Irréversibilité et inertie

À la fin 2013 et au début 2014, la Banque mondiale, le FMI et le Forum économique de Davos ont tour à tour, dans leurs rapports annuels, identifié les changements climatiques comme l’un des principaux risques auxquels nos économies font face actuellement.

Lundi le 31 mars, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a rendu public le deuxième volet de son cinquième rapport, aux conclusions on ne peut plus alarmantes. Les changements climatiques pourraient mener à de sévères crises alimentaires, des inondations importantes, davantage d’insécurité, de conflits sociopolitiques et de pauvreté.

La situation intrigue, a priori : l’élite mondiale défendant le capitalisme mondiale est au même diapason à la fois du large consensus scientifique réuni autour du GIEC qu’à celui des militants écologistes. Comment se fait-il, dans ce contexte que les responsables politiques des principaux pays sur la planète n’arrivent pas à s’entendre pour stopper le désastre à venir ? Car le rapport du GIEC est clair : il sera bientôt trop tard pour agir, le point de non retour sera atteint.

Il y a certes de nombreux intérêts géopolitiques qui empêchent l’émergence de cette nécessaire solution politique. Mais il y a aussi des intérêts économiques qui entrent en jeu.

À cet égard, les sonnettes d’alarmes de la Banque mondiale, du FMI et de Davos semblent être en contradiction avec la logique économique qui va à l’encontre des solutions à mettre en place. Sans l’annoncer, ces puissantes institutions craignent fort probablement l’augmentation drastique des risques variés qui auront un coût économique gigantesque. Qui dit augmentation du risque économique, dit coûts d’assurances en croissance. Il y a donc fort à parier que derrière les positions de ces géants du capitalisme se retrouve des motivations et des intérêts issus de l’industrie de l’assurance et de ses spécialistes.

Or, les acteurs privés – les entreprises – ne font pas cette lecture des choses parce qu’elle n’ont pas internalisé l’explosion de ces coûts futurs, qu’elles devront en partie assumer. Elles ne considèrent ainsi n’avoir aucun intérêt à modifier leurs décisions ou à influencer les acteurs politiques à le faire.

C’est que l’économie mondiale est d’abord un système complexe, comme l’est un écosystème ou un corps social. Comme tout système complexe, le capitalisme mondial est caractérisé par une grande inertie. L’effort nécessaire à modifier des millions de comportements et décisions des acteurs individuels est par définition titanesque en l’absence d’incitatifs suffisants.

Cette inertie s’accompagne d’un rapport paradoxal à l’irréversibilité du système. L’impossible retour en arrière est difficilement pris en compte dans les décisions économiques des acteurs privés, faute de vision globale de l’ensemble. On croit, en quelque sorte, qu’il est toujours possible de revenir en arrière, de réparer les pots cassés. Or, ça n’est pas toujours le cas, comme le montre rapport du GIEC et ceux de Davos, du FMI et de la Banque mondiale. Il se peut qu’il soit trop tard dans un avenir très rapproché.

Pourquoi sommes-nous incapables de concevoir cette irréversibilité ? En grande partie parce que l’histoire du capitalisme, depuis la première révolution industrielle, a montré qu’il semblait toujours possible de réparer les pots cassés, par l’innovation et le développement technologique. Cette croyance, profondément ancrée dans les ressorts décisionnels des acteurs économiques, est qualifiée de « cornucopienne » – terme forgé à partir de l’expression latine de la corne d’abondance. On croit, sans en être conscients, qu’il sera toujours possible d’améliorer l’état du système économique, social et écologique mondial grâce à la technologie, la corne d’abondance éternelle permettant la survie du capitalisme.

Nous sommes donc en présence d’un conflit entre la réalité objective des risques potentiels associés aux changements climatiques et une vision du monde qui s’attache coûte que coûte en la capacité du système à survivre.

Pour renverser la vapeur, il faudrait donc que les acteurs privés et publics développent (très rapidement) un nouveau rapport au risque et à l’irréversibilité inhérente au système capitaliste. Or la « société du risque » qu’est la notre, pour reprendre la thèse du sociologue allemand Ulrich Beck, est une véritable usine à risques, lesquels ne rompent pas avec la logique capitaliste. Au contraire, cette dernière s’en nourrit.

Afin de modifier en profondeur cette dynamique, il est impératif de modifier les motivations des prises de décision privées et publiques, à l’intérieur de la logique actuelle. Les échecs des accords de Kyoto ont montré qu’il était trop tard pour espérer un consensus politique mondial permettant de stopper les changements climatiques avant l’atteinte du point de non retour.

L’inertie du système pourra être contournée à partir du moment où les conséquences de sa logique irréversible se traduit par des coûts astronomiques reliés aux risques qu’elle fait naître. Et c’est peut-être, malheureusement, uniquement les intérêts économiques qui permettront de nous en sauver. Malheureusement, le temps nécessaire à leur internalisation est peut-être beaucoup trop long pour que nous réussissions à sauver les meubles. La révolution écologique, si elle doit arriver, sera peut-être portée par les grandes compagnies d’assurances du monde…

Pour la première fois de l’histoire, plus d’un milliard de personnes se coucheront tous les soirs le ventre vide

Depuis quelques années, on s’inquiète partout dans le monde de la flambée des prix des denrées alimentaires.

On a associé cette augmentation spectaculaire à une pénurie de l’offre, due, entre autres choses, aux changements climatiques, mais aussi à une mauvaise gestion des terres dans les pays en voie de développement, voire au détournement de certaines récoltes pour de nouveaux usages, comme l’éthanol. À un problème de production et de productivité, somme toute. De fait, en 2008, le prix du blé et d’autres denrées agricole a atteint des sommets inégalés. Des organisations internationales comme l’OCDE répétaient sans cesse qu’il était urgent d’augmenter l’offre, la production de denrées agricoles, pas plus tard qu’au printemps dernier dans une importante étude menée conjointement avec l’ONU.

Source de l’image: paperblog

Pourtant, avec l’apparition de la crise économique, ce sont l’ensemble des matières premières (par ex.: métaux, minéraux) qui connaissent une hausse très importante de leurs prix sur les marchés. C’est un phénomène classique lors d’une crise économique: « on » se rabat sur les marchandises qui sont historiquement les plus stables à long terme (on aura toujours besoin de blé), du coup une masse importante d’institutions en achètent (plutôt que des marchandises moins « stables »), ce qui fait augmenter leurs prix. Il s’agit davantage de spéculation que de pénurie.

Dans un percutant billet, la rédactrice en chef adjointe du Monde diplomatique, Martine Bulard, cite Robert B. Zoellick, président de la Banque mondiale: « Pour la première fois de l’histoire, plus d’un milliard de personnes se coucheront tous les soirs le ventre vide. »

Lequel précise que l’Objectif du millénaire pour le développement — éradiquer la faim d’ici à 2015 — « ne sera pas atteint ». Après un net recul au cours de la dernière décennie, la pauvreté et la malnutrition sont reparties à la hausse depuis 2008. Pour la seule année 2010, les experts de la Banque mondiale prévoient que soixante-quatre millions de personnes supplémentaires (l’équivalent de la population française) auront été plongées dans la marmite de l’extrême pauvreté.

Spécifiions que « extrême pauvreté » signifie vivre avec moins de 1,25 $ de revenu par jour. (J’ai rapporté récemment une mesure plus juste de cet état.) Notons également que le Canada n’est pas à l’abri de cette situation, bien au contraire: je rapportais il y a un moment que 2,7 millions de Canadiens (8,8% de la population) connaîtront l’insécurité alimentaire en 2010.

Comme le souligne Mme Bulard, on explique souvent ce recul par les conditions climatique. Elles y sont pour quelque chose —mais très peu. C’est surtout la flambée du prix des matières premières (incluant les métaux autant que les denrées alimentaires), flambée des prix qui n’est pas tant lié à un quelconque jeu de l’offre et de la demande, mais à la spéculation des financiers qui, après l’immobilier et les technologies spécule maintenant sur ces marchandises.

Par exemple: à la mi-septembre, un fonds spéculatif britannique, Armajaro, a acheté l’équivalent du quart des stocks européens de cacao. Résultat: explosion des prix quelques jours plus tard.

Et comme le fait à nouveau justement remarquer Mme Bulard, les grandes institutions internationales ont poussé les pays en voie de développement producteurs de denrées à se tourner vers l’exportation, s’exposant ainsi à la spéculation des grands financiers de Londres, New York, Pékin, Francfort ou Tokyo.

Un sujet grave qui mérite d’être suivi de près. J’y reviendrai à coup sûr, d’autant qu’il y aura un important Forum international sur l’agriculture à Paris, fin novembre prochain.