Les pollueurs sauveront-ils la planète? | Édito à «La Matinale» (CIBL | vidéo)

Une étude publiée ces derniers jours montre que 70% de l’émission des gaz à effet de serre (GES) ne sont causés que par une centaine de (très, très) grandes entreprises. Sauveront-elles la planète? Mon éditorial de la semaine à La Matinale de CIBL.

En complément, bon résumé d’une intéressante étude montrant que les grandes entreprises sont davantage enclines à lutter contre les changements climatiques qu’à faire la promotion des droits du travail: « Big business prioritises climate change over labour rights. »

 

Irréversibilité et inertie

À la fin 2013 et au début 2014, la Banque mondiale, le FMI et le Forum économique de Davos ont tour à tour, dans leurs rapports annuels, identifié les changements climatiques comme l’un des principaux risques auxquels nos économies font face actuellement.

Lundi le 31 mars, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a rendu public le deuxième volet de son cinquième rapport, aux conclusions on ne peut plus alarmantes. Les changements climatiques pourraient mener à de sévères crises alimentaires, des inondations importantes, davantage d’insécurité, de conflits sociopolitiques et de pauvreté.

La situation intrigue, a priori : l’élite mondiale défendant le capitalisme mondiale est au même diapason à la fois du large consensus scientifique réuni autour du GIEC qu’à celui des militants écologistes. Comment se fait-il, dans ce contexte que les responsables politiques des principaux pays sur la planète n’arrivent pas à s’entendre pour stopper le désastre à venir ? Car le rapport du GIEC est clair : il sera bientôt trop tard pour agir, le point de non retour sera atteint.

Il y a certes de nombreux intérêts géopolitiques qui empêchent l’émergence de cette nécessaire solution politique. Mais il y a aussi des intérêts économiques qui entrent en jeu.

À cet égard, les sonnettes d’alarmes de la Banque mondiale, du FMI et de Davos semblent être en contradiction avec la logique économique qui va à l’encontre des solutions à mettre en place. Sans l’annoncer, ces puissantes institutions craignent fort probablement l’augmentation drastique des risques variés qui auront un coût économique gigantesque. Qui dit augmentation du risque économique, dit coûts d’assurances en croissance. Il y a donc fort à parier que derrière les positions de ces géants du capitalisme se retrouve des motivations et des intérêts issus de l’industrie de l’assurance et de ses spécialistes.

Or, les acteurs privés – les entreprises – ne font pas cette lecture des choses parce qu’elle n’ont pas internalisé l’explosion de ces coûts futurs, qu’elles devront en partie assumer. Elles ne considèrent ainsi n’avoir aucun intérêt à modifier leurs décisions ou à influencer les acteurs politiques à le faire.

C’est que l’économie mondiale est d’abord un système complexe, comme l’est un écosystème ou un corps social. Comme tout système complexe, le capitalisme mondial est caractérisé par une grande inertie. L’effort nécessaire à modifier des millions de comportements et décisions des acteurs individuels est par définition titanesque en l’absence d’incitatifs suffisants.

Cette inertie s’accompagne d’un rapport paradoxal à l’irréversibilité du système. L’impossible retour en arrière est difficilement pris en compte dans les décisions économiques des acteurs privés, faute de vision globale de l’ensemble. On croit, en quelque sorte, qu’il est toujours possible de revenir en arrière, de réparer les pots cassés. Or, ça n’est pas toujours le cas, comme le montre rapport du GIEC et ceux de Davos, du FMI et de la Banque mondiale. Il se peut qu’il soit trop tard dans un avenir très rapproché.

Pourquoi sommes-nous incapables de concevoir cette irréversibilité ? En grande partie parce que l’histoire du capitalisme, depuis la première révolution industrielle, a montré qu’il semblait toujours possible de réparer les pots cassés, par l’innovation et le développement technologique. Cette croyance, profondément ancrée dans les ressorts décisionnels des acteurs économiques, est qualifiée de « cornucopienne » – terme forgé à partir de l’expression latine de la corne d’abondance. On croit, sans en être conscients, qu’il sera toujours possible d’améliorer l’état du système économique, social et écologique mondial grâce à la technologie, la corne d’abondance éternelle permettant la survie du capitalisme.

Nous sommes donc en présence d’un conflit entre la réalité objective des risques potentiels associés aux changements climatiques et une vision du monde qui s’attache coûte que coûte en la capacité du système à survivre.

Pour renverser la vapeur, il faudrait donc que les acteurs privés et publics développent (très rapidement) un nouveau rapport au risque et à l’irréversibilité inhérente au système capitaliste. Or la « société du risque » qu’est la notre, pour reprendre la thèse du sociologue allemand Ulrich Beck, est une véritable usine à risques, lesquels ne rompent pas avec la logique capitaliste. Au contraire, cette dernière s’en nourrit.

Afin de modifier en profondeur cette dynamique, il est impératif de modifier les motivations des prises de décision privées et publiques, à l’intérieur de la logique actuelle. Les échecs des accords de Kyoto ont montré qu’il était trop tard pour espérer un consensus politique mondial permettant de stopper les changements climatiques avant l’atteinte du point de non retour.

L’inertie du système pourra être contournée à partir du moment où les conséquences de sa logique irréversible se traduit par des coûts astronomiques reliés aux risques qu’elle fait naître. Et c’est peut-être, malheureusement, uniquement les intérêts économiques qui permettront de nous en sauver. Malheureusement, le temps nécessaire à leur internalisation est peut-être beaucoup trop long pour que nous réussissions à sauver les meubles. La révolution écologique, si elle doit arriver, sera peut-être portée par les grandes compagnies d’assurances du monde…

L’illusion de la créativité selon Lipovetsky et Serroy | Liberté

Le numéro 303 de la Revue Liberté consacre un dossier sur les « Politiques culturelles: l’héritage de Georges-Émile Lapalme. »

Liberté303J’ai le plaisir d’y signer une recension critique de l’ouvrage de Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, L’esthétisation du monde: vivre à l’âge du capitalisme artiste, publié chez Gallimard:

Glorification du design : l’esthétisation des objets est au coeur du capitalisme contemporain. De la brosse à dents à la voiture en passant par le gadget électronique ou la vidéo promotionnelle, les marchandises produites, en quasi-totalité, rivalisent d’audace et de créativité dans leur forme. Le capitalisme est devenu artiste. C’est, du moins, la thèse de Gilles Lipovestky et de Jean Serroy dans L’esthétisation du monde. Vivre à l’âge du capitalisme artiste.

La suite dans un kiosque ou une librairie près de chez-vous !

Les barons du pétrole

NB: ce texte a été publié originellement le 22 juillet 2013 sur le site du Voir.

 

L’épouvantable tragédie de Lac-Mégantic a fait ressurgir de nombreuses craintes quant aux risques environnementaux liés au transport du pétrole, bien sûr. Mais au-delà, elle a mis en lumière, à nouveau, notre forte dépendance au pétrole. S’en sont suivis de nombreux amalgames de revendications et d’indignations diverses et variées: contre l’exploitation des sables bitumineux, le transport par pipeline et/ou par oléoducs, l’urgence de mettre fin à cette dépendance dans un contexte où les réserves d’énergies fossiles seront bientôt épuisées, etc.

Il s’agit là de questionnements et d’inquiétudes légitimes, de décisions essentielles que nous devons prendre pour la suite des choses. Mais l’industrie pétrochimique n’est pas une industrie comme les autres. Le pétrole est ce qu’on appelle un « super-intrant ». C’est-à-dire qu’il y a du pétrole dans à peu près tout ce que nous consommons. Non pas physiquement, je vous rassure: les tomates que vous achetez au supermarché, toutes pétries d’OGM qu’elles soient, ne contiennent pas de trace d’or noir en leur chair. En revanche, pour les acheminer du producteur maraîcher à votre supermarché ou à la fruiterie du coin, l’utilisation du pétrole interviendra nécessairement dans la chaine de valeur, ne serait-ce que pour transporter par camion ces légumes du champ où ils sont cueillis jusqu’au point de vente. Sans compter son utilisation en amont: pour transporter les travailleurs aux champs ou les semences et les engrais.

Le même air – sinon la même chanson – se répète pour tous les biens et services que nous consommons: de votre comptable qui vous visite et vous décharge de votre pile de factures aux romans qui bercent vos loisirs en passant par ce voyage fabuleux que vous faites avec votre petite famille à Tadoussac, Paris ou Fort Lauderdale.

Notre dépendance au pétrole demeure complète. S’en affranchir implique une transformation radicale de l’organisation de notre vie matérielle et économique (voyez ces ouvrages dont j’ai parlé ou le nouveau blogue de mon collègue au Voir Philippe Gauthier sur ces questions). Cet affranchissement passera nécessairement par une remise en question du pouvoir économique des géants de l’industrie.

Afin de se donner une idée de leur poids, il suffit d’examiner la liste des très grandes entreprises de la planète. Sur les 50 plus importantes d’entre elles (en termes de revenu) 17 entreprises liées au pétrole et au gaz accaparent près de la moitié (44%) du chiffre du chiffre d’affaires de ces « cinquante barons » – pour plus de 4 000 milliards de dollars de revenus par année. À titre de comparaison, il s’agit là de la moitié de la production économique totale de la Chine, et près de deux fois et demi celle du Canada. On estime que la production et l’exploitation du pétrole contribue à hauteur de 5% de la production économique mondiale.

Le graphique suivant illustre le poids démesuré de l’industrie pétrolière mondiale au sein de ce groupe « sélect » des 50 plus grandes entreprises – qui pèsent pour 13,3% dans l’économie mondiale. Dans le top-10 des plus grandes entreprises au monde, il y a 6 sociétés pétrolifères (Exxon, Shell, Sinopec, BP, China National Petroleum Corp., Saudi Aramco), générant à elles seules plus de 2 500 milliards de dollars de chiffre d’affaires par année – et employant 1 168 900 personnes.

Face à cette réalité, comment peut-on en arriver à nous départir radicalement de notre dépendance au pétrole? Nous sommes en présence d’une des industries les plus puissantes au monde – sinon la plus puissante, en tous cas la plus névralgique – qui n’abandonnera pas sa position de pouvoir économique pour des considérations de viabilité économique et écologique à long terme. Je n’ai évidemment pas de réponse simple à cette question. Mais j’ai l’impression que face aux questionnements existentiels et aux indignations face à l’industrie pétrolière, on oublie un peu trop rapidement ces considérations essentielles. Le pouvoir économique ne se cède pas plus facilement que n’importe quel autre pouvoir; bien moins aisément, probablement.

Source des données: Banque mondiale, Fonds monétaire international, IBIS World, Fortune Global 500.

Limiter les dégâts

NB: ce texte a été publié originellement le 17 mars 2013 sur le site du Voir.

 

« Il faut que tout change pour que tout puisse rester comme avant »

– Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le Guépard (1958)

 

C’est un compliment sous forme d’insulte. Ou l’inverse. Marie-Christine Lemieux-Couture me lance régulièrement : « espèce de social-démocrate » – généralement sur un ton mi-excédé, mi-amusé. Cela sous-entend que j’adopte une posture idéologique fade, consensuelle et, surtout, qui avalise le statu quo et perpétue les structures de domination économique et politique du capitalisme.

À l’inverse, j’ai eu parfois la maladresse de ridiculiser, du moins aux yeux de Marie-Christine, une « certaine gauche » radicale (l’anarchisme, par exemple) en la qualifiant d’utopique et d’irréaliste. Ces propos ont parfois blessé Marie-Christine car ils semblent condescendants et méprisants envers sa propre pensée politique.

Au-delà de ces (petits) différends entre deux amis, cela illustre des oppositions fondamentales dans la philosophie politique des transformations sociales et économiques. Depuis deux ans – avec l’apparition des mouvements des indignados et de Occupy Wall Street – les mouvements de protestation divers et variés se sont multipliés un peu partout dans le monde. Rêvent-ils au Grand Soir révolutionnaire ou cherchent-ils simplement à réformer le capitalisme, plus ou moins profondément ? Les carrés rouges du printemps dernier au Québec, conspués par certains chroniqueurs, étaient-ils ces radicaux excessifs cherchant à renverser l’ensemble d’un système ou leur discours n’était que l’expression de frustrations circonstancielles ?

À une époque où les catastrophes de toute nature se généralisent, où les tensions sociales et économiques semblent insoutenables, il me semble urgent de réfléchir non seulement aux objectifs que nous désirons atteindre mais aussi aux moyens à mettre en œuvre. De l’importance du dialogue entre les visions en apparence opposées entre le soi-disant radicalisme de Marie-Christine et mon consensualisme mou.

Les avant-gardes réformistes

Est-ce que les positions politiques et idéologiques « radicales » seraient à l’avant-garde des transformations sociales ? Les revendications syndicales de la fin du 19e siècle ou celles des suffragettes au début du 20e, alors perçues comme radicales, furent par la suite intégrées au corps social et politique. C’est que le capitalisme a cette formidable capacité à se renouveler constamment et à intégrer les mouvements s’opposant à son développement. « Il faut que tout change pour que tout puisse rester comme avant » comme l’écrit G.T. di Lampedusa, dans Le Guépard (1958). [1] Les élites contrôlant le pouvoir économique et politique ont intérêt à reproduire les structures de pouvoir – le moyen le plus efficace pour y arriver étant d’assimiler et de digérer tout mouvement pouvant les fragiliser :

l’avènement du capitalisme flexible a accru l’importance, pour ces élites, de se servir des mouvements sociaux à des fins reproductrices. Désormais, tout doit changer pour demeurer pareil à tous moments. Les élites contemporaines vivent alors de leur capacité à se servir de la « révolution permanente » du capitalisme générée par l’innovation et la concurrence. [2]

Prenons un exemple simple : le café équitable. À la fin des années ’80, lorsque j’ai débuté mes études à l’Université de Montréal, un des rares endroits où l’on pouvait acheter du café équitable était le café étudiant du département d’anthropologie au 3e étage du pavillon Lionel-Groulx. Un bien alors consommé quasi exclusivement par quelques barbus pelleteurs de nuages est devenu, à peine quelques années plus tard, disponible dans toutes les grandes surfaces. Le consommateur lambda achète aujourd’hui son café équitable et sa bonne conscience dans des commerces appartenant à d’immenses oligopoles de la consommation capitaliste. Le capitalisme a parfaitement récupéré l’avant-garde des barbus du café d’anthropologie.

Le capitalisme doit créer en continu de nouveaux territoires afin de poursuivre sa croissance. Soit (a) il étend son emprise sur des marchés jusque là inexplorés (le cas du caf équitable, par ex.) ou (b) il détruit des marchés existant pour en créer de nouveaux (les gadgets électroniques, par ex.). Joseph Schumpeter a nommé cette dynamique la « destruction créatrice », un processus

qui révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. Ce processus de Destruction Créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme : c’est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal gré, s’y adapter. [3]

Il serait présomptueux de prétendre que le capitalisme soit en mesure d’absorber l’ensemble des mouvements sociaux antinomiques à sa croissance. Les oppositions les plus « radicales » à sa marche historique sont tout simplement écrasées par le pouvoir économique, politique et idéologique – particulièrement les plus marginales d’entre elles. En revanche, à partir du moment où un nombre suffisamment grand d’adhérents partagent un désir de transformation sociale et que les intérêts capitalistes y trouvent leur compte, ce dernier trouvera une manière de récupérer ce désir, généralement en l’édulcorant et en s’auto-réformant à l’avantage de sa survie.

Les utopies réalistes

Il en va de même des transformations les plus radicales du système économique et politique – des révolutions. De fait, les grandes révolutions dans l’histoire ont presque toutes été menées par un groupe ayant un pouvoir d’influence suffisamment grand pour obtenir la légitimité symbolique de porter le changement. La vision romantique selon laquelle des avant-gardes éclairées et opprimées (Che Guevara, par ex.) réussissent à révolutionner le cours des choses ne tient pas la route. L’historien économique Shepard Clough, dans un article important de 1952, s’oppose à cette « doctrine, très répandue, qui considère les parties non privilégiées d’une société comme sources de transformations ». En général, note-t-il, « les groupements non privilégiés ont rarement pu provoquer des transformations avant qu’ils eussent obtenu, dans une certaine mesure, force et autorité. » [4]

Cela se vérifie d’autant en ce début du 21e siècle. L’éclatement des revendications sociales et politiques, qui ne trouvent désormais désagrégées – les grands parapluies idéologiques participant plutôt d’un corporatisme conventionnel – ne permet plus l’espoir d’un quelconque Grand Soir porté par les classes sociales opprimées rêvant d’étêter les puissants. La globalisation, caractérisée par la mobilité extrême de plusieurs pans de notre société (mobilité de la production, du travail, des capitaux, de l’information, etc.) couplée à l’uniformisation idéologique et culturelle à laquelle s’ajoute une hyperindividuation castre tout désir et toute volonté de révolution « radicale ». Aux groupes non privilégiés échappe la possibilité d’un tel changement radical par la dynamique même de la globalisation capitaliste. À l’opposé, en quelque sorte, une réforme de l’intérieur semble tout aussi stérile : la puissance même de la dynamique historique du capitalisme en fera une bouchée et l’intégrera avec autant de facilité que la puissance de son hégémonie n’a plus de bornes.

Reste donc, entre la révolution drastique et le réformisme graduel à trouver une troisième voie. Dans un des livres les plus importants publiés ces dernières années en sociologie politique, Erik Olin Wright offre une telle avenue, en proposant « d’envisager des utopies réelles » (Envisoning Real Utopias). [5]

Si les révolutionnaires cherchent le succès de leur entreprise en confrontant le pouvoir et que les réformistes, en collaborant avec le pouvoir, le succès du changement social passe, selon lui, par les « transformations interstitielles ». Ces transformations ignorent le pouvoir et bâtissent des avenues alternatives à l’extérieur des institutions de l’État et de l’économie capitaliste. Les « interstices » fragilisent l’ordre établi, l’érodent petit à petit, pour, à terme, en arriver à son effondrement.

S’ensuit la possibilité des « utopies réelles » – la possibilité de créer des formes institutionnelles inédites :

The best we can do, then, is treat the struggle to move forward on the pathways of social empowerment as an experimental process win which we continually test and retest the limits of possibility and try, as best we can, to create new institutions which we will expand those limits themselves. In doing so we not only envision real utopias, but contribute to making utopias real. [6]

Limiter les dégâts

Face à un monde traversé d’incertitudes fondamentales, il y a urgence de limiter les dégâts. Les interstices que creusent nombre de mouvements sociaux dans l’édifice des pouvoirs économiques et politiques permettent d’envisager un monde qui limite les dégâts du réchauffement climatique, des injustices sociales et du cul-de-sac du développement technologique. Les cinq crises majeures que nous vivons – climatique, alimentaire, financière, de justice sociale et d’innovation – se télescopent dans un scénario catastrophe qui nécessitent un ensemble de réponses pragmatiques, immédiates et opérationnelles.

Est-ce à dire que les remises en question « radicales » ne sont pas fécondes et irrémédiablement vouées à l’échec ? Peu s’en faut. Par contre, pour assurer leur efficacité, elles devront trouver le chemin de la légitimité symbolique dans l’espace public qui leur permettra de s’inscrire dans un réseau d’influence qui change les choses.

J’ai pris soin de ne pas définir jusqu’à maintenant le terme « radical » – terme politique péjoratif aux yeux de nombre de commentateurs de droite. À mon sens, comme en arithmétique, le radical cherche à extraire la racine des choses. Le « radicalisme » de Marie-Christine dérange en ce qu’il nous ramène aux origines d’un certain désir de transformation radicale de notre société. À nous de lui laisser sa place sans qu’il ne soit récupéré par un espoir de changement édulcoré comme l’a été le café équitable des étudiants d’anthropologie de ma jeunesse par les Loblaws de ce monde.

 

[1] Cité par Laurent Matthey et Olivier Walther (2007), « Avant-gardes et élites : agents de reproduction ou de transformation de la société ? Une présentation », Articulo – Journal of Urban Research [En-ligne], vol. 3, http://articulo.revues.org/745.

[2] Id., § 4.

[3] Joseph A. Schumpeter (1942), Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris: Payot, 1990, pp. 116-117.

[4] Shepard B. Clough (1952) « Présentation d’une théorie des transformations sociales », Revue économique, v. 3, p. 843.

[5] Erik Olin Wright, Envisoning Real Utopias, Londres, Verso, 2010.

[6] Id., p. 373, in fine.

La pagaille

NB: ce texte a été publié originellement le 27 janvier 2013 sur le site du Voir.

 

On croit que, lorsqu’une chose finit, une autre recommence tout de suite.
Non. Entre les deux, c’est la pagaille.
Duras, Hiroshima mon amour.

 

 

Jeudi dernier à son émission, Marie-France Bazzo posait à Pierre-Yves McSween et moi la redoutable question : peut-on réformer le capitalisme ? Sous-entendu : quatre ans et demi après la débâcle financière de 2008, qu’est-ce qui a changé ? Où en sommes-nous ? Où allons-nous ? Alors que les principales économies mondiales, à commencer par celles de l’Europe et des États-Unis, stagnent plutôt que de retrouver le chemin de la croissance, on peut se demander si le capitalisme n’est pas en train de s’essouffler voire de s’effondrer. On annonçait même cette semaine que la Grande-Bretagne risquait de tomber en récession pour une troisième fois depuis le début de la crise – une troisième fois ! – alors qu’elle a tout de même l’une des économies les plus solides au monde.

 

Une machine à bouffer le pouvoir politique

La critique, plus ou moins radicale, du capitalisme semble être à la mode depuis le début de la crise. On y accorde beaucoup de place dans l’espace public – ce qui a fait apparaître nombre de sottises sur la nature même de ce capitalisme. On le diabolise ou on l’assimile à l’ensemble des caractéristiques de notre économie. Deux interventions à la discussion de Bazzo.tv sont à cet égard remarquablement représentatives de ces simplifications. Alors que Joseph Facal affirme que le capitalisme serait né à la fin du Moyen Âge, Paul St-Pierre Plamondon en rajoute en soutenant qu’il « a toujours été là, même au Moyen Âge ou même chez les Romains. » M. Facal complète le portrait en laissant sous-entendre qu’il n’y a qu’une alternative au capitalisme : « au 20e siècle les sociétés qui ont voulu sortir du capitalisme et construire autre chose ont sombré dans la pauvreté, la perte des libertés – le communisme on a essayé ça. »

Ces idées illustrent bien la confusion des débats actuels. On assimile au capitalisme certaines de ses caractéristiques, notamment la présence des marchés. Or les marchés ont existé dans à peu près toutes les civilisations et époques. On oppose au capitalisme des sociétés communistes qui tueraient la richesse et la liberté. Il y a pourtant plusieurs exemples historiques et contemporains qui s’y opposent.

Autant les défenseurs du capitalisme que ses opposants les plus radicaux colportent trop souvent ce type de faussetés. Au final, on diabolise toute forme d’activité économique – ce qui constitue bien évidemment un non sens.

Le capitalisme est l’une des caractéristiques du mode d’organisation économique le plus généralisé sur la planète en ce début de 21e siècle. Il est né avec la révolution industrielle et a pris toute son ampleur au milieu du 19e siècle. De fait, le mot « capitalisme » lui-même n’a véritablement été utilisé dans son acception exacte qu’en 1817 par David Ricardo – un immense penseur de l’économie libérale classique – en écrivant, par exemple : « si le drap ou les étoffes de coton se divisent entre l’ouvrier et le capitaliste, la part du dernier ne s’accroîtra qu’aux dépens de celle du premier. » [1]

Dans cette petite phrase se trouve la caractéristique du capitalisme né, non pas au Moyen Âge mais bien à la fin du 18e siècle : l’existence de capitalistes, d’individus propriétaires des capitaux, c’est-à-dire des moyens de production, et de travailleurs qui ne le sont pas.

Certes, depuis 200 ans, le capitalisme a évolué, s’est transformé – mais c’est cette caractéristique fondamentale qui le distingue des autres systèmes d’organisation économique que nous avons connu dans le passé. Basé sur la propriété privée des moyens de production, il permet l’accumulation du capital – i.e. l’enrichissement – de ces propriétaires qui s’accaparent, avec le temps, un pouvoir de plus en plus grand sur l’organisation économique, puis sociale et politique, des nations. Au final, cette organisation particulière de la vie économique permet aux propriétaires des moyens de production (pour reprendre une formulation un peu vieillotte) d’obtenir un pouvoir de plus en plus grand – ce qui accroit inéluctablement les inégalités économiques. Le capitalisme est ainsi une machine à bouffer le pouvoir politique par le pouvoir économique. On peut le constater quotidiennement par la force des grands lobbys industriels mais aussi par la perversion du discours politique qui intègre totalement la logique économique.

 

Au milieu de nulle part

Cette machine à bouffer le pouvoir politique en est aussi une terriblement destructrice à maints égards. Il y a 40 ans, le Club de Rome, un groupe de réflexion sur les problèmes globaux de notre temps publiait un rapport commandé à un groupe de chercheurs du MIT, The Limits to Growth [2] (en français : Halte à la croissance). Résultat d’un travail de simulation informatique audacieux et innovateur, il présentait plusieurs scénarios d’évolution de l’ensemble de la planète jusqu’en 2100.

En deux mots, ces simulations prévoyaient que la croissance démographique, la poursuite de l’industrialisation, l’accroissement de la pollution, l’exploitation des ressources naturelles et la production alimentaire suivaient des courbes exponentielles et nous mèneraient, à terme, à l’effondrement du système économique tel que nous le connaissons. De fait, nous vivons actuellement trois crises qui se nourrissent l’une l’autre : (a) une crise financière nourrie par une spéculation débridée qui n’a plus de liens avec la production économique réelle et qui génère des inégalités de plus en plus grandes, (b) une crise alimentaire qui affame nombre de populations dans le monde et crée de dangereux déséquilibres eux aussi causés notamment par la spéculation et (c) une crise environnementale dont le réchauffement climatique représente le phénomène le plus destructeur.

Accueilli froidement – voire critiqué violemment – le rapport Meadows (du nom de deux de ses principaux auteurs) a pourtant, année après année, démontré la justesse de ses prédictions. Les mises à jour [3] de ses conclusions mènent à la même conclusion : nos économies suivent le scénario « business as usual » – c’est-à-dire que nous ne changeons rien dans nos manières de consommer ni de produire – et cela mènera à l’implosion de l’ensemble du « système mondial » au milieu du 21e siècle. Soit dans 30 à 40 ans.

En bref : on nous disait il y a quarante ans que si on ne fait rien, le système va péter. Et comme nous n’avons rien fait, nous nous dirigeons vers un mur et ça va péter.

Depuis le milieu des années 1970, justement, nous avons nourri cette machine infernale de deux manières : la majorité de la population (la soi-disant classe moyenne) a vu son revenu réel stagner, à peu de choses près. Autrement dit un homme ou une femme qui est entré sur le marché du travail au début des années 1970 au début de la vingtaine a poursuivi l’ensemble de sa carrière sans gagner davantage à la fin qu’au début. Pour nourrir l’illusion de son enrichissement, cet homme ou cette femme n’a que deux solutions concomitantes : consommer à bas prix des produits fabriqués en Chine ou dans une autre économie dite « émergente » et s’endetter. De fait, depuis son entrée sur le marché du travail, c’est ce qu’on constate : l’accroissement de l’endettement de la grande majorité de la population et le développement ahurissant des économies de la Chine, de l’Inde ou du Brésil, par exemple.

Le sous-titre du rapport du Club de Rome contenait ces mots : « on the Predicament of Mankind » – qu’on pourrait traduire en français par : « à propos de l’humanité devant son impasse. » [4] Car c’est de ce dont il s’agit : nous sommes devant une impasse – nous alimentons par nos actions (comme consommateur, par exemple) un système qui n’aura d’autre finalité que de s’autodétruire.

Il y a, à mon sens, un aspect positif à la crise que nous vivons : elle permet, pour une première fois depuis longtemps, d’ouvrir une brèche, de voir à l’intérieur du système ce qui ne fonctionne pas. Galien, le grand médecin de l’Antiquité grecque, décrivait les plaies comme des « fenêtres sur le corps » – le même principe s’applique pour les crises du capitalisme que nous vivons : elles nous permettent de voir à l’intérieur du système.

Un système qui nous a laissé croire que la crise financière de 2007-2008 n’était qu’une crise financière. Il s’agissait, au final, que d’une crise de liquidité (il manquait d’argent dans la machine). On a, alors ajouté de l’huile dans un vieux moteur pourri pour lui permettre de faire avancer une automobile, elle même complètement déglinguée, quelques années de plus.

Mais en bout de piste, rien n’est réglé. Nous alimentons nous même cette logique autodestructrice qui nous mènera tous à la catastrophe.

 

On n’est jamais mieux asservi que par soi-même

Nos actions individuelles cristallisent cette dynamique du pouvoir économique qui phagocyte l’ensemble de notre vie collective. Épuisés par une vie asservissante entre le travail (ou la recherche d’un emploi, ou la préparation à un emploi en étudiant), les contraintes de la vie quotidienne et l’aspiration à une vie meilleure, nous contribuons tous à la pérennité d’un système économique qui nous conduira, à terme, à notre propre destruction.

Que faire, alors ? Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire ? Certes, consommer de manière plus responsable peut faire partie de la solution. Mais au-delà de cela, notre implication dans la vie de la cité devrait primer.

Depuis 2011, le mouvement des indignés et de Occupy Wall Street – et notre version locale du mouvement des carrés rouges – n’ont changé que peu de choses : au Québec le résultat des élections en est la démonstration la plus éloquente. Mais ils ont semé l’espoir du changement.

En décembre 2011, au plus fort des démonstration du mouvement, un sondage affirmait qu’environ la moitié des Américains appuyaient le mouvement Occupy Wall Street, et 77 % d’entre eux croyaient que les gens les plus fortunés avaient trop de pouvoir. Le trois-quarts des Américains ! Ça n’est pas rien. Cela est sans doute le reflet des changements radicaux que nous avons vécus depuis 40 ans : nous sommes passés d’une économie de travailleurs à une économie de consommateurs. Nous sommes entrés à la fois malgré nous et grâce à nous dans une ère où la consommation définit à ce point notre relation au monde que nous favorisons la perte de notre propre monde.

Dans la critique du capitalisme à la mode, d’aucuns cherchent à saborder l’ensemble de ce système – ce qui est futile et vain. Il ne faudrait pas réduire un système économique à l’ensemble de notre vie économique, elle même un sous-ensemble de notre vie matérielle, pour reprendre le beau terme de Braudel [5]. Nous oublierions, ainsi, notre capacité à agir dans sa transformation.

Les indignés autant que notre mouvement des carrés rouges ont démontré une chose : notre capacité à reprendre le contrôle sur notre vie dans la cité. À reprendre contrôle sur notre condition humaine. Nos sociétés vivent fort probablement une phase de transition importante – nous sommes dans la pagaille de ce qui n’est plus et de ce qui n’est pas encore. Déterminés par une machine écrasante qui guide nos actions et nos pensées. Mais si on n’est jamais mieux asservi que par soi-même on n’est également jamais aussi bien libérés que par soi même.

À nous d’agir.

 

 

[1] David Ricardo (1817), Principes de l’économie politique et de l’impôt, Paris, Calmann-Lévy, 1970, p. 32.

[2] Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows, Jørgen Randers et William W. Behrens III (1972), The Limits to Growth : A Report for the Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind, New York, Universe Books.

[3] Une importante mise à jour à été publiée il y a presque 10 ans : Donella H. Meadows, Jørgen Randers et Dennis Meadows (2004), Limits to Growth: The 30-Year Update, White River Jct., VT, Chelsea Green Publishing. Une conférence au VolkswagenStifung en novembre 2012 a également fait le point : http://www.volkswagenstiftung.de/en/events/documentation-limits-to-growth.html.

[4] Merci à Marie-Christine Lemieux-Couture pour cette suggestion.

[5] Fernand Braudel (1985), La dynamique du capitalisme, Paris, Arthaud.

Joyeuse surconsommation !

NB: ce texte a été publié originellement le 26 décembre 2012 sur le site du Voir.

 

Buying is much more American than thinking.

Andy Wahrol (The Philosophy of Andy Warhol,
San Diego: Harvest/HBJ, 1975, p. 229.)

 

Comme bien d’autres, j’aime depuis toujours regarder des documentaires sur l’univers microscopique ou, à l’opposé, sur les mystères de l’univers lointain. J’y observe un monde auquel j’appartiens mais pourtant mystérieusement inaccessible, curieusement étranger à ma réalité concrète.

Un sentiment similaire m’habite lorsque je regarde, année après année, les reportages télévisés sur la frénésie du boxing day, le lendemain de Noël. Jamais, jamais je ne comprendrai les ressorts psychologiques profonds qui motivent mes semblables à se livrer à de pareilles cohues pour acheter bidules et machins généralement superfétatoires à bas prix – on ne parle tout de même pas de s’entretuer pour un bout de pain rassis en période de famine ! La psychologie n’est pas mon domaine d’expertise de toutes les manières.

Cela dit, la « tradition » du boxing day, même si elle ne date pas d’hier,  en dit long sur l’importance et le rôle de la consommation dans nos économies. La consommation de masse est relativement récente dans l’Histoire. Après la deuxième guerre mondiale, les sociétés occidentales – entendre ici l’Europe de l’Ouest, l’Amérique du Nord et le Japon – ont connu une période de dynamisme économique inégalée de toute la modernité. L’historien Jean Fourastié a appelé les trois décennies d’après-guerre les « Trente glorieuses » pour les caractériser.[1] La reconstruction en Europe et au Japon couplée à l’expansion du « complexe militaro-industriel » favorisé par la Guerre froide a amené une croissance économique et une quasi absence de chômage sur près de trente ans.[2]

Conséquence, les travailleurs s’enrichissent rapidement, on voit l’apparition d’une classe moyenne et le développement de ce qui fut appelé à très mauvais escient « l’État providence. » C’est la grande époque au cours de laquelle les familles des travailleurs s’équipent : âge d’or du bungalow de banlieue, achats d’appareils ménagers de toutes sortes, explosion de l’alimentation industrielle.

Au cours de cette période, environ le deux tiers de l’activité économique en Occident est constitué de la fabrication. Les Trente Glorieuses est en ce sens l’âge d’or du travailleur.

Quarante ans plus tard, nous sommes passés d’une économie des travailleurs à une économie des consommateurs. Car après les deux chocs pétroliers de 1971 et de 1979, cette dynamique s’essouffle rapidement. Il y a un plafonnement de la consommation « organique », induite par cette croissance économique fabuleuse. Le ralentissement de la croissance démographique et les épisodes d’inflation importante causée par la hausse du prix du pétrole ne font qu’enfoncer le modèle économique occidental dans plusieurs crises plus ou moins longues qui se succèdent jusqu’à nos jours.

Or, pour que la machine puisse continuer à fonctionner, il est nécessaire de continuer à la nourrir, à ce que la demande pour les biens et services puisse continuer à croitre, afin de générer de la croissance économique, sans laquelle la dynamique capitaliste elle-même s’effondre. Nos économies se sont alors transformées tranquillement pour soutenir la croissance de cette consommation. C’est en grande partie le crédit qui joue ce rôle : l’utilisation des cartes de crédits commence à se généraliser au cours des années 1970, pour accessible même aux étudiants de nos jours, l’accès aux prêts hypothécaires se facilite et leur durée s’étire de plus en plus, le prêt à la consommation de toute nature se généralise pour les achats les plus banals.

Si bien que si la fabrication de marchandise était le moteur des deux tiers de l’activité économique au cours des Trente Glorieuses, c’est maintenant la consommation individuelle qui occupe la même proportion. Après le triomphe du travail, celui de la consommation.

La disparition du rôle moteur de la fabrication de marchandise, qui n’a été que partiellement remplacé par les industries de haute technologie et par les secteurs des services dits « moteurs » (les industries culturelles, par exemple), a fait en sorte – entre autres facteurs explicatifs – que les travailleurs n’ont plus bénéficié comme avant de la croissance économique. De fait, depuis 40 ans, le revenu réel de plus des trois quarts des occidentaux stagne à toutes fins pratiques. Du coup, afin d’assurer la croissance de la consommation, ceux-ci se sont de plus en plus endettés, pour atteindre aujourd’hui des sommets record.

Nous vivons donc, depuis les années 1970, dans des économies qui tournent en rond, qui marchent à vide – ou plutôt, qui fonctionnent à crédit. Nous surconsommons toujours davantage afin de favoriser la croissance économique, abrutis que nous sommes collectivement par une idéologie qui glorifie l’acquisition infinie de biens de toutes sortes, sans réfléchir à leur utilité véritable pas plus qu’aux conséquences que ces achats ont pour l’ensemble de la planète, y compris au plan écologique.

En ce sens, le boxing day est à l’image de l’ensemble de notre économie : une bande de consommateurs excités qui achètent dans un mouvement de foule une quantité absurde de biens sur leurs cartes de crédits déjà bien remplies…

 

 

1. Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses, ou la révolution invisible de 1946 à 1975, Paris, Fayard, 1979.

2. Il y a plusieurs autres facteurs explicatifs qui ne peuvent être isolés et qui se nourrissent les uns les autres comme la croissance démographique (« baby-boom ») et le développement de nombreuses innovations technologiques multiples (notamment par leur passage du domaine militaire au domaine civil ou spatial).

Trajectoires de l’animalité (vidéo)

Le 22 septembre dernier, dans le cadre du colloque Trajectoires Montréal, j’ai participé à une table-ronde autour de la thématique de l’animalité, de la nourriture et des arts visuels. Cet événement se déroulait en parallèle à la 4e triennale Orange à Saint-Hyacinthe, organisée par la galerie Expression. Les commissaires étaient Ève Dorais, Véronique Grenier et Ève Katinoglou.

Mélanie Boucher (Histoire de l’art, UQAM), Élise Desaulniers (auteure en éthique alimentaire), Doyon / Demers (collectif d’artistes), Patrice Loubier (Histoire de l’art, UQAM) et Ianik Marcil (économiste indépendant)…

discutent différents thèmes relatifs à la nourriture, à l’art et à la mort (nourriture et corps, mort et consommation, art et souffrance animale, etc.).

N.B.: J’ai écrit une de mes chroniques dans le webzine ratsdeville sur quelques idées présentées lors de cette table-ronde: « Du veau d’or à Lady Gaga. »

 

Du Titanic à Ground Zero

NB: ce texte a été publié originellement le 14 avril 2012 sur le site du Voir.

 

Il est d’usage chez les historiens politiques de faire débuter le 20e siècle avec la première guerre mondiale et de le clore avec la chute du Mur de Berlin.

J’aime, pour ma part, caractériser le 20e siècle économique borné entre le naufrage du Titanic en 1912 et l’attaque contre le World Trade Center en 2001. Ces deux extrêmes me semblent illustrer parfaitement toute la démesure et les contradictions de l’évolution du capitalisme du siècle dernier.

Le Titanic, merveille de la technologie, de l’industrie, du luxe consumériste et ostentatoire de son époque, naufragé par son point de faiblesse sur un improbable iceberg. La force de la confiance capitaliste réduite à néant par un événement totalement improbable. Des centaines de victimes humaines.

Le World Trade Center – centre du commerce international littéralement! – deux tours orgueilleuses, longtemps parmi les plus hautes du monde, qui se tenaient comme New York, « bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur, » selon les mots de Céline [1]. Le centre du monde politico-financier occidental détruit par un événement totalement improbable. Des centaines de victimes humaines.

Daniel Thibault, dans son blogue ici même, prétendait il y a quelques temps qu’il était nécessaire de dépasser le capitalisme – de penser à un « post-capitalisme. » Parce que le capitalisme, selon Daniel, ne tient plus la route. Indéfendable, écrit-il en substance, parce que fondé sur un égocentrisme exacerbé, la volonté individuelle poussée à outrance. Des pulsions profondément ancrées dans l’ego, une force motrice qui en oublie ainsi l’Autre, et, ce faisant, conduisent aux pires dérives et à l’injustice sociale.

On en appelle donc à dépasser le capitalisme puisque ces dérives ne font que s’accentuer sous l’impulsion de la « volonté » égoïste individuelle.

De fait, le capitalisme et la pensée libérale ont été révolutionnaires à leur naissance en ce que l’individu (et l’individualité) les ont fondés. En particulier en opposition aux structures de pouvoir féodales. En plaçant les décisions et les actions individuelles au cœur du moteur de son évolution, le capitalisme proposait une rupture draconienne. À une rationalité et à des intérêts qui lui étaient supérieurs, l’Homme libéral – son nom l’indique – affirmait la liberté de ses choix propres.

Dans l’Antiquité occidentale et dans le monde médiéval, une transcendance quelconque s’avérait nécessaire à justifier le pouvoir économique (et politique et religieux). À partir de Mandeville, puis Hobbes, Locke, Hutcheson et les penseurs libéraux qui héritèrent de leur pensée, il devenait légitime de penser que les passions individuelles justifient l’ordre social qui en résulterait.

C’est donc, effectivement, l’égoïsme des décisions individuelles qui allait devenir le formidable moteur psychologique du développement du capitalisme qui s’ensuivit – les vices privés devinrent les vertus publiques, pour reprendre la formule de Mandeville dans sa Fable des abeilles.

Cette vision radicalement révolutionnaire portait toutefois les germes des dérives dont on accuse aujourd’hui le capitalisme triomphant du 20e siècle. La puissance, le pouvoir, au sens propre, sinon aristotélicien – c’est-à-dire la capacité à devenir, à faire ce qu’on désire – allait être subsumé à l’ensemble du corps social. Le monde comme volonté et représentation (de soi) – pour reprendre les mots de Schopenhauer cités par Daniel Thibault.

En ce sens, le naufrage du Titanic et l’attaque contre le World Trade Center en sont emblématiques: la volonté de puissance individuelle assimilée à celle de la communauté, puis de l’État, devint sans borne. Illimitée, littéralement, puisqu’elle ne trouvait aucun rempart transcendant l’endiguant.

Bien plus, motivée par la passion cardinale des vices privés, l’appât du gain, la croissance de la puissance économique s’est transformée en toute logique en une course effrénée à la démesure. L’insubmersible Titanic autant que les orgueilleuses tours du World Trade Center comme symboles des passions économiques démesurées du capitalisme. Sinon de l’individualisme le plus radical.

Ces passions n’ont qu’un Dieu, ces hommes, qu’un médiateur de leur vie en commun: la richesse. Le social et le politique en sont les vassaux comme l’illustrait plaisamment Balzac:

Vous vous abusez, cher ange, si vous croyez que c’est le roi Louis-Philippe qui règne, et il ne s’abuse pas là-dessus. Il sait, comme nous tous, qu’au-dessus de la Charte il y a la sainte, la vénérée, la solide, l’aimable, la gracieuse, la belle, la noble, la jeune, la toute-puissante pièce de cent sous ! Or, mon bel ange, l’argent exige des intérêts, et il est toujours occupé à les percevoir ! [2]

Ces intérêts – pulsions primaires dominées par la logique rationnelle du capitalisme – nieraient donc a priori tout souci de l’Autre.

À mon sens, contrairement à Daniel Thibault, je ne crois pas que ce soit là le problème actuel du capitalisme. Ça n’est pas parce que nous vivons dans une économie qui carbure aux désirs individuels que ce système est un échec moral.

C’est plutôt parce que cette force libératrice originelle formidable, ce parti-pris pour l’individu, a été assimilé à l’intérêt collectif. Parce que l’arrogante course à la puissance individuelle s’est transmise aux collectivités et aux États – en apparence sans fin – que le capitalisme a connu ses pires dérives au 20e siècle.

Dérives d’orgueil et d’arrogance – l’arrogance du Titanic et du World Trade Center. Tous deux détruits par des événements totalement improbables. Improbables parce qu’inconcevables aux yeux de cette volonté de puissance.

Parce que le désir de l’Autre s’est évanoui dans le désir d’un soi hypertrophié, projeté dans une fuite en avant effrénée – sens frein.

Notre économie, et l’ensemble de notre vie sociale par ricochet, souffrent de cette foi aveugle en son invulnérabilité. Ce qui fera sa perte, inévitablement, mise à mort qu’elle sera par des événements totalement improbables.

Seront-ils le désir de l’Autre? Une redécouverte d’une vie en commun transcendée par des balises morales que souhaitaient, pourtant, les fondateurs de la pensée libérale classique? Combien de victimes des Titanics et des World Trade Centers modernes faudra-t-il pour y arriver?

 

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[1] Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris: Denoël, 1932, p. 237.

[2] Honoré de Balzac (1847), La Cousine Bette, in Œuvres complètes de H. de Balzac, Paris, Calmann Lévy, 1879, t. 10, p. 277.

Le capitalisme ne mourra pas de sitôt, foi de Sarko

On oublie souvent que Marx considérait le capitalisme comme un système politico-économique possédant une force extraordinaire de renouvellement et de survie, rarement vu dans l’histoire de l’humanité. Malgré sa vision déterministe de l’histoire, il croyait que la révolution prolétarienne était nécessaire afin d’accélérer les « contradictions » inhérentes au capitalisme et permettre, ainsi, la libération de l’homme aliéné par ce système. Révolution nécessaire, donc, à cause de la force de renouvellement du capitalisme.*

Le gouvernement français, par une proposition inédite (je crois), fait la preuve, encore une fois, de la capacité du capitalisme à se renouveler et à atténuer les crises auxquelles il fait face. La journaliste du journal Les Affaires, Diane Bérard, porte à notre attention sur son blog aujourd’hui, une proposition du ministre français du Budget, François Baroin, d’obliger les entreprises qui versent des dividendes à payer aux employés une somme minimale de 1000€.

À ma connaissance, donc, c’est la première fois qu’un État envisage une telle mesure obligatoire, voire coercitive – on peut imaginer les hauts cris dans les chambres de commerce en Amérique du Nord si une telle mesure était proposée.

Cette nouvelle doit être mise en contexte à deux points de vue:

  • Le gouvernement Sarkozy cherche à tout pris à regagner une certaine légitimité économico-sociale dans l’électorat et à s’accaparer le soutien de l’électorat de la « gauche tiède, » au moment où le Parti socialiste est une fois de plus en déroute et vit des querelles internes.
  • Parallèlement, la France vit un débat de fond sur la répartition des richesse, particulièrement en ce qui a trait à une réforme de l’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF) (un impôt sur les actifs plutôt que sur les revenus), laquelle réforme exonérerait près de la moitié des contribuables qui y sont asujettis présentement.

En cette période post-récession, qui a fortement ébranlé la confiance que les citoyens occidentaux portent à la gestion de l’économie et a exacerbé leur sentiment d’injustice face aux écarts de richesses grandissants entre travailleurs et grands patrons, le capitalisme cherche de lui-même, par le biais de ses commettants au pouvoir (pour utiliser une perspective marxiste), à s’adapter et à se transformer. D’autant que la confiance envers l’économie de marché n’a jamais été aussi basse aux États-Unis et jamais aussi élevée… en Chine, comme le montre une analyse récente de GlobeScan:

Cette mesure inédite n’est sans doute pas révolutionnaire, mais elle est suffisamment originale pour être soulignée. Et à coup sûr, à en suivre l’évolution…

* À lire: un excellent papier de The Chronicle sur le retour de Marx dans la pensée et la politique occidentales.