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Manger sans conscience n’est que ruine de l’âme

Mon amie Élise a commencé à me casser les pieds il y a quelques années avec l’écologie. Je devais faire mon compost sur mon balcon, utiliser des produits nettoyants « verts » qui ne nettoient pas et acheter des légumes bio tout rabougris. Quelques années plus tard, elle passe à la vitesse supérieure et devient végétarienne, puis végétalienne et continue son entreprise de cassage de pieds avec la souffrance animale et l’industrialisation de l’agriculture.

Non contente de m’avoir comme victime, elle a sorti l’artillerie lourde il y a deux ans en commençant à alimenter un blog sur les questions relatives aux conséquences de l’alimentation, Penser avant d’ouvrir la bouche accompagné d’une page Facebook comptant près de 6000 « fans » et d’un compte Twitter comptant près de 1500 abonnés. Le point d’orgue de cette vaste entreprise de propagande sera atteint le 12 octobre prochain lors du lancement de son livre Je mange avec ma tête: les conséquences de nos choix alimentaires.

J’ironise, bien entendu. Élise est tout sauf casse-pieds. Contrairement à nombre de nutritionnistes qui nous donnent envie de manger du McDo trois fois par jour, aux anti-fumeurs, de griller deux paquets de cigarettes dans l’avant-midi ou des végétariens, de manger du sanglier à pleine bouche comme Obélix, Élise a une attitude, une pensée et une plume posées – sans sacrifier à la passion ni à l’enthousiasme ou à la saine colère.

Si je parle du parcours de Élise, c’est qu’elle a écrit son livre au « je. » Nous l’accompagnons, en quelque sorte, dans ses réflexions sur les conséquences de ses choix et de nos choix alimentaires. Car ce livre ne fait rien d’autre que poser cette question:

Trois fois par jour, écrit-elle, nous faisons des choix qui ont des effets sur l’environnement, le bien-être des animaux, la faim dans le monde et la vie de travailleurs. Manger, c’est donc poser des gestes éthique.

Élise nous propose donc de penser avant d’ouvrir la bouche, de manger avec notre tête. D’utiliser notre raison et nos connaissances pour faire des choix éclairés.

C’est la plus grande qualité de son livre, à mon avis: l’auteure en appelle à notre jugement individuel. Son livre nous offre tout sauf des « recettes, » des préceptes dogmatiques à suivre en dehors desquels il n’y aurait point de salut. Élise n’aurait pas été mon amie que j’aurais adoré ce livre pour cela. Il nous offre deux ensemble d’outils: d’une part nombre de concepts et de théories pour nous aider à réfléchir – de manière immensément accessible. D’autre part, des données, chiffrées et documentées, sur les conséquences de nos choix alimentaires, que ce soit sur l’environnement, les travailleurs, le bien-être animal ou notre santé.

L’ambition de ce livre n’est pas de convertir le carnivore (modéré) que je suis, mais plutôt de lui offrir les éléments essentiels à sa réflexion. La suite appartient au lecteur, pas à l’auteure. Car le livre a une rare qualité en ce genre de matière: le pragmatisme. Élise est pragmatique et s’oppose à tout dogmatisme. Élise est végétalienne (elle ne consomme aucun produit d’origine animale, y compris les œufs ou les produits laitiers, par exemple), mais ne me pète pas une crise à chaque fois que je fais un BBQ d’animal mort.

Cette expression, « manger de l’animal mort, » je l’utilise depuis des années. Au-delà de l’effet comique qu’elle provoque, je la trouve importante car elle identifie une réalité qui est souvent occultée par la présentation des produits alimentaires industrialisés que nous retrouvons dans les supermarchés.* C’est exactement ce que nous propose le livre d’Élise: nous présenter la réalité telle qu’elle l’est, sans faire appel à des incantations dogmatiques. À nous, encore une fois, de faire nos choix par la suite.

Modifierons-nous nos comportements lorsque nous y apprendrons que les poules sont élevées dans un système industriel que la fabrication automobile n’a rien à envier d’efficacité? Et que pour y arriver, ces oiseaux sont à ce point déformés qu’ils ne peuvent plus se tenir sur leurs pattes tant leur poids est trop grand? Que les poissons souffrent? Que les ananas que nous avons dégusté avec nos sangrias cet été sont aspergés de pesticides à ce point nocifs que les cueilleurs en perdent leurs ongles? Que pour chaque kg de crevettes pêchées on pêche également 5 kg d’animaux marins qui meurent généralement sur les ponts?

Je mange avec ma tête nous offre donc les outils pour nous permettre de réfléchir à notre consommation alimentaire. En dix chapitres, traitant autant de la souffrance animale, du réchauffement climatique causé par les grandes cultures que du gaspillage éhonté des denrées ou du bio/équitable/local, le livre d’Élise nous rend plus intelligents. Et nous invite à être des citoyens davantage conscients des conséquences de leurs choix.

 * J’ai écrit un petit texte à ce sujet à propos d’une œuvre de mon amoureuse, Karine Turcot, qui, incidemment, fera un vernissage en même temps que le lancement du livre d’Élise, dans le cadre d’une semaine consacrée à notre rapport aux animaux, que nous organisons tous les trois. Les détails seront annoncés bientôt.

Fiche du livre aux éditions Stanké; le livre sera en librairie le 12 octobre.

Élise Desaulniers, Je mange avec ma tête: les conséquences de nos choix alimentaires, Montréal: Éditions Stanké, 264 pp., 29,95$ ISBN 9782760410978

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L’ère exponentielle: l’explosion du prix des matières premières

Depuis la crise économique de 2008, on parle régulièrement dans les médias de la flambée des prix mondiaux des produits de base: alimentation, énergie et matières premières de toute nature.

De fait, il est clair que depuis le début de ce millénaire les prix des matières premières connaissent une dynamique tout à fait inédite depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, si ça n’est, dans certains cas, depuis la fin de la première Révolution industrielle. Des changements radicaux qui, depuis le début des années 2000, transforment profondément le système économique mondial.

Si l’évolution du prix mondial de ces marchandises peut nous paraître abstrait, éloigné de notre réalité, elle a pourtant un impact direct sur nos vies quotidiennes, puisque les denrées alimentaires, l’énergie et les autres matières premières sont intégrées directement à notre consommation courante.

L’objectif de cet article est de mettre en lumière l’évolution récente des prix des matières premières et d’esquisser sommairement les impacts qu’elle a et continuera d’avoir sur notre réalité.

1. Évolution globale: les années 2000, ère exponentielle

J’ai déjà prétendu, dans un petit billet, que nous vivons depuis la fin des années 1990 un changement d’époque fondamental. Que nous avons connu une « crise » entre 1998 et 2008 qui a fondamentalement changé la structure de nos économies (industrialisées) et a durablement scellé des transformations structurelles qui ont tranquillement pris place depuis la fin des années 1960. Comme je l’écrivais dans ce billet, depuis cette crise, les structures, relations et fonctionnement organiques des économies occidentales se sont radicalement transformées et débutent un nouveau chapitre de l’histoire du capitalisme, qui clôt celui que nous connaissions depuis l’expansion du fordisme à la fin des années 1930.

On peut caractériser l’évolution du prix des matières premières en les rattachant à trois grandes périodes depuis les 50 dernières années:

➙ l’ère de la croissance (1960-1972);

➙ l’ère des turbulences (1973-1998);

➙ l’ère exponentielle (2000-aujourd’hui).

Graphique 1: Indices des prix mondiaux des matières premières, 1960-2010 (cliquez pour agrandir)

La Banque mondiale publie  tous les mois le prix de marché mondial des matières premières. Ces données sont disponibles depuis janvier 1960 dans ce qui est connu comme les « pink sheets. » Ce sont ces données que j’utilise dans le présent article. Le graphique 1 présente l’évolution de deux grandes familles: l’énergie (pétrole, gaz, charbon, etc.) et les autres matières premières (denrées alimentaires de base, métaux, bois, etc.). J’analyse ici ces diverses composantes.

On peut constater à la lecture de ce graphique que la première période est caractérisée par une stabilité relative des prix mondiaux. En effet, après la quinzaine d’années d’après-guerre (reconstruction et reconversion de l’économie de guerre à l’économie civile), les pays industrialisés ont connu une croissance soutenue et stable qui s’est également reflétée par un équilibre dans les prix mondiaux, notamment en raison de la croissance de la demande et de celle de la productivité, sans compter un cadre monétaire et financier international stable.

Le premier choc pétrolier et de la fin du système monétaire de Bretton Woods en 1973 inaugurent vingt-cinq ans de bouleversements profonds dans la structure de l’économie mondiale. Les marchés connaissent moins de contraintes régulatrices, des déséquilibres entre l’offre et la demande mondiales apparaissent et la dynamique des jeux de pouvoirs géopolitiques entre le Bloc de l’Est, l’Occident et le Sud créent un ensemble de bouleversements et de turbulences sur tous les marchés mondiaux. La deuxième partie de cette période est aussi caractérisée par les conséquences importantes du second choc pétrolier (1979) – qui créera des épisodes inflationnistes importants -, la bulle spéculative des nouvelles technologies (dot-com) qui éclatera en 2000 et le développement spectaculaire de la sphère financière mondiale (produits dérivés de toute nature).

Ajoutons à cela l’éclatement de l’Empire soviétique qui transformera fondamentalement l’échiquier géopolitique international, cette deuxième ère d’après-guerre redéfinissant en profondeur la structure de l’économie mondiale. Les perdants de la Deuxième guerre mondiale deviennent tranquillement les champions de l’économie industrielle (Allemagne, Japon), tandis que les grands gagnants (USA, Grande-Bretagne, France) voient poindre la fin de leur hégémonie au profit d’économies dites émergentes qui seront les vedettes de l’ère actuelle (le fameux BRIC – Brésil, Russie, Inde, Chine), qui établissent les bases de leurs forces actuelles.

Ces dynamiques inter-reliées ont constitué le terreau sur lequel la dernière décennie s’est bâtie. Entre la crise des dot-com de 1998-2000 à la crise économique et financière de 2008-2009 se sont consolidées l’ensemble des bouleversements structuraux initiés au cours des décennies précédentes. Trois phénomènes principaux caractérisent cette période (voir mon billet cité plus haut):

1.- Le « retour » des matières premières (alimentation, énergie, métaux) – dont la demande est gonflée par les économies dites émergentes du BRIC.

2.- La multiplication et la généralisation des technologies transversales, s’appliquant à de nombreuses industries et secteurs d’activités – laissant toute la place au « manufacturier de pointe. »

3.- La complexification des modèles économiques et d’affaires – multipliant les défis à la fois pour les entreprises, les travailleurs, les consommateurs et l’État (cf. mon analyse, Le modèle LCS).

Nous vivons donc présentement une ère de changements radicaux qui influenceront les années voire les décennies à venir et auront des impacts globaux importants.

2. Impacts globaux: pressions inédites

La hausse spectaculaire du prix des matières premières depuis dix ans n’est évidemment pas sans conséquences. En effet, l’ensemble du prix des matières premières ont des effets directs sur nos vies, comme travailleurs et comme consommateurs:

➙ La hausse des prix des denrées alimentaires est directement reflétée à l’épicerie, bien sûr, mais implique également d’autres bouleversements dans l’utilisation de certaines cultures (pour les biocarburants, par ex.).

➙ la hausse vertigineuse du prix des métaux et minéraux est intégrée en bout de piste dans le prix des presque tous biens de consommations – cette hausse, en grande partie due à une croissance exceptionnelle de la demande des pays du BRIC a un impact direct sur les coûts de fabrication des entreprises manufacturières partout dans le monde.

➙ Finalement, la croissance soutenue du prix de l’énergie, particulièrement du pétrole, a un impact sur l’ensemble des coûts de production, le pétrole étant un super-intrant, puisqu’il constitue un coût pour tous les biens et services produits dans le monde, ne serait-ce que via les coûts du transport.

Le tableau 1 compare les taux de croissance annuels moyens du prix des matières premières (énergie et autres) pour l’ensemble des 50 dernières années à l’inflation telle que ressentie par les consommateurs au Canada (mesuré par l’IPC, l’indice des prix à la consommation).

Tableau 1: Taux de croissance annuels moyens
Période Énergie Non-Énergie IPC (Can.)
1960-2010 8,1% 3,7% 4,2%
1960-1972 2,9% 1,4% 2,9%
1973-2000 8,4% 0,6% 5,5%
2000-2010 10,5% 10,4% 2,0%

Source: Banque Mondiale et Statistique Canada, compilations de l’auteur.

Ce tableau révèle des conséquences importantes de la dynamique du prix des matières premières, inter-reliées:

a) La pression sur les coûts de production est énorme. Les prix de l’Énergie ont connu depuis le début des années 1970 une inflation extrêmement forte. Bien plus, alors qu’on est encore sous l’impression que les chocs pétroliers de 1973 et de 1979 ont été dans l’histoire récente des événements inédits, la hausse des prix de l’énergie de la dernière décennie dépasse largement ce que ces chocs ont eu comme impacts. De plus, pour la première fois depuis 50 ans, la hausse des prix des matières premières hors énergie est semblable à celle de l’énergie. Ce qui signifie que l’ensemble des coûts de production sera bientôt reflété dans tous les secteurs de production de biens, partout dans le monde.

b) Cependant, le même tableau indique que l’inflation à la consommation ne suit pas, loin s’en faut, celle des matières premières. Comment cela est-il possible? Autrement dit, comment se fait-il que le prix des biens que nous achetons dans le commerce ne suive pas celui des intrants servant à les fabriquer? Il est fort probable, d’une part, que cette hausse du prix des matières premières ne soit pas encore reflété dans celui des biens que nous consommons. Il y a un certain délai d’ajustement dans l’appareil de production, pour diverses raisons d’inerties de marché, qui fait en sorte que nous ne constations pas encore cette hausse. Cela pourrait fort bien changer à court terme. D’ailleurs, on le constate déjà pour certains produits qui sont peu transformés comme le prix des denrées alimentaires ou celui de l’essence. Le prix des autres biens pourrait suivre à court ou moyen terme.

c) D’autre part, le prix des matières premières n’est qu’une des grandes familles de coûts pour une entreprises. Les deux autres sont le capital et le travail. Dans le premier cas, les taux d’intérêt historiquement bas font en sorte qu’ils permettent plutôt de compenser en partie la hausse du prix des matières premières. Reste donc les coûts de la main d’œuvre. De fait, depuis vingt ans, les salaires réels des travailleurs des pays industrialisés stagnent. Ce sont donc eux qui compensent pour la hausse du prix des intrants physiques, du moins en partie. Une autre manière de réduire le coût relatif de la main-d’œuvre est d’augmenter sa productivité, c’est-à-dire la quantité de biens produits pour la même quantité de travail. De fait, les avancées technologiques (mais aussi les innovations de processus et de procédés de production) des 30 dernières années ont permis aux entreprises de réduire considérablement leurs coûts relatifs de production.

Il n’y a pas de secret dans le fonctionnement de l’économie industrielle capitaliste: les entreprises ne sont que des organismes qui produisent des biens et services. Une hausse des coûts de production est encaissée soit par les consommateurs (par la hausse des prix à la consommation), soit par les travailleurs (salaires réels, productivité), qui sont, bien entendu, une seule et même personne.

3. Des pressions fondamentales

Graphique 2: Indices des prix mondiaux de familles de matières premières, 1960-2010 (cliquez pour agrandir)

Sans entrer ici (j’y reviendrai) dans la dynamique de chacun des prix des matières premières, un examen un peu plus détaillé permet de montrer que les trois « ères » dont il a été question se reflètent dans les diverses composantes des indices de prix. Le graphique 2 montre que les grandes familles de matières premières suivent la même logique que l’ensemble.

Si on se concentre sur la dernière décennie, on constate (graphique 3) que l’explosion des prix de chacune des famille suit en grande partie la même dynamique. On remarque, d’une part, que toutes les familles ont connu un repli de leurs prix au cours de la dernière crise économique. D’autre part, certaines matières premières ont connu un repli plus marqué, notamment l’énergie et les métaux et minéraux.

Un cas particulier concerne les fertilisants, qui ont connu un épisode spéculatif très prononcé en 2006-2008, qui s’explique essentiellement par un déséquilibre entre l’offre et la demande, cette dernière étant soudainement propulsée par les marchés asiatiques qui faisaient face à des besoins immenses et par celle de pays producteurs de biocarburants (particulièrement aux États-Unis, au Brésil et en Europe).

Graphique 3: Indices des prix mondiaux de familles de matières premières, 2000-2010

Je reviendrai éventuellement sur une analyse plus détaillée de la dynamique de chacune de ces familles – qui, même si elles partagent certains points communs, possèdent, néanmoins, des caractéristiques qui leur sont propres.

En résumé, on doit retenir les éléments suivants:

➙ la décennie 2000-2010, « l’ère exponentielle » est celle de l’explosion du prix de l’ensemble des prix des matières premières, un phénomène inédit en 50 ans;

➙ les caractéristiques de cette « ère exponentielle » sont la conséquence de transformations profondes de la structure des économies industrialisées, de l’équilibre géopolitique mondial et de la dynamique des coûts de production;

➙ ces phénomènes affectent directement nos vies, comme consommateurs et comme travailleur;

une grande inconnue demeure: quels seront les impacts à moyen terme de ces phénomènes sur notre vie sociale, économique et politique. À court terme, à tout le moins, une chose semble assurée: les causes profondes de cette flambée des prix ne semblent pas près de se résorber.

Il est donc essentiel de se rendre compte que nous vivons présentement à peu près partout sur la planète une ère de changements radicaux et de bouleversements fondamentaux qui remettent en question notre vision du monde et l’analyse que nous en faisons.

 

Annexe: tableau synthèse

Le tableau 2 recense quelques taux de croissance annuels moyens des indicateurs mondiaux de prix de familles de matières premières:

Tableau 2: Taux de croissance annuels moyens, certaines familles
Période Énergie Fertilisants Aliments Métaux et minéraux Matériaux de base Bois
1960-2010 8,1% 4,2% 3,2% 4,7% 3,1% 3,7%
1960-1972 2,9% -0,7% 2,5% 2,4% -2,7% 1,3%
1973-2000 8,4% 2,3% -0,4% 1,6% 1,9% 3,7%
2000-2010 10,5% 10,8% 8,4% 13,3% 9,0% 3,7%

 

Pour la première fois de l’histoire, plus d’un milliard de personnes se coucheront tous les soirs le ventre vide

Depuis quelques années, on s’inquiète partout dans le monde de la flambée des prix des denrées alimentaires.

On a associé cette augmentation spectaculaire à une pénurie de l’offre, due, entre autres choses, aux changements climatiques, mais aussi à une mauvaise gestion des terres dans les pays en voie de développement, voire au détournement de certaines récoltes pour de nouveaux usages, comme l’éthanol. À un problème de production et de productivité, somme toute. De fait, en 2008, le prix du blé et d’autres denrées agricole a atteint des sommets inégalés. Des organisations internationales comme l’OCDE répétaient sans cesse qu’il était urgent d’augmenter l’offre, la production de denrées agricoles, pas plus tard qu’au printemps dernier dans une importante étude menée conjointement avec l’ONU.

Source de l’image: paperblog

Pourtant, avec l’apparition de la crise économique, ce sont l’ensemble des matières premières (par ex.: métaux, minéraux) qui connaissent une hausse très importante de leurs prix sur les marchés. C’est un phénomène classique lors d’une crise économique: « on » se rabat sur les marchandises qui sont historiquement les plus stables à long terme (on aura toujours besoin de blé), du coup une masse importante d’institutions en achètent (plutôt que des marchandises moins « stables »), ce qui fait augmenter leurs prix. Il s’agit davantage de spéculation que de pénurie.

Dans un percutant billet, la rédactrice en chef adjointe du Monde diplomatique, Martine Bulard, cite Robert B. Zoellick, président de la Banque mondiale: « Pour la première fois de l’histoire, plus d’un milliard de personnes se coucheront tous les soirs le ventre vide. »

Lequel précise que l’Objectif du millénaire pour le développement — éradiquer la faim d’ici à 2015 — « ne sera pas atteint ». Après un net recul au cours de la dernière décennie, la pauvreté et la malnutrition sont reparties à la hausse depuis 2008. Pour la seule année 2010, les experts de la Banque mondiale prévoient que soixante-quatre millions de personnes supplémentaires (l’équivalent de la population française) auront été plongées dans la marmite de l’extrême pauvreté.

Spécifiions que « extrême pauvreté » signifie vivre avec moins de 1,25 $ de revenu par jour. (J’ai rapporté récemment une mesure plus juste de cet état.) Notons également que le Canada n’est pas à l’abri de cette situation, bien au contraire: je rapportais il y a un moment que 2,7 millions de Canadiens (8,8% de la population) connaîtront l’insécurité alimentaire en 2010.

Comme le souligne Mme Bulard, on explique souvent ce recul par les conditions climatique. Elles y sont pour quelque chose —mais très peu. C’est surtout la flambée du prix des matières premières (incluant les métaux autant que les denrées alimentaires), flambée des prix qui n’est pas tant lié à un quelconque jeu de l’offre et de la demande, mais à la spéculation des financiers qui, après l’immobilier et les technologies spécule maintenant sur ces marchandises.

Par exemple: à la mi-septembre, un fonds spéculatif britannique, Armajaro, a acheté l’équivalent du quart des stocks européens de cacao. Résultat: explosion des prix quelques jours plus tard.

Et comme le fait à nouveau justement remarquer Mme Bulard, les grandes institutions internationales ont poussé les pays en voie de développement producteurs de denrées à se tourner vers l’exportation, s’exposant ainsi à la spéculation des grands financiers de Londres, New York, Pékin, Francfort ou Tokyo.

Un sujet grave qui mérite d’être suivi de près. J’y reviendrai à coup sûr, d’autant qu’il y aura un important Forum international sur l’agriculture à Paris, fin novembre prochain.

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Des banques beaucoup trop populaires

À une époque où d’aucun ragent contre les banques, ces rapaces assoiffés de profit, il y a une autre catégorie de banques qui elles, malheureusement, sont beaucoup trop populaires: les banques alimentaires. Banques alimentaires Canada, une association regroupant ces organismes, publie depuis 1989 le « Bilan-faim » (déjà, le titre), une étude annuelle de l’utilisation que les Canadiens en font. Quelques chiffres tirés de la dernière édition (disponible en ligne):

Près de 800 000 Canadiens (soit 2,4% de la population) ont obtenu de l’aide alimentaire en mars 2009, soit une hausse de 18% par rapport à mars 2008, la plus forte hausse en 20 ans (i.e., depuis que cette étude est réalisée). De ce nombre, 37% sont des enfants et 19% des personnes aidées reçoivent un salaire; une famille sur cinq qui a recours à une banque alimentaire a un de ses membres qui travaille! Étonnant autant que spectaculaire, l’Alberta a connu une hausse de 61% du nombre de personnes ayant eu recours aux banques alimentaires en 2009, comparativement à 2008; en Ontario c’est une hausse de 19%; mesure concrète, s’il en est, des effets de la crise économique. La moitié des ménages aidés sont des familles avec enfants.


Non seulement les canadiens contraints d’avoir recours (souvent après avoir tout perdu, y compris leur fierté de citoyen et de travailleurs), le tiers des banques alimentaires manquent de denrées pour répondre à la demande…

Au final, 8,8% de la population canadienne, soit 2,7 millions de personnes, connaîtront l’insécurité alimentaire en 2010. Pas pire, pour le plus meilleur pays du monde…