Une hausse marquée de la valeur du dollar canadien | Entrevue à «Y a pas deux matins pareils» (Radio-Canada Toronto | audio)

Lundi, le dollar canadien a atteint 80¢ US, une première depuis plus de deux ans. J’en discutais ce matin avec l’équipe de « Y a pas deux matins pareils » sur les ondes de Radio-Canada à Toronto. On peut écouter l’entrevue ici.

 

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Le dollar canadien a franchi le cap symbolique des 80 cents américains hier pour la première fois depuis juillet 2015.

La valeur du dollar canadien a progressé d’environ 10% depuis le mois de mai par rapport au billet vert. Selon l’économiste indépendant, Ianik Marcil, la hausse du taux d’intérêt de la Banque du Canada est l’un des facteurs contribuant à ce changement.

Une nouvelle qui devrait réjouir bien de Canadiens qui vont traverser la frontière pour les vacances

Les bénéfices économiques de la légalisation du cannabis | Chronique à «Les éclaireurs» (Radio-Canada | audio)

L’émission d’hier soir du magazine Les éclaireurs était dédiée à la légalisation du cannabis au Canada, qui devrait être effective en juillet 2018. Je consacrais ma chronique aux bénéfices qu’elle pourrait générer pour l’économie et les finances publiques. On peut l’écouter ici.

Étant donné l’actualité, j’ai ouvert l’émission en donnant quelques informations sur les programmes de soutien financier aux sinistrés des inondations actuelles au Québec et en Ontario, qu’on peut entendre ici.

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Dépenses en arts et en culture au Canada | Chronique à «Les éclaireurs» (Radio-Canada | audio)

Les Canadiens consomment peu de produits artistiques et culturels, et ces dépensent diminuent depuis quelques années… Des données un peu déprimantes, dont j’ai parlé hier à ma chronique au magazine « Les Éclaireurs » de Radio-Canada.

L’épargne au Canada | Chronique à «Les éclaireurs» (Radio-Canada | audio)

Les niveaux d’épargne des ménages canadiens varient énormément, d’une province à l’autre, et dans le temps. C’était le sujet de ma chronique hier au magazine « Les éclaireurs » de la première chaîne de Radio-Canada, qu’on peut écouter ici.

Les deux graphiques suivants montrent à quel point ces variations peuvent être spectaculaires:

Augmentation du chômage en décembre 2013 (audio | Radio-Canada Winnipeg)

Vendredi dernier le 10 janvier, j’étais l’invité de l’émission « Midi-plus » animée par Aude Brassard-Hallé, à la première chaîne de Radio-Canada de Winnipeg, pour discuter de la hausse surprise du taux de chômage au Canada (plus particulièrement en Ontario et en Alberta) en décembre 2013. Alors que les prévisionnistes spécialisés s’attendaient à un gain d’environ 13 000 emplois, l’économie canadienne a plutôt connu une perte nette de 46 000 emplois, principalement à temps plein, amenant le taux de chômage à 7,2%.

On peut entendre l’entrevue ci-dessous, la télécharger ici (fichier mp3 de 4,9 M) ou l’écouter sur le site de l’émission.

 

Le sous-développement des idées d’Alain Dubuc

NB: ce texte a été publié originellement le 11 janvier 2013 sur le site du Voir.

 

Dans sa chronique de ce matin, Alain Dubuc collige en à peine 600 mots l’ensemble des préjugés les plus paternalistes et condescendants qui soient sur les chômeurs en plus de faire la démonstration éloquente de son incompréhension totale – si ce n’est sa pure incompétence – en matière de politiques économiques. Il semble bien loin et révolu, le temps où ce monsieur étudiait à la maîtrise en sciences économiques.

Il affirme que la réforme de l’assurance-emploi, entrée en vigueur depuis le 1er janvier, est la « fin d’un cadeau empoisonné. » L’une des dispositions les plus importantes de cette réforme consiste à restreindre drastiquement l’accès aux prestations pour les travailleurs saisonniers. La thèse centrale de Dubuc repose sur le sempiternel fantasme de la motivation individuelle à travailler que saperaient les mesures de soutien étatiques héritées du keynésianisme d’après-guerre : « ce système est désastreux parce qu’il n’incite pas les gens à travailler. Pourquoi chercher un job si on a ses prestations d’assurance-emploi ? » questionne-t-il. En fait, « des régions entières vivent à ce rythme depuis des décennies, » pratiques qui « deviennent une forme d’organisation de la société » – l’assurance-emploi, un symbole qui revêt « presque un caractère identitaire, » « l’assurance-chômage comme mode de vie, » une « une tradition débilitante. » Au final, ces dispositions du régime d’assurance-emploi a « certainement contribué à maintenir ces régions dans un état de sous-développement. »

Attends un peu. Nos concitoyens de la Gaspésie, par exemple, seraient des débiles tétant les mamelles de l’État pour se maintenir dans un mode de vie ne les incitant pas à travailler ? Tu les achètes à quel prix tes poissons pêchés en Gaspésie, toi chose ?

Cette réforme inique, énième itération de l’entreprise de destruction des acquis sociaux par le gouvernement Harper repose précisément sur cette idée erronée : la volonté et l’action individuelles sont seules garantes du développement économique et social. Les structures communautaires et – encore moins – étatiques les interfèrent et découragent. Au mieux.

D’une part, Alain Dubuc se rabat sur une vision simpliste du comportement humain. Il serait tout à fait libre de contraintes – un libre-arbitre pur et éthéré sur lequel les institutions ne devraient avoir aucune prise. Mais pourtant, à le lire, elles en ont. Donc, il faut les détruire, puisqu’elles interfèrent sur nos décisions individuelles.

D’autre part, il fait preuve d’une méconnaissance absolue de la réalité de la dynamique économique de ce qu’on appelait jusqu’à récemment les « régions-ressources. » Celles-ci, dont l’économie est basée sur l’exploitation de la nature (la foresterie et les pêcheries, principalement), vivent au cycle des saisons. Exploitant la nature, elles en sont tributaires, par définition. Raison pour laquelle le régime d’assurance-emploi s’était adapté à leur rythme. Des poissons, cher confrère, ça se pêche mal en hiver.

Mais surtout, Alain Dubuc ramène un débat macroéconomique à des considérations individuelles – ce qui est la marque de commerce de tous les populismes. Comme l’ensemble des politiques de soutien social imaginées au 20e siècle, l’assurance-emploi (autrefois l’assurance-chômage) participait d’une volonté très simple : à la fois juguler les excès d’un capitalisme débridé et triomphant (généralement suite à des luttes sociales importantes) et à la fois réguler les aléas d’un système économique créant par essence des dysfonctionnements profonds. Les blancs ont habité la Gaspésie pour deux raison : exploiter la ressource halieutique et exploiter la ressource forestière. Deux activités par nature saisonnières. On a donc offert à ces travailleurs la possibilité de vivre de leur métier à l’année longue en bénéficiant d’un régime d’assurance-emploi couvrant la saison morte – qui était, historiquement, consacrée à la préparation de la prochaine saison active.

La réforme Harper renie complètement cette logique en coupant les prestations d’assurance-emploi de ces travailleurs, en exigeant de leur part de se trouver un emploi entre temps qui n’a aucun lien avec leur expertise (un pêcheur qui va vendre des téléphones cellulaires), payé de 30% à 40% moins que leur salaire habituel et jusqu’à 100 km de leur résidence.

Cette réforme n’a que très peu d’effets économiques. On encourage le « cheap labour » tout en n’aidant en rien des régions chroniquement victimes de la consommation outrancière de citadins, heureux de trouver sur les étals du Marché Jean-Talon le poisson, le homard ou le crabe des neiges frais des Maritimes qu’ils arboreront sur leur nappe souillée d’indifférence offerts à leurs convives tout aussi imbus de leurs idées reçues qu’est rempli leur verre de vin de bonne cuvée.

Ce que Monsieur Dubuc oublie complètement, c’est que ces mesures constituent autant de mécanismes de régulation de l’économie régionale – et donc, au final, pour l’ensemble du pays. Elles permettent de nous assurer – pas pour rien qu’il s’agit d’une assurance – collectivement que le rythme de la vie économique soit un peu moins tributaire des aléas des saisons et du marché. Il ne s’agit pas d’un luxe, mais, au contraire, d’une nécessité collective que le gouvernement Harper désire détruire au nom d’un pseudo engagement individualiste dans la vie économique.

En reniant ce principe avec mépris et condescendance, Alain Dubuc fait preuve d’une ignorance crasse de la réalité économique de régions entières du Canada et du Québec en particulier.

J’imagine que c’est en dégustant son délicieux crabe des neiges des Îles-de-la-Madeleine dans un petit bistrot outremontais qu’il a écrit sa chronique. Or il y a effectivement un « cadeau empoisonné »: offrir à ces idées une tribune aussi large que celle de La Presse laissant les Québécois qui la lisent dans un état de sous-développement intellectuel inique.


Post-scriptum (13 janvier)

Ayant reçu quelques commentaires critiques constructifs, je précise ici certains éléments:

1.- Il semblerait que mon allusion à la « consommation citadine » des fruits de la pêche ait été mal perçue. D’une part, je ne vois pas en quoi cela soit condescendant, comme on me l’a reproché. Au Québec, 80% de la population vit en milieu urbain – là réside donc le plus gros de l’activité économique, et donc de la consommation, de la province. Sans compter que ce sont les zones urbaines qui sont le moteur du développement économique marchand et productif (cf. à cet égard le toujours pertinent ouvrage de Jane Jacobs, Les Villes et la richesse des nations, Montréal, Boréal, 1992). D’autre part, il importe de noter que c’est effectivement la soif de consommation à bas prix qui a alimenté la surpêche et les problèmes que des régions comme la Gaspésie vivent. On m’a fait remarquer qu’on ne mangeait plus beaucoup de poissons ou fruits de mer pêchés dans l’Est. C’est en partie vrai, particulièrement à cause de la concurrence incroyable de poissons et crustacés venus d’un peu partout dans le monde (crevettes ou pangasius asiatiques) qui a fait chuter les prix.

2.- La critique fondamentale sous-jacente à mon coup de gueule est très simple: les nouvelles contraintes à l’assurance-emploi reposent sur le postulat idéologique selon lequel ces mesures gardent artificiellement les travailleurs dans un état de dépendance à un mode de vie économique qui ne serait plus viable – la « tradition débilitante » dont parle Alain Dubuc. En retirant ces privilèges, apparaitraient comme par magie de nouvelles activités économiques remplaçant celles-là. Or il s’agit là d’une logique perverse: les travailleurs n’ayant plus le soutien de l’État comme c’était le cas auparavant créeraient ex nihilo de nouvelles industries ? C’est insensé. « Nous » avons habité ces régions-ressources pour les exploiter. L’exploitation des ressources naturelles est de plus en plus impossible. Je ne prône pas le maintien dans un état de dépendance chronique ces régions. Cependant: (1) Nier la spécificité du travail saisonnier, caractérisé par des efforts intenses sur une courte période (au cours de laquelle ces travailleurs sont occupées 12h par jour sinon plus à leur boulot) et une période de jachère destinée, entre autres, à préparer la prochaine saison, fait preuve d’une méconnaissance et/ou d’un mépris profonds de leur réalité économique. (2) Ces régions ont probablement besoin de se renouveler, de se diversifier – pensons à l’industrie agrico-touristique de niche qui s’est développée dans Charlevoix ou en Estrie. Cela fait plus de 15 ans que j’œuvre en développement économique régional et je suis le premier partisan de la transformation économique de ces régions, afin de les soustraire à une dépendance asservissante à quelques ressources qui ne génèrent que très peu de richesses pour leurs communautés. Cependant, ça n’est pas en punissant ces travailleurs et en leur demandant d’accepter des emplois sous-payés à des dizaines de km de leur résidence qu’on y réussira, mais bien en investissant temps et ressources dans cette diversification, avec les acteurs économiques locaux. La réforme de l’assurance-emploi n’a aucun effet structurant, bien au contraire: elle n’aura que des effets destructeurs d’un tissu économique extrêmement fragile.

3.- L’assurance-emploi, comme son nom l’indique, est une assurance. Une assurance obligatoire, comme l’est l’assurance-automobile. Il ne s’agit pas d’une subvention de l’État mais bien d’un espèce de « contrat social » entre les travailleurs et les employeurs. Les deux sont obligés d’y souscrire et ce régime appartient – devrait appartenir – aux travailleurs, pas à l’État. Le gouvernement Harper ne fait que poursuivre l’entreprise de destruction amorcée par les libéraux en s’accaparant indument (voire illégalement) le contrôle du régime d’assurance-emploi à des fins purement idéologiques.

Science sans conscience

NB: ce texte a été publié originellement le 4 avril 2012 sur le site du Voir.

 

Le premier budget du gouvernement conservateur majoritaire a été largement critiqué par les mouvements de gauche, un peu partout au pays. On considère que les coupures dans les budgets de fonctionnement des programmes gouvernementaux, la réduction de la taille de l’administration publique, est caractéristique de l’idéologie de droite.

Or, plusieurs gouvernements dits de droite ont, dans l’histoire, favorisé l’expansion de la taille de l’État – par des dépenses militaires fastueuses, par exemple.

La réalité est moins simple. Le gouvernement Harper s’attache à l’idéologie néoconservatrice en matière morale et au néolibéralisme en matière économique. Le fondement de ces idéologies traverse le budget Flaherty: la conviction selon laquelle les décisions et les actions individuelles sont les meilleures pour assurer l’efficacité et la prospérité économiques. Il n’y a pas, a priori, d’adéquation entre ces idéologies et la nécessité d’un appareil d’État réduit – contrairement à ce que promeuvent les libertariens et les minarchistes, par exemple.

Le néolibéralisme considère que le rôle de l’État consiste à favoriser les initiatives individuelles pour fonder le développement économique et, inversement, à ne pas interagir dans le marché. À cette vision, le néoconservatisme en ajoute une couche, ce que nombre de libéraux ou néolibéraux récusent: l’État n’a pas à s’immiscer dans les imperfections de l’organisation sociale (dont le marché), car cela serait immoral, ou contre nature. Si le marché ne produit pas certains biens ou services, l’État ne doit surtout pas s’y substituer, ni même agir d’une manière à en favoriser l’émergence.

Il s’agit bien évidemment d’une position très forte. Son problème fondamental se résume simplement: si le marché permet à des entreprises d’offrir des marchandises demandées par les consommateurs, il ne peut, par définition, offrir des biens et des services pour lesquels il n’y a pas de demande. Or, il existe une large partie des marchandises échangées ne sont pas demandées a priori par les consommateurs parce qu’ils ne savent pas qu’ils les désirent.

Ces biens et services sont issus de la création. Créations artistiques ou scientifiques. Si j’achète un roman, je ne peux pas savoir a priori s’il comblera mes besoins. Pas plus que son auteur. Même chose des innovations scientifiques: il n’est pas possible de savoir a priori si un programme de recherche aboutira sur des résultats quelconques, utilitaires ou non.

C’est la raison pour laquelle depuis toujours l’État soutient la création artistique et la recherche scientifique. Parce qu’il n’y a pas suffisamment de demande économique pour créer un marché rentable. À moins qu’elles soient dédiées à produire des marchandises ayant une valeur marchande immédiate.

Les décisions du gouvernement Harper en matière de politique scientifique vont en toute logique à l’encontre de cette vision. Un budget est un exercice politique, pas comptable. Et celui de M. Flaherty le démontre admirablement. Dans un article totalement hallucinant, l’Association des universités et des collèges du Canada (AUCC) affirmait hier, par la voix de son président Paul Davidson, que le dépôt du budget était « un très bon jour pour les universités canadiennes. »

Pardon ?

Déjà que la grève étudiante actuelle démontre une fois de plus à quel point les dirigeants de nos institutions d’enseignement supérieur sont des savates aux pieds des pouvoirs politiques et économiques, cette position de leur association canadienne dépasse l’entendement.

Dans son envolée lyrique, ce M. Davidson s’enthousiasme allègrement des « investissements judicieux et stratégiques au profit de la recherche et de l’innovation. » L’article poursuit en spécifiant que si les « trois principaux organismes subventionnaires canadiens seront soumis à des réductions budgétaires, mais ces dernières seront compensées par des augmentations de même ampleur au profit des partenariats de recherche entre l’industrie et le milieu universitaire. »

Le voilà l’éléphant rose dans le salon bleu de MM Harper et Falherty: on coupe allègrement dans les organismes indépendants soutenant la recherche universitaire au profit du financement des liens entre l’industrie et l’université.

Décision en parfaite cohérence avec l’idéologie néoconservatrice: ne pas soutenir ce dont le marché ne veut pas, mais on ne dit pas non à donner un petit coup de pouce à l’industrie pour qu’elle accélère la commercialisation de l’innovation. On ne subventionne pas le développement d’innovations fondamentales que le marché ne demande pas puisqu’il ne les connaît pas.

Si certaines des mesures prévues au budget me paraissent tout à fait louables, la majeure partie des décisions qu’il contient constitue un recul historique en matière de soutien à la recherche fondamentale. Ainsi, le CNRC voit sa mission de soutien à la recherche fondamentale universitaire complètement abandonné. Purement et simplement. Dorénavant, le CNRC ne soutiendra plus la recherche fondamentale, point.

C’est donc la créativité et l’innovation scientifiques qui se voient appauvris. Et menacées. La raison d’être de la recherche universitaire libre et indépendante est menacée dans ses fondements – au profit d’une approche stupidement utilitariste de l’innovation au service des forces du marché.

La recherche fondamentale permet, parfois, de développer des innovations technologiques utiles et commercialisables. Mais là n’est pas sont but premier. Sa raison d’être dans notre société est une meilleure compréhension de l’univers dans lequel nous évoluons, son rôle est civilisateur. Le gouvernement Harper démontre une fois de plus que sa vision manageriale de l’État, par le biais de l’exercice politique qu’est le budget, n’est pas la réduction de la taille de l’administration publique, mais bien de lui retirer toute possibilité de faire avancer la société canadienne dans la grande marche de l’Histoire. Une science qui ne vise pas la connaissance, mais uniquement l’enrichissement commercial.

Une science sans conscience, qui n’est que ruine de l’âme, comme l’écrivait Rabelais dans Pantagruel.

L’Islande et l’argent Canadian Tire

NB: ce texte a été publié originellement le 6 mars 2012 sur le site du Voir.

 

Depuis quelques jours on parle dans les médias de l’adoption possible du dollar canadien par l’Islande. Cette proposition intrigue, en grande partie parce que nous n’avons pas l’habitude que notre économie soit à l’avant-scène internationale. Mais surtout, elle nourrit de nombreux fantasmes que j’ai lus ici et là sur les médias sociaux (en plus de nombreuses questions qui m’ont été soumises) – fantasmes alimentés par le mystère que constitue le système monétaire.

Car la monnaie que nous utilisons présentement participe de quelque chose d’effectivement mystérieux, si ça n’est mystique. Comment se fait-il que ces bouts de papier, ces inscriptions électroniques sur les disques durs des banques, possèdent un tel pouvoir? Cette fascination ne date pas d’hier – toute l’histoire de la monnaie se colore d’incompréhensions et souvent de terreur. Magique et tabou, l’argent inscrit également sa marque sociale dans la foi.

La monnaie, telle que nous la connaissons, est dite « fiduciaire » – du latin fides, foi. Ces bouts de papiers ou ces inscriptions électroniques n’ont de valeur que parce que nous leur en donnons. Point. Nous pourrions très bien décider collectivement, d’utiliser l’argent Canadian Tire (avant qu’il ne soit plus imprimé) comme monnaie dans nos échanges que cela serait tout aussi valide. La valeur de cette monnaie serait celle qu’on désirerait bien lui donner.

C’est la raison pour laquelle un pays comme l’Islande peut décider d’utiliser n’importe quelle devise étrangère comme moyen d’échange sur son territoire en les déclarant de cours légal. Dire que les devises officiellement utilisées sur un territoire ont un « cours légal » (tel que cela est inscrit sur les billets canadiens, par exemple) c’est simplement obliger quiconque de recevoir paiement d’une dette qui lui est due dans la monnaie ayant cours légal dans ce pays (par extension pratique, toute transaction monétaire).

Mais libre à quiconque de s’entendre pour régler une dette ou une transaction de toute autre manière, y compris dans une devise étrangère. Un Canadien ou un Serbe peuvent très bien effectuer une transaction en yens ou en dollars américains s’ils y consentent tous les deux.

Techniquement, le gouvernement islandais pourrait faire la même chose – sans demander la permission au Canada. (1) Mais pourquoi choisir notre devise plutôt que l’euro ou le dollar américain?

Dans le premier cas, l’Islande cherche à se protéger des remous financiers que connaît l’Europe présentement. Dans le deuxième cas, le dollar canadien représente une monnaie dont la valeur est plus stable sur les marchés internationaux que ne l’est la devise américaine. Le système bancaire et monétaire canadien est l’un des plus solide au monde et ce pays cherche tout simplement à adopter (pour quelques années, je suppose) une monnaie qui stabilise son économie fortement mise à mal par la crise financière de 2008.

Mais il y a plus. La monnaie n’est qu’une convention sociale basée sur la confiance et la foi en sa valeur, d’un point de vue strictement économique. Toutefois elle constitue également un symbole politique et identitaire extrêmement fort. Le peuple islandais est fier de son indépendance et de la vigueur de ses réflexes démocratiques. L’Islande possède le plus vieux parlement du monde (l’Althing existe depuis plus de 1000 ans) et s’enorgueillit depuis toujours de son indépendance. À preuve les deux référendums qui ont refusé à l’État le remboursement de la dette des banques. À preuve également l’élection par les citoyens d’une assemblée constituante en 2010 qui a le mandat de réécrire la constitution du pays et l’accusation judiciaire de l’ancien premier ministre pour son rôle dans l’effondrement du système bancaire en 2008.

C’est dans ce contexte qu’on doit comprendre le désir de l’Islande d’utiliser le dollar canadien comme monnaie officielle. C’est bien contre les institutions européennes et sans les États-Unis (symboliquement associés aux grandes institutions internationales comme le FMI qui ont, aux yeux des Islandais, malmené l’économie du pays pendant et après la crise) que ce geste est posé. Une monnaie nationale, officielle, participe du même mouvement de construction identitaire que puisse l’être une langue, au-delà des raisons pratiques.

Les Islandais ont décidé de retirer la confiance qu’ils avaient envers leur propre système financier comme ils décideront peut-être, par le biais de leur gouvernement, de faire confiance à une autre monnaie afin d’affirmer son indépendance et son identité nationale. Une décision sans doute profitable au plan strictement économique mais grandement rentable au plan symbolique.

Dans l’ensemble de ce mouvement islandais (référendums « contre » les banques, assemblée constituante élue, choix d’une nouvelle devise), il me semble qu’il y ait des leçons pour nous tous. À vous de choisir ce que ce « nous » désigne.

 

PS – et le Canada dans tout ça? On m’a demandé à plusieurs reprises ce que ça changerait pour le Canada. Réponse: rien. D’une part, l’officialisation du geste de la part du gouvernement islandais n’est pas grand chose de plus qu’une politesse diplomatique. Il cherche, aussi, à s’assurer qu’il pourra disposer suffisamment de numéraire (i.e. pratiquement, de billets papier) sur son territoire. Mais compte tenu que l’Islande ne compte qu’un peu plus de 300 000 habitant et que son économie ne représente qu’environ 1% de celle du Canada, cela n’aura aucun impact sur notre économie. C’est comme si Laval ou London en Ontario décidait d’adopter la roupie indienne – ça ne changerait rien à l’économie de l’Inde…

 

(1) De nombreux pays au 20e siècle ont adopté officiellement des monnaies étrangères stables (le dollar américain, le yen, le mark allemand) en des périodes troubles. Plusieurs pays (notamment en Amérique latine et en Afrique) connaissent encore un phénomène similaire, mais non officiel, celui de la « dollorisation », c’est-à-dire l’adoption généralisée d’une monnaie étrangère (le dollar, l’euro) par la population au lieu de la monnaie nationale, sans que le gouvernement ne l’ait décidé officiellement.

La longue stagnation du pouvoir d’achat

NB: ce texte a été publié originellement le 23 février 2012 sur le site du Voir.

 

Patrick Lagacé a débuté samedi dans La Presse, une série d’articles consacrés à notre rapport à l’argent, la consommation et l’épargne, qui se poursuit toute la semaine. J’ai été interviewé pour cette série, en compagnie de nombreuses autres personnes.

Alors que je prétends, ainsi que le rapporte Patrick, que le revenu des Canadiens après impôts a stagné depuis environ 35 ans, mon ancien professeur Pierre Fortin me contredit un peu en disant que les femmes « ont envahi le marché du travail, permettant une croissance du pouvoir d’achat des ménages. » Or, c’est faux.

Le revenu net réel a stagné depuis 1976 au Canada pour 80% des familles.[1] On exclut le 20% des familles ayant les revenus les plus élevés (« premier quintile »). Ces données sont tirées d’une étude basée sur les données de Statistique Canada. Le graphique suivant est plus qu’éloquent; les lignes jaune et bleue représentent le revenu familial net moyen réel de 80% des familles canadiennes.

Pour être clair: le « revenu net réel » c’est le revenu gagné par la famille après impôts sans tenir compte de l’inflation du prix des biens et services qu’elle achète. Ce qui veut dire qu’aujourd’hui, les familles canadiennes ne peuvent pas, en moyenne, dépenser davantage, année après année, qu’elles ne le faisaient il y a 35 ans.

Depuis 1976, les prix à la consommation ont été multipliés par 3,9. Ce qui veut dire qu’une jeune famille qui gagnait 25 000$ net en 1976 devrait gagner aujourd’hui 97 500$ net pour acheter les mêmes bidules qu’elle achetait il y a 35 ans. Pas une voiture de plus, pas un voyage ou des spectacles qu’elle ne pouvait pas se payer alors que monsieur ou madame avait 30 ans, maintenant qu’ils en ont 65.

Et ce que nous dit le graphique ci-dessus, c’est qu’en moyenne, pour 80% des Canadiens, ce revenu réel a stagné depuis 35 ans. Donc, qu’en moyenne, 80% des familles canadiennes ne peuvent pas consommer davantage aujourd’hui qu’en 1976.

Je m’excuse d’être lourdement pédagogue, mais cette réalité fondamentale n’est « intériorisée » par à peu près personne, ici comme ailleurs.

Et pour cause: il nous paraît normal – c’est le signal que nous envoie la publicité et l’idéologie du bonheur consumériste adossée sur la croissance économique – d’améliorer notre qualité de vie, après toutes ces années d’effort au boulot. Et c’est tout à fait légitime. Mais si la croissance économique ne profite manifestement pas à 80% de la population (ce qui est un problème corollaire dont je ne parle pas ici) et qu’elle est stimulée pour près des deux tiers par la consommation, quelles en sont les conséquences?

Nous nous endettons, pardi! pour acheter ce voyage dans le Sud mérité, cette deuxième voiture, cette plus grande maison, ce bidule électronique, cette sortie au hockey en famille.

Nous voici donc collectivement schizophrènes et un brin débiles. Nous devons consommer davantage pour stimuler la croissance économique, celle-ci ne profite pas à une large majorité des travailleurs-consommateurs, nous nous endettons donc pour améliorer nos conditions de vie.

Soyons heureux, tout de même.

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Pour vous amuser (!), voici un petite méthode pour évaluer si la croissance de vos revenus nets (après impôts, ce qui vous reste dans les poches) a suivi l’inflation. Ne me remerciez pas, c’est gratuit.

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Note importante: il s’agit ici de moyennes, y compris pour l’inflation. Selon que vous habitiez un grand centre urbain (où l’inflation est généralement plus élevée), selon votre niveau de revenu et vos contraintes, l’impact réel sur votre vie quotidienne en sera modifié.

[1] Une « famille économique » est « un groupe de deux personnes ou plus habitant dans le même logement et apparentées par le sang, par alliance, par union libre ou par adoption. »

Hyperconsommation et épargne anémique

Patrick Lagacé débute aujourd’hui dans La Presse, une série d’articles consacrés à notre rapport à l’argent, la consommation et l’épargne.

J’ai été interviewé pour cette série, en compagnie de nombreuses autres personnes. M. Lagacé me cite ainsi:

Ianik Marcil, économiste, m’a expliqué avec brio comment l’Homme occidental est coincé entre deux réalités contradictoires.

D’un côté, il y a le réel: les revenus qui stagnent. Au Canada, aux États-Unis, si vous êtes dans la moyenne des ours, une fois l’inflation prise en compte, vous avez le même pouvoir d’achat qu’en 1982 (bémol de l’économiste Pierre Fortin: nos femmes ont envahi le marché du travail, permettant une croissance du pouvoir d’achat des ménages).

De l’autre côté, il y a le rêve. «Les aspirations légitimes de qualité de vie, illustre Marcil, qui répondent aux standards qu’on nous présente socialement…» Ces «standards» ? Posséder sa maison, son condo. Un beau véhicule. Un équipement «outdooring», un (ou deux) voyage (s) par année. Tout le kit, quoi.

Ça donne un rapport «schizophrénique» avec l’argent, selon les mots de l’économiste Marcil. Primo, on nous dit que nous n’épargnons pas suffisamment. Secundo, «le système marchand a besoin que nous consommions pour ne pas s’écrouler».

Petite précision: je n’aime pas contredire mes anciens professeurs, mais le bémol de Pierre Fortin est faux. Les familles (i.e. personnes seules, couples, familles nucléaires, monoparentales ou recomposées, etc.) excluant les 20% les plus riches ont vu leur revenus nets stagner depuis 1976, comme l’indique une étude de Ressources humaines et Développement des compétences Canada basée sur les données de Statistique Canada. La citation et le graphique suivants sont tirés de cette étude:

Les disparités de revenu (exprimées en dollars constants de 2007) ont augmenté entre 1995 et 2007. Le revenu moyen après impôt est demeuré à peu près le même pour les familles appartenant au quintile de revenu inférieur et aux trois quintiles intermédiaires entre 1976 et 2007, mais a augmenté pour le quintile supérieur. L’écart entre le revenu des familles formant les quintiles supérieur et inférieur a augmenté de 37 %, passant de 82 100 $ en 1995 à 112 800 $ en 2007. De même, l’écart entre le quintile de revenu supérieur et les trois quintiles intermédiaires est passé de 54 067 $ à 77 900 $ au cours de la même période, soit une augmentation de 44 %.