La hausse des frais de scolarité, justifiée ou non? | Conférence (Collège de Rosemont, Montréal)

Dans le cadre du colloque « Bilan d’un printemps – Le printemps Érable cinq ans plus tard » organisé par les enseignants du programme Sciences humaines du Collège de Rosemont, je participerai à une conférence sur la hausse des droits de scolarité en compagnie de mon confrère Bouhadjar Hadjri enseignant en économie et responsable de la coordination du Département de sciences sociales du Collège; la discussion sera animée par Diane Yao, enseignante en économie.

Au cours de la journée, on pourra également assister à des discussions et conférences de Guy Rocher, Gabriel Nadeau-Dubois, Kateri Lemmens et Élise Turcotte, notamment.

Ça se déroule le mercredi 26 avril, à compter de 8h30. Informations et programme, ici.

Les rendez-vous manqués

NB: ce texte a été publié originellement le 9 janvier 2013 sur le site du Voir.

 

Les rendez-vous que l’on cesse d’attendre
Existent-ils dans quelqu’autre univers
Où vont aussi les mots qu’on n’a pas pris le temps d’entendre

Gilles Vignault, « Le Rendez-vous »
(musique Claude Léveillée, interprétée entre autres
par Léveillée et Pauline Julien)

 

L’année politico-économique 2012 semble être celle des rendez-vous manqués. Ces rendez-vous que l’on manque parce qu’on n’a pas le courage ni l’envie de faire face à la musique. Parce qu’il semble plus simple de contourner l’obstacle que de le franchir. Parce qu’un rendez-vous implique un dialogue et invite à construire et à transformer l’ordre des choses sur la base de ce dialogue. À mon sens, plusieurs grands événements économiques de l’année reflètent l’absence de volonté de prendre des décisions fondamentales pour nos sociétés.

La grève étudiante et le mouvement social qui a suivi a été évidemment l’événement marquant au Québec cette année. Les étudiants semblent avoir eu gain de cause avec l’élection du Parti Québécois et sa décision d’annuler la hausse des droits de scolarité. Cependant, étant donné l’ampleur de la contestation étudiante mais surtout de l’énorme brassage d’idées qu’elle a fait naître, l’éléphant semble avoir accouché d’une souris. Le véritable rendez-vous manqué ici, c’est celui avec une vision véritablement globale du rôle de l’éducation supérieure dans notre société – et de l’intégration de l’éducation postsecondaire à l’ensemble du cursus scolaire.

Des questionnements fondamentaux sur le rôle social, culturel et politique de l’éducation n’ont pas été abordés. Mais sur le plan strictement économique, les seuls débats auxquels nous avons eu droit – tant est qu’il y en a eu – ne se sont limités qu’à la question des droits de scolarité et, donc, du budget de l’État ou de celui des étudiants. Bien entendu, il s’agissait de la cause initiale de la grève et des revendications étudiantes. Cependant, puisque cette question a monopolisé la discussion publique pendant des mois, nous avons raté une belle occasion de ne pas discuter du rôle économique de l’éducation dans nos sociétés actuelles.

Il y a un paradoxe au cœur du rôle économique de l’éducation. D’une part, il est légitime de croire que la scolarité puisse être arrimée, à un certain degré, aux besoins et à la réalité du « marché » du travail. Il serait absurde de former les étudiants à des savoirs et des compétences qui ne leur seraient d’aucune utilité dans leur futur emploi. Cependant, former strictement les étudiants en fonction des besoins utilitaires de leurs futurs employeurs pose un risque important. Nous vivons à une époque de transformations majeures qui vont en s’accélérant de manière exponentielle, créant un monde de plus en plus complexe. En arrimant de manière trop étroite la scolarité des étudiants à la réalité actuelle du marché du travail, en formatant leurs connaissances sur les besoins utilitaristes présents, on risque grandement de frapper un mur : ces besoins du monde économique ont de fortes chances d’être obsolètes au moment de l’entrée des nouveaux diplômés sur le marché du travail, précisément à cause de la rapidité des changements technologiques, d’affaires, économiques voire culturels. D’un point de vue strictement économique, si on désire avoir une main-d’œuvre adaptée à notre époque de fortes turbulences, nous devons former les étudiants à être plus agiles – en leur donnant les outils leur permettant de comprendre ce monde de transformations intenses et de s’y adapter. Cette vision de l’éducation s’appuie davantage sur une solide culture générale – tant humaniste que scientifique – bien plus que sur une formation techniquement adaptée aux besoins immédiats des entreprises qui seront de toutes les manières rapidement caduques.

Au fond, il s’agit là, simplement, d’un rendez-vous manqué avec le futur, avec le long terme. Depuis des années, on forme les travailleurs pour être immédiatement utilisables en entreprise. Le gouvernement du Québec en rajoute en ne proposant, après cette grève étudiante importante, que des ajustements qui semblent a priori, très limités. Donnons la chance au coureur, bien entendu, mais le Sommet sur l’éducation supérieure qui aura lieu à la mi-février ne semble pas annoncer l’amorce d’une vaste réflexion sur le rôle de l’éducation pour les générations à venir.

Notre époque est celle du temps qui rétrécis – particulièrement en matière économique. Objets jetables, emplois contractuels, planification à quelques trimestres devant – lorsque seulement elle existe. Le triomphe du court-termisme est le symptôme de cette série de rendez-vous manqués avec le long terme. Qui plus est, cette aveuglement volontaire sert essentiellement des intérêts restreints ou visent des objectifs tactiques très précis.

En sont témoins quelques événements marquants du monde industriel et du travail en 2012. La fermeture de l’ancienne filiale de Air Canada, Aveos, pour cause de délocalisation de ses activités au Salvador en mai, qui a occasionné la perte de 2600 emplois à Mississauga, Montréal et Winnipeg, n’est pas tant emblématique de la diabolique mondialisation, comme on a voulu le présenter, mais de la logique d’affaires maintenant habituelle : le plus haut rendement, trimestre après trimestre. Dans une telle perspective, nulle vision à long terme n’est avantageuse : on cherche à réduire sans cesse les coûts (d’où la délocalisation au Salvador) sans aucune préoccupation pour le développement du tissu industriel à long terme. La débâcle de Research in Motion (RIM), fabricant du célèbre BlackBerry va dans le même sens. Le BlackBerry a occupé longtemps le quasi-monopole du marché d’affaires des téléphones « intelligents. » Grâce notamment à l’engouement pour la tablette iPad, Apple a graduellement grugé des parts de marché du BlackBerry en entreprise – auparavant perçu comme un gadget peu adapté au monde des affaires et à ses exigences en matière de sécurité. RIM s’est assise sur ses lauriers, tablant sur la force d’inertie de son marché et ne se renouvelant pas assez rapidement en sous investissant dans le développement de nouveaux produits. Résultat : sa part de marché a été réduite de moitié et de désastreuses pertes d’emplois en Ontario. Jim Balsillie, le cofondateur de RIM, a démissionné en mars 2012 et l’avenir de l’entreprise est plus qu’incertain. Là encore, un rendez-vous manqué avec le long terme aura donné des résultats catastrophiques.

L’accentuation des dérives du new public management vont dans le même sens – la réforme de l’assurance-emploi le démontre largement. Géré par une agence du gouvernement du Canada – plutôt qu’un service ministériel comme c’était le cas autrefois – on exige de ce programme qu’il soit rentable, au même titre que n’importe quel produit ou service dans l’ensemble de l’économie. La réforme en vigueur depuis le 1er janvier vise entre autres choses à contraindre les travailleurs saisonniers, en réduisant la période des prestations auxquelles ils avaient droit, à accepter un emploi à salaire moindre, éloigné jusqu’à 100 km de leur domicile et qui ne correspond pas à leur métier. Historiquement, les dispositions de ce régime assuraient aux travailleurs saisonniers – les pêcheurs, par exemple – un revenu durant la saison morte. Outre l’aspect humain de la chose, cette manière de faire constitue également un stabilisateur économique essentiel pour de vastes régions du Canada, et du Québec en particulier (40% des bénéficiaires de ces dispositions sont Québécois). En modifiant le régime, Ottawa coupe au plus simple : les travailleurs n’ont qu’à se trouver une job, n’importe laquelle et à des distances inouïe de leur domicile. On économisera ainsi des sommes importantes à court terme, mais on ne favorisera aucunement la nécessaire transformation de l’environnement économique de régions entières dévastées par la disparition progressive et quasi inéluctable des ressources naturelles sur lesquelles elles reposaient depuis des décennies. Un autre rendez-vous manqué avec la possibilité de renouveler en profondeur des économies régionales pourtant riches d’esprit d’initiative et de talent locaux.

Dans le même esprit, la mise en œuvre officielle du Plan Nord par le gouvernement Charest en avril démontre, à mon sens, une absence cruelle de vision à long terme. Comme plusieurs autres, je répète depuis longtemps que toute l’initiative du développement minier au Québec fait fausse route. Le PLQ et le PQ renchérissent depuis des années sur une seule et unique question : le niveau de redevances minières. Aucune discussion de fond sur le développement économique régional des communautés touchées, sur le développement de l’écosystème industriel et d’innovation autour des exploitations, sur notre capacité, en somme, à profiter de ces richesses phénoménales comme levier de développement majeur de l’ensemble de la filière métallique québécoise – sans compter que les Premières Nations comme les communautés locales sont à peu près systématiquement absentes de la discussion. Le Plan Nord n’est, à peu de choses près, qu’un vaste plan marketing politique. À preuve, le Salon du Plan Nord de la fin avril dernier à Montréal : un gros show promotionnel qui avait comme objectif principal de faire mousser la popularité du gouvernement Charest. Le simple fait qu’il se soit déroulé dans la métropole – plutôt que dans le Nord, justement – est emblématique de la vision qu’il portait : un néocolonialisme cherchant simplement à profiter (un peu) de la simple extraction du minerais des régions éloignées du cœur économique du Québec. La tristement célèbre blague du premier ministre, le 20 avril, invitant les étudiants qui manifestaient à l’extérieur à « se trouver une job, dans le Nord, si possible » démontrait de manière on ne peut plus frappante cette vision. Laquelle se réduit, encore une fois, à la simple poursuite de gains à court terme. En rebaptisant le Plan Nord le « Nord pour tous » le gouvernement Marois ne semble guère faire preuve de volonté de changer grand’chose à cette vision. Incidemment, dès après les élections, la nouvelle première ministre s’est empressée d’aller vanter – et, surtout, rassurer les investisseurs étrangers – à New York et à Paris les bienfaits du Plan Nord en assurant que les conditions économiques et fiscales n’en seraient pas radicalement modifiées. Nouvelle occasion manquée de faire preuve d’audace et de vision à long terme.

D’avantage, la scène financière internationale a démontré une fois de plus – comme si cela n’avait pas été déjà suffisamment le cas depuis le début de la crise en 2008 – son incapacité intrinsèque à prendre des décisions en fonction de l’évolution à long terme de l’économie mondiale. Une grande partie de l’Europe est à nouveau en récession – les plans d’austérité ayant démontré leur grande capacité à ne créer qu’une chose : détruire la demande intérieure et créer du chômage. La chute dans le « précipice fiscal » aux États-Unis a été évitée de justesse en tout début d’année (mais ça n’est que partie remise pour quelques semaines) illustrant à merveille l’impuissance de l’action politique face aux contraintes des marchés financiers. Les pseudo réformes du système bancaire aux États-Unis et en Europe, la crise du Libor, les délires continus des agences de notations internationales constituent autant d’exemples de l’absence de volonté politique à réformer en profondeur un système pourri jusqu’à la moelle par l’appât du gain à court terme d’acteurs économiques qui n’ont d’intérêt que le leur.

Une série de rendez-vous manqués avec l’avenir a donc caractérisé l’année économique 2012 à mon sens. Il y a cependant de l’espoir. En novembre, la Banque Mondiale a publié un rapport alarmant – sinon alarmiste – sur le réchauffement climatique. La Banque Mondiale, rappelons-le, est l’une des institutions majeures créées dans l’après-guerre pour réguler le capitalisme mondial et sa mission est essentiellement le développement économique des pays les plus pauvres de la planète. Il ne s’agit donc de tout sauf d’un lobby environnemental radical. Or, dans ce rapport, la Banque estime que le réchauffement climatique d’ici la fin du siècle sera de 4°C – ce qui est davantage que l’estimation du fameux Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GEIC) qui l’estime, lui, à 3°C. Une institution phare du capitalisme mondial davantage alarmiste qu’un groupe dont de puissants intérêts économiques ont tenté discréditer sans cesse depuis des années est en soi extraordinaire, au sens propre. Qui plus est, la vice-présidente de la Banque, Rachel Kyte a affirmé : « Nous devons redoubler d’efforts pour renforcer notre capacité d’adaptation et de résilience, et pour trouver des solutions aux défis climatiques d’aujourd’hui. » En d’autres termes : le système économique tel que nous le connaissons risque de s’effondrer à cause des changements climatiques qui nous ne modifions pas « nos modes actuels de production et de consommation » selon les mots des auteurs du rapport.

Ajoutons à cette étude la publication du Forum économique mondial – l’institution qui organise le fameux rendez-vous annuel à Davos réunissant les plus puissants dirigeants d’entreprises et politiciens du monde. Il y a quelques jours, dans la huitième édition de son rapport Global Risks – préparé en prévision de la réunion de Davos fin janvier – on sonne également l’alarme sur les conséquences du changement climatique. L’un de ses auteurs soutenant que « deux tempêtes, l’une environnementale, et l’autre, économique, vont finir par entrer en collision si nous n’affectons pas les ressources nécessaires pour réduire le risque grandissant que présentent les événements climatiques sévères, c’est la prospérité des générations futures qui pourrait être menacée. »

Les avertissements sévères tant de la Banque Mondiale que du Forum économique mondial auraient pu être écrits par les Greenpeace de ce monde – là réside la source de mon optimisme. Et ils sont clairs : il y a urgence, nous devons modifier dès aujourd’hui de manière radicale non seulement nos comportements individuels mais la structure même de notre système économique. À l’heure où la plupart des pays occidentaux abandonnent de facto les engagements des accords de Kyoto et se contentent stupidement d’une vision à court terme de leur développement économique, politique et social, peut-être qu’enfin ces institutions phares du capitalisme mondial sauront réveiller leurs dirigeants.

Car on ne peut pas indéfiniment manquer les rendez-vous avec l’Histoire. Un jour ou l’autre, celle-ci ne nous n’en offrira tout simplement plus aucun, et ils n’existeront alors que dans un autre univers, qui n’est pas le nôtre.

Le chemin est meilleur que l’auberge

NB: ce texte a été publié originellement le 19 août 2012 sur le site du Voir.

 

Nous avons passé l’étape de la mi-campagne électorale. La « vraie » campagne commencera demain, probablement, après le débat des chefs télévisé « officiel. »

Malgré cela, plusieurs se désolent déjà de la piètre qualité des échanges – qui ne serait même plus au ras des pâquerettes, mais à un niveau infra-lithosphérique. Pareillement, plusieurs d’entre nous qui croyons que la crise sociale allumée par la grève étudiante à la fin de l’hiver est potentiellement porteuse de changements constructifs et profonds pour notre vie en commun perdent espoir qu’il puisse résulter autre chose d’un scrutin aussi banal que les autres, au terme duquel nous n’en conserverons qu’un vague sentiment de lendemain de veille ou de celui d’une vie qui continue sans que rien n’ait, au fond, bien changé.

Un peu partout on discute de l’intérêt de voter « stratégique, » de voter avec ses convictions, d’annuler son vote – sinon de s’abstenir. Les arguments de part et d’autre sont étoffés. La discussion, sérieuse.

Contexte oblige, l’actualité des conversations se concentre ces jours-ci presque essentiellement sur l’issue du scrutin du 4 septembre. À cet égard, les discussions sur le vote « stratégique, » de « conviction, » blanc ou inexistant semblent bien légitimes.

Pourtant, on soulignait encore récemment à grands traits que la vie démocratique ne se réduisait pas à une élection, que manifester dans la rue, prendre la parole dans une assemblée citoyenne, faire mille et un choix à titre de consommateur, de travailleur, de citoyen, constituent des gestes qui participent, eux aussi, de la vie démocratique, bien davantage, en réalité, que l’exercice ponctuel du droit de vote.

La vie politique ne se dissout pas dans une transaction qui se conclurait dans l’isoloir, un après-midi tous les quatre ans. La démocratie n’est pas l’échange de quelques heures de notre temps à écouter le débat des chefs en contrepartie de notre appui offert à un candidat ou à un parti, à l’instar de l’échange de quelques pièces de nickel contre une livre de carottes à l’étal du marché.

Il importe, à mon sens, de répéter que le chemin est meilleur que l’auberge. D’affirmer que ce qui se discute, du pire au meilleur, dans l’autobus, autour de la machine à café ou sur les médias sociaux avant, pendant ou après la campagne électorale participe bien davantage de la vie démocratique que ne l’est l’exercice du droit de vote.

Au lever, mercredi le 5 septembre prochain, un grand nombre d’électeurs québécois seront déçus du résultat. Par définition. Accepter avec respect le verdict des urnes, quel qu’il soit, est une chose. Se résigner à se taire, comme si la messe était dite et que le dialogue politique était clos, en est une autre – inacceptable, celle-là.

Celui qui choisit de se replier dans le silence s’exclut lui-même de la vie démocratique et s’asservit ainsi à l’aphasie étouffante des proverbiales majorités silencieuses.

À mes amis qui d’emblée baissent les bras devant l’issue du scrutin, une quinzaine de jours à l’avance, anticipant le statu quo, je les appelle à ne pas se taire le 5 septembre. À poursuivre les nouveaux modes de dialogues communs que nous avons découverts collectivement au cours des derniers mois. Il faudra les réinventer, les approfondir, les transformer – bien entendu. Cela n’est pas une question de devoir civique : c’est plutôt une chance historique à saisir. Une rare opportunité que nous avons de pouvoir bricoler de nouvelles manières d’être ensemble.

Ce qui ne signifie pas, loin s’en faut, qu’une élection générale n’ait aucune importance ni signification. Elle demeure un rite démocratique essentiel : le rituel de la liberté. Un événement qui nous rappelle, à chaque fois, la liberté politique que nous avons – qui dépasse largement la possibilité, importante, d’élire nos représentants.

Un rituel, l’exercice d’un pouvoir réel et symbolique, qui ponctue le paysage du chemin commun que nous suivons dans notre vie politique.

Dans l’histoire de notre communauté, de notre nation et de notre humanité, que nous fabriquons tous les jours, ce chemin sera toujours meilleur que l’auberge – puisque cette dernière n’existe pas. Il n’y aura ni Grand Soir ni déjeuner au petit matin, à cette auberge. Se désespérer à l’avance de l’issue du scrutin du 4 septembre prochain est aussi vain qu’espérer qu’il transforme comme par magie le monde dans lequel nous vivons. Les 40e élections générales seront un événement démocratique qui s’insère dans un bien plus vaste ensemble de délibérations et de dialogues communs. Qui se poursuivront au matin du 5 septembre, lendemain de veille ou non.

Une observation banale qui, pourtant, me semble essentiel de répéter tant le niveau de découragement anticipé est grand, malgré l’espoir qui a précédé ces belles journées d’été.

 

Ce qui dépend de nous

NB: ce texte a été publié originellement le 5 août 2012 sur le site du Voir.

 

Les économies occidentales font face à des turbulences potentiellement historiques. Tout indique que plusieurs pays européens sont déjà entrés en récession et la situation aux États-Unis n’est pas reluisante. Ajoutons à cela une baisse marquée de la croissance des nouveaux géants comme la Chine, le portrait n’est pas rose.

Je prétendais ici même il y a quelques semaines que les économies mondiales connaissent une crise économique systémique et profonde. Je proposais dans ce même texte des orientations générales pour l’avenir des politiques publiques.

Maintenant que nous sommes en campagne électorale, la question est : qu’est-ce qu’on peut faire, concrètement ? À quels problèmes devons-nous nous attaquer en priorité ?

À mon sens, les cinq principaux défis économiques du Québec à moyen et long terme sont les suivants :

1.- Fractures sociales et économiques. Environ la moitié de la population adulte québécoise est analphabète fonctionnelle (éprouve des difficultés de lecture). Nos taux de diplômation sont désastreusement bas. Les inégalités économiques se creusent ici aussi. Les effets purement économiques de cette situation sont désastreux : l’exclusion d’une large partie de la population de la vie économique privera le Québec d’un potentiel de production économique digne de ce nom.

2.- Tissu industriel éclaté et exploitation non valorisée des ressources naturelles. Ces deux problèmes importants sont inter-reliés. Le Québec économique des 40 dernières années s’est développé en partie grâce à l’hydro-électricité qui a fait naître autour d’elle de nombreuses industries (génie, alumineries, nombreux secteurs technologiques). Nos politiques publiques ont oublié cette leçon, semble-t-il. Le soi-disant Plan Nord ne prévoit à peu près aucune mesure pour valoriser les ressources minières (et on ne parle pas des retombées directes dans les communautés ni des impacts environnementaux). On s’entre-déchire sur les redevances minières alors que le vrai problème c’est l’intégration à l’ensemble de la filière métallique. Extraire du minerais, même avec les plus grandes redevances au monde, sans valoriser et créer tout un écosystème économique autour relève d’une vision suicidaire du développement économique

3.- Innovation et créativité sous-développées. On se targue de l’importance de la créativité québécoise alors que nos investissements en recherche-développement sont à des niveaux désastreux. Notre capacité à innover, à créer des entreprises créatrices et à valoriser les arts et les sciences nécessite encore, et plus que jamais, un sérieux coup de barre.

4.- Finances privées et publiques plombées. L’endettement privé et public est catastrophique ici comme ailleurs. Les caisses de retraites menacent d’imploser. L’évasion fiscale de toute nature représente l’équivalent du déficit annuel du gouvernement du Québec. Un redressement majeur est nécessaire et inévitable.

5.- Les modèles alternatifs de développement économique, qui constituent, à mon sens, l’avenir de nos  sociétés, demeurent les enfants pauvres du Québec, alors que de nombreux pays (notamment en Europe du Nord et en Allemagne mais aussi en Amérique latine) les développent à grande vitesse. J’entends ici autant les coopératives, les industries vertes que l’innovation sociale au sein des communautés.

Au cours de la campagne électorale, je me pencherai sur ces cinq enjeux majeurs et j’examinerai les programmes électoraux des partis en fonction d’eux.

En matière de politiques économiques, nous devons nous concentrer sur ce qui dépend de nous, pour détourner l’expression d’Épictète. Croire qu’il est possible de contrer des puissantes tendances hors de notre contrôle est vain et constitue un gaspillage d’énergies précieuses. Mais je considère que sur ces cinq enjeux, l’État québécois peut à la fois agir et favoriser l’action dans les communautés. Cela nécessitera, en revanche, beaucoup d’imagination et une grosse dose de courage politique.

Une élection générale vise à choisir celles et ceux que les citoyens considèrent les mieux placés pour diriger le gouvernement, c’est-à-dire, au fond, choisir les meilleurs moyens pour régler nos problèmes communs. Mais aussi celles et ceux qui proposent une vision globale de notre société et de ses problèmes. Choisir, en quelque sorte, à la fois ceux qui émettent le meilleur diagnostic et, conséquemment, proposent les meilleurs remèdes.

Un gouvernement n’est pas qu’un simple « gestionnaire » de la chose publique : il doit être représentatif, justement, des préoccupations de ses commettants et donc d’abord offrir une vision des défis auxquels nous sommes confrontés.

Je serai donc aussi attentif à l’évaluation que font les différents partis de nos problèmes actuels qu’à la vision d’avenir qu’ils proposeront.