Rachida Dati et la valeur économique du lapsus

L’extrait d’une entrevue de Rachida Dati, ancienne Garde des sceaux de la République Française a fait le tour du web en moins de temps qu’il n’en prend pour l’écrire depuis cet après-midi. L’inconscient, c’est fort.

Ces fonds d’investissement étrangers n’ont pour seul objectif que la rentabilité financière à des taux excessifs. Moi quand je vois certains qui demandent des rentabilités à 20, 25% avec une fellation quasi nulle, et en particulier en période de crise…


Lapsus: Dati confond « inflation » et… « fellation »
envoyé par LePostfr. – L’info internationale vidéo.

On peut constater que Mme Dati n’a pas trop apprécié le buzz, comme elle le fait savoir sur sa page Facebook:

Dans un monde en noir et blanc seules les étoiles sont en couleurs

Grâce à la magie des réseaux sociaux, j’ai découvert hier un magnifique et émouvant court-métrage: « J’ai vomi dans mes cornflakes » de Pierrick Servais, « une production mais pas un produit » (dixit le générique).

Pierrick Servais, jeune homme de 28 ans, réalise des « courts-métrages bricolés ». Bricolage, peut-être, mais résultat impressionnant. Celui-ci, d’ailleurs, a remporté plus d’une dizaine de prix (la liste est ici).

Trois minutes 35 coup-de-poing sur une des pires exclusion: celle de la perte de l’espoir et des rêves, particulièrement celui d’avoir sa place dans la société: « Si les enfants veulent tous devenir astronautes, c’est pour se barrer de cette Terre où ils devront vivre toute leur vie. » Une dose de désespoir, mais aussi un appel à une force réelle, authentique et vivante. Et peut-être, en filigrane, à la solidarité.

À voir, absolument. À partager, également.

Ce qui est complexe n’est pas nécessairement compliqué (et inversement)

Sur le site de La Presse, mardi dernier, Mireille Fournier, une jeune militante de 17 ans réagissait à une chronique de Alain Dubuc à propos de « l’effroyable complexité des choses » (son titre) lorsqu’il est question des débats autour des débats concernant l’énergie. Mireille Fournier était également présente à l’émission de Christiane Charette à la radio de Radio-Canada ce matin, où elle a été matraquée par Patrick Lagacé, chroniqueur à La Presse.

En deux mots: Mireille Fournier fait partie d’un petit groupe de militants qui ont manifesté à l’ouverture du Congrès mondial de l’énergie, à Montréal. Afin de protester contre l’exploitation du gaz de schiste au Québec, ces militants, habillés de maillots, s’étaient enduits de mélasse rappelant les oiseaux englués de pétrole (photo ci-dessus).

Alain Dubuc, ancien militant trotskyste, peste contre « le fléau du simplisme. Le simplisme militant. » Car les enjeux de l’énergie « sont d’une effroyable complexité ». L’essentiel de l’argument étant: « À ces problèmes compliqués, il faudra des solutions compliquées. »

Dans sa réplique, Mireille Fournier affirme que Dubuc fait preuve d’un simplisme désarmant en essayant de résumer en une chronique la complexité de la question, que c’est ce « simplisme des médias » qui a fait que les « journalistes scrupuleux, ont préféré interviewer des filles comme [elle], à moitié nues et couvertes de cette amusante substance qu’est la mélasse. Il est là, le simplisme des médias. » Et de revendiquer, du coup, cette tactique militante justement pour attirer l’attention.

Je trouve personnellement très amusant cet échange, car tous les deux ont tort et raison à la fois. La question énergétique est effectivement complexe et il est normal que les médias cherchent à attirer l’œil et l’esprit par des images et des titres frappants. Il en est ainsi depuis le début des temps politiques et médiatiques. Et c’est tout sauf l’apanage de la presse populaire. Ça n’est que stratégie rhétorique.

Cette histoire révèle un phénomène très répandu: le recours à l’argumentaire de la complexité pour abêtir et asservir les masses. Et il en est ainsi depuis le début des temps politiques et médiatiques.

Je me méfie automatiquement dès que j’entends un expert, un professeur, un politique commencer son intervention, en réponse à la question d’un journaliste, par exemple, par: « Vous savez, ceci est une question très complexe. » Mes confrères économistes sont les champions toutes catégories de cette stratégie rhétorique (et j’avoue d’emblée l’avoir utilisée plus souvent qu’à mon tour, ne serait-ce que par mimétisme). Cette stratégie est imbattable.

a) C’est vrai. Effectivement, la plupart des questions et des débats qui nous concernent sont complexes, de la vie de couple ou de famille à l’énergie nucléaire, en passant par la gestion des ordures ou l’éradication de la pauvreté infantile.

b) Personne ne s’y connait en toute chose. L’expert se positionne donc ici comme en détenteur de savoir. Son message implicite est: moi je m’y connais et vous comprendrez, à m’écouter, que tout ça vous dépasse largement, malheureusement.

c) C’est la meilleure porte ouverte vers des dérives totalitaires. Nous, pauvres ignorants, devons laisser le pouvoir des décisions aux élites informées, éduquées et savantes. Et c’est précisément pour cette raison que je me méfie de tous ceux qui ont recours à l’argument de la complexité: vu de cet angle, cet argument met en danger nos idéaux et nos valeurs démocratiques et plus spécifiquement de démocratie représentative (système qui englobe des réalités bien plus larges que les députés à l’Assemblée nationale ou à la Chambre de communes).

Il est donc vrai que tout ça, ma foi, est bien complexe. Au final, à peu près tout ce qui nous entoure est d’une « effroyable complexité. » Popol, votre poisson rouge, est un système extrêmement complexe; c’est un organisme composé d’une innombrable quantité de cellules, d’une séquence de génome extrêmement complexe, etc.

Tout est complexe. Du poisson rouge à la question énergétique en passant par le langage et la politique. Tout est complexe selon la profondeur du regard que nous posons. Je pourrais passer une vie à étudier votre poisson rouge, en étudiant un nombre toujours plus grand de dimensions. Il y a le nombre de dimensions que nous choisissons dans notre analyse qui la rend plus ou moins complexe.

Deuxièmement, comme le soulignent autant Alain Dubuc que Mireille Fournier, l’examen d’un problème gagne en complexité selon le nombre d’interactions que nous analysons avec d’autres phénomènes. Notre poisson rouge est non seulement un être vivant complexe dans sa constitution, mais également dans ses interactions avec son environnement. Dans son bocal, il a besoin d’une eau plus ou moins oxygénée, de nourriture de telle composition et à telle régularité, etc. Même chose pour le gaz de schiste: les dimensions économiques, environnementales, politiques, les impacts sur les communautés, les travailleurs, les travailleurs d’industries connexes, le commerce international, j’en passe et des centaines, sont extrêmement nombreuses et liées entre elles par une multitude de réseaux d’interaction.

Est-ce à dire que parce que tout ça est complexe qu’on ne peut en parler avec simplicité? Que les militants et les citoyens en général n’ont pas droit au chapitre et qu’on doit laisser la parole uniquement aux experts?

Non, bien évidemment. Bien sûr, nous avons un besoin criant (et de plus en plus important) d’être éclairés, comme citoyens, par les scientifiques, mais aussi les philosophes, les artistes, les poètes et les romanciers. Nous devons nourrir notre réflexion de celle dont c’est le métier de la produire. La commission parlementaire sur le droit à l’euthanasie et au suicide assisté qui se déroule au Québec présentement en est un bon exemple: à une problématique complexe dans ses implications morales, philosophiques, de santé publique etc., il est nécessaire que nos élus (et nous, ce faisant) puissent éclairer leur jugement de la façon la plus élaborée possible.

Mais, au final, puisque toutes ces questions sont complexes, il ne devrait y en avoir aucune qui ne nous donne pas voix au chapitre, comme citoyen. Car ce qui est complexe, n’en déplaise à M. Dubuc, n’est pas nécessairement compliqué. On rend une question ou une problématique compliquée en la rendant (volontairement ou non), inintelligible.

Aussi complexe soit notre poisson rouge, aussi complexe soient ses besoin et ses interrelations avec son environnement vital, il n’est pas compliqué d’en prendre soin et de le conserver en vie et en santé dans son aquarium. Parce qu’il nous est loisible, grâce en partie au travail de spécialistes en la matière, de comprendre l’essentiel pour en prendre soin. Inutile de comprendre les interactions chimiques entre son corps et l’eau ambiante, ses besoins en minéraux de telle nature, pour apprendre à oxygéner son eau et à le nourrir à tous les jours. Nous pouvons donc prendre des décisions éclairées en réduisant la complexité à un ensemble de connaissances pragmatiques, nécessaires et utiles. Il devrait en être de même du gaz de schiste, de la question du nucléaire ou de l’éradication de la pauvreté infantile que de notre poisson rouge.

Mais, malheureusement pas, semble-t-il, de l’espace de discussion entre journalistes et militants.

Nous sommes tous immigrants

Un peu dans le même sens, sur le fond, que l’Émigrant de Charles Aznavour que j’ai publiée il y a un certain temps, mais dans un style, disons, à l’opposé sur la forme: Immigraniada (We Comin’ Rougher) de Gogol Bordello. Un peu d’électricité dans notre vendredi après-midi.

In corridors full of tear gas
Our destinies jammed every day
Like deleted scenes from Kafka
Flushed down the bureaucratic drain

But if you give me the invitation
To hear the bells of freedom chime
To hell with your double standards
We’re coming rougher every time


Place aux jeunes ! La génération Y dans nos organisations

On parle beaucoup depuis quelques années de la « génération Y », ces jeunes nés entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1990, et qui sont donc, grosso modo, les jeunes adultes de moins de trente ans. Jeunes adultes qui investissent massivement le marché de l’emploi présentement et transforment potentiellement nos organisation. Pour des raisons culturelles (chaque génération a ses particularités), mais aussi pour des raisons qui leur sont étrangères, principalement le départ à la retraite des baby-boomers.

Les faits

  • Dans la pyramide des âges des pays occidentaux, les membres de la génération Y représente la cohorte proportionnellement la plus importante après les baby-boomers; le graphe suivant présente cette pyramide pour le Canada, c’est-à-dire le nombre d’hommes et de femmes à chaque âge pour une année donnée (ici 2009 et 2036). On peut constater que, après un creux suivant les baby-boomers, la génération Y entre en force dans l’âge de la population active sur le marché du travail.
  • La génération Y devrait représenter 40% de la population active sur le marché du travail d’ici 5 ans.
  • Leurs membres entrent sur le marché du travail au moment où les baby-boomers commencent à prendre leur retraite, massivement.
  • Sur le plan des valeurs, ils considèrent comme acquis et/ou dépassés les transformations morales et sociales des années 1960-70 (libération sexuelle, équité hommes-femmes, protections sociales de l’État-providence, etc.).
  • Ils sont nés avec les nouvelles technologies de l’information, particulièrement l’internet.
  • Ils n’ont pas connu la polarisation étatique de la guerre froide et la logique de l’opposition des États-nations, contrairement à à peu près tous leurs aînés.
  • Ils sont nés avec les préoccupations écologistes, qu’ils embrassent de façon plus ou moins automatiques.
  • Ils valorisent davantage leur temps, leurs proches et leurs loisirs et passions à l’argent et à leur carrière.
  • Ils ont peu de respect pour les hiérarchies traditionnelles et valorisent davantage le conseiller, le mentor et l’individu au patron, au leader ou à l’organisation.
  • La reconnaissance de leurs accomplissements personnels et professionnels est dépasse largement l’importance des formes traditionnelles de reconnaissance (salaire, titre professionnel, pouvoir hiérarchique, etc.).

Les effets

  • Le nombre de départs à la retraite des baby-boomers dépasse largement le nombre de membres de la génération Y qui y entrent: nous faisons donc face, dès maintenant, à un marché de demandeurs d’emplois dans un contexte de pénurie d’employés, et plus spécifiquement d’employés qualifiés et spécialisés.
  • Les modèles organisationnels traditionnels ne tiennent plus la route: impossible d’attirer et de retenir les jeunes talents avec promesses de meilleurs salaires ou bonus, un titre qui en impose, une équipe plus grande à gérer ou une reconnaissance purement formelle.
  • De la même manière, les jeunes de la génération Y ne sont pas loyaux envers l’organisation ni même la marque de prestige mais ils sont plutôt loyaux aux valeurs authentiques qu’elle défend. L’organisation ne peut plus mettre de l’avant des énoncés « valeurs/vision/mission » qui ne reposent pas sur des actions concrètes et véritables.
  • Privilégiant leur vie personnelle, ils seront davantage intéressés par des emplois leur permettant de s’épanouir dans toutes les sphères de leur vie et conciliant leur vision à court terme et leur mobilité.
  • Dans un marché de demandeurs d’emplois, c’est de moins en moins l’organisation qui choisit ses employés que les employés qui choisissent leurs employeurs.

Qu’est-ce qu’on fait ?

  • Les organisation désirant attirer et retenir cette jeune génération doivent d’abord et avant tout défendre clairement et sans fards des valeurs qui s’accordent avec leurs décisions d’affaires.
  • Elles doivent, de plus, leur offrir des conditions de travail permettant à ces employés de développer leurs aspirations personnelles: vacances prolongées, voire mini-sabbatiques pour leur permettre de voyager, horaires leur permettant de suivre des formations complémentaires ou de s’impliquer dans des causes communautaires, artistiques ou sportives, par ex.
  • Dans un marché de demandeurs d’emploi, les organisations doivent revoir drastiquement leurs politiques d’embauche et être séduisantes, attrayantes et surtout présentes là où l’on peut joindre ses jeunes, notamment sur les réseaux sociaux.
  • La culture organisationnelle doit, finalement, favoriser la reconnaissance des accomplissements et de l’inventivité, la collaboration et l’apprentissage. Un jeune de la génération Y qui n’apprend rien dans son travail ou n’est pas reconnu pour ses accomplissement quittera son emploi. Point.

Source: Stéphane Simard, Génération Y: attirer, motiver et conserver les jeunes talents, Boucherville, Connexion Y, 2007, 202 p.

Dépendance technologique aux satellites

Une intéressante animation simule ce qui arriverait en cas de panne généralisée des satellites et qui décrit très bien notre complètement dépendance à la technologie. Et particulièrement à un outil qui peut nous paraître anodin, dans notre quotidien, le GPS; cette technologie, développée à l’origine pour les besoins militaires américains, est maintenant intégrée à presque la totalité des activités économiques du monde. Transport maritime et aérospatial, mais aussi synchronisation des feux de circulation, traçage des routes de livraison des camions en fonction de la fluctuation des stocks dans les commerces, météorologie, et même l’agriculture. Un petit site du gouvernement américain explique ces diverses applications.

Ce clip est un parent du film Pax Americana, sur la militarisation de l’espace par les États-Unis.

Le développement endurable

Très intéressante entrevue à lire dans Le Devoir de ce matin avec Sylvie Brunel, ancienne présidente d’Action contre la faim. Elle souligne que le développement durable et la protection de l’environnement dérive parfois à un point tel qu’on en oublie les besoins immédiats de millions d’êtres humains. Un plaidoyer pour l’urgence d’agir.

Le développement durable est toujours proclamé au nom de ce qu’on pourrait appeler des tiers absents, c’est-à-dire les générations futures, les animaux, les enfants que nous sommes censés avoir, alors qu’en réalité on en a de moins en moins. C’est une ambition, en ce sens qu’on nous appelle à agir au nom de besoins que nous ne pouvons pas connaître, mais que nous supposons. Or les besoins sont aujourd’hui. Il y a un milliard de personnes qui vivent dans la grande pauvreté, qui n’ont pas une alimentation satisfaisante, qui n’ont pas accès à l’eau potable.

La violence économique entre par la petite porte du droit

Depuis quelques années, j’utilise l’expression « violence économique » afin de décrire un ensemble de phénomènes où des hommes et des femmes sont victimes de circonstances économiques que je qualifie de violentes. Cette expression n’est pas un terme technique, ni une théorie. J’essaie simplement de circonscrire un ensemble de phénomènes qui soit à la fois plus large et mieux défini que ses parents: exclusion, dépendance économique, et autres. En ayant recours à cette expression, je n’ai pas inventé le bouton à quatre trous. En même temps, je m’étonne que personne n’ait vraiment réfléchi au caractère violent que peuvent avoir nos systèmes marchands, productifs et financiers.

Une des raisons principales de la renaissance de ce blog est de me permettre de réfléchir (si possible dans la discussion avec mes lecteurs) à cette notion, à mieux la définir. C’est la raison pour laquelle plusieurs billets qu’on peut lire ici en portent l’étiquette.

Mes recherches m’ont amené à découvrir récemment que la notion de violence économique est entrée il y a quelques années par la petite porte du droit en France, c’est-à-dire dans la jurisprudence.

Le 3 avril 2002, la Cour de cassation (le plus haut tribunal français, l’équivalent de la Cour suprême au Canada ou aux États-Unis) rendait un jugement au sujet d’une affaire entre une salariée contre son employeur, la société Larousse-Bordas. Dans ce renvoi, la Cour affirme que:

l’exploitation abusive d’une situation de dépendance économique, faite pour tirer profit de la crainte d’un mal menaçant directement les intérêts légitimes de la personne, peut vicier de violence son consentement

L’expression clé est « vicier de violence son consentement ». Voyons voir.

En droit civil, le principe de l’autonomie de la volonté est central. Simplement dit, nous entrons en relation (juridique) les uns avec les autres libres de le faire. Si cette autonomie, si ce consentement s’avère être vicié, violé, pour l’une ou l’autre des parties, la relation (un contrat, par exemple) entre les deux parties n’est pas valide. Je dois être libre de toute contrainte pour conclure une entente.

En droit civil français, il y a trois sources de ce « vice de consentement »: l’erreur, le dol (manœuvre déloyale faisant en sorte qu’une des parties est désavantagée) et la violence. La violence, quant à elle, est « un fait de nature à inspirer une crainte telle que la victime donne son consentement à un acte que, sans cela, elle n’aurait pas accepté. » Il y a donc une notion d’assujettissement brutal d’une partie par l’autre.

Ce qui m’amène à définir trois notions:

L’ignorance économique est une situation où je prends une décision sans avoir toute l’information nécessaire pour qu’elle soit éclairée. En soi, c’est et cela sera toujours le cas; jamais personne ne disposera de la totalité de l’information impliquée par une décision. À chaque décision que nous prenons, nous acceptons un certain niveau de risque. Mes savants confrères ont écrit des bibliothèques complètes sur ce genre de notions (réunies autour de termes étranges comme « asymétrie de l’information », « hasard moral », etc.). Par exemple, si j’emprunte pour achter une voiture, une maison ou un voyage, je n’ai et n’aurai jamais la certitude à 100% que je serai en mesure de payer ce prêt. Je peux perdre mon emploi ou ma santé.

La dépendance économique quant à elle est une situation où je n’ai pas le contrôle total sur ma situation financière et économique. À des degrés divers, nous sommes tous plus ou moins dépendants d’autres personnes: je suis dépendant de mon employeur pour payer mon loyer, l’itinérant est dépendant des dons des passants, du soutien de ses pairs et de celui des organismes d’entraide et d’insertion.

La violence économique quant à elle est, à la lumière de cette jurisprudence française, parente avec cette définition de la dépendance, mais qualitativement différente: elle implique le consentement sous contrainte, consentement qui n’aurait pas été donné dans d’autres circonstances. J’ajouterais, au-delà du consentement, l’acceptation contrainte d’un état de fait. L’itinérant, par exemple, n’a donné à personne son consentement à être dans sa situation; il est violemment contraint d’accepter sa situation. Exactement comme la victime d’un viol.

Ce qu’il y a d’intéressant dans le renvoi de la Cour de cassation est que la victime présumée de violence économique, la salariée, soit en mesure de démontrer qu’elle a accepté des conditions de travail qu’elle n’aurait normalement pas acceptées. Il y a donc une notion, ici, de degré: cette femme n’a pas été dépouillée de tous ses biens par un bandit.

Car, en effet, ce que je cherche surtout à cerner, est d’abord cette notion de degré, puis les interrelations entre ces trois notions d’ignorance, de dépendance et de violence qui ne sont évidemment pas mutuellement exclusives. Bien au contraire, si elles peuvent être utiles, c’est en les faisant dialoguer entre elles, en analysant des situations où les trois états se retrouvent. Par exemple, les victimes des criminels de la finance dont on a beaucoup parlé depuis quelques années (Vincent Lacroix, Earl Jones au Québec, Robert Madoff aux États-Unis), sont coupables, quant à moi, d’avoir profité de l’ignorance de leurs victimes, de leurs liens de dépendance et de violence. Une gradation et des interrelations qui permettront, peut-être, de mieux cerner les impacts que les systèmes marchand, productifs et financiers peuvent avoir sur les exclus et les victimes de la machine économique.

Sources: Guillaume Lhuillier, Fabrice Piollet et Cécile R.