Du Titanic à Ground Zero

NB: ce texte a été publié originellement le 14 avril 2012 sur le site du Voir.

 

Il est d’usage chez les historiens politiques de faire débuter le 20e siècle avec la première guerre mondiale et de le clore avec la chute du Mur de Berlin.

J’aime, pour ma part, caractériser le 20e siècle économique borné entre le naufrage du Titanic en 1912 et l’attaque contre le World Trade Center en 2001. Ces deux extrêmes me semblent illustrer parfaitement toute la démesure et les contradictions de l’évolution du capitalisme du siècle dernier.

Le Titanic, merveille de la technologie, de l’industrie, du luxe consumériste et ostentatoire de son époque, naufragé par son point de faiblesse sur un improbable iceberg. La force de la confiance capitaliste réduite à néant par un événement totalement improbable. Des centaines de victimes humaines.

Le World Trade Center – centre du commerce international littéralement! – deux tours orgueilleuses, longtemps parmi les plus hautes du monde, qui se tenaient comme New York, « bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur, » selon les mots de Céline [1]. Le centre du monde politico-financier occidental détruit par un événement totalement improbable. Des centaines de victimes humaines.

Daniel Thibault, dans son blogue ici même, prétendait il y a quelques temps qu’il était nécessaire de dépasser le capitalisme – de penser à un « post-capitalisme. » Parce que le capitalisme, selon Daniel, ne tient plus la route. Indéfendable, écrit-il en substance, parce que fondé sur un égocentrisme exacerbé, la volonté individuelle poussée à outrance. Des pulsions profondément ancrées dans l’ego, une force motrice qui en oublie ainsi l’Autre, et, ce faisant, conduisent aux pires dérives et à l’injustice sociale.

On en appelle donc à dépasser le capitalisme puisque ces dérives ne font que s’accentuer sous l’impulsion de la « volonté » égoïste individuelle.

De fait, le capitalisme et la pensée libérale ont été révolutionnaires à leur naissance en ce que l’individu (et l’individualité) les ont fondés. En particulier en opposition aux structures de pouvoir féodales. En plaçant les décisions et les actions individuelles au cœur du moteur de son évolution, le capitalisme proposait une rupture draconienne. À une rationalité et à des intérêts qui lui étaient supérieurs, l’Homme libéral – son nom l’indique – affirmait la liberté de ses choix propres.

Dans l’Antiquité occidentale et dans le monde médiéval, une transcendance quelconque s’avérait nécessaire à justifier le pouvoir économique (et politique et religieux). À partir de Mandeville, puis Hobbes, Locke, Hutcheson et les penseurs libéraux qui héritèrent de leur pensée, il devenait légitime de penser que les passions individuelles justifient l’ordre social qui en résulterait.

C’est donc, effectivement, l’égoïsme des décisions individuelles qui allait devenir le formidable moteur psychologique du développement du capitalisme qui s’ensuivit – les vices privés devinrent les vertus publiques, pour reprendre la formule de Mandeville dans sa Fable des abeilles.

Cette vision radicalement révolutionnaire portait toutefois les germes des dérives dont on accuse aujourd’hui le capitalisme triomphant du 20e siècle. La puissance, le pouvoir, au sens propre, sinon aristotélicien – c’est-à-dire la capacité à devenir, à faire ce qu’on désire – allait être subsumé à l’ensemble du corps social. Le monde comme volonté et représentation (de soi) – pour reprendre les mots de Schopenhauer cités par Daniel Thibault.

En ce sens, le naufrage du Titanic et l’attaque contre le World Trade Center en sont emblématiques: la volonté de puissance individuelle assimilée à celle de la communauté, puis de l’État, devint sans borne. Illimitée, littéralement, puisqu’elle ne trouvait aucun rempart transcendant l’endiguant.

Bien plus, motivée par la passion cardinale des vices privés, l’appât du gain, la croissance de la puissance économique s’est transformée en toute logique en une course effrénée à la démesure. L’insubmersible Titanic autant que les orgueilleuses tours du World Trade Center comme symboles des passions économiques démesurées du capitalisme. Sinon de l’individualisme le plus radical.

Ces passions n’ont qu’un Dieu, ces hommes, qu’un médiateur de leur vie en commun: la richesse. Le social et le politique en sont les vassaux comme l’illustrait plaisamment Balzac:

Vous vous abusez, cher ange, si vous croyez que c’est le roi Louis-Philippe qui règne, et il ne s’abuse pas là-dessus. Il sait, comme nous tous, qu’au-dessus de la Charte il y a la sainte, la vénérée, la solide, l’aimable, la gracieuse, la belle, la noble, la jeune, la toute-puissante pièce de cent sous ! Or, mon bel ange, l’argent exige des intérêts, et il est toujours occupé à les percevoir ! [2]

Ces intérêts – pulsions primaires dominées par la logique rationnelle du capitalisme – nieraient donc a priori tout souci de l’Autre.

À mon sens, contrairement à Daniel Thibault, je ne crois pas que ce soit là le problème actuel du capitalisme. Ça n’est pas parce que nous vivons dans une économie qui carbure aux désirs individuels que ce système est un échec moral.

C’est plutôt parce que cette force libératrice originelle formidable, ce parti-pris pour l’individu, a été assimilé à l’intérêt collectif. Parce que l’arrogante course à la puissance individuelle s’est transmise aux collectivités et aux États – en apparence sans fin – que le capitalisme a connu ses pires dérives au 20e siècle.

Dérives d’orgueil et d’arrogance – l’arrogance du Titanic et du World Trade Center. Tous deux détruits par des événements totalement improbables. Improbables parce qu’inconcevables aux yeux de cette volonté de puissance.

Parce que le désir de l’Autre s’est évanoui dans le désir d’un soi hypertrophié, projeté dans une fuite en avant effrénée – sens frein.

Notre économie, et l’ensemble de notre vie sociale par ricochet, souffrent de cette foi aveugle en son invulnérabilité. Ce qui fera sa perte, inévitablement, mise à mort qu’elle sera par des événements totalement improbables.

Seront-ils le désir de l’Autre? Une redécouverte d’une vie en commun transcendée par des balises morales que souhaitaient, pourtant, les fondateurs de la pensée libérale classique? Combien de victimes des Titanics et des World Trade Centers modernes faudra-t-il pour y arriver?

 

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[1] Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris: Denoël, 1932, p. 237.

[2] Honoré de Balzac (1847), La Cousine Bette, in Œuvres complètes de H. de Balzac, Paris, Calmann Lévy, 1879, t. 10, p. 277.

Le capitalisme ne mourra pas de sitôt, foi de Sarko

On oublie souvent que Marx considérait le capitalisme comme un système politico-économique possédant une force extraordinaire de renouvellement et de survie, rarement vu dans l’histoire de l’humanité. Malgré sa vision déterministe de l’histoire, il croyait que la révolution prolétarienne était nécessaire afin d’accélérer les « contradictions » inhérentes au capitalisme et permettre, ainsi, la libération de l’homme aliéné par ce système. Révolution nécessaire, donc, à cause de la force de renouvellement du capitalisme.*

Le gouvernement français, par une proposition inédite (je crois), fait la preuve, encore une fois, de la capacité du capitalisme à se renouveler et à atténuer les crises auxquelles il fait face. La journaliste du journal Les Affaires, Diane Bérard, porte à notre attention sur son blog aujourd’hui, une proposition du ministre français du Budget, François Baroin, d’obliger les entreprises qui versent des dividendes à payer aux employés une somme minimale de 1000€.

À ma connaissance, donc, c’est la première fois qu’un État envisage une telle mesure obligatoire, voire coercitive – on peut imaginer les hauts cris dans les chambres de commerce en Amérique du Nord si une telle mesure était proposée.

Cette nouvelle doit être mise en contexte à deux points de vue:

  • Le gouvernement Sarkozy cherche à tout pris à regagner une certaine légitimité économico-sociale dans l’électorat et à s’accaparer le soutien de l’électorat de la « gauche tiède, » au moment où le Parti socialiste est une fois de plus en déroute et vit des querelles internes.
  • Parallèlement, la France vit un débat de fond sur la répartition des richesse, particulièrement en ce qui a trait à une réforme de l’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF) (un impôt sur les actifs plutôt que sur les revenus), laquelle réforme exonérerait près de la moitié des contribuables qui y sont asujettis présentement.

En cette période post-récession, qui a fortement ébranlé la confiance que les citoyens occidentaux portent à la gestion de l’économie et a exacerbé leur sentiment d’injustice face aux écarts de richesses grandissants entre travailleurs et grands patrons, le capitalisme cherche de lui-même, par le biais de ses commettants au pouvoir (pour utiliser une perspective marxiste), à s’adapter et à se transformer. D’autant que la confiance envers l’économie de marché n’a jamais été aussi basse aux États-Unis et jamais aussi élevée… en Chine, comme le montre une analyse récente de GlobeScan:

Cette mesure inédite n’est sans doute pas révolutionnaire, mais elle est suffisamment originale pour être soulignée. Et à coup sûr, à en suivre l’évolution…

* À lire: un excellent papier de The Chronicle sur le retour de Marx dans la pensée et la politique occidentales.

Fin du monde ou sortie de crise ?

Un peu en retard, j’ai finalement terminé la lecture de Fin du monde ou sortie de crise ? publié en septembre dernier (éditions Perrin). Il s’agit d’un ouvrage produit par le Cercle des économistes regroupant une trentaine d’économistes français d’horizon divers. La grande qualité (et rareté) de ce bouquin est d’opposer systématiquement deux visions: est-ce que la crise actuelle s’inscrit dans un cycle classique récession/croissance ou sommes-nous en plein cœur d’une crise plus profonde de la civilisation capitaliste, une redéfinition radicale de l’ordre financier, marchand et productif?

Les réflexions des économistes ayant rédigé cet ouvrage sont organisées en quatre grands thèmes: croissance et reprise économique; sphère financière; rôle de l’État et une dernière section, la plus intéressante à mon avis, « Où va le monde », qui s’interroge sur les questions de mondialisation, d’énergie et d’environnement, de la gouvernance mondiale et des industries culturelles.

La qualité ou le défaut de ce livre, selon nos attentes, est de ne pas conclure: les auteurs laissent au lecteur le loisir de se faire une opinion entre ces deux visions de la crise et de l’avenir. À coup sûr un très bon matériau pour réfléchir collectivement à ce qui nous attends et surtout à ce que nous désirons faire de notre monde et de nos communautés. Je vous le recommande chaudement, d’autant qu’il n’est pas technique, possède d’excellentes qualités de synthèse et de vulgarisation et n’est pas (trop) franco-centré.