le pays de l’Union européenne qui connait la plus forte immigration depuis 50 ans (y compris ces dernières années) et compte le plus d’étrangers (près de la moitié de sa population). Il a accueilli, en 2012, un grand nombre de Portugais : si grand, que ces nouveaux arrivants portugais, pour une seule année, représentent 16% de sa population totale, soit deux fois plus que l’immigration totale au Canada! Pourtant, ce pays ne connait pourtant aucun trouble social (comme c’est étrange!). Ce pays, c’est le Luxembourg.

Évidemment, il s’agit là d’un exemple par l’absurde. En fait, pas vraiment. Si le Luxembourg ne connaît aucun trouble social malgré cette forte immigration, c’est qu’il s’agit d’un pays très riche – comme le sont ses immigrants. Car voilà, n’en déplaise aux contempteurs des politiques d’immigration, les facteurs économiques demeurent un facteur explicatif majeur des tensions sociales, dans tous les contextes historiques connus.

Le tableau suivant [1] n’offre pas, à lui seul, l’explication finale au problème ; encore une fois, corrélation n’est pas causalité. Néanmoins, force est de constater que les pays européens qui connaissent depuis quelques années les troubles sociaux les plus graves sont ceux chez lesquels les taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans (non étudiants, bien sûr) sont les plus élevés: Espagne, Grèce, Portugal, France. A contrario, ces pays ne sont pas caractérisés par des taux de migration nette ni d’immigration particulièrement importants – ils avoisinent même ceux du Canada. Pourtant, ni à Vancouver, Calgary, Toronto ou Montréal on ne voit d’émeutes de l’ampleur de ce qu’on constate à Madrid, Athènes, Lisbonne ou Paris.

C’est que ces taux d’immigration, même relativement importants comme ceux que nous connaissons chez nous, demeurent relativement modestes. Ainsi, un taux d’immigration brut de huit immigrants pour mille habitants comme c’est le cas au Canada fait en sorte qu’en moyenne un quartier urbain de Montréal comme celui que j’habite accueille chaque année dans mon pâté de maison (environ un carré de quatre coins de rues par deux coins de rues, soit un millier d’habitants [2]) huit nouveaux arrivants. Oh, le désordre social! Dans Hochelaga-Maisonneuve où j’habite, il doit bien avoir le quadruple d’exilés durant le même 1er-juillet qui ont fui le Plateau-Mont-Royal, maintenant incapables de payer leurs loyers exorbitants. Rien pour créer des émeutes six soirs de suite comme ce qu’on a vu cette semaine dans les banlieues de Stockholm.

Ces émeutes émergent en grande partie parce que le terreau du ressentiment xénophobe et antisocial est fertile. Ce terreau s’enrichit d’un fertilisant puissant: l’insécurité économique et l’absence d’espoir d’une vie matérielle meilleure. Les citoyens du Grand-Duché du Luxembourg vous le confirmeront par l’absurde.

 

[1] Sources: (a) taux d’immigrants: Eurostat pour les pays européens, Citoyenneté et immigration Canada pour le Canada; (b) solde migratoire et taux de chômage chez les jeunes: CIA, The World Factbook.

[2] Approximation sur la base des données du recensement 2011 de Statistique Canada pour un « Secteur de recensement. »

Le plus grand des maux et le pire des crimes

NB: ce texte a été publié originellement le 22 mars 2013 dans Le Journal des alternatives et a été co-signé par une quarantaine d’intellectuels (noms ci-dessous).

 

20130322-Journal des alternativesLa pauvreté est « le plus grand des maux et le pire des crimes » écrivait George Bernard Shaw. Il est, en effet, criminel de maintenir des êtres humains dans la pauvreté et de ne pas tenter de sortir ses semblables de la précarité.

La ministre Agnès Maltais a motivé sa réforme de l’aide sociale par son désir de « renforcer l’incitation au travail ». Il serait donc légitime que le gouvernement favorise l’insertion au marché du travail de ceux qui en sont exclus, leur permettant ainsi de s’extraire de la pauvreté. Cependant, la nouvelle réglementation ne favorise d’aucune manière « l’incitation au travail » – bien au contraire. Nous nous opposons donc fermement à cette réforme qui se base sur trois erreurs : morale, politique et économique.

Il est moralement odieux de prétendre que le sort économique des plus démunis d’entre nous est le fait de leur propre volonté – comme le serait leur capacité à améliorer leur situation sociale et économique. Croire cela suppose qu’ils sont les seuls responsables de leur sort. Le gouvernement Marois, en réduisant le soutien d’aide sociale pour certaines catégories de prestataires, leur envoie un message clair : le montant de vos prestations étant trop élevé, vous vous complaisez dans votre statut précaire. En le réduisant, vous serez incité à sortir de votre torpeur. Conclusion : ces prestataires d’aide sociale sont des paresseux qui ne fournissent pas les efforts nécessaires. Est-il nécessaire de rappeler que l’aide sociale constitue un soutien de dernier recours ?

Ce faisant, la décision de madame Maltais a des conséquences sociales et politiques graves. Considérer que les prestataires d’aide sociale sont les artisans de leur propre malheur revient à les exclure du reste de la société, c’est-à-dire de ceux et celles qui ont un travail et contribuent, ainsi, à la prospérité économique et à une vie politique légitime. Il s’agit là d’une forme particulièrement insidieuse d’exclusion sociale. L’État ne cherche pas (ne cherche plus ?) l’inclusion de tous les membres de notre société, mais à en isoler certains d’entre eux. Cette réforme accélère l’étiolement des liens sociaux, déjà mis à mal depuis des décennies. Sans compter, également, les impacts délétères, à long terme, de la pauvreté sur la santé, notamment celle des enfants, les plus vulnérables d’entre nous.

Qui plus est, il s’agit d’une décision basée sur des principes économiques erronés. De nombreuses études empiriques démontrent que réduire les prestations n’incite pas ceux qui en bénéficient à se trouver un emploi, au contraire. Lorsqu’on reçoit la somme ridicule de 604 $ par mois, on n’est pas seulement pauvre : on est en situation de survie. Or, en situation de survie, personne n’est incité à se chercher un emploi. L’essentiel de notre énergie est destiné à survivre jusqu’au premier jour du mois suivant. Quand 5,50 $ pour un aller-retour en autobus-métro à Montréal grève un budget bouclé au sou près, une simple entrevue d’embauche constitue un sacrifice financier.

D’autant que si un prestataire désire se trouver un emploi, encore faut-il que le marché du travail en propose. Les mutations que le marché de l’emploi connaît depuis de nombreuses années ont grandement limité l’offre d’emplois pour bon nombre de travailleurs – sans compter la crise qui maintient l’ensemble de l’économie dans un état de stagnation depuis près de cinq ans. À cela s’ajoute la capacité de ces prestataires à tout simplement répondre aux exigences des employeurs. Car, si ce ne sont pas des prestations plus faibles qui incitent les gens à se trouver un emploi, ce sont, en revanche, de meilleures capacités à répondre aux « besoins du marché du travail » qui font en sorte qu’elles les libèrent de la nécessité de recourir à l’aide sociale. Et cela ne se crée pas comme par magie, en réduisant leurs prestations. Cela se crée par de meilleurs programmes de formation professionnelle. Un prestataire de l’aide sociale a généralement épuisé la totalité des possibilités d’intégration au marché du travail – tant pour des raisons d’employabilité, de disponibilité d’emplois que de capacité à traverser des épreuves importantes, comme celle de régler un problème de toxicomanie.

En ce sens, le gouvernement Marois, fait preuve de violence économique auprès d’une partie des plus démunis d’entre nous, en camouflant derrière de faux principes d’incitation à l’emploi une mesure d’austérité qui ne fera économiser au trésor public qu’une somme dérisoire.

Nous exigeons donc le retrait immédiat de cette mesure inhumaine, socialement inacceptable et économiquement inefficace. Qu’en lieu et place, le gouvernement Marois investisse, au contraire, des sommes conséquentes dans le soutien à l’employabilité, au développement économique des communautés affligées par la crise économique et à la création d’emplois de qualité. La pauvreté est une épreuve difficile qu’on ne peut souhaiter à personne, non pas une honte. Il est honteux qu’une société s’attaque à ses plus vulnérables.

Ianik Marcil

Ont cosigné solidairement cette lettre :

Delphine Abadie, auteure, chercheure indépendante
Omar Aktouf, professeur, management, HÉC
Valérie Amiraux, professeure, sociologie, Université de Montréal
Marcos Ancelovici, professeur, sociologie, Université McGill
Normand Baillargeon, professeur, science de l’éducation, UQÀM
Jean Barbe, auteur
Gérard Beaudet, professeur, Institut d’urbanisme, Université de Montréal
Laurence Bherer, professeure, science politique, Université de Montréal
Sirma Bilge, professeur, sociologie, Université de Montréal
Martin Blanchard, travailleur communautaire, Comité logement de la Petite-Patrie
Camil Bouchard, professeur, psychologie, UQÀM
Micheline Carrier, éditrice de Sisyphe.org
Dominic Champagne, auteur et metteur en scène
Evelyne de la Chenelière, artiste
Ryoa Chung, professeure, philosophie, Université de Montréal
Alain Deneault, auteur et Chercheur au Réseau pour la justice fiscale/Québec
Élise Desaulniers, auteure, conférencière et blogueuse
Pascale Dufour, professeure, science politique, Université de Montréal
Sonia Gauthier, professeure, École de service social, Université de Montréal
Julie Girard-Lemay, chargée de cours, Université de Sherbrooke
Brigitte Haentjens, metteure en scène
Louise Latraverse, comédienne
Pierre Lefebvre, rédacteur en chef de la revue Liberté
Paul Lewis, vice-doyen, Faculté de l’aménagement, Université de Montréal
Iain Macdonald, professeur, philosophie, Université de Montréal
Jocelyn Maclure, professeur, philosophie, Université Laval
Mathieu Marion, professeur, philosophie, UQÀM
Laurence McFalls, professeur, science politique, Université de Montréal
Christian Nadeau, professeur, philosophie, Université de Montréal
Pierre-Yves Néron, maître de conférences en éthique économique et sociale, Université Catholique de Lille
Yvon Rivard, écrivain, professeur émérite, Université McGill
David Robichaud, professeur, philosophie, Université d’Ottawa
Geneviève Rochette, comédienne
Michel Seymour, professeur, philosophie, Université de Montréal
Claudine Simon, criminologue, fondatrice Les Alter Citoyens
Maxime St-Hilaire, professeur, droit, Université de Sherbrooke
Patrick Turmel, professeur, philosophie, Université Laval
Alain Vadeboncœur, médecin, président de Médecins québécois pour le régime public
Julien Villeneuve, professeur, philosophie, Collège de Maisonneuve
Laure Waridel, co-fondatrice, Équiterre
Daniel Weinstock, professeur, philosophie et droit, Université McGill

Limiter les dégâts

NB: ce texte a été publié originellement le 17 mars 2013 sur le site du Voir.

 

« Il faut que tout change pour que tout puisse rester comme avant »

– Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le Guépard (1958)

 

C’est un compliment sous forme d’insulte. Ou l’inverse. Marie-Christine Lemieux-Couture me lance régulièrement : « espèce de social-démocrate » – généralement sur un ton mi-excédé, mi-amusé. Cela sous-entend que j’adopte une posture idéologique fade, consensuelle et, surtout, qui avalise le statu quo et perpétue les structures de domination économique et politique du capitalisme.

À l’inverse, j’ai eu parfois la maladresse de ridiculiser, du moins aux yeux de Marie-Christine, une « certaine gauche » radicale (l’anarchisme, par exemple) en la qualifiant d’utopique et d’irréaliste. Ces propos ont parfois blessé Marie-Christine car ils semblent condescendants et méprisants envers sa propre pensée politique.

Au-delà de ces (petits) différends entre deux amis, cela illustre des oppositions fondamentales dans la philosophie politique des transformations sociales et économiques. Depuis deux ans – avec l’apparition des mouvements des indignados et de Occupy Wall Street – les mouvements de protestation divers et variés se sont multipliés un peu partout dans le monde. Rêvent-ils au Grand Soir révolutionnaire ou cherchent-ils simplement à réformer le capitalisme, plus ou moins profondément ? Les carrés rouges du printemps dernier au Québec, conspués par certains chroniqueurs, étaient-ils ces radicaux excessifs cherchant à renverser l’ensemble d’un système ou leur discours n’était que l’expression de frustrations circonstancielles ?

À une époque où les catastrophes de toute nature se généralisent, où les tensions sociales et économiques semblent insoutenables, il me semble urgent de réfléchir non seulement aux objectifs que nous désirons atteindre mais aussi aux moyens à mettre en œuvre. De l’importance du dialogue entre les visions en apparence opposées entre le soi-disant radicalisme de Marie-Christine et mon consensualisme mou.

Les avant-gardes réformistes

Est-ce que les positions politiques et idéologiques « radicales » seraient à l’avant-garde des transformations sociales ? Les revendications syndicales de la fin du 19e siècle ou celles des suffragettes au début du 20e, alors perçues comme radicales, furent par la suite intégrées au corps social et politique. C’est que le capitalisme a cette formidable capacité à se renouveler constamment et à intégrer les mouvements s’opposant à son développement. « Il faut que tout change pour que tout puisse rester comme avant » comme l’écrit G.T. di Lampedusa, dans Le Guépard (1958). [1] Les élites contrôlant le pouvoir économique et politique ont intérêt à reproduire les structures de pouvoir – le moyen le plus efficace pour y arriver étant d’assimiler et de digérer tout mouvement pouvant les fragiliser :

l’avènement du capitalisme flexible a accru l’importance, pour ces élites, de se servir des mouvements sociaux à des fins reproductrices. Désormais, tout doit changer pour demeurer pareil à tous moments. Les élites contemporaines vivent alors de leur capacité à se servir de la « révolution permanente » du capitalisme générée par l’innovation et la concurrence. [2]

Prenons un exemple simple : le café équitable. À la fin des années ’80, lorsque j’ai débuté mes études à l’Université de Montréal, un des rares endroits où l’on pouvait acheter du café équitable était le café étudiant du département d’anthropologie au 3e étage du pavillon Lionel-Groulx. Un bien alors consommé quasi exclusivement par quelques barbus pelleteurs de nuages est devenu, à peine quelques années plus tard, disponible dans toutes les grandes surfaces. Le consommateur lambda achète aujourd’hui son café équitable et sa bonne conscience dans des commerces appartenant à d’immenses oligopoles de la consommation capitaliste. Le capitalisme a parfaitement récupéré l’avant-garde des barbus du café d’anthropologie.

Le capitalisme doit créer en continu de nouveaux territoires afin de poursuivre sa croissance. Soit (a) il étend son emprise sur des marchés jusque là inexplorés (le cas du caf équitable, par ex.) ou (b) il détruit des marchés existant pour en créer de nouveaux (les gadgets électroniques, par ex.). Joseph Schumpeter a nommé cette dynamique la « destruction créatrice », un processus

qui révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. Ce processus de Destruction Créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme : c’est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal gré, s’y adapter. [3]

Il serait présomptueux de prétendre que le capitalisme soit en mesure d’absorber l’ensemble des mouvements sociaux antinomiques à sa croissance. Les oppositions les plus « radicales » à sa marche historique sont tout simplement écrasées par le pouvoir économique, politique et idéologique – particulièrement les plus marginales d’entre elles. En revanche, à partir du moment où un nombre suffisamment grand d’adhérents partagent un désir de transformation sociale et que les intérêts capitalistes y trouvent leur compte, ce dernier trouvera une manière de récupérer ce désir, généralement en l’édulcorant et en s’auto-réformant à l’avantage de sa survie.

Les utopies réalistes

Il en va de même des transformations les plus radicales du système économique et politique – des révolutions. De fait, les grandes révolutions dans l’histoire ont presque toutes été menées par un groupe ayant un pouvoir d’influence suffisamment grand pour obtenir la légitimité symbolique de porter le changement. La vision romantique selon laquelle des avant-gardes éclairées et opprimées (Che Guevara, par ex.) réussissent à révolutionner le cours des choses ne tient pas la route. L’historien économique Shepard Clough, dans un article important de 1952, s’oppose à cette « doctrine, très répandue, qui considère les parties non privilégiées d’une société comme sources de transformations ». En général, note-t-il, « les groupements non privilégiés ont rarement pu provoquer des transformations avant qu’ils eussent obtenu, dans une certaine mesure, force et autorité. » [4]

Cela se vérifie d’autant en ce début du 21e siècle. L’éclatement des revendications sociales et politiques, qui ne trouvent désormais désagrégées – les grands parapluies idéologiques participant plutôt d’un corporatisme conventionnel – ne permet plus l’espoir d’un quelconque Grand Soir porté par les classes sociales opprimées rêvant d’étêter les puissants. La globalisation, caractérisée par la mobilité extrême de plusieurs pans de notre société (mobilité de la production, du travail, des capitaux, de l’information, etc.) couplée à l’uniformisation idéologique et culturelle à laquelle s’ajoute une hyperindividuation castre tout désir et toute volonté de révolution « radicale ». Aux groupes non privilégiés échappe la possibilité d’un tel changement radical par la dynamique même de la globalisation capitaliste. À l’opposé, en quelque sorte, une réforme de l’intérieur semble tout aussi stérile : la puissance même de la dynamique historique du capitalisme en fera une bouchée et l’intégrera avec autant de facilité que la puissance de son hégémonie n’a plus de bornes.

Reste donc, entre la révolution drastique et le réformisme graduel à trouver une troisième voie. Dans un des livres les plus importants publiés ces dernières années en sociologie politique, Erik Olin Wright offre une telle avenue, en proposant « d’envisager des utopies réelles » (Envisoning Real Utopias). [5]

Si les révolutionnaires cherchent le succès de leur entreprise en confrontant le pouvoir et que les réformistes, en collaborant avec le pouvoir, le succès du changement social passe, selon lui, par les « transformations interstitielles ». Ces transformations ignorent le pouvoir et bâtissent des avenues alternatives à l’extérieur des institutions de l’État et de l’économie capitaliste. Les « interstices » fragilisent l’ordre établi, l’érodent petit à petit, pour, à terme, en arriver à son effondrement.

S’ensuit la possibilité des « utopies réelles » – la possibilité de créer des formes institutionnelles inédites :

The best we can do, then, is treat the struggle to move forward on the pathways of social empowerment as an experimental process win which we continually test and retest the limits of possibility and try, as best we can, to create new institutions which we will expand those limits themselves. In doing so we not only envision real utopias, but contribute to making utopias real. [6]

Limiter les dégâts

Face à un monde traversé d’incertitudes fondamentales, il y a urgence de limiter les dégâts. Les interstices que creusent nombre de mouvements sociaux dans l’édifice des pouvoirs économiques et politiques permettent d’envisager un monde qui limite les dégâts du réchauffement climatique, des injustices sociales et du cul-de-sac du développement technologique. Les cinq crises majeures que nous vivons – climatique, alimentaire, financière, de justice sociale et d’innovation – se télescopent dans un scénario catastrophe qui nécessitent un ensemble de réponses pragmatiques, immédiates et opérationnelles.

Est-ce à dire que les remises en question « radicales » ne sont pas fécondes et irrémédiablement vouées à l’échec ? Peu s’en faut. Par contre, pour assurer leur efficacité, elles devront trouver le chemin de la légitimité symbolique dans l’espace public qui leur permettra de s’inscrire dans un réseau d’influence qui change les choses.

J’ai pris soin de ne pas définir jusqu’à maintenant le terme « radical » – terme politique péjoratif aux yeux de nombre de commentateurs de droite. À mon sens, comme en arithmétique, le radical cherche à extraire la racine des choses. Le « radicalisme » de Marie-Christine dérange en ce qu’il nous ramène aux origines d’un certain désir de transformation radicale de notre société. À nous de lui laisser sa place sans qu’il ne soit récupéré par un espoir de changement édulcoré comme l’a été le café équitable des étudiants d’anthropologie de ma jeunesse par les Loblaws de ce monde.

 

[1] Cité par Laurent Matthey et Olivier Walther (2007), « Avant-gardes et élites : agents de reproduction ou de transformation de la société ? Une présentation », Articulo – Journal of Urban Research [En-ligne], vol. 3, http://articulo.revues.org/745.

[2] Id., § 4.

[3] Joseph A. Schumpeter (1942), Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris: Payot, 1990, pp. 116-117.

[4] Shepard B. Clough (1952) « Présentation d’une théorie des transformations sociales », Revue économique, v. 3, p. 843.

[5] Erik Olin Wright, Envisoning Real Utopias, Londres, Verso, 2010.

[6] Id., p. 373, in fine.

Anovulants : violence de la marchandisation

NB: ce texte a été publié originellement le 8 mars 2013 sur le site du Voir.

 

Dans les années ’60 et ’70, la pilule contraceptive était un symbole de la libération sexuelle de la femme – du contrôle sur sa sexualité et son corps. Un demi-siècle plus tard, est-elle devenue le symbole de la violence de la marchandisation ?

Sarah Labarre a publié il y a quelques jours dans son blogue chez Urbania un texte troublant qui se répand depuis comme une trainée de poudre sur les médias sociaux : « La fois où j’ai servi de cobaye. » Elle y relate les conséquences funestes qu’elle a subies de la prise d’anovulants dits de « 3e génération » (les couramment prescrits). Les témoignages d’autres femmes – souvent très jeunes – glacent le dos. Phlébites à la jambe, thromboses et autres embolies pulmonaires semblent monnaie courante, sans compter cette femme, début vingtaine, qui a fait un AVC : problèmes directement liés à la prise d’anovulants. Des conséquences extrêmement graves, donc, qui laissent dans plusieurs cas d’irréversibles séquelles. À lire les dizaines de témoignages qui s’accumulent sous ce billet, on n’est manifestement plus dans l’anecdotique mais face à une accumulation inquiétante de problèmes graves.

Certes, tout médicament peut potentiellement causer des effets secondaires néfastes ou présenter des incompatibilités majeures avec l’état de santé de la personne qui les consomme.

En revanche, ce qui frappe dans ces témoignages est l’attitude cavalière et désinvolte de plusieurs médecins face à leurs patientes. Des prescriptions signées en quelques minutes sans véritablement interroger la femme sur son état de santé se conjuguent à une obstination à poursuivre la prise d’anovulants malgré ses effets sévères.

Bien plus, dans bien des cas, plusieurs médecins semblent farouchement réticents à informer leur patiente des avantages et désavantages d’autres méthodes de contraception. Les anovulants sont à ce point devenus familiers qu’on les prescrit et on les consomme comme s’il s’agissait d’une banale aspirine. Il s’agit pourtant d’hormones qui ont manifestement des effets potentiels très lourds. On s’attendrait donc à ce que les médecins conduisent un examen très approfondi avant de les prescrire – et qu’ils informent ces femmes des risques auxquels elles s’exposent.

Si ça n’est aussi peu souvent le cas que le laisse croire ce texte, c’est que, de trois choses, l’une :

a) les professionnels de la santé n’ont pas suffisamment de temps disponible pour réaliser ces examens et discuter longuement avec leurs patientes ;

b) les patientes ne s’informent pas suffisamment des risques associés aux anovulants ou sur les autres méthodes contraceptives possibles ;

c) les médecins ont un intérêt particulier à prescrire massivement ces anovulants.

Les causes profondes de cette situation transcendent ces trois explications potentielles, qui reflètent à divers degrés une même réalité : la marchandisation outrancière de notre vie sociale.

Le capitalisme tend à transformer tous les rapports sociaux en marchandise. On en a parlé jusqu’à plus soif au cours de la grève étudiante : le système d’éducation, jadis institution visant à outiller la jeunesse à mieux comprendre le monde et à devenir de meilleurs citoyens s’est transformé, en partie, en services tarifés où les étudiants sont des clients investissant dans leur avenir professionnel qui devra être, à terme, financièrement rentable.

En ce sens, la marchandisation constitue une dynamique coextensive au développement du capitalisme, qui cherche sans cesse à étendre son territoire afin de poursuivre sa croissance. Il ne faut donc pas y voir un complot machiavélique ourdi par le complexe politique, industriel et financier – mais simplement une vision idéologique du monde qui s’infiltre insidieusement dans toutes les sphères de la vie humaine.

Les effets de la marchandisation structurent l’ensemble de nos relations sociales. On en vient à tout mesurer à l’aune de la valeur, du prix et de l’argent. À orienter nos décisions et nos comportements en vertu d’un calcul coût-bénéfice visant la plus grande efficacité possible. À ne plus voir dans le futur qu’un potentiel de rentabilisation de nos investissements présents.

La marchandisation des soins de santé explique en ce sens ces catastrophes reliées à la prise d’anovulants.

a) Les professionnels de la santé sont formés et contraints à appliquer des méthodes inspirées de l’industrie afin d’être plus efficaces et de « perdre » le moins de temps possible auprès de leurs patients – ainsi, des médecins ont dénoncé récemment l’application dans le système de santé de la méthode de gestion « LEAN » développée pour la gestion des usines. Nul n’est besoin d’atteindre ces extrêmes pour comprendre que la logique intrinsèque à la marchandisation, intériorisée par les médecins comme par l’ensemble des membres de la société, fait en sorte qu’ils cherchent à optimiser le ratio coût-bénéfice de leur travail. L’idéologie de l’efficacité se révèle également dans la confiance absolue – voire aveugle – dans les capacités de la pharmacologie.

b) Par effet de miroir, les patientes minimisent également leur « investissement » en temps nécessaire à s’informer de toutes les possibilités qui s’offrent à elles en matière de contraception et font confiance, surtout, aux avancées de la science et à l’industrie pharmaceutique. Qui plus est, cette logique d’efficacité intimement liée à celle de la marchandisation suppose une spécialisation technicienne toujours plus grande, et, donc, l’abandon d’une partie de notre jugement critique au profit de la connaissance du spécialiste.

c) Finalement, il n’est pas nécessaire que les médecins reçoivent cadeaux et commissions de la part des grandes entreprises pharmaceutiques pour qu’ils soient incités à prescrire le dernier médicament en vogue : il s’agit, là aussi, d’un des effets de la marchandisation et de l’idéologie de l’efficacité technicienne. Convaincus par le marketing massif de ces compagnies, appuyé de multiples arguments sur l’efficacité scientifique de leurs produits, ils dénigrent tout naturellement des méthodes peut-être tout aussi efficaces et potentiellement moins néfastes, sacrifiées sur l’autel de la nouveauté au même titre que l’est le vieil iPhone par les consommateurs de gadgets électroniques se ruant sur le modèle le plus récent.

Les conséquences de la marchandisation sont donc d’une violence inouïe, comme le démontrent les témoignages relevés par Sarah Labarre dans son article. La santé des femmes et des hommes, que l’on devrait considérer comme l’une des choses les plus sacrées entre toutes, s’en trouve instrumentalisée par un système marchand dont le seul dieu est l’efficacité technicienne.

***

En cette 36e Journée internationale des femmes, il importe de rappeler que le féminisme n’est pas qu’un combat pour les femmes – mais pour la dignité humaine en général. Les revendications féministes des années ’60 et ’70 pour le libre accès à la pilule contraceptive étaient motivées par le désir d’avoir non seulement le contrôle sur leur corps et leur sexualité mais plus globalement pour leur autonomie et leur liberté. En ce sens, il s’agit de revendications humanistes qui touchent aussi bien les hommes que les femmes. Les conséquences de la marchandisation et les effets dévastateurs des anovulants actuels concernent, de même, l’ensemble de la communauté et devraient tous nous inspirer à reprendre contrôle sur notre condition humaine.