Les politiques d’austérité, un leurre idéologique | Relations

Les politiques d’austérité ne sont ni une histoire récente, ni une histoire du passé. Mes quelques réflexions politiques dans la revue Relations.

Le terreau de l’espoir d’une vie meilleure

NB: ce texte a été publié originellement le 25 mai 2013 sur le site du Voir.

 

Depuis plusieurs jours, les quartiers défavorisés des principales villes de Suède sont le théâtre d’émeutes qui ne sont pas sans rappeler celles des banlieues de France en 2005. Des affrontements d’apparence motivés par des tensions entre communautés culturelles attisés par un incident malheureux – ici, l’assassinat par la police d’un citoyen de 69 ans, à Husby, une banlieue pauvre de Stockholm.

La libéralité notoire des politiques d’immigration de la Suède est aussitôt pointée du doigt: la difficulté d’intégrer un flot important d’immigrants à la société et créer, ce faisant, des frustrations de toutes natures – identitaires, notamment. De manière prévisible, certains contempteurs des politiques multiculturelles se sont insurgés sur les médias sociaux. Des esprits un peu plus critiques et nuancés y vont pourtant de la même association. Ainsi hier, sur sa page Facebook, le sociologue Mathieu Bock-Côté, se commet par le sibyllin, mais lourd de sens, commentaire: « Les symptômes de la crise du multiculturalisme européen se multiplient. » Ce à quoi je questionne: s’agit-il d’une crise du multiculturalisme ou de la crise économique? Sa réponse: « Fascinante cette réduction des problèmes sociaux et culturels à leur dimension économique que nous proposent généralement marxistes et libéraux, dans une étrange convergence explicative. »

Comme je ne me considère ni marxiste, ni libéral, je me permets de poursuivre. Blague à part, il s’agit là – peu importe, en fait, le commentaire de M. Bock-Côté, on ne fera pas une thèse à partir d’une phrase publiée sur Facebook – de l’argument mille fois entendu lors des émeutes de 2005 en France: les politiques d’immigration trop laxistes, appuyées sur l’idéologie multiculturelle, seraient la cause de troubles sociaux gravissimes.

Dans cette vue de l’esprit, l’équation est simple: une immigration trop massive délite le tissu social traditionnel, créant des tensions entre les citoyens « de souche » et les nouveaux arrivants. Les codes sociaux, les référents communs et le respect des institutions traditionnelles étant remis en question par les immigrés détruisent les liens sociaux existants.

Ce que cette critique omet, de prime abord, c’est ce qu’on entend au café du coin ou dans les sombres tribunes téléphoniques: ces étrangers nous volent nos jobs. Jamais, bien sûr, ces intellectuels traditionnalistes n’oseraient proférer une telle ânerie. Bien pire, ils rejettent d’emblée les explications économiques aux troubles sociaux vécus par la Suède présentement. « Réduire » ces problèmes à leur dimension économique serait beaucoup trop simple, n’est-ce pas? N’est-ce pas là une splendide contradiction?

Si la dimension économique n’épuise pas le répertoire des explications causales à ces mouvements de frustrations, elle n’en constitue pas moins le terreau qui en permet l’émergence. De toute l’histoire de l’humanité, les mouvements sociaux ne se sont jamais déployés sans, au minimum, les conditions préalables d’une situation matérielle défavorable à ceux qui les animaient.

Selon la grille d’analyse des opposants à la (soi-disant) politique multiculturelle européenne, la forte immigration constituerait la cause des troubles sociaux violents que connaît, par exemple, la Suède présentement. Si corrélation n’est pas causalité, il serait toutefois légitime dans ce contexte de considérer que les pays qui connaissent les plus forts taux d’immigration soient sujets aux plus grands troubles sociaux. Voyons voir ce que les faits nous enseignent.

Prenons donc en exemple le pays de l’Union européenne qui connait la plus forte immigration depuis 50 ans (y compris ces dernières années) et compte le plus d’étrangers (près de la moitié de sa population). Il a accueilli, en 2012, un grand nombre de Portugais : si grand, que ces nouveaux arrivants portugais, pour une seule année, représentent 16% de sa population totale, soit deux fois plus que l’immigration totale au Canada! Pourtant, ce pays ne connait pourtant aucun trouble social (comme c’est étrange!). Ce pays, c’est le Luxembourg.

Évidemment, il s’agit là d’un exemple par l’absurde. En fait, pas vraiment. Si le Luxembourg ne connaît aucun trouble social malgré cette forte immigration, c’est qu’il s’agit d’un pays très riche – comme le sont ses immigrants. Car voilà, n’en déplaise aux contempteurs des politiques d’immigration, les facteurs économiques demeurent un facteur explicatif majeur des tensions sociales, dans tous les contextes historiques connus.

Le tableau suivant [1] n’offre pas, à lui seul, l’explication finale au problème ; encore une fois, corrélation n’est pas causalité. Néanmoins, force est de constater que les pays européens qui connaissent depuis quelques années les troubles sociaux les plus graves sont ceux chez lesquels les taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans (non étudiants, bien sûr) sont les plus élevés: Espagne, Grèce, Portugal, France. A contrario, ces pays ne sont pas caractérisés par des taux de migration nette ni d’immigration particulièrement importants – ils avoisinent même ceux du Canada. Pourtant, ni à Vancouver, Calgary, Toronto ou Montréal on ne voit d’émeutes de l’ampleur de ce qu’on constate à Madrid, Athènes, Lisbonne ou Paris.

C’est que ces taux d’immigration, même relativement importants comme ceux que nous connaissons chez nous, demeurent relativement modestes. Ainsi, un taux d’immigration brut de huit immigrants pour mille habitants comme c’est le cas au Canada fait en sorte qu’en moyenne un quartier urbain de Montréal comme celui que j’habite accueille chaque année dans mon pâté de maison (environ un carré de quatre coins de rues par deux coins de rues, soit un millier d’habitants [2]) huit nouveaux arrivants. Oh, le désordre social! Dans Hochelaga-Maisonneuve où j’habite, il doit bien avoir le quadruple d’exilés durant le même 1er-juillet qui ont fui le Plateau-Mont-Royal, maintenant incapables de payer leurs loyers exorbitants. Rien pour créer des émeutes six soirs de suite comme ce qu’on a vu cette semaine dans les banlieues de Stockholm.

Ces émeutes émergent en grande partie parce que le terreau du ressentiment xénophobe et antisocial est fertile. Ce terreau s’enrichit d’un fertilisant puissant: l’insécurité économique et l’absence d’espoir d’une vie matérielle meilleure. Les citoyens du Grand-Duché du Luxembourg vous le confirmeront par l’absurde.

 

[1] Sources: (a) taux d’immigrants: Eurostat pour les pays européens, Citoyenneté et immigration Canada pour le Canada; (b) solde migratoire et taux de chômage chez les jeunes: CIA, The World Factbook.

[2] Approximation sur la base des données du recensement 2011 de Statistique Canada pour un « Secteur de recensement. »

Le plus grand des maux et le pire des crimes

NB: ce texte a été publié originellement le 22 mars 2013 dans Le Journal des alternatives et a été co-signé par une quarantaine d’intellectuels (noms ci-dessous).

 

20130322-Journal des alternativesLa pauvreté est « le plus grand des maux et le pire des crimes » écrivait George Bernard Shaw. Il est, en effet, criminel de maintenir des êtres humains dans la pauvreté et de ne pas tenter de sortir ses semblables de la précarité.

La ministre Agnès Maltais a motivé sa réforme de l’aide sociale par son désir de « renforcer l’incitation au travail ». Il serait donc légitime que le gouvernement favorise l’insertion au marché du travail de ceux qui en sont exclus, leur permettant ainsi de s’extraire de la pauvreté. Cependant, la nouvelle réglementation ne favorise d’aucune manière « l’incitation au travail » – bien au contraire. Nous nous opposons donc fermement à cette réforme qui se base sur trois erreurs : morale, politique et économique.

Il est moralement odieux de prétendre que le sort économique des plus démunis d’entre nous est le fait de leur propre volonté – comme le serait leur capacité à améliorer leur situation sociale et économique. Croire cela suppose qu’ils sont les seuls responsables de leur sort. Le gouvernement Marois, en réduisant le soutien d’aide sociale pour certaines catégories de prestataires, leur envoie un message clair : le montant de vos prestations étant trop élevé, vous vous complaisez dans votre statut précaire. En le réduisant, vous serez incité à sortir de votre torpeur. Conclusion : ces prestataires d’aide sociale sont des paresseux qui ne fournissent pas les efforts nécessaires. Est-il nécessaire de rappeler que l’aide sociale constitue un soutien de dernier recours ?

Ce faisant, la décision de madame Maltais a des conséquences sociales et politiques graves. Considérer que les prestataires d’aide sociale sont les artisans de leur propre malheur revient à les exclure du reste de la société, c’est-à-dire de ceux et celles qui ont un travail et contribuent, ainsi, à la prospérité économique et à une vie politique légitime. Il s’agit là d’une forme particulièrement insidieuse d’exclusion sociale. L’État ne cherche pas (ne cherche plus ?) l’inclusion de tous les membres de notre société, mais à en isoler certains d’entre eux. Cette réforme accélère l’étiolement des liens sociaux, déjà mis à mal depuis des décennies. Sans compter, également, les impacts délétères, à long terme, de la pauvreté sur la santé, notamment celle des enfants, les plus vulnérables d’entre nous.

Qui plus est, il s’agit d’une décision basée sur des principes économiques erronés. De nombreuses études empiriques démontrent que réduire les prestations n’incite pas ceux qui en bénéficient à se trouver un emploi, au contraire. Lorsqu’on reçoit la somme ridicule de 604 $ par mois, on n’est pas seulement pauvre : on est en situation de survie. Or, en situation de survie, personne n’est incité à se chercher un emploi. L’essentiel de notre énergie est destiné à survivre jusqu’au premier jour du mois suivant. Quand 5,50 $ pour un aller-retour en autobus-métro à Montréal grève un budget bouclé au sou près, une simple entrevue d’embauche constitue un sacrifice financier.

D’autant que si un prestataire désire se trouver un emploi, encore faut-il que le marché du travail en propose. Les mutations que le marché de l’emploi connaît depuis de nombreuses années ont grandement limité l’offre d’emplois pour bon nombre de travailleurs – sans compter la crise qui maintient l’ensemble de l’économie dans un état de stagnation depuis près de cinq ans. À cela s’ajoute la capacité de ces prestataires à tout simplement répondre aux exigences des employeurs. Car, si ce ne sont pas des prestations plus faibles qui incitent les gens à se trouver un emploi, ce sont, en revanche, de meilleures capacités à répondre aux « besoins du marché du travail » qui font en sorte qu’elles les libèrent de la nécessité de recourir à l’aide sociale. Et cela ne se crée pas comme par magie, en réduisant leurs prestations. Cela se crée par de meilleurs programmes de formation professionnelle. Un prestataire de l’aide sociale a généralement épuisé la totalité des possibilités d’intégration au marché du travail – tant pour des raisons d’employabilité, de disponibilité d’emplois que de capacité à traverser des épreuves importantes, comme celle de régler un problème de toxicomanie.

En ce sens, le gouvernement Marois, fait preuve de violence économique auprès d’une partie des plus démunis d’entre nous, en camouflant derrière de faux principes d’incitation à l’emploi une mesure d’austérité qui ne fera économiser au trésor public qu’une somme dérisoire.

Nous exigeons donc le retrait immédiat de cette mesure inhumaine, socialement inacceptable et économiquement inefficace. Qu’en lieu et place, le gouvernement Marois investisse, au contraire, des sommes conséquentes dans le soutien à l’employabilité, au développement économique des communautés affligées par la crise économique et à la création d’emplois de qualité. La pauvreté est une épreuve difficile qu’on ne peut souhaiter à personne, non pas une honte. Il est honteux qu’une société s’attaque à ses plus vulnérables.

Ianik Marcil

Ont cosigné solidairement cette lettre :

Delphine Abadie, auteure, chercheure indépendante
Omar Aktouf, professeur, management, HÉC
Valérie Amiraux, professeure, sociologie, Université de Montréal
Marcos Ancelovici, professeur, sociologie, Université McGill
Normand Baillargeon, professeur, science de l’éducation, UQÀM
Jean Barbe, auteur
Gérard Beaudet, professeur, Institut d’urbanisme, Université de Montréal
Laurence Bherer, professeure, science politique, Université de Montréal
Sirma Bilge, professeur, sociologie, Université de Montréal
Martin Blanchard, travailleur communautaire, Comité logement de la Petite-Patrie
Camil Bouchard, professeur, psychologie, UQÀM
Micheline Carrier, éditrice de Sisyphe.org
Dominic Champagne, auteur et metteur en scène
Evelyne de la Chenelière, artiste
Ryoa Chung, professeure, philosophie, Université de Montréal
Alain Deneault, auteur et Chercheur au Réseau pour la justice fiscale/Québec
Élise Desaulniers, auteure, conférencière et blogueuse
Pascale Dufour, professeure, science politique, Université de Montréal
Sonia Gauthier, professeure, École de service social, Université de Montréal
Julie Girard-Lemay, chargée de cours, Université de Sherbrooke
Brigitte Haentjens, metteure en scène
Louise Latraverse, comédienne
Pierre Lefebvre, rédacteur en chef de la revue Liberté
Paul Lewis, vice-doyen, Faculté de l’aménagement, Université de Montréal
Iain Macdonald, professeur, philosophie, Université de Montréal
Jocelyn Maclure, professeur, philosophie, Université Laval
Mathieu Marion, professeur, philosophie, UQÀM
Laurence McFalls, professeur, science politique, Université de Montréal
Christian Nadeau, professeur, philosophie, Université de Montréal
Pierre-Yves Néron, maître de conférences en éthique économique et sociale, Université Catholique de Lille
Yvon Rivard, écrivain, professeur émérite, Université McGill
David Robichaud, professeur, philosophie, Université d’Ottawa
Geneviève Rochette, comédienne
Michel Seymour, professeur, philosophie, Université de Montréal
Claudine Simon, criminologue, fondatrice Les Alter Citoyens
Maxime St-Hilaire, professeur, droit, Université de Sherbrooke
Patrick Turmel, professeur, philosophie, Université Laval
Alain Vadeboncœur, médecin, président de Médecins québécois pour le régime public
Julien Villeneuve, professeur, philosophie, Collège de Maisonneuve
Laure Waridel, co-fondatrice, Équiterre
Daniel Weinstock, professeur, philosophie et droit, Université McGill