C’est quoi le concept? Épisode 3: le chômage | Chronique à «Les éclaireurs» (Radio-Canada | audio)

Dans le cadre de ma a série « C’est quoi le concept? » au magazine Les Éclaireurs de la radio de Radio-Canada, ce troisième épisode diffusé hier soir est consacré au chômage.

Phénomène souvent confondu avec les programmes d’assurance-emploi, le chômage dépasse des considérations strictement économiques. Cela dit, il est bon d’en maîtriser les concepts, puisque ceux-ci sont largement utilisés dans les médias tous les jours. L’illustration suivante schématise les principales notions.

Ma chronique s’écoute sur l’audio-fil de Radio-Canada, ici.

 

Augmentation du chômage en décembre 2013 (audio | Radio-Canada Winnipeg)

Vendredi dernier le 10 janvier, j’étais l’invité de l’émission « Midi-plus » animée par Aude Brassard-Hallé, à la première chaîne de Radio-Canada de Winnipeg, pour discuter de la hausse surprise du taux de chômage au Canada (plus particulièrement en Ontario et en Alberta) en décembre 2013. Alors que les prévisionnistes spécialisés s’attendaient à un gain d’environ 13 000 emplois, l’économie canadienne a plutôt connu une perte nette de 46 000 emplois, principalement à temps plein, amenant le taux de chômage à 7,2%.

On peut entendre l’entrevue ci-dessous, la télécharger ici (fichier mp3 de 4,9 M) ou l’écouter sur le site de l’émission.

 

Le terreau de l’espoir d’une vie meilleure

NB: ce texte a été publié originellement le 25 mai 2013 sur le site du Voir.

 

Depuis plusieurs jours, les quartiers défavorisés des principales villes de Suède sont le théâtre d’émeutes qui ne sont pas sans rappeler celles des banlieues de France en 2005. Des affrontements d’apparence motivés par des tensions entre communautés culturelles attisés par un incident malheureux – ici, l’assassinat par la police d’un citoyen de 69 ans, à Husby, une banlieue pauvre de Stockholm.

La libéralité notoire des politiques d’immigration de la Suède est aussitôt pointée du doigt: la difficulté d’intégrer un flot important d’immigrants à la société et créer, ce faisant, des frustrations de toutes natures – identitaires, notamment. De manière prévisible, certains contempteurs des politiques multiculturelles se sont insurgés sur les médias sociaux. Des esprits un peu plus critiques et nuancés y vont pourtant de la même association. Ainsi hier, sur sa page Facebook, le sociologue Mathieu Bock-Côté, se commet par le sibyllin, mais lourd de sens, commentaire: « Les symptômes de la crise du multiculturalisme européen se multiplient. » Ce à quoi je questionne: s’agit-il d’une crise du multiculturalisme ou de la crise économique? Sa réponse: « Fascinante cette réduction des problèmes sociaux et culturels à leur dimension économique que nous proposent généralement marxistes et libéraux, dans une étrange convergence explicative. »

Comme je ne me considère ni marxiste, ni libéral, je me permets de poursuivre. Blague à part, il s’agit là – peu importe, en fait, le commentaire de M. Bock-Côté, on ne fera pas une thèse à partir d’une phrase publiée sur Facebook – de l’argument mille fois entendu lors des émeutes de 2005 en France: les politiques d’immigration trop laxistes, appuyées sur l’idéologie multiculturelle, seraient la cause de troubles sociaux gravissimes.

Dans cette vue de l’esprit, l’équation est simple: une immigration trop massive délite le tissu social traditionnel, créant des tensions entre les citoyens « de souche » et les nouveaux arrivants. Les codes sociaux, les référents communs et le respect des institutions traditionnelles étant remis en question par les immigrés détruisent les liens sociaux existants.

Ce que cette critique omet, de prime abord, c’est ce qu’on entend au café du coin ou dans les sombres tribunes téléphoniques: ces étrangers nous volent nos jobs. Jamais, bien sûr, ces intellectuels traditionnalistes n’oseraient proférer une telle ânerie. Bien pire, ils rejettent d’emblée les explications économiques aux troubles sociaux vécus par la Suède présentement. « Réduire » ces problèmes à leur dimension économique serait beaucoup trop simple, n’est-ce pas? N’est-ce pas là une splendide contradiction?

Si la dimension économique n’épuise pas le répertoire des explications causales à ces mouvements de frustrations, elle n’en constitue pas moins le terreau qui en permet l’émergence. De toute l’histoire de l’humanité, les mouvements sociaux ne se sont jamais déployés sans, au minimum, les conditions préalables d’une situation matérielle défavorable à ceux qui les animaient.

Selon la grille d’analyse des opposants à la (soi-disant) politique multiculturelle européenne, la forte immigration constituerait la cause des troubles sociaux violents que connaît, par exemple, la Suède présentement. Si corrélation n’est pas causalité, il serait toutefois légitime dans ce contexte de considérer que les pays qui connaissent les plus forts taux d’immigration soient sujets aux plus grands troubles sociaux. Voyons voir ce que les faits nous enseignent.

Prenons donc en exemple le pays de l’Union européenne qui connait la plus forte immigration depuis 50 ans (y compris ces dernières années) et compte le plus d’étrangers (près de la moitié de sa population). Il a accueilli, en 2012, un grand nombre de Portugais : si grand, que ces nouveaux arrivants portugais, pour une seule année, représentent 16% de sa population totale, soit deux fois plus que l’immigration totale au Canada! Pourtant, ce pays ne connait pourtant aucun trouble social (comme c’est étrange!). Ce pays, c’est le Luxembourg.

Évidemment, il s’agit là d’un exemple par l’absurde. En fait, pas vraiment. Si le Luxembourg ne connaît aucun trouble social malgré cette forte immigration, c’est qu’il s’agit d’un pays très riche – comme le sont ses immigrants. Car voilà, n’en déplaise aux contempteurs des politiques d’immigration, les facteurs économiques demeurent un facteur explicatif majeur des tensions sociales, dans tous les contextes historiques connus.

Le tableau suivant [1] n’offre pas, à lui seul, l’explication finale au problème ; encore une fois, corrélation n’est pas causalité. Néanmoins, force est de constater que les pays européens qui connaissent depuis quelques années les troubles sociaux les plus graves sont ceux chez lesquels les taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans (non étudiants, bien sûr) sont les plus élevés: Espagne, Grèce, Portugal, France. A contrario, ces pays ne sont pas caractérisés par des taux de migration nette ni d’immigration particulièrement importants – ils avoisinent même ceux du Canada. Pourtant, ni à Vancouver, Calgary, Toronto ou Montréal on ne voit d’émeutes de l’ampleur de ce qu’on constate à Madrid, Athènes, Lisbonne ou Paris.

C’est que ces taux d’immigration, même relativement importants comme ceux que nous connaissons chez nous, demeurent relativement modestes. Ainsi, un taux d’immigration brut de huit immigrants pour mille habitants comme c’est le cas au Canada fait en sorte qu’en moyenne un quartier urbain de Montréal comme celui que j’habite accueille chaque année dans mon pâté de maison (environ un carré de quatre coins de rues par deux coins de rues, soit un millier d’habitants [2]) huit nouveaux arrivants. Oh, le désordre social! Dans Hochelaga-Maisonneuve où j’habite, il doit bien avoir le quadruple d’exilés durant le même 1er-juillet qui ont fui le Plateau-Mont-Royal, maintenant incapables de payer leurs loyers exorbitants. Rien pour créer des émeutes six soirs de suite comme ce qu’on a vu cette semaine dans les banlieues de Stockholm.

Ces émeutes émergent en grande partie parce que le terreau du ressentiment xénophobe et antisocial est fertile. Ce terreau s’enrichit d’un fertilisant puissant: l’insécurité économique et l’absence d’espoir d’une vie matérielle meilleure. Les citoyens du Grand-Duché du Luxembourg vous le confirmeront par l’absurde.

 

[1] Sources: (a) taux d’immigrants: Eurostat pour les pays européens, Citoyenneté et immigration Canada pour le Canada; (b) solde migratoire et taux de chômage chez les jeunes: CIA, The World Factbook.

[2] Approximation sur la base des données du recensement 2011 de Statistique Canada pour un « Secteur de recensement. »

Dévier de la norme est révolutionnaire

NB: ce texte a été publié originellement le 12 février 2013 sur le site du Voir.

 

Without deviation from the norm,
progress is not possible.

Frank Zappa [1]

 

NB: J’ai lu ce texte à l’émission « Dans le champ lexical » à CIBL le 12 février 2013.

 

Pendant plusieurs années, je descendais tous les matins de la semaine à la station de métro Square-Victoria. Une des sorties donne sur la rue Saint-Jacques, aux pieds d’un gratte-ciel, le siège social de Quebecor. Pour atteindre cette sortie, on doit emprunter un très long corridor, très large aussi, qui monte en pente douce. À cause de sa largeur, le plafond semble démesurément bas. À l’heure de pointe du matin, la foule dense se dirige d’un pas lourd et le dos vouté vers la sortie.

À de nombreuses reprises, je me suis arrêté à l’entrée de ce corridor pour regarder mes semblables qui, comme moi, marchaient quotidiennement avec automatisme vers leur travail. Tous ces gens trottant comme des robots afin de gagner leur vie me rappelaient les scènes de Métropolis de Fritz Lang dans lesquelles on voit les ouvriers opprimés gagner l’usine dans la ville basse en rangs ordonnés.

Des automates qui considèrent normal de se trainer ainsi péniblement tous les matins vers un boulot qui leur plait plus ou moins.

Étudier pour avoir une job pour consommer pour épargner pour prendre sa retraite pour mourir.

Normal.

Le système économique est une machine à imposer la normalité aux humains. Si nous ne suivions pas certaines normes, comme travailleurs ou comme consommateurs, la machine cesserait de fonctionner.

Plus le comportement des consommateurs est prévisible, normal, plus les entreprises commerciales sont en mesure de planifier avec précision et de réduire leurs risques. Pour les entreprises, la norme constitue le facteur le plus important de prévisibilité et donc de diminution de coûteux aléas.

Il en va de même pour l’ensemble de l’économie. L’État, dans sa tentative de contrôler ou de stabiliser l’évolution de l’économie cherche à normer les comportements de ses acteurs. Mais bien avant la mise en place de techniques et d’outils de politiques publiques, l’État doit nommer, caractériser, catégoriser et mesurer les comportements économiques.

Ainsi, les plus anciennes civilisations, des Égyptiens aux Mayas en passant par les Romains, ont compris que la statistique était la meilleure amie du pouvoir politique – on n’a qu’à penser à l’importance politique du célèbre passage des évangiles à propos du recensement en Judée.

C’est le pouvoir politique qui crée les catégories sociales et économiques, littéralement. Le fait de nommer une réalité est un acte de sa mise au monde. Avant le début du 20e siècle, par exemple, il n’y avait pas de chômeurs. Non pas que l’Occident n’eût connu à ce moment une situation de plein emploi. Mais simplement, la notion de chômeur n’existant pas, il était impossible d’en identifier la réalité correspondante. Il fallut attendre que les institutions sociales en position de légitimité pour identifier (voire admettre) l’existence du phénomène du chômage soient en mesure de donner une existence au phénomène dans le discours. Ce n’est qu’en 1925 que le Bureau international du travail a proposé une première définition du chômage. [2] Cependant, pour qu’une telle définition puisse voir le jour, il fallait que le chômage soit compris comme un phénomène en soi, en l’occurrence un phénomène anormal par rapport à l’état de travailleur perçu comme un ayant droit au travail, donc en défaut par rapport à sa normalité.

Il faut donc nommer pour normer.

Avec le temps, ces définitions se raffinent. Il y a un chômage normal et un chômage anormal. Les économistes affirmeront qu’il est normal, par exemple, qu’une économie comme la nôtre connaisse un taux de chômage de 5 ou 6%. Ce taux s’explique par le fait qu’il soit normal pour les travailleurs de changer d’emploi pour diverses raisons et de connaître des périodes de chômage temporaires. Certains économistes parlent même de taux de chômage naturel.

Le pas est franchi : une norme imposée par une certaine vision du fonctionnement de l’économie est « naturalisée. » S’il est normal et naturel de vivre une situation quelconque, s’y opposer est anormal et contre-nature.

La norme devient dans ce contexte une forme politique du pouvoir économique qui favorise le maintien du statu quo. S’opposer au cycle études-boulot-consommation-épargne-retraite-mort c’est être anormal et contre-nature.

S’opposer à ce qui est normal devient un acte révolutionnaire.

À de nombreuses reprises en regardant mes semblables marcher vers leur boulot le matin à la station Square-Victoria j’ai eu envie de hurler : « Vous êtes pas écœurés de travailler pour consommer et mourir, bande de caves ?! »

Mais je ne l’ai jamais hurlé. J’ai poursuivi mon chemin vers mon travail.

Je suis normal.

 

[1] Dans une entrevue, extrait ici : http://www.youtube.com/watch?v=mOHCV-QO5HA

[2] Maurice Comte (1992), « Trois millions de chômeurs, » in Jean-Louis Besson (dir.), La Cité des chiffres : ou l’illusion des statistiques, Paris, Autrement, 86-99 (partic., p. 90).

Le sous-développement des idées d’Alain Dubuc

NB: ce texte a été publié originellement le 11 janvier 2013 sur le site du Voir.

 

Dans sa chronique de ce matin, Alain Dubuc collige en à peine 600 mots l’ensemble des préjugés les plus paternalistes et condescendants qui soient sur les chômeurs en plus de faire la démonstration éloquente de son incompréhension totale – si ce n’est sa pure incompétence – en matière de politiques économiques. Il semble bien loin et révolu, le temps où ce monsieur étudiait à la maîtrise en sciences économiques.

Il affirme que la réforme de l’assurance-emploi, entrée en vigueur depuis le 1er janvier, est la « fin d’un cadeau empoisonné. » L’une des dispositions les plus importantes de cette réforme consiste à restreindre drastiquement l’accès aux prestations pour les travailleurs saisonniers. La thèse centrale de Dubuc repose sur le sempiternel fantasme de la motivation individuelle à travailler que saperaient les mesures de soutien étatiques héritées du keynésianisme d’après-guerre : « ce système est désastreux parce qu’il n’incite pas les gens à travailler. Pourquoi chercher un job si on a ses prestations d’assurance-emploi ? » questionne-t-il. En fait, « des régions entières vivent à ce rythme depuis des décennies, » pratiques qui « deviennent une forme d’organisation de la société » – l’assurance-emploi, un symbole qui revêt « presque un caractère identitaire, » « l’assurance-chômage comme mode de vie, » une « une tradition débilitante. » Au final, ces dispositions du régime d’assurance-emploi a « certainement contribué à maintenir ces régions dans un état de sous-développement. »

Attends un peu. Nos concitoyens de la Gaspésie, par exemple, seraient des débiles tétant les mamelles de l’État pour se maintenir dans un mode de vie ne les incitant pas à travailler ? Tu les achètes à quel prix tes poissons pêchés en Gaspésie, toi chose ?

Cette réforme inique, énième itération de l’entreprise de destruction des acquis sociaux par le gouvernement Harper repose précisément sur cette idée erronée : la volonté et l’action individuelles sont seules garantes du développement économique et social. Les structures communautaires et – encore moins – étatiques les interfèrent et découragent. Au mieux.

D’une part, Alain Dubuc se rabat sur une vision simpliste du comportement humain. Il serait tout à fait libre de contraintes – un libre-arbitre pur et éthéré sur lequel les institutions ne devraient avoir aucune prise. Mais pourtant, à le lire, elles en ont. Donc, il faut les détruire, puisqu’elles interfèrent sur nos décisions individuelles.

D’autre part, il fait preuve d’une méconnaissance absolue de la réalité de la dynamique économique de ce qu’on appelait jusqu’à récemment les « régions-ressources. » Celles-ci, dont l’économie est basée sur l’exploitation de la nature (la foresterie et les pêcheries, principalement), vivent au cycle des saisons. Exploitant la nature, elles en sont tributaires, par définition. Raison pour laquelle le régime d’assurance-emploi s’était adapté à leur rythme. Des poissons, cher confrère, ça se pêche mal en hiver.

Mais surtout, Alain Dubuc ramène un débat macroéconomique à des considérations individuelles – ce qui est la marque de commerce de tous les populismes. Comme l’ensemble des politiques de soutien social imaginées au 20e siècle, l’assurance-emploi (autrefois l’assurance-chômage) participait d’une volonté très simple : à la fois juguler les excès d’un capitalisme débridé et triomphant (généralement suite à des luttes sociales importantes) et à la fois réguler les aléas d’un système économique créant par essence des dysfonctionnements profonds. Les blancs ont habité la Gaspésie pour deux raison : exploiter la ressource halieutique et exploiter la ressource forestière. Deux activités par nature saisonnières. On a donc offert à ces travailleurs la possibilité de vivre de leur métier à l’année longue en bénéficiant d’un régime d’assurance-emploi couvrant la saison morte – qui était, historiquement, consacrée à la préparation de la prochaine saison active.

La réforme Harper renie complètement cette logique en coupant les prestations d’assurance-emploi de ces travailleurs, en exigeant de leur part de se trouver un emploi entre temps qui n’a aucun lien avec leur expertise (un pêcheur qui va vendre des téléphones cellulaires), payé de 30% à 40% moins que leur salaire habituel et jusqu’à 100 km de leur résidence.

Cette réforme n’a que très peu d’effets économiques. On encourage le « cheap labour » tout en n’aidant en rien des régions chroniquement victimes de la consommation outrancière de citadins, heureux de trouver sur les étals du Marché Jean-Talon le poisson, le homard ou le crabe des neiges frais des Maritimes qu’ils arboreront sur leur nappe souillée d’indifférence offerts à leurs convives tout aussi imbus de leurs idées reçues qu’est rempli leur verre de vin de bonne cuvée.

Ce que Monsieur Dubuc oublie complètement, c’est que ces mesures constituent autant de mécanismes de régulation de l’économie régionale – et donc, au final, pour l’ensemble du pays. Elles permettent de nous assurer – pas pour rien qu’il s’agit d’une assurance – collectivement que le rythme de la vie économique soit un peu moins tributaire des aléas des saisons et du marché. Il ne s’agit pas d’un luxe, mais, au contraire, d’une nécessité collective que le gouvernement Harper désire détruire au nom d’un pseudo engagement individualiste dans la vie économique.

En reniant ce principe avec mépris et condescendance, Alain Dubuc fait preuve d’une ignorance crasse de la réalité économique de régions entières du Canada et du Québec en particulier.

J’imagine que c’est en dégustant son délicieux crabe des neiges des Îles-de-la-Madeleine dans un petit bistrot outremontais qu’il a écrit sa chronique. Or il y a effectivement un « cadeau empoisonné »: offrir à ces idées une tribune aussi large que celle de La Presse laissant les Québécois qui la lisent dans un état de sous-développement intellectuel inique.


Post-scriptum (13 janvier)

Ayant reçu quelques commentaires critiques constructifs, je précise ici certains éléments:

1.- Il semblerait que mon allusion à la « consommation citadine » des fruits de la pêche ait été mal perçue. D’une part, je ne vois pas en quoi cela soit condescendant, comme on me l’a reproché. Au Québec, 80% de la population vit en milieu urbain – là réside donc le plus gros de l’activité économique, et donc de la consommation, de la province. Sans compter que ce sont les zones urbaines qui sont le moteur du développement économique marchand et productif (cf. à cet égard le toujours pertinent ouvrage de Jane Jacobs, Les Villes et la richesse des nations, Montréal, Boréal, 1992). D’autre part, il importe de noter que c’est effectivement la soif de consommation à bas prix qui a alimenté la surpêche et les problèmes que des régions comme la Gaspésie vivent. On m’a fait remarquer qu’on ne mangeait plus beaucoup de poissons ou fruits de mer pêchés dans l’Est. C’est en partie vrai, particulièrement à cause de la concurrence incroyable de poissons et crustacés venus d’un peu partout dans le monde (crevettes ou pangasius asiatiques) qui a fait chuter les prix.

2.- La critique fondamentale sous-jacente à mon coup de gueule est très simple: les nouvelles contraintes à l’assurance-emploi reposent sur le postulat idéologique selon lequel ces mesures gardent artificiellement les travailleurs dans un état de dépendance à un mode de vie économique qui ne serait plus viable – la « tradition débilitante » dont parle Alain Dubuc. En retirant ces privilèges, apparaitraient comme par magie de nouvelles activités économiques remplaçant celles-là. Or il s’agit là d’une logique perverse: les travailleurs n’ayant plus le soutien de l’État comme c’était le cas auparavant créeraient ex nihilo de nouvelles industries ? C’est insensé. « Nous » avons habité ces régions-ressources pour les exploiter. L’exploitation des ressources naturelles est de plus en plus impossible. Je ne prône pas le maintien dans un état de dépendance chronique ces régions. Cependant: (1) Nier la spécificité du travail saisonnier, caractérisé par des efforts intenses sur une courte période (au cours de laquelle ces travailleurs sont occupées 12h par jour sinon plus à leur boulot) et une période de jachère destinée, entre autres, à préparer la prochaine saison, fait preuve d’une méconnaissance et/ou d’un mépris profonds de leur réalité économique. (2) Ces régions ont probablement besoin de se renouveler, de se diversifier – pensons à l’industrie agrico-touristique de niche qui s’est développée dans Charlevoix ou en Estrie. Cela fait plus de 15 ans que j’œuvre en développement économique régional et je suis le premier partisan de la transformation économique de ces régions, afin de les soustraire à une dépendance asservissante à quelques ressources qui ne génèrent que très peu de richesses pour leurs communautés. Cependant, ça n’est pas en punissant ces travailleurs et en leur demandant d’accepter des emplois sous-payés à des dizaines de km de leur résidence qu’on y réussira, mais bien en investissant temps et ressources dans cette diversification, avec les acteurs économiques locaux. La réforme de l’assurance-emploi n’a aucun effet structurant, bien au contraire: elle n’aura que des effets destructeurs d’un tissu économique extrêmement fragile.

3.- L’assurance-emploi, comme son nom l’indique, est une assurance. Une assurance obligatoire, comme l’est l’assurance-automobile. Il ne s’agit pas d’une subvention de l’État mais bien d’un espèce de « contrat social » entre les travailleurs et les employeurs. Les deux sont obligés d’y souscrire et ce régime appartient – devrait appartenir – aux travailleurs, pas à l’État. Le gouvernement Harper ne fait que poursuivre l’entreprise de destruction amorcée par les libéraux en s’accaparant indument (voire illégalement) le contrôle du régime d’assurance-emploi à des fins purement idéologiques.

Que font les gens toute la journée ?

NB: ce texte a été publié originellement le 24 janvier 2012 sur le site du Voir.

 

« Voici Belleville. On y vit très bien, merci! » Ainsi commençait mon livre d’enfant préféré: Que font les gens toute la journée ? Un grand album illustré de Richard Scarry, l’auteur du célébrissime Best Word Book Ever. Après une première double-page illustrant, à vol d’oiseau, l’activité foisonnante de Belleville, la réponse apparaît en grands caractères. Que font les gens toute la journée?

Tout le monde travaille

Tout le monde travaille et chacun interagit avec les autres grâce à son travail. Le fermier Brindavoine fait pousser des légumes et des fruits qu’il vend à Grobisou, l’épicier. Avec l’argent qu’il a gagné, le fermier achète un costume neuf à Piquot le tailleur. Il achète un tracteur neuf à Goupil le forgeron (?) et des cadeaux à sa femme et son fils, sans oublier, bien sûr, de déposer ce qui lui reste à la banque. Au passage, le forgeron a acheté du fer et l’épicier une robe neuve à sa femme et un cadeau à son fils.

Ainsi va la vie à Belleville. On y vit très bien, merci! Car tout le monde travaille. Et tout le monde, il est heureux!

Ainsi ne va pas la vie à Chandler, en Gaspésie. Radio-Canada nous apprenait vendredi que « 80 % des suicides intervenus entre 2004 et 2008 dans la MRC Rocher-Percé, impliquaient d’ex-travailleurs de la Gaspésia, en usine ou en forêt, ce qui relie directement ces drames à la fermeture de la papetière en 1999. » Le taux de suicide aurait été, de plus, presque le double de celui de la moyenne québécoise (28% contre 15%). La situation est suffisamment grave pour que les responsables de la santé publique s’en inquiètent – et se préoccupent également des répercussion sur les enfants.

Staline aurait dit que la mort d’un homme est une tragédie alors que celle d’un million d’hommes est une statistique. Bien que cette citation est apocryphe, elle demeure une vérité crument trempée dans le cynisme politique habituel. Les statistiques sur le chômage occasionné par la fermeture de la Gaspésia, ces 500 emplois perdus, ce sont autant de tragédies familiales. Ces hauts taux de suicides, une faillite de l’humanisme le plus basique.

Avoir un boulot, c’est se définir socialement, c’est se valoriser individuellement, bien sûr. Sociologie et psychologie élémentaires. C’est aussi, pour une communauté, bénéficier d’un climat social où « il fait bon y vivre » – comme à Bienville.

On répète jusqu’à plus soif qu’il est nécessaire de « faire de la politique autrement, » alors que les mouvements et partis divers et variés au Québec n’offrent aucune vision renouvelée de la manière de penser le développement économique. Le désastre qu’a été la gestion de la relance avortée de la Gaspésia en est probablement l’un des exemples les plus éloquents de l’histoire des politiques économiques du Québec. Tous les acteurs, des politiciens provinciaux et fédéraux aux élus locaux, en passant par les dirigeants de Tembec et les responsables syndicaux, le comportement de tous les acteurs a été petit, vil, cynique et gouverné par leurs seuls intérêts propres.

Si l’on désire « faire de la politique autrement » dans ce coin de pays, dans nos régions – et particulièrement repenser en profondeur nos politiques de développement économique régional –; si repenser le capitalisme et notre manière de construire ensemble notre vie économique n’est pas une vaine prière; si nos régions sont effectivement autre chose qu’un réservoir dans lequel les politiciens vont pêcher des votes; si l’on désire réellement créer des écosystèmes économiques dynamiques, innovants, viables et humains; alors, on est en droit d’attendre des partis, nouveaux et anciens, et des mouvements citoyens, de droite comme de gauche, des propositions de développement économique innovatrices, ancrées dans les communautés et répondant aux aspirations des citoyens.

Selon un élu local cité par Radio-Canada, la population de Chandler devrait se prendre davantage en mains. Vous avez été élu pour cela, monsieur. C’est l’essence même d’une démocratie représentative, d’élire des hommes et des femmes qui prennent notre destin en mains.

Penser une économie humaniste n’est pas une utopie de hippie sur le retour. C’est se doter d’une vision à long terme viable et réaliste du développement global de nos communautés. Les suicides des gars de la Gaspésia ne seront, malheureusement, qu’une statistique dans le cours de l’histoire. Il en sera ainsi des résultats des scrutins à venir si nous ne nous offrons pas collectivement des projets plus ambitieux que ces minables plans arrivistes à la petite semaine.

Un vote de protestation, vraiment?

Plusieurs analystes voient dans l’historique « vague orangée » de l’élection d’hier, au Québec, un vote de protestation. Jean-François Lisée, parle, ce matin, d’un besoin d’air, de sortir du statu quo. Il y a une part de vérité là-dedans, mais cette « analyse » est trop courte. Protestation, peut-être, mais le rejet du Bloc Québécois autant que du Parti Libéral au profit du NPD représente certes un rejet spectaculaire des soi-disant « vieux partis, » mais à mon sens surtout parce que les électeurs n’ont pas entendu dans les discours de ces deux partis un écho à leurs préoccupations profondes, contrairement au NPD.

Caricature d’Aislin dans la Gazette (Montréal), ce matin.

Au début de la campagne électorale, Angus Reid a publié un sondage dessinant un portrait des préoccupations des électeurs. Le tableau suivant présente les principales préoccupation de l’ensemble des Canadiens et des Québécois.

Préoccupation Canada Québec
Pauvreté 17% 26%
Déficit 21% 23%
Impôts 17% 20%
Chômage 16% 16%

Je ne prétendrai pas que les Québécois ont choisi sciemment un parti de gauche. A fortiori compte tenu du fait que plusieurs circonscriptions sont passées du parti Conservateur au NPD. Cependant, je suis persuadé que ces préoccupations importantes pour la précarité, tant personnelle que collective, mises en lumière dans ce sondage, sont un facteur explicatif fondamental du vote pour le NPD.

Le vote a toujours été et sera toujours émotif. On élit un candidat, un parti, un chef, parce qu’on fait confiance en leurs discours, parce qu’on s’identifie à l’image qu’ils projettent autant qu’à leurs idées. Est-ce mal? Que nenni! Il s’agit là du principe fondamental de la démocratie représentative, qui subit depuis des décennies un désengagement dangereux.

Car la démocratie représentative repose sur un principe simple: élire des gens qui nous représentent pour prendre des décisions à notre place. Élire un représentant n’est pas voter pour une liste d’épicerie, c’est voter pour des hommes et des femmes qui partagent notre vision de l’avenir, à tout le moins des quatre ou cinq années de leur mandat.

Est-ce que 1,6 million de Québécois (sur 3,8) ont voté uniquement par frustration, comme le notent de nombreux « analystes » aujourd’hui? Allons, bravo pour le paternalisme! Ces électeurs n’ont pas trouvé écho à leurs préoccupations dans les discours du parti Libéral ni du Bloc, ni du PCC. Point. Et ont demandé au NPD de représenter ces préoccupations à Ottawa. Point.

5 500 000

Le Wall Street Journal publiait ce week-end une étude effarante: 5,5 millions d’Américains au chômage ne reçoivent pas de soutien d’assurance-emploi/chômage. Comme il y a 14 millions de chômeurs, cela représente près de 40% des chômeurs, plus de 1 sur 3. Comme le montre le graphique ci-dessous, cette proportion a augmenté de façon spectaculaire depuis 2010.

Rappelons qu’un chômeur est une personne en âge de travailler et se cherchant un emploi. Ce statut n’est donc pas lié à la réception d’une prestation d’assurance-emploi.

Qu’est-ce qui explique ce phénomène? Plusieurs causes sont possible. L’arrivée de nouveaux travailleurs en est une, par exemple. Vous terminez vos études, vous vous cherchez du travail pour la première fois, vous êtes donc un chômeur, au sens statistique du terme, mais vous ne recevez pas de prestation d’assurance-emploi. Ce peut être également le fruit de modifications dans l’admissibilité à l’assurance-emploi.

Mais l’essentiel des gens qui ne sont pas couverts par ces prestations sont plutôt des chômeurs de long-terme, qui ont épuisé leur couverture d’assurance-emploi. Et ce phénomène est inquiétant, car il représente le chemin vers un plus grand appauvrissement…

Qu’en est-il au Canada? La situation est pire: presque exactement la moitié des 770 000 chômeurs au Canada reçoivent des prestations d’assurance emploi.

La révolution n’est pas un chuchotement

Ça se passe de commentaires, j’aime, point.

While they’re standing in the welfare lines
Crying at the doorsteps of those armies of salvation
Wasting time in unemployment lines
Sitting around waiting for a promotion

Don’t you know you’re talking about a revolution
It sounds like a whisper