Le client a toujours raison

NB: ce texte a été publié originellement le 5 septembre 2012 sur le site du Voir.

 

Une certaine gauche un peu fruste s’obstine à condamner en bloc notre système économique en le qualifiant de « néolibéral. » Ce type de diabolisation ne mène à rien d’autre qu’à une simplification à outrance de la réalité. Car au final, elle ne nomme rien.

Or, l’idéologie soutenant le système économique dans lequel nous vivons est constituée d’un ensemble complexe de partages de pouvoirs, de référents symboliques et, surtout, de discours. Parmi ceux-ci, celui qui éclaire le mieux le résultat des élections générales du 4 septembre au Québec est sans contredit l’obsession managériale.

Au cours des trois ou quatre dernières décennies, le discours propre au management s’est imposé peu à peu dans toutes les sphères de l’activité humaine. Il est possible, en ce début de 21e siècle, d’affirmer sans rire que les jeunes enfants doivent développer leur leadership ou d’évaluer les coûts-avantages – financiers, émotionnels, quand ce n’est pas environnementaux – d’avoir des enfants.

On ne parle pas tant d’économie dans les débats politiques: on y discute des qualités de gestionnaires des partis et élus. Les engagements électoraux ne sont pas tant des propositions de politiques économiques qu’un portefeuille de produits offerts avec les techniques marketing les plus classiques.

Il serait facile de prétendre qu’en votant à près de 60% pour la CAQ et le PLQ, près de deux tiers des électeurs ont voté pour le «néolibéralisme». Il semble plus juste d’affirmer que 90% des électeurs ont voté pour une vision managériale de la politique – en y ajoutant les votes pour le PQ. Car au-delà du fait que les trois principaux partis se distinguent en se situant légèrement à droite et à gauche de notre extrême centre historique, ils n’ont tenté rien d’autre, au cours de cette campagne comme dans leurs plateformes ou l’ensemble de leurs interventions, que de convaincre l’électorat de leur capacité à bien gérer l’appareil étatique ou l’ensemble de l’économie. À être efficace et à offrir le meilleur portefeuille de produits électoraux.

Au final, puisqu’on se situe sur le terrain du management, on cherche à séduire un maximum de clients en offrant la plus large gamme de produits possible. En management, on appelle ça de la segmentation de marché: quelques millions ici pour les familles de la classe moyenne, quelques millions par là pour les entrepreneurs, et ainsi de suite.

L’aboutissement de cette obsession managériale se constate dans un clientélisme politique généralisé.

Même les partis nettement marqués à gauche comme Québec solidaire ne sont pas épargnés par ce zeitgeist. QS propose un bouquet varié de produits politiques qui, comme c’est le cas pour le PQ, la CAQ ou le PLQ, se ramènent à dépenser plus ou moins dans tel secteur ou à imposer plus ou moins tel type de richesse économique.

Arrivé le scrutin, l’électeur se retrouve comme face à un ensemble de catalogues de Noël: fera-t-il ses emplettes chez Sears, Eaton ou La Baie? – pour reprendre des exemples d’un temps presque révolu.

On est loin d’une vision cohérente des politiques économiques. On reconnaît le logo de La Baie à chaque page du catalogue, mais à l’intérieur les produits sont similaires. S’ils se distinguent, ça n’est que très marginalement.

Au risque d’être caricatural, si QS n’a pas réalisé un meilleur score au scrutin, c’est que l’évaluation des électeurs à l’égard de son programme électoral passe par la même grille d’analyse: on y voit plus de dépenses publiques, une allocation des ressources publiques différente et davantage de taxes et d’impôts. Pas une vision du monde, pas un projet de société.

Un des rares partis à faire exception à cette règle est peut-être Option nationale, qui propose un programme politique basé sur de grandes orientations stratégiques en matière de développement politique davantage que sur un catalogue de produits cherchant à satisfaire le client.

Outre les questions de notoriété et de visibilité médiatique, malgré la présence de Françoise David au débat des chefs et des campagnes tous azimuts de la part de QS et de ON, les lendemains de veille des deux partis de gauche du Québec seront difficiles. Ils n’ont récolté à eux deux que 346 000 voix – ON n’ayant reçu que 28 000 bulletins de plus en sa faveur que ceux qui ont été rejetés. Dans cette recherche du gestionnaire le plus efficace et qui en donne plus pour son argent au client, QS fait peur parce qu’il veut dépenser et taxer davantage et on perçoit ON comme un bon vendeur sympathique mais qui ne nous parle pas de ses produits ni de leur prix.

Dans l’ensemble, nous sommes coincés, au Québec comme ailleurs, dans cette logique de gestion et de marketing. Ça n’est donc pas tant au « néolibéralisme » triomphant que près de quatre millions d’électeurs ont accordé leur vote. Pas étonnant que le vote se soit réparti de manière aussi égale entre les trois finalistes: entre les catalogues Sears, Eaton et La Baie de mon enfance, il y avait peu de différence. Et les trois magasins se partageaient le marché à peu près équitablement. Ainsi en est-il du PQ, du PLQ et de la CAQ.

Le complexe de richesse

NB: ce texte a été publié originellement le 12 janvier 2012 sur le site du Voir.

 

 

Lorsque j’entends « création de richesse, » je sors mon revolver. En joignant la Coalition avenir Québec (CAQ), François Rebello a notamment mis de l’avant l’importance pour le Québec de valoriser ses richesses naturelles. De fait, la CAQ, dans son « Plan d’action » favorise, dès les premières lignes de la section économique, la création de richesse: « La politique économique de la Coalition repose sur l’idée qu’il faut créer davantage de richesse au Québec » (Document PDF, p. 10). La Coalition n’est pas le seul mouvement promouvant la création de richesse comme objectif premier (voire ultime) de la politique économique – à peu près tous les partis, de droite comme de gauche, en sont les chantres aveugles. Québec Solidaire mentionne dans son programme, par exemple, qu’il « n’y a pas de création de richesse sans travail. »

Comme « leadership, » « innovation » ou « entrepreneurship, » « richesse » est un mot creux, vide. Une vertu sans substance. Or, tout le monde le sait, nul ne peut être contre la vertu. Même saint Jean le Baptiste était riche des sauterelles et du miel sauvage qui constituaient sa diète (Marc 1:6). Cette richesse lui a permis de vivre sa prédication – et, accessoirement, de baptiser Jésus. Était-il riche pour autant? Que signifie cette notion de richesse? La richesse semble être d’abord un terme comparatif: la richesse de l’un est la pauvreté de l’autre. Mais collectivement, comment sommes-nous riches? Comment nous enrichissons-nous?

Pour un économiste, on crée de la richesse (pour une nation, une région, une collectivité) uniquement de deux manières: soit en exploitant nos ressources (naturelles, manufacturières ou intellectuelles) en ajoutant de la valeur économique; soit en les vendant à l’étranger (pour faire entrer de l’argent neuf). Si l’on ne fait qu’échanger des marchandises (biens ou services), on n’accomplit rien d’autre que faire circuler l’argent. Donc, pour qu’il y ait davantage d’argent dans le système économique, i.e. pour créer de la richesse, il faut soit: (a) innover en augmentant la valeur des biens et services que nous produisons, (b) transformer des richesses naturelles en objet économique par leur exploitation ou (c) en vendant nos machins à l’étranger (question de faire entrer de l’argent qui ne circule pas déjà sur notre territoire).

Donc, économiquement, on mesure l’accroissement de notre richesse collective par l’augmentation de la quantité de biens et de services qui sont vendus sur le marché et qui nous permettent d’engranger de l’argent neuf. Le produit intérieur brut (PIB) mesure cette production (il est la somme de la valeur de tous les biens et services vendus sur un territoire donné à un moment donné). La croissance du PIB est, par conséquence, la mesure de notre enrichissement. C’est ce qu’on appelle la croissance économique, que mesurent nos agences statistiques officielles.

Qu’est-ce que la CAQ et la majorité des mouvements politiques font lorsqu’ils invoquent la nécessité impérieuse de « créer davantage de richesse »? La nécessité impérieuse de s’enrichir collectivement. Bien sûr, si on est de gauche, on valorisera une distribution la plus équitable possible de cette richesse. Si on est de droite, on affirmera que l’enrichissement collectif profite à tout le monde (les pauvres sont encore pauvres mais, peuh! ils bénéficient de notre enrichissement collectif!).

Bullshit. Dans les deux cas.

Ce dont nous avons besoin n’est pas d’une plus grande croissance de la richesse ni de sa meilleure répartition. Ce dont nous avons cruellement besoin est d’une meilleure définition de la richesse économique, question de pouvoir prendre de véritables décisions en la matière. Qui tienne compte:

– de sa répartition géographique: la Gaspésie, par exemple, est une région de très grande pauvreté dans un ensemble économique très riche, si on compare le Québec ou le Canada à l’ensemble du monde; pour quelles raisons anachroniques nous attachons-nous à des définitions passéistes du territoire économique?

– de son impact réel, quotidien et concret, sur notre vie: que me chaut l’accroissement de notre richesse collective grâce à la vente à l’étranger de minerais si cela ne change rien à ma condition économique?

– de son potentiel à réaliser nos aspirations: la richesse n’étant tout de même pas une fin en soi, que nous offre-t-on comme bénéfice humain?

Alors, mesdames et messieurs les politiques, lâchez-moi avec votre satanée « création de richesse » et offrez-moi une aspiration concrète et réelle. Celle qui puisse me dépasser, qui puisse me faire croire que derrière votre carré Hermès et votre cravate Armani se trouve autre chose qu’une calculette idiote. Personnellement, je ne me contenterai pas de sauterelles ni de miel sauvage.