La folie des grandeurs | Édito à «La Matinale» (CIBL | vidéo)

Lors de ma dernière chronique à La Matinale, je me suis fourvoyé en disant « milliards » plutôt que « millions », sans qu’à peu près personne ne le remarque, à commencer par mon animateur Julien Poirier-Malo. J’en profitais ce matin pour y revenir et réfléchir au caractère tellement abstrait des grands nombres économiques que nous n’avons pas de prise sur la réalité qu’ils mesurent (comme la dette d’un État, par ex.).
 
J’en profitais aussi pour faire à nouveau une erreur, cette fois-ci sur le record de buts en une saison de Wayne Gretzky. Mais bon, hein, le sport c’est pas mon domaine 😉
 

Nouvelle guerre commerciale Canada-USA | Édito à «La Matinale» (CIBL | vidéo)

Donald Trump a lancé une nouvelle offensive commerciale contre le Canada. Plus ça change, plus c’est pareil. Mon édito à « La Matinale » de CIBL d’hier matin:

 

United Airlines, ou notre asservissement | Édito à «La Matinale» (CIBL | vidéo)

L’affaire United Airlines, qui a fait couler beaucoup d’encre, montre que la plupart d’entre nous sommes asservis à un système qui nous presse le citron plus qu’autre chose. J’en parlais ce matin dans mon édito à « La Matinale » de CIBL 101,5 FM Montréal.

Vente à pression dans les banques | Édito à «La Matinale» (CIBL | vidéo)

Une banque presse le citron de son personnel afin d’augmenter les ventes. En bout de piste, employés, consommateurs et épargnants sont tous coincés dans le même système. Mon édito de ce matin à « La Matinale » de CIBL 101,5 FM Montréal.

L’argent et l’irrationnel – Quelques notes

 

À l’émission « Dans le champ lexical » de CIBL, on parlait hier d’épargne. Cette jouissive émission tricote ses réflexions chaque semaine autour d’un mot. « Viande, » « Mobilité » et « Poil » furent les premières victimes de l’équipe de Jo-Annie Larue et Mathieu Charlebois.

On peut écouter l’intégrale de l’émission « Budget » sur le site de l’émission (et s’abonner, au passage, à la baladodiffusion).

J’y interviens à deux reprises:

➙ en début d’émission où j’explique brièvement que notre rapport à l’argent est à la fois rationnel et irrationnel (et je parle accessoirement de bonbons et de brocolis):

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➙ à la fin où je propose que notre rapport à l’épargne est à ce point lointain et abstrait que c’est littéralement un effort que de le faire:

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J’en profite pour partager quelques notes et réflexions préparées pour cette entrevue, au sujet de notre rapport à l’argent, question d’actualité s’il en est.

1. Tensions temporelles

Le rapport des humains à l’argent a toujours été ambigu, et cette ambiguïté n’a fait que s’accentuer avec l’avènement de la Révolution industrielle, l’avènement du libéralisme économique et politique et les transformations qu’ils ont induits dans nos comportements.

Deux courants paradoxaux sous-tendent notre temporel rapport à l’argent. D’une part, l’éthique (protestante) du capitalisme magnifie et encourage le travail et l’épargne, une vision à long terme, une projection dans le temps. D’autre part, le capitalisme doit se nourrir de sa propre croissance (économique), et donc de consommation; il nous incite, ainsi, à ne pas épargner mais à consommer au maximum le gain de nos efforts. Cette dernière perspective s’est accentuée sans cesse avec le développement de l’individualisme dans le libéralisme et a raccourci de plus en plus notre perspective temporelle (produits jetables, obsolescence de plus en plus grande, pression sociales au renouvellement, à la mode, etc.).

Ce paradoxe temporel fait en sorte que nos sociétés capitalistes évoluent depuis deux cent ans dans une dynamique de tension entre le long terme et le court terme, entre l’épargne et la consommation. Les deux sont indispensables au bon fonctionnement du système productif et financier mais sont aussi contradictoires au plan individuel. Plus le temps passe, plus nous sommes assaillis et sollicités à la consommation par des stratégies marketing envahissant toutes les sphères de notre vie consciente et inconsciente. Inversement, les incantations à l’épargne sont présentes partout, y compris dans le marketing bancaire.

Mais l’argent, objet abstrait et mystérieux, ne trouve sa réalisation – au sens où il se concrétise dans la réalité – que lorsqu’il est utilisé. Et il l’est davantage dans la consommation que dans l’épargne, dans l’immédiateté temporelle que dans une projection abstraite dans un lointain futur.

À cette tension s’ajoutent des caractéristiques anthropologiques et sociologiques proprement extraordinaires à l’argent.

2. Les trois piliers de l’argent

La monnaie telle qu’on la connait repose sur ce que j’appellerais trois « piliers » symboliques:

a) L’argent magique

Autant dans son usage quotidien que dans son origine historique, l’argent possède un caractère mystérieux, magique, voire religieux. Son apparition, son pouvoir, sa création dépasse bien souvent l’entendement du commun comme du spécialiste. Il est, également, à la fois largement condamné et utilisé par les diverses religions du monde.

– Le mot monnaie origine du temple de la déesse romaine Junon Moneta, où l’on battait monnaie.
– L’argent apparaît comme un aboutissement du sacrifice religieux : nécessité du don au pouvoir religieux, offrande (cf. l’impôt au Temple dans l’Ancien Testament).
– L’argent, pour de nombreuses sociétés, est une institution sacrée. Un objet qui dépasse les hommes, qui appartient à un domaine séparé, interdit et inviolable. Le rapport qu’ont entretenu et continuent d’entretenir beaucoup de nos semblables avec l’argent est à la fois un complexe amour et haine, attirance et répulsion, respect et mépris

b) L’argent tabou

L’argent possède un caractère inviolable, sacré et organisateur dans nos sociétés. Il régule nos relations sociales, et, à ce titre, est une de nos institutions sociales les plus névralgiques. Diverses institutions et législations interdisent de violer ce caractère sacré, ce qui, comme tout interdit, incite à la transgression et à la violation.

-Une des fonctions  fondamentales de l’argent est d’assurer une certaine cohésion dans ces actions individuelles. L’argent, comme institution dépassant les individus, a un pouvoir unificateur et régulateur.
– L’argent, comme l’idéologie ou le droit, est ainsi un des ciments de la société, mais aussi un réseau (comme un réseau routier) qui oblige les membres de la société à emprunter des chemins particuliers.
– L’argent tabou. L’argent qu’on répugne à toucher. Dont on répugne à parler. L’expérience empirique quotidienne montre que dans plusieurs sociétés actuelles, on répugne à divulguer son salaire ou l’ampleur de sa richesse, que les « affaires d’argent » ne se discutent pas entre amis ou en famille, et s’y traitent encore moins facilement.

c) L’argent foi

L’argent, simple signe ou marchandise servant à l’échange, ne possède que peu de valeur intrinsèque, voir aucune, comme c’est le cas dans la monnaie fiduciaire que nous connaissons actuellement. Il y a, alors, nécessité pour le bon fonctionnement du système monétaire, que les agents usagers de monnaie partagent une confiance quasi inébranlable dans sa capacité à réaliser leurs transactions économiques. Ce qui laisse place à s’interroger métaphoriquement sur la solidité de sa place dans nos vies.

– Le fondement de la monnaie telle que nous la connaissons est la confiance. Confiance que la monnaie que j’utilise dans une transaction est apte à remplir ses fonctions. Confiance de la part du marchand qui l’accepte qu’il pourra lui aussi l’utiliser par la suite. Donc de « transporter » dans le futur son pouvoir de moyen d’échange, qu’elle conserve sa valeur. Qui plus est, la monnaie n’est, dans le système financier et bancaire que nous avons hérité de la Renaissance italienne, que basée sur le crédit accordé par les banques. Faire crédit n’est-il pas d’abord faire confiance ?

– L’argent affiche donc une dichotomie. D’une part, il est l’arbitre suprême de la valeur, mesure de la valeur économique des choses entre elles – qui n’est autre chose que la réification de relations sociales, économiques. D’autre part, l’argent en tant que tel n’a aucune valeur économique, il n’est qu’un intermédiaire et on l’accepte tant et aussi longtemps qu’on lui accorde notre confiance à remplir son rôle

3. Rationalité et irrationalité économiques

Objet de désir – désir de possession, de valorisation, de parure – l’argent incite aux dérives les plus folles : ostentation de la richesse, délires d’enrichissement, insatiabilité de la quête de richesse.

  • « La monnaie, la ‘pièce’ même des transactions les plus ordinaires, est sur cette base de toutes les choses la moins comprise, et – avec le sexe, peut-être – l’objet des plus grands fantasmes irrationnels; comme le sexe elle fascine, inquiète, et répugne simultanément. » Hayek (1988, p. 141)
  • La racine de tous les maux, en effet, c’est l’amour de l’argent. (Saint Paul, I Timothée 6 : 10)
  • Marx place la motivation d’enrichissement, ce qu’il appelle l’accumulation du capital, au centre du développement de l’économie marchande, puis capitaliste. En tant que capital, l’argent n’a d’autre destination que de fructifier. Le capitaliste, par l’achat d’une marchandise particulière, la force de travail, qui est elle-même créatrice de valeur et permet au capital de s’accroître. C’est la recherche de cet accroissement qui est le moteur de la croissance du capitalisme industriel. De l’or au capital, c’est la naissance du capitalisme (Beaud 1990).
  • La réification des relations humaines dans l’argent permet une transformation psychologique importante : le passage des moyens aux fins, l’apparition de l’autonomie de l’argent par son caractère téléologique.
  • L’argent ne sert plus à produire, mais on produit pour faire de l’argent. Ce n’est plus « la fin qui justifie les moyens, » mais le moyen qui en quelque sorte oriente les fins.
  • La faim insatiable de l’enrichissement est omniprésente dans l’histoire. Le goût de l’accumulation, l’auri sacra fames, mais aussi les envies de luxe et d’ostentation ont l’âge de l’histoire. De Crésus aux Émirs ou aux milliardaires contemporains, la fascination pour tout ce qui  brille est éternelle

4. Spéculation et déraison

Lorsqu’elle enthousiasme un groupe plus large, l’insatiabilité amène de nombreux épisodes d’euphorie financière, selon le joli mot de Galbraith (1990). La psychologie individuelle de l’enrichissement rejoint ici la folie des foules. Galbraith, dans cet ouvrage, montre bien la constance de ces phases d’euphorie financière, qui sont caractérisées par un « déclenchement » psychologique récurrent : la « découverte » d’un nouveau moyen d’enrichissement, puis l’émerveillement devant les possibilités semble-t-il sans bornes de cet enrichissement. Il s’agit bien là d’un délire absolument irrationnel, où tout un chacun est persuadé qu’il peut devenir riche, que la bulle spéculative ne cessera jamais. Être riche pour s’approprier de ce pouvoir magique de l’argent, afin de ramener dans la sphère humaine ce qui la dépasse normalement.

Une des anecdotes les plus hallucinantes, strictement parlant, est le commentaire émis par Irving Fisher, un des économistes les plus en vue de son époque, à l’automne de 1929, quelque temps seulement avant le krach boursier; il a dit : « Le prix des actions a atteint ce qui paraît être un plateau permanent. »

Un exemple classique est celui de la « tulipomanie » :

La tulipomanie est le nom donné à l’augmentation démesurée puis l’effondrement des cours de l’oignon de tulipe dans le nord des Provinces-Unies au milieu du XVIIe siècle. Au plus fort de la tulipomanie, en février 1637, des promesses de vente pour un bulbe se négociaient pour un montant égal à vingt fois le salaire annuel d’un artisan spécialisé. Certains historiens ont qualifié cette crise de « première bulle spéculative » de l’histoire. Elle est restée dans les mémoires, tout au long de l’Histoire des bourses de valeurs.

 

Références

Beaud, Michel (1990) Histoire du capitalisme, de 1500 à nos jours, 4e éd., Paris: Seuil.

Galbraith, John K. (1990) Brève Histoire de l’euphorie financière, Paris: Seuil, 1992.

Hayek, Friedrich A. von. (1988) La Présomption fatale: les erreurs du socialisme, Paris: Presses universitaires de France, 1993.