Le vrai monde | Entrevue à «La bonne franquette» (CKRL | audio)

Ah! le vrai monde, la majorité silencieuse, la classe moyenne… Objet de fantasmes politiques, on l’invoque à tort et à travers. J’en disais un mot à l’émission « La bonne franquette » de CKRL, hier.

On peut l’écouter, ici.

Pour l’occasion, on accueille en studio Marie-Hélène Gendreau, coordonnatrice artistique au théâtre le Périscope. La bonne franquette invite également Ianik Marcil, économiste et auteur, pour discuter politique du vrai monde et son économie de moyen.

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On parle des « nouveaux dominés » avec Michaël Lachance. En effet, les élites politiques tous azimuts ont-elles oublié en chemin les classes dominantes ? La gauche est-elle un nouveau clergé ? A-t-elle le monopole de la sagesse ou se transforme-t-elle en édicteurs légitimes de bon sens et de morale ? On fredonne des airs populistes avec Félix-Thomas Roy et on questionne l’ère postfactuelle avec Yves Tanguay. Samuel Boulay-Grimard dirige l’orchestre de la cuisine de CKRL et, sur la terrasse, plusieurs surprises pendant l’émission.

 

 

Extramoyen: splendeur et misère de la classe moyenne

Demain le 4 avril, à l’Espace libre à Montréal, aura lieu la première de la nouvelle pièce du Nouveau théâtre expérimental, Extramoyen: splendeur et misère de la classe moyenne, de Pierre Lefebvre et Alexis Martin. J’ai eu l’honneur d’avoir donné un petit coup de main aux auteurs au cours de leur recherche. En voici le résumé:

Tout au long de sa campagne électorale, Justin Trudeau proclamait qu’il avait un plan pour la classe moyenne. Mais sait-on, au juste, ce qu’est la classe moyenne aujourd’hui? Est-elle, comme plusieurs l’affirment, une espèce en voie d’extinction? Un concept moribond? Et s’il s’avère encore possible de circonscrire cette classe sociale chez nous, au Québec, que nous dit-elle en tant que société, qu’elle soit distincte ou non? Quelles sont les particularités de ce groupe servant de zone tampon entre les nantis et les démunis?

Submergés que nous sommes par le crédit et la dette, essoufflés par la logique de production-consommation et cette exhortation à la performance qui s’insinue dans nos vies publiques et privées, pouvons-nous encore trouver refuge dans un espace-temps permettant de réfléchir au(x) sens de nos existences, à la communauté de nos destins ? Ce sont tous ces enjeux – et bien d’autres encore – que la pièce EXTRAMOYEN, splendeur et misère de la classe moyenne abordera avec vigueur, ludisme et entrain! Par le biais d’une enquête, aussi divertissante qu’instructive, les artisans du NTE vous convient à la rencontre d’une famille « ordinaire » censée appartenir à la classe moyenne. Autour de ce noyau, gravitera une étonnante galerie de personnages de petite, moyenne et grande envergures; tous porteurs de révélations singulières, le plus souvent éclairantes.

Cette nouvelle création est l’occasion, pour le NTE, de renouer avec un collaborateur de longue date, Pierre Lefebvre, dramaturge et rédacteur en chef de la revue Liberté, qui signe le texte de la pièce, conjointement avec Alexis Martin.

Le rêve américain de la classe moyenne

NB: ce texte a été publié originellement le 28 août 2013 sur le site du Voir.

 

On présente le célèbre discours « I have a dream » de Martin Luther King comme emblématique de la lutte des afro-américains pour la reconnaissance de leurs droits. Avec raison, bien sûr. En revanche, on oublie que le pasteur avait lu son texte au terme d’une marche qui visait à défendre « le travail et la liberté » (March on Washington for Jobs and Freedom). Si les quelque 250 000 manifestants étaient Noirs pour 80% d’entre eux et revendiquaient la fin de la ségrégation raciale, ils manifestaient également, il y a 50 ans aujourd’hui, pour une plus grande justice sociale dans leur pays.

Un rêve américain, celui de l’accès à la classe moyenne.

Car le problème des afro-américains de l’époque n’était pas « que » racial – il relevait également d’une logique de lutte des classes, pour utiliser une terminologie quelque peu surannée. Une terminologie qui n’a encore moins de présence dans la sphère publique présentement qu’elle ne l’avait le 28 août 1963.

Le « rêve américain » repose sur une symbolique, une rhétorique et une vision politique visant à nier cette « lutte des classes » – et, surtout, à nier l’existence même des classes sociales. La soi-disant « classe moyenne » est un trou noir dans lequel s’effondre l’énergie générée par les luttes des classes du 19e siècle.

Comme les trous noirs dans l’univers, on ne peut observer la classe moyenne, mais uniquement les effets qu’elle a sur l’ensemble de la société, sur ce qu’elle engloutit en son cœur. Pourtant, on parle sans arrêt de la disparition de la classe moyenne en Occident, particulièrement depuis le début de la crise économique en 2008. Celle-ci aurait perdu son pouvoir d’achat, rétrécirait comme peau de chagrin au profit des classes les plus pauvres ou des plus riches, c’est selon. Elle ne constituerait plus le centre de gravité du pouvoir des démocraties libérales, déplacé au profit d’oligarchies politico-financières dominant le capitalisme contemporain.

Or cela est faux. La classe moyenne n’a jamais existé. Elle est une pure construction sociale et idéologique. Toute désignation d’un groupe social donné constitue une construction. Comme l’a exposé brillamment le philosophe américain John Searle, les éléments de la réalité sociale existent objectivement parce que nous y assignons une fonction, un sens, une représentation, un rôle.[1]

Ainsi, par exemple, le chômage a été « inventé » en 1925 par le Bureau international du travail qui en a proposé une première définition.[2] Non pas qu’il n’y eût pas de chômeurs avant 1925 dans les économies capitalistes. Pour qu’une telle définition puisse voir le jour, il fallait que le chômage soit compris comme un phénomène en soi – que ce « fait institutionnel » soit créé, pour reprendre les termes de Searle. Le chômeur est « créé » à des fins politiques et idéologiques, afin d’en monter l’état non naturel. Le chômage est une déviance face à la norme, celle de l’employé qui contribue à la création de richesse collective et au développement économique.

Il en est de même de la classe moyenne: il s’agit d’une construction sociale masquant des visées idéologiques. Nommément, de biffer la lutte des classes du débat public en proposant un modèle politique de mobilité sociale basé sur le « rêve américain »: la possibilité pour tous, à force de jus de bras, de réussir et de faire partie de cette classe moyenne.

Dans son discours, Luther King en appelait à ce rêve, à cet idéal de mobilité sociale qu’aurait permis des arrangements institutionnels permettant aux afro-américains d’améliorer leurs conditions de vie matérielle. Le mouvement des droits civiques était aussi un discours pour la justice sociale, pour les Noirs, mais aussi pour l’ensemble des classes défavorisées. Cet appel a réussi en droit. Les lois votées en 1964 ont accordé l’égalité en droit pour les afro-américains. Mais il a échoué dans les faits. Le taux de chômage des afro-américains est presque le double de celui de la moyenne nationale (12,6% contre 7,4%). Bien pire: plus du quart (27,4%) des familles afro-américaines vit sous le seuil de la pauvreté, contre moins de un sur dix (9,9%) pour les blancs.

En cinquante ans, des avancées formidables ont été réalisées en termes d’égalité. Le fait que le président Obama, premier président Noir, ait fait son discours aujourd’hui sur le sol même où Luther King a prononcé son discours n’est pas rien. Mais il y a tant à faire…

À mon sens – l’analyse est un peu fruste, je l’admets – la marche pour le travail et la liberté a été un échec en ce qu’elle a été réduite par les détenteurs du pouvoir à des revendications pour l’égalité en droit au détriment des égalités dans les faits. Elle y a substitué, tel une lourde chape, l’idéal de mobilité sociale et le rêve d’accession à une classe moyenne théorique qui nie précisément la réalité des disparités et des inégalités. Laquelle négation d’une réalité économique et sociologique empêche les groupes les plus pauvres – les assistés sociaux, les « working poors » – d’aspirer à un monde meilleur, ayant atteint de jure l’égalité mais pas de facto, et, surtout, de ne pas reprendre prise sur leur destinée – ce que Martin Luther King appelait de ses mots magnifiques.


[1] Searle, John R. (1995). La construction de la réalité sociale. Paris: Gallimard, 1998.

[2] Voir à ce sujet un texte sur ce blogue, « Dévier de la norme est révolutionnaire« , publié le 12 février dernier.

La longue stagnation du pouvoir d’achat

NB: ce texte a été publié originellement le 23 février 2012 sur le site du Voir.

 

Patrick Lagacé a débuté samedi dans La Presse, une série d’articles consacrés à notre rapport à l’argent, la consommation et l’épargne, qui se poursuit toute la semaine. J’ai été interviewé pour cette série, en compagnie de nombreuses autres personnes.

Alors que je prétends, ainsi que le rapporte Patrick, que le revenu des Canadiens après impôts a stagné depuis environ 35 ans, mon ancien professeur Pierre Fortin me contredit un peu en disant que les femmes « ont envahi le marché du travail, permettant une croissance du pouvoir d’achat des ménages. » Or, c’est faux.

Le revenu net réel a stagné depuis 1976 au Canada pour 80% des familles.[1] On exclut le 20% des familles ayant les revenus les plus élevés (« premier quintile »). Ces données sont tirées d’une étude basée sur les données de Statistique Canada. Le graphique suivant est plus qu’éloquent; les lignes jaune et bleue représentent le revenu familial net moyen réel de 80% des familles canadiennes.

Pour être clair: le « revenu net réel » c’est le revenu gagné par la famille après impôts sans tenir compte de l’inflation du prix des biens et services qu’elle achète. Ce qui veut dire qu’aujourd’hui, les familles canadiennes ne peuvent pas, en moyenne, dépenser davantage, année après année, qu’elles ne le faisaient il y a 35 ans.

Depuis 1976, les prix à la consommation ont été multipliés par 3,9. Ce qui veut dire qu’une jeune famille qui gagnait 25 000$ net en 1976 devrait gagner aujourd’hui 97 500$ net pour acheter les mêmes bidules qu’elle achetait il y a 35 ans. Pas une voiture de plus, pas un voyage ou des spectacles qu’elle ne pouvait pas se payer alors que monsieur ou madame avait 30 ans, maintenant qu’ils en ont 65.

Et ce que nous dit le graphique ci-dessus, c’est qu’en moyenne, pour 80% des Canadiens, ce revenu réel a stagné depuis 35 ans. Donc, qu’en moyenne, 80% des familles canadiennes ne peuvent pas consommer davantage aujourd’hui qu’en 1976.

Je m’excuse d’être lourdement pédagogue, mais cette réalité fondamentale n’est « intériorisée » par à peu près personne, ici comme ailleurs.

Et pour cause: il nous paraît normal – c’est le signal que nous envoie la publicité et l’idéologie du bonheur consumériste adossée sur la croissance économique – d’améliorer notre qualité de vie, après toutes ces années d’effort au boulot. Et c’est tout à fait légitime. Mais si la croissance économique ne profite manifestement pas à 80% de la population (ce qui est un problème corollaire dont je ne parle pas ici) et qu’elle est stimulée pour près des deux tiers par la consommation, quelles en sont les conséquences?

Nous nous endettons, pardi! pour acheter ce voyage dans le Sud mérité, cette deuxième voiture, cette plus grande maison, ce bidule électronique, cette sortie au hockey en famille.

Nous voici donc collectivement schizophrènes et un brin débiles. Nous devons consommer davantage pour stimuler la croissance économique, celle-ci ne profite pas à une large majorité des travailleurs-consommateurs, nous nous endettons donc pour améliorer nos conditions de vie.

Soyons heureux, tout de même.

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Pour vous amuser (!), voici un petite méthode pour évaluer si la croissance de vos revenus nets (après impôts, ce qui vous reste dans les poches) a suivi l’inflation. Ne me remerciez pas, c’est gratuit.

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Note importante: il s’agit ici de moyennes, y compris pour l’inflation. Selon que vous habitiez un grand centre urbain (où l’inflation est généralement plus élevée), selon votre niveau de revenu et vos contraintes, l’impact réel sur votre vie quotidienne en sera modifié.

[1] Une « famille économique » est « un groupe de deux personnes ou plus habitant dans le même logement et apparentées par le sang, par alliance, par union libre ou par adoption. »