Irréversibilité et inertie

À la fin 2013 et au début 2014, la Banque mondiale, le FMI et le Forum économique de Davos ont tour à tour, dans leurs rapports annuels, identifié les changements climatiques comme l’un des principaux risques auxquels nos économies font face actuellement.

Lundi le 31 mars, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a rendu public le deuxième volet de son cinquième rapport, aux conclusions on ne peut plus alarmantes. Les changements climatiques pourraient mener à de sévères crises alimentaires, des inondations importantes, davantage d’insécurité, de conflits sociopolitiques et de pauvreté.

La situation intrigue, a priori : l’élite mondiale défendant le capitalisme mondiale est au même diapason à la fois du large consensus scientifique réuni autour du GIEC qu’à celui des militants écologistes. Comment se fait-il, dans ce contexte que les responsables politiques des principaux pays sur la planète n’arrivent pas à s’entendre pour stopper le désastre à venir ? Car le rapport du GIEC est clair : il sera bientôt trop tard pour agir, le point de non retour sera atteint.

Il y a certes de nombreux intérêts géopolitiques qui empêchent l’émergence de cette nécessaire solution politique. Mais il y a aussi des intérêts économiques qui entrent en jeu.

À cet égard, les sonnettes d’alarmes de la Banque mondiale, du FMI et de Davos semblent être en contradiction avec la logique économique qui va à l’encontre des solutions à mettre en place. Sans l’annoncer, ces puissantes institutions craignent fort probablement l’augmentation drastique des risques variés qui auront un coût économique gigantesque. Qui dit augmentation du risque économique, dit coûts d’assurances en croissance. Il y a donc fort à parier que derrière les positions de ces géants du capitalisme se retrouve des motivations et des intérêts issus de l’industrie de l’assurance et de ses spécialistes.

Or, les acteurs privés – les entreprises – ne font pas cette lecture des choses parce qu’elle n’ont pas internalisé l’explosion de ces coûts futurs, qu’elles devront en partie assumer. Elles ne considèrent ainsi n’avoir aucun intérêt à modifier leurs décisions ou à influencer les acteurs politiques à le faire.

C’est que l’économie mondiale est d’abord un système complexe, comme l’est un écosystème ou un corps social. Comme tout système complexe, le capitalisme mondial est caractérisé par une grande inertie. L’effort nécessaire à modifier des millions de comportements et décisions des acteurs individuels est par définition titanesque en l’absence d’incitatifs suffisants.

Cette inertie s’accompagne d’un rapport paradoxal à l’irréversibilité du système. L’impossible retour en arrière est difficilement pris en compte dans les décisions économiques des acteurs privés, faute de vision globale de l’ensemble. On croit, en quelque sorte, qu’il est toujours possible de revenir en arrière, de réparer les pots cassés. Or, ça n’est pas toujours le cas, comme le montre rapport du GIEC et ceux de Davos, du FMI et de la Banque mondiale. Il se peut qu’il soit trop tard dans un avenir très rapproché.

Pourquoi sommes-nous incapables de concevoir cette irréversibilité ? En grande partie parce que l’histoire du capitalisme, depuis la première révolution industrielle, a montré qu’il semblait toujours possible de réparer les pots cassés, par l’innovation et le développement technologique. Cette croyance, profondément ancrée dans les ressorts décisionnels des acteurs économiques, est qualifiée de « cornucopienne » – terme forgé à partir de l’expression latine de la corne d’abondance. On croit, sans en être conscients, qu’il sera toujours possible d’améliorer l’état du système économique, social et écologique mondial grâce à la technologie, la corne d’abondance éternelle permettant la survie du capitalisme.

Nous sommes donc en présence d’un conflit entre la réalité objective des risques potentiels associés aux changements climatiques et une vision du monde qui s’attache coûte que coûte en la capacité du système à survivre.

Pour renverser la vapeur, il faudrait donc que les acteurs privés et publics développent (très rapidement) un nouveau rapport au risque et à l’irréversibilité inhérente au système capitaliste. Or la « société du risque » qu’est la notre, pour reprendre la thèse du sociologue allemand Ulrich Beck, est une véritable usine à risques, lesquels ne rompent pas avec la logique capitaliste. Au contraire, cette dernière s’en nourrit.

Afin de modifier en profondeur cette dynamique, il est impératif de modifier les motivations des prises de décision privées et publiques, à l’intérieur de la logique actuelle. Les échecs des accords de Kyoto ont montré qu’il était trop tard pour espérer un consensus politique mondial permettant de stopper les changements climatiques avant l’atteinte du point de non retour.

L’inertie du système pourra être contournée à partir du moment où les conséquences de sa logique irréversible se traduit par des coûts astronomiques reliés aux risques qu’elle fait naître. Et c’est peut-être, malheureusement, uniquement les intérêts économiques qui permettront de nous en sauver. Malheureusement, le temps nécessaire à leur internalisation est peut-être beaucoup trop long pour que nous réussissions à sauver les meubles. La révolution écologique, si elle doit arriver, sera peut-être portée par les grandes compagnies d’assurances du monde…

Bilan économique 2013

2013L’économie n’est pas une sphère isolée de l’ensemble des activités humaines: à peu près tous les gestes que nous posons au quotidien – ne serait-ce que pour nous nourrir, nous vêtir ou nous déplacer – ont un effet économique. À l’inverse toutes les activités de production de marchandises ont aussi des effets hors de l’activité strictement économique – sur l’écosystème, la vie politique ou sociale. Nombre d’événements marquants de 2013 l’ont montré de manière, hélas, tragique.

À commencer par deux catastrophes marquantes: l’effondrement d’une complexe manufacturier de vêtements à Savar, au Bengladesh, le 25 avril, ayant tué plus de 1100 travailleurs et le déraillement d’un train transportant du pétrole à Lac-Mégantic le 6 juillet qui a détruit une grande partie du centre-ville et fait 47 morts. Ce sont deux parfaits et malheureux exemples des effets de la socialisation des pertes et de la privatisation des profits. Dans les deux cas, les « externalités négatives » – c’est-à-dire les effets publics indésirables de l’activité privée, à l’instar de la pollution d’une usine – ont eu des conséquences dévastatrices. Ces tragédies en disent long autant de notre responsabilité comme consommateurs, de notre impuissance comme citoyens et de la cupidité des dirigeants et actionnaires de ces entreprises. L’attitude odieuse du patron de la Montreal, Maine & Atlantic Railway, Edward Burkhardt, envers les citoyens de Lac-Mégantic illustre cette cupidité autant que les conditions de travail des travailleurs de Savar.

Dans les deux cas triomphe la faillite du politique et de notre volonté collective de bâtir un monde juste. Consommateurs, coincés par des situations financières contraignantes, nous désirons acheter des produits au meilleur prix possible. Ce faisant, nous encourageons malgré nous le développement de conditions de travail dignes des débuts de la révolution industrielle. Les actionnaires et dirigeants de ces entreprises et de leurs partenaires d’affaires, souvent pressés à l’extrême par leurs actionnaires à générer année après année des profits plus importants, nourrissent cette même logique. Au final: nous avons abdiqué collectivement et politiquement à réguler ces dérives inadmissibles.

Cependant des événements moins tragiques en apparence ont participé de la même logique tout au long de l’année 2013. Leurs conséquences sont moins immédiates et médiatiques mais néanmoins tout aussi profondes. Les éternels débats sur l’importance et les effets des déficits gouvernementaux ont encore une fois occupé une place importante des pages financières, ici comme ailleurs. Aux États-Unis, nous avons à nouveau eu droit au psychodrame de la crise budgétaire entre Républicains et Démocrates au mois d’octobre. Après six mois de négociations stériles sur le budget 2013-2014 entre les Républicains (majoritaires au Sénat) et les Démocrates (majoritaires à la Chambre des représentants), aucun compromis n’a été possible avant la nouvelle année fiscale (débutant le 1er octobre). Conséquence: l’arrêt des activités d’une grande partie de l’administration publique et la mise à pied de 800 000 fonctionnaires pendant plus de deux semaines. Cette crise aurait coûté 24 milliards de dollars à l’économie américaine et freiné la fragile croissance économique du pays, Standard & Poor’s estimant que la croissance du PIB pour le 4e trimestre passerait de 3% à 2%.

L’origine de cette situation aussi absurde que néfaste pour des centaines de milliers de familles américaines réside dans l’obsession des Républicains à la réduction du déficit public – gigantesque, il faut le rappeler. Au-delà des conflits partisans propres aux États-Unis, il s’agit là, bien sûr, de l’éternel débat entre les défenseurs des politiques dites d’austérité et ceux de la relance par les politiques budgétaires. Le Québec n’y échappe pas. Le ministre Marceau annonçait fin novembre que le gouvernement Marois reportait de deux ans l’objectif de l’atteinte du déficit zéro. En revanche, le PQ annonçait une importante réforme du régime de l’aide-sociale dans cette pure logique d’austérité qui repose sur un postulat moral, politique et économique simple: faire reposer sur des individus la responsabilité de la réussite collective dont ils ne tirent que peu de bénéfices. La ministre Agnès Maltais était explicite à cet égard: sa réforme, en plus de chercher à réduire les dépenses de l’État, visait à « renforcer l’incitation au travail » des bénéficiaires de l’aide sociale. En compagnie de plus de 40 intellectuels, j’ai dénoncé fin mars cette politique que nous qualifions de « mesure inhumaine, socialement inacceptable et économiquement inefficace. » Soulignons qu’en plus des groupes sociaux, la protectrice du citoyen Raymonde Saint-Germain s’était aussi prononcée en défaveur de cette réforme.

Ces mesures d’austérité, on peut l’affirmer maintenant avec un grand degré de certitude, ont prolongé la crise que nous connaissons depuis 2008. Même l’OCDE, que l’on ne peut pas soupçonner d’anticapitalisme radical, mettait en garde les pays de l’Union européenne contre les mesures d’austérité. Le message ne peut être plus clair: « L’OCDE a appelé jeudi 28 mars la zone euro à faire preuve de plus de souplesse dans la réduction des déficits et à s’abstenir de prendre de nouvelles mesures de rigueur budgétaire pour l’instant même si cela ‘implique’ de ‘ne pas respecter’ les objectifs chiffrés. » De fait, l’économie européenne est toujours dans le rouge, malgré les signes de reprise économique ailleurs dans le monde – particulièrement aux États-Unis et en Asie. Mais cette reprise se fait sans véritable création d’emploi –  il s’agit d’une « jobless recovery. »

De tous ces événements marquants, ce sont encore et toujours les travailleurs, les consommateurs, les familles – les citoyens – qui payent la note au bénéfice de quelques détenteurs du pouvoir. Du Bengladesh à Lac-Mégantic, de la réforme de l’aide-sociale au Québec au bras de fer budgétaire aux États-Unis, l’année 2013 aura été sous le signe de la socialisation des pertes et de la privatisation des profits.

Il serait injuste, toutefois, de ne pas signaler quelques bons coups de nos dirigeants, au Québec. Deux mesures législatives du gouvernement Marois, sans être révolutionnaires, permettront d’améliorer un peu le cours des choses. D’abord, en octobre, le ministre de la Justice Bertrand St-Arnaud a annoncé que le seuil d’accès à l’aide juridique serait substantiellement relevé, permettant ainsi à un demi million de Québécois d’avoir accès gratuitement aux services d’un avocat. Compte tenu de la judiciarisation croissante de bien des aspects de notre vie, il s’agit là d’une mesure très importante. D’autre part, le gouvernement a adopté cet automne la Loi sur l’économie sociale, une législation souhaitée par le milieu depuis longtemps. Cette loi « assurera la reconnaissance des entreprises d’économie sociale (coopératives, mutuelles et OBNL à vocation marchande) par l’ensemble des ministères et organismes gouvernementaux, » une reconnaissance majeure pour ces acteurs qui prennent de plus en plus d’importance dans nos économies et qui sont vus par plusieurs comme le moteur du développement d’une société plus juste, équilibrée et durable.

L’économie n’est effectivement pas détachée du reste de l’activité humaine. Les décisions et événements malheureux de 2013 le démontrent. Il est à souhaiter que les décisions et événements de 2014 renversent la vapeur et que, collectivement, nous nous préoccupions davantage de solidarité sociale, de justice économique et de développement durable.

 

NB: demain soir, le 1er janvier, à 18h30 Gérald Fillion anime une émission spéciale de RDI-Économie « Résolutions 2014 » à laquelle je participe en compagnie de Martine Hébert, porte-parole nationale de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante et de Jean-Luc Landry, président de Gestion de portefeuille Landry. J’y proposerai, en lien avec ce que j’ai écrit ci-dessus, des résolutions collectives pour un meilleur développement économique et social. Je vous invite d’ailleurs à lire les « Leçons de 2013 » de Gérald Fillion sur son blogue.

Se bricoler un nouveau monde

NB: ce texte a été publié originellement le 27 août 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

Depuis le début de la grave crise que nous traversons, en 2008, de nombreux ouvrages en ont analysé les tenants et les aboutissants. Ont suivi, plus récemment, des réflexions sur la sortie de crise – à la fois sur l’urgence de transformer notre système économique (et social, et politique – voire moral) et sur les manières d’y arriver. Ce qui frappe l’esprit, dans plusieurs cas, c’est l’insistance de nombreux auteurs sur la nécessité de mettre de l’avant des réformes à petite échelle, dans les communautés et même dans nos comportements individuels, autant qu’au niveau macroscopique. Manifestement, l’époque n’est pas aux changements cosmétiques, à de simples ajustements des politiques publiques et des manières de faire actuelles, mais bien à des changements radicaux, à tous les plans. La question est donc de savoir quelles réformes sont souhaitables au niveau des institutions et au niveau des communautés et des individus.

style="float:Car force est de constater que les institutions sont mises à mal depuis plusieurs années – dégradation que la crise n’a fait qu’amplifier. La journaliste française d’origine grecque Alexia Kefalas le démontre bien dans son livre-reportage Survivre à la crise: La méthode grecque. Le taux de chômage vertigineux (particulièrement chez les jeunes) et la hausse du nombre de suicides montrent à quel point la société grecque est mal en point, bien sûr, mais le sentiment partagé par une grande partie de la population qu’il n’y a aucune perspective positive pour l’avenir démontre que les institutions ne sont plus en mesure de générer la confiance en leur capacité à améliorer la situation. Face à cela les Grecs se bricolent des solutions pour s’en sortir.

Les coupures dans le système de santé – imposées par les règles d’austérité du FMI – sont à ce point drastiques que le président de l’Union des médecins d’un hôpital affirme: «C’est la guerre des lits! Il n’y en a pas suffisamment. Des patients meurent parce que nous n’avons pas de quoi les soigner» (p.159). Pire: des patients, dévastés par la crise, n’ont plus les moyens de payer les frais médicaux. Face à cela, une quarantaine de médecins font du bénévolat après leurs heures normales de travail et soignent gratuitement les malades les plus démunis – on les appelle les «Robins des bois de la santé». Mais ils ne suffisent pas à la demande. Avant la crise, la Grèce était le pays européen qui comptait le moins de dépressions et de suicides. Depuis, c’est exactement l’inverse; en un an seulement, le taux de suicide a cru de 45%. Le suicide d’un pharmacien, Dimitris Christoulas en avril 2012 a marqué les esprits partout en Europe. Avant de se donner la mort sur la place centrale d’Athènes, il aurait crié: «Je n’en peux plus, je ne veux pas laisser de dettes à mes enfants!» Il a laissé une lettre, dans ses poches, dans laquelle il écrit : «Le gouvernement a réduit littéralement à néant mes possibilités de survie» (p.162).

Les mesures d’austérités imposées par le FMI, faisant de la Grèce le «premier laboratoire européen», selon les mots de A. Kefalas, ne sont donc pas que des décisions de bureaucrates du pouvoir politique néolibéral international et européen: elles sont, littéralement, meurtrières. Comment, dans ce contexte, les Grecs pourraient avoir confiance envers leurs institutions politiques qui les ont livrées en pâture aux diktats du FMI et de l’Union européenne? Face à cela, une grande partie de la population se révolte, sabote les initiatives gouvernementales et contourne toutes les institutions. Et il ne s’agit pas là d’actes isolés de quelques excités radicaux – toute la classe moyenne paie et s’oppose aux institutions. Résultat: la détérioration du pouvoir de l’État s’amplifie davantage. Un des exemples les plus frappants: la Grèce n’a pas de cadastre, d’innombrables résidences sont construites illégalement. On estime que 70% des constructions sont illégales au pays. Les Grecs ont même inventé un mot pour désigner cette réalité: afthaireto, qui signifie illégal tout en étant légal (p.81). Hors-là-loi, littéralement – en dehors de la loi, en marge des institutions.

Cette «marginalité institutionnelle» s’expérimente même là où on l’attend le moins. Au plus fort de la crise, en mars 2010, une jeune femme de Katerini, Anastasia Tsormpatzi, a décidé de créer des «soleils», une monnaie fictive remplaçant l’euro. Il s’agit en fait d’un système sophistiqué de troc. Depuis, une trentaine de villes ont créé leur monnaie locale. Bien plus qu’un réel système de survie, les «soleils» constituent un acte de protestation envers les institutions. Anastasia Tsormpatzi l’affirme sans ambages: «En Grèce, malheureusement, il n’y a plus de travail, plus d’argent et a fortiori plus d’euros. Nous n’accordons plus notre confiance à cette monnaie. Au moins, avec les soleils, on ne peut pas faire de spéculation, pas d’intérêt et pas de fuite dans les paradis fiscaux» (p.189). Pas de taxes payées à l’État, non plus. Ces gens ont décidé de vivre, littéralement encore une fois, hors-la-loi. Hors les institutions.

En revanche, ces mille initiatives reconstruisent, également, de nouvelles solidarités et de nouvelles institutions, en quelque sorte. Des institutions qu’on se bricole soi-même, des liens sociaux, sinon politiques, qu’on recrée, par nécessité et par protestation. S’agit-il là de la faillite morale et politique des institutions grecques, européennes, voire occidentales? Bien malin serait celui qui pourrait l’affirmer. L’ouvrage de A. Kefalas, cependant, montre clairement que la crise économique est d’abord la crise des institutions telles que nous les connaissons. Ce livre, reportage saisissant, se lit comme un avertissement: les conséquences terrifiantes de la crise en Grèce montrent que nul pays n’est à l’abri des effets dévastateurs des politiques d’austérité et, plus largement, de l’effondrement de la confiance envers les institutions et de la déliquescence des liens de solidarité qu’elles promettaient, il y a peu, de solidifier.

style="float:Le sociologue allemand Ulrich Beck, à cet égard, va plus loin. Le théoricien de la Société du risque (Aubier, 2001, éd. originale 1986) affirme que la crise européenne n’est pas économique, mais bien sociale et politique. S’il dit Non à l’Europe allemande, c’est qu’il rejette cette Europe «économique» – celle de l’austérité qui a détruit, justement, le politique au profit du tout économie. C’est à un nouveau contrat social, européen celui-là, qu’en appelle l’auteur. Un contrat social qui se base sur une transformation du politique, passant «de la logique de la menace de guerre à la logique de menace du risque» – selon laquelle «on a affaire à une coopération internationale pour se protéger contre les catastrophes» (p.71). Pour U. Beck, les institutions de l’État-nation ne sont plus en mesure de répondre à ces catastrophes (écologiques, sociales, économiques et politiques) appréhendées et réelles. L’État-nation ne répond plus à nos réalités. Les jeunes (la génération Y) le démontrent par leur grande mobilité géographique et sociale. C’est pourquoi le sociologue en appelle à «plus de liberté avec plus d’Europe»: «La société européenne des individus est aujourd’hui menacée par un capitalisme du risque qui dissout entités morales, appartenances et certitudes, fait naitre de nouveaux risques qu’il décharge ensuite sur les épaules des individus» (p.125). Faillite des institutions, encore, à regrouper les citoyens autour d’un projet politique commun. Car «la démocratie ne prend vie que dans la mesure où les individus eux-mêmes s’approprient le projet et construisent l’Europe ensemble» (p.133).

U. Beck en appelle à une refondation européenne qui dépasse les institutions de l’État-nation. Car la crise a créé un déséquilibre formidable, que son ouvrage souligne avec intelligence: nous vivons dans un monde où coexiste «un déséquilibre entre le pouvoir et la légitimité. On observe un pouvoir fort et une légitimité faible du côté du capital et des États, un pouvoir faible et une grande légitimité du côté des protestataires» (p.143). Aux conséquences de la crise, de multiples nouvelles exclusions économiques et sociales. L’auteur signale avec raison la nécessité de refonder les institutions sur des principes démocratiques, par la base, par les citoyens. De transformer à la fois les comportements des citoyens et ceux des États (européens, dans ce cas), à fin de redonner un véritable sens démocratique à la vie de la Cité.

L’expérience d’UNITAID

style="float: Le philosophe Jacques Plouin, épaulé par l’ancien ministre français Philippe Douste-Blazy (actuellement Secrétaire général adjoint des Nations unies) expliquent dans un petit livre comment UNITAID pourrait inspirer le renouvellement des institutions et de la solidarité. UNITAID (présidée par Douste-Blazy) est une organisation relevant de l’ONU dont le concept a été pensé à l’origine par le président Chirac et son homologue brésilien Lula da Silva. Sa mission est simple: centraliser l’achat de médicaments destinés aux peuples les plus démunis, visant à lutter contre les pandémies les affectant (paludisme, sida, tuberculose). Son budget (actuellement de 300 M$) est financé par une «taxe de solidarité» sur les billets d’avion récoltée par les pays participants. C’est l’idée selon laquelle «une microtaxe prélevée sur chaque billet d’avion pouvait, par la magie des grands nombres, faire que la mondialisation contribue enfin à la solidarité» (p.21). Une taxe «Robin des bois» créant la mondialisation de la solidarité, en quelque sorte.

Les auteurs sont fort optimistes – c’est le moins qu’on puisse dire: «la solidarité sauvera le capitalisme» (p.61) – quant à la capacité du capitalisme à se renouveler et, surtout, aux ONG et à la taxation de solidarité à être le moteur de cette transformation, appuyées par une gouvernance mondiale (p.93). Néanmoins, ce petit ouvrage montre concrètement comment une solidarité individuelle, par la microtaxation, appuyée par de nouvelles institutions issues des États-Nations est en mesure de transformer le monde. La solidarité sauvera le monde, de Philippe Douste-Blazy et Jacques Plouin (Plon, 2013, 129 p., ISBN 978-2-259-22167-2, 10,95$)

Mais est-ce véritablement la crise de 2008 qui est à l’origine de la faillite de nos institutions, de la création de puissances économiques et politiques nouvelles qui minent le fondement de notre vie politique? Le journaliste et essayiste Hervé Kempf dans son dernier ouvrage, Fin de l’Occident, naissance du monde, affirme, d’entrée de jeu, que doit cesser notre obsession envers la crise économique. Cette n’est qu’un épisode de l’histoire d’un mode de vie désormais insoutenable, celui de l’Occident. D’habitude polémiste, l’auteur pratique ici un style davantage pragmatique. Son ouvrage s’appuie sur un constat qui n’est pas nouveau: «les contraintes écologiques interdisent que le niveau de vie occidental se généralise à l’échelle du monde» (cf. la recension de quelques ouvrages sur la question ici même, dans ma chronique «Un monde fini»).

Cet ouvrage possède le mérite de la concision, de la clarté et d’offrir des pistes de réflexion pour la suite des choses. En deux mots, H. Kempf soutient que l’économie mondiale vit un «moment historique de convergence» (p.61), d’égalisation des conditions matérielles d’existences, écologiquement impossible à soutenir, qui entrainera nécessairement une réduction de la consommation matérielle des pays occidentaux. Or jusqu’à maintenant, économistes et autres experts et membres des élites politiques ont appliqué une pensée magique à leur (notre) compréhension du développement économique: «ce qui a eu lieu arrivera» et «agissent de la même manière que dans les sociétés traditionnelles, en fondant leur conduite sur le retour infini du même» (p.39). Bien plus, cet abaissement du niveau de vie matériel des Occidentaux a déjà commencé – la crise sans fin que nous connaissons en est une première étape – lequel repose sur les épaules des pauvres et des classes moyennes.

style="float:Seules deux issues s’offrent à nous, humains, comme le souligne d’ailleurs A. Kefalas pour les Grecs: réinventer notre mode de vie commune ou sombrer dans la violence. Autrement dit, trouver collectivement des modes d’organisation inédits, car «il ne s’agit plus de répartir l’abondance, l’enrichissement sans fin promis par la croissance, mais d’organiser la sobriété» (p.91; c’est l’auteur qui souligne). Pour Hervé Kempf, cela s’ordonne selon trois grands axes: «reprendre la maîtrise du système financier, réduire les inégalités, écologiser l’économie» (p. 94 et suiv.).

Il s’agira, à coup sûr, de refonder nos institutions afin de favoriser une plus grande solidarité, une plus grande justice et de s’assurer que l’humain ne vive plus au-dessus de ses moyens écologiques. L’organisme Global Footprint Network nous rappelait récemment que notre mode de consommation actuel nécessiterait, en réalité, 1,5 planète Terre. Nous vivons déjà au-dessus de nos moyens. Malheureusement, au-delà des principes généraux ou des expériences anecdotiques, ces trois ouvrages laissent sur notre faim. Comment, concrètement, penser un «nouvel état du politique [qui] signifierait la régression de l’individualisme hystérique auquel est parvenu le capitalisme dans sa phase finale, et l’adoption des valeurs de solidarité et de communauté», comme l’appelle Hervé Kempf (p.125)? Il faudra trouver ailleurs des plans concrets de refondation de nos institutions et de notre «vivre-ensemble». Les expériences grecques racontées par A. Kefalas montrent le potentiel qu’a l’humain de se bricoler un nouveau monde, et les analyses de H. Kemp et de U. Beck sont la preuve qu’une réflexion fondamentale sur le renouveau de nos institutions est possible. D’autres ouvrages proposent des solutions étoffées et concrètes pour cette refondation, qui seront l’objet d’une chronique ultérieure.

Fin de l’Occident, naissance du monde, de Hervé Kempf (Seuil, 2013, 151 p., ISBN 978-2-02-108463-4, 21,95$).

Survivre à la crise: La méthode grecque, de Alexia Kefalas (La Martinière, 2013, 204 p., ISBN 978-2-7324-5825-0, 29,95$).

Non à l’Europe allemande: Vers un printemps européen? de Ulrich Beck (Autrement, 2013, 157 p., ISBN 978-2-7467-3493-7, 19,95$).

 

Plus tard, c’est maintenant

NB: ce texte a été publié originellement le 7 juillet 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

«Chaque heure. Il n’y a pas de plus tard. Plus tard, c’est maintenant.» – Cormac McCarthy, dans La Route

Est-ce que tout cela a un sens? Voilà la question que l’on se pose inévitablement face à l’histoire – celle de l’humanité, d’une société particulière voire même de notre biographie personnelle. Ainsi, dans une célèbre réplique, Shakespeare fait dire à Macbeth: «La vie n’est qu’une ombre qui marche; (…) c’est un conte raconté par un idiot avec beaucoup de bruit et de chaleur, et qui ne signifie rien» (acte V, scène 5).

Est-ce que Macbeth a raison ou, au contraire, l’histoire, recèle un sens que nous pouvons décoder et comprendre? L’étude de l’histoire conduit inévitablement à ce questionnement. Plus particulièrement, ce questionnement interroge notre rapport à l’histoire et au temps. Les philosophes comme les historiens réfléchissent depuis toujours à ces questions qui nous permettent de mieux comprendre notre place dans le monde. Trois ouvrages récents proposent des réflexions qui se croisent et dialoguent étonnamment à cet égard.

style="float:Face aux transformations de toute nature que connaît notre monde – sociologiques, technologiques, économiques, géopolitiques – le cours de nos vies (communes comme individuelles) semble à la fois s’accélérer tout en nous plaçant dans une posture de stupeur et d’immobilité face aux mille catastrophes qui menacent. «L’accélération va de pair avec la pétrification, le changement accompagne l’inertie et la société contemporaine est perçue à la fois comme ‘figée et frénétique’» note la philosophe Myriam Revault d’Allonnes dans La Crise sans fin: Essai sur l’expérience moderne du temps (p.124).

Notre rapport à la temporalité – donc à l’histoire, y compris notre histoire individuelle – a évolué au cours des âges. L’historien François Hartog, spécialiste de la Grèce antique et d’historiographie, montre dans son plus récent ouvrage, Croire en l’histoire, que le «régime d’historicité» dans lequel nous évoluons aujourd’hui est effectivement ce présent perpétuel, qu’il nomme le «présentisme». L’auteur approfondit ici une réflexion développée dans ses derniers livres sur l’histoire et la temporalité, notamment Régimes d’historicité: présentisme et expériences du temps (Seuil, 2003). Au 18e siècle, on est passé de l’«ancien» régime d’historicité au «moderne». Le premier se caractérisait par une vision de l’Histoire où le passé expliquait le présent («quand la lumière venait du passé»). Le régime moderne d’historicitié est «futorocentré»: «c’est désormais l’avenir qui éclaire le passé et le chemin de l’action» (p.228).

L’émergence du régime moderne d’historicité émergeait de la foi dans le progrès, emblématique, si on peut dire, du siècle des Lumières. La fin du 20e siècle signe l’arrêt de mort de cette confiance envers le progrès. Par conséquence, le futur, parfaitement incertain, ne guide plus «le chemin de l’action» dans le présent. On se retrouve parfaitement coincé dans un présent perpétuel – que ni le passé ni le futur n’éclaire: «Quand la figure du progrès n’était pas contestée, l’histoire qu’écrivaient les historiens éclairait l’histoire que les hommes faisaient, en donnant à voir celle qu’ils avaient faite. Désormais ou pour l’heure, c’en est fini de ce régime historiographique. (…) Pris dans les rets d’un présent présentiste, il peine à reconnaître le cours nouveau du monde: sa familiarité se charge d’étrangeté. Oui, étrange familiarité de l’histoire» (p.159).

style="float:M. Revault d’Allonnes et F. Hartog s’inspirent de l’historien allemand Reinhard Koselleck pour expliquer l’émergence de ce «présentisme» au cœur de notre expérience du temps et de l’histoire. C’est qu’il y existe une tension grandissante entre le «champ d’expérience» (le passé) et l’«horizon d’attente» (le futur) – selon les termes de Koselleck. Cet écart croissant, nourri notamment par l’accélération technologique (Revault d’Allonnes, p.129), crée une dislocation entre les trois modalités de la temporalité (passé, présent, futur) et nous renvoient à ce présent perpétuel dans lequel il n’y a plus aucune place en l’espoir du progrès. Ainsi, l’accélération des transformations technologiques tue, paradoxalement, la foi en un progrès futur.

Le philosophe Franck Fischbach, dans une perspective tout autre – disons de philosophie économique – analyse dans La Privation de monde ce «présent éternel, c’est-à-dire atemporel et anhistorique» (p.112) qu’il relie lui aussi à la notion de progrès technologique. La relecture de Marx et Heidegger par F. Fischbach enrichit l’analyse de notre rapport au temps en le mettant en relation avec notre rapport à l’espace – spécifiquement, à la mondialisation. L’expansion continue de la mondialisation abolit la distance; l’ailleurs devient aussi accessible que l’ici, ce qui affecte également notre rapport au temps: «La production d’un espace où tout est proche est aussi bien la production d’un temps où tout est au présent: on n’abolit pas les distances sans nier aussi le temps» (p.18).

style="float:Or, ce rétrécissement constant des horizons spatial et temporel trouve sa source dans un double mouvement antinomique qui nous coince dans ce présent perpétuel: d’une part une croissance continue – l’accélération des transformations technologiques assimilée au progrès indéfini – et, d’autre part, un système de valeur économique, fondement du capitalisme, qui lui est immuable, fixe. «On a donc à la fois un flux temporel constant prenant la forme d’un progrès indéfini ; et, en même temps, l’immobilité spatiale du présent perpétuel de la valeur», qui constitue un cadre normatif coercitif (p.107). En résulte une société «fondamentalement statique, immobile, qu’une contrainte interne irrépressible pousse à reproduire constamment à l’identique (…) et, aussi bien, d’un autre côté, une société en perpétuelle mutation», «un mixte d’historicisme et d’immobilisme» (p.109). Conséquence, «cette temporalisation prend la double forme d’un présent essentiellement coercitif, se manifestant comme une norme à laquelle il est impossible de se soustraire, et celle du flux temporel d’un progrès cumulatif, indéfini auquel il est impossible d’échapper» (p.110) – ce qui constitue, pour F. Fischbach, la forme contemporaine de notre aliénation au système économique.

Ce présentisme produit un monde en crise perpétuelle. La crise, qui était dans le projet moderne, une situation de rupture nécessitant une décision afin de trouver une sortie de crise «a laissé place à l’indécision voire à l’indécidable, la situation exceptionnelle est devenue la norme de l’existence» (Revault d’Allonnes, p.112), notre foi en ce progrès à venir ayant disparu, coincés que nous sommes dans un monde détemporalisé: «Comme si le présent, celui du capitalisme financier, de la révolution de l’information, de la globalisation, mais aussi de la crise ouverte en 2008 absorbait en lui les catégories (devenues plus ou moins obsolètes) du passé et du futur. Comme si, devenu à lui-même son propre horizon, il se muait en un présent perpétuel. (…) En outre, ce présent présentiste s’entoure de tout un cortège de notions ou de concepts, plus ou moins détemporalisés: modernité, postmoderne, mais aussi globalisation et même crise. Qu’est-ce, en effet, qu’une crise ‘systémique’, sinon une crise qui dure, délimitant une sorte de présent permanent: celui justement de la crise du système» (Hartog, p.290).

Mais comment donner un sens à ce monde sans Histoire qui n’a d’autre temporalité que celle du présent, qui «ne sait comment régler ses rapports avec un futur perçu sur le mode de la menace et de la catastrophe qui vient» (Hartog, p. 282)?

Il faut – c’est la lecture que je fais des trois ouvrages – se réapproprier le contrôle sur le temps afin de pouvoir redonner un sens à l’Histoire et à notre histoire individuelle. Rendre à nouveau le futur désirable. Or, à mon sens – mais je ne crois pas que les trois auteurs seraient en profond désaccord avec cette vision des choses – cela passe nécessairement par le politique. Plus spécifiquement: par le nécessaire retour à l’espérance politique envers un futur sur lequel nous avons prise. Une espérance politique qui redonne un sens à l’Histoire, avec un grand et un petit h. Un temps du politique qui implique «un élément de loisir, de libre discussion et de délibération» (Revault d’Allonnes, p.147) afin que notre vie ne soit pas qu’un conte raconté par un idiot avec beaucoup de bruit et de chaleur, et qui ne signifie rien.

Cette courte recension ne saurait rendre justice à ces trois ouvrages – je passe sous silence, par exemple, les analyses fascinantes de François Hartog qui revisite autant des œuvres d’arts visuels que littéraires ou historiques – qui ont tous une qualité essentielle: celle de proposer une réflexion féconde qui peut nourrir nombre de questionnement sur nos sociétés contemporaines. Trois livres qui méritent une lecture attentive et… lente.

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La Privation de monde: Temps, espace et capital, par Franck Fischbach (J. Vrin, 2011, 144 p., ISBN 978-2-7116-2388-4, 28,95$).

Croire en l’histoire, par François Hartog (Flammarion, 2013, 310 p., ISBN 978-2-0812-8675-7, 35,95$). En parallèle est publiée une série d’entretiens: La Chambre de veille, par François Hartog – entretiens avec Felipe Brandi et Thomas Hirsch (Flammarion, 2013, 218 p., ISBN 978-2-0812-8676-4, 32,95$).

La Crise sans fin: Essai sur l’expérience moderne du temps, par Myriam Revault d’Allonnes (Seuil, 2012, 197 p., 978-2-0210-9146-5, 32,95$).

Dissonance cognitive néolibérale

NB: ce texte a été publié originellement le 7 juillet 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

Comment se fait-il que l’idéologie néolibérale demeure aussi forte – sinon plus – après la grande récession que nous connaissons depuis 2008, alors qu’il semble évident que ce sont les politiques économiques qui s’en inspirent qui l’a causée? Nous vivons dans une espèce de dissonance cognitive, prétend l’historien de la pensée économique Philip Mirowski dans son tout dernier ouvrage Never Let a Serious Crisis go to Waste (Ne gaspillez jamais une crise sérieuse), dont le sous-titre est How Neoliberalism Survived the Financial Meltdown (Comment le néolibéralisme a survécu à la crise financière).

Cette dissonance cognitive se retrouve plus particulièrement chez les économistes – universitaires, politiques, commentateurs médiatiques. Comment se fait-il que les économistes – et ceux qui relaient leurs idées, conservent encore à ce point leur foi envers l’idéologie néolibérale? Voilà la question que pose Philip Mirowski dans cet ouvrage aussi important que passionnant – car l’économiste et historien des idées sait raconter des histoires, comme le montrait son More Heat than Light: Economics as Social Physics, Physics as Nature’s Economics (Cambridge University Press, 1989), dans lequel il expliquait comment la physique classique avait influencé, voire fondé, l’épistémologie de la pensée économique néoclassique. Cette dernière est la théorie dominante de la discipline, enseignée comme l’unique voie vers la vérité dans la plupart des départements universitaires, qui se confond et fonde très souvent l’idéologie néolibérale.

=style="float:L’influence mutuelle de l’idéologie néolibérale et de la pensée économique néoclassique traverse l’ouvrage de P. Mirowski. Si son livre constitue d’abord et avant tout une critique vitriolique de l’incompétence des économistes orthodoxes à prévoir la crise et de leur capacité à se décharger de leur incompétence, il s’appuie d’abord et avant tout sur la démonstration que l’idéologie néolibérale a infiltré toutes les couches du discours public mais aussi des comportements politiques et privés. La puissance de l’idéologie néolibérale – portée par ce que l’auteur appelle le «Neoliberal Thought Collective» – est d’avoir permis aux économistes orthodoxes d’assurer la continuité leur hégémonie dans le discours de vérité, malgré la crise : «Economists fiddle with their models, Rome (and Athens) burns, and the Neoliberal Thought Collective just grows stronger» (p.243). Cette citation donne le ton de l’ouvrage: parfois drôle, souvent caustique, toujours critique.

La démonstration est celle d’un historien des idées: documentant soigneusement le développement et la propagation des idées néolibérales, P. Mirowski montre à quel point cette idéologie, portée par les économistes patentés et relayés par les médias, notamment, a survécu à la crise, malgré l’accumulation de preuves qu’elle a contribué à son développement. La thèse centrale de l’ouvrage est forte: la grande crise économique que nous connaissons depuis 2008 est un phénomène épistémologique (p.344). Ce sont donc les idées qui ont préséance sur les faits, parce que le néolibéralisme théorise toutes les sphères de notre vie: «Neoliberalism has consequently become a scale-free Theory of Everything: something as small as a gene or as large as a nation-state is equally engaged in entrepreneurial strategic pursuit of advantage, since the ‘individual’ is no longer a privileged ontological platform» (p.59).

Pour en arriver à ce résultat formidablement paradoxal, le néolibéralisme a dû organiser sa stratégie de propagation idéologique à deux niveaux – une stratégie qui ne se réduit pas à de la simple propagande mais se ramène, plutôt, à un ensemble de procédés basés sur le marché (p.227) – une doctrine de la «double-vérité». D’une part, une version «exotérique» qui s’adresse aux masses et, d’autre part une version «ésotérique» de sa vérité qui s’adresse aux élites politiques (p.68). La conjonction des deux versions a permis l’émergence d’un néolibéralisme de tous les jours (chapitre 3) et celle de l’asservissement de la pensée économique néoclassique aux idéaux néolibéraux, particulièrement dans les universités (chapitre 4).

Fondamentalement, la doctrine néolibérale a dû être intériorisée (« everyday neoliberalism ») pour pouvoir être aussi forte et survivre: «The tenacity of neoliberal doctrines that might have otherwise been refuted at every turn since 2008 has to be rooted in the extent to which a kind of ‘folk’ or ‘everyday’ neoliberalism has sunk so deeply into the cultural unconscious that even a few rude shocks can’t begin to bring it to the surface long enough to provoke discomfort » (p.89).

Cet ouvrage présente non seulement une critique du néolibéralisme et de ses origines – notamment véhiculé au sein des élites comme de la «populace» par la Société du Mont Pèlerin fondée en 1944 par les grands ténors de cette idéologie et par la centaine de «think tanks» néolibéraux qui en ont émergé – mais aussi de la pauvreté intellectuelle de la réponse des mouvements de protestation de gauche (pensons aux Occupy) face à la puissance qu’il représente. Une idéologie fondée en discours de vérité, par la théorie économique néoclassique, qui ne gaspillera jamais une crise de l’importance de celle que nous connaissons depuis 2008.

Il s’agit là d’un ouvrage fondamental et profondément fécond pour à la fois mieux comprendre la crise économique actuelle que la persistance du discours néolibéral et ses multiples facettes. En tant qu’historien de la pensée économique, Philip Mirowski documente soigneusement les nombreuses variantes du néolibéralisme mais les ramène à des idées centrales – sa présentation synthétique des 13 thèses fondamentales du néolibéralisme est magistrale (p.53-67) – qui nous permettent de mieux comprendre la formidable puissance de cette pensée politique hégémonique. Un livre quelquefois un peu technique pour le non-initié mais qui devrait figurer sur la liste de lecture obligatoire de tout journaliste, commentateur et analyste de notre monde contemporain. Sans aucun doute l’un des ouvrages d’économie politique les plus importants publiés ces dernières années et à coup sûr l’un de ceux qui éclairent le mieux la grande crise économique actuelle, car il sait en analyser les fondements idéologiques, épistémologiques et politiques.

Never Let a Serious Crisis go to Waste: How Neoliberalism Survived the Financial Meltdown, par Philip Mirowski (Verso Books, 2013, 467 p., ISBN 978-1-78168-079-7, 34,95$).

Un monde fini

NB: ce texte a été publié originellement le 4 juin 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

La croissance économique constitue probablement la fondation la plus essentielle de l’économie depuis la révolution industrielle – autant que de la très vaste majorité des écoles de pensée économique depuis David Hume et Adam Smith. La remettre en question équivaut à saper à la fois les fondements de notre économie et ceux de la manière de l’analyser et de la concevoir.

Le principe est simple: année après année, la quantité de biens et de services produits dans l’économie augmente, à la fois dans sa totalité, mais aussi en moyenne pour chacun des habitants (croissance per capita). Schématiquement, trois phénomènes expliquent cette croissance continue:

1. l’augmentation de la population (plus de travailleurs produisent en quantité absolue davantage de biens et de services);
2. l’exploitation d’une quantité de plus en plus grande de ressources naturelles;
3. le progrès technique et technologique (des machines plus performantes permettent de produire davantage de marchandises pour un même effort dans un même délai).

style="float: Compte tenu du fait que nous vivons dans un monde fini aux ressources limitées, il tombe sous le sens que les deux premières causes de la croissance ne peuvent se développer indéfiniment. Un jour ou l’autre il y aura trop d’humains sur terre pour les nourrir et les ressources naturelles – qui sont pour la plupart non renouvelables – cesseront tout simplement d’être disponibles. En revanche, les progrès des sciences permettent le développement de nouvelles technologies de plus en plus performantes qui, lui, ne semble pas connaître de limites intrinsèques. C’est la raison pour laquelle le déterminant le plus important de la croissance économique est le progrès technique.

Tout ceci décrit la dynamique fondamentale de l’évolution du capitalisme depuis 200 ans. Une croissance exponentielle, en moyenne, année après année, malgré les crises économiques (voir par exemple ce graphe). Cependant, il ne s’agit pas là du fin mot de l’histoire: l’économie telle que nous la connaissons ne peut se passer de croissance, car son organisation repose entièrement sur cette dynamique. Les entreprises cherchent, année après année, à réaliser davantage de ventes au meilleur coût possible. Elles doivent donc inéluctablement chercher à développer leurs marchés et/ou à réduire leurs coûts.

Donc: d’une part, l’économie doit accroitre le niveau de consommation année après année et, d’autre part, diminuer les coûts de production, notamment par le développement de technologies plus performantes (augmentant la productivité des travailleurs) ou en délocalisant la production sous des cieux où les coûts de mains-d’œuvre sont moindres. La première dynamique se heurte à un monde fini – la consommation ne peut s’accroitre indéfiniment. De fait, elle carbure essentiellement grâce au crédit, depuis une quarantaine d’années. Dans le deuxième cas, toujours parce que nous habitons un monde fini, il ne sera éventuellement plus possible de réduire les coûts de production – en grande partie parce que ceux-ci reposent sur un «super-intrant»: le pétrole.

L’énergie – mais le pétrole en particulier – est à la base de l’ensemble de l’activité économique mondiale. Presque tous les biens et services que nous consommons dépendent du pétrole d’une manière ou de l’autre. Dans son livre La fin de la croissance, l’économiste canadien Jeff Rubin rappelle qu’aux États-Unis, par exemple, plus du deux tiers du pétrole utilisé sert au transport (p. 212). Le pétrole constitue ainsi un coût à la production de presque tous les biens et services de nos économies – d’où son qualificatif de «super-intrant».

Or, il s’agit là, comme on le sait, d’une ressource non renouvelable. Un jour, prochain, il n’y aura tout simplement plus de pétrole disponible sur la planète. C’est donc l’ensemble de l’économie mondiale qui est menacée par l’éventuelle pénurie de pétrole. En réalité, avant même l’avènement de cette pénurie, les prix élevés du pétrole suffiront à déstabiliser les fondements mêmes de l’économie mondiale et de sa dynamique profonde. Jeff Rubin précise: «La relation est directe: la croissance économique est fonction e la consommation d’énergie, un point c’est tout» (p.39-40). Poursuivant la réflexion de son best-seller Demain un tout petit monde: comment le pétrole entrainera la fin de la mondialisation (Hurtubise, 2010, 394 p.), cet ancien économiste en chef de la Banque CIBC imagine dans ce nouvel ouvrage les conséquences d’un monde sans pétrole, c’est-à-dire une économie sans croissance.

Essentiellement, l’équilibre de l’économie internationale – et des relations d’influence et de pouvoir géopolitique – sera grandement chambardé à court terme. Les importations de marchandises à faible coût que nous connaissons présentement – cette quantité grandiose de biens que nous importons d’Asie qui produits à faibles coûts – cesseront tout simplement d’exister à moyen terme, car les prix élevés de l’énergie (ou la pénurie pure et simple de pétrole) en rendront le commerce beaucoup trop couteux. Ce qui est depuis 200 ans un «cercle vertueux», du moins en apparence, deviendra un cercle vicieux: les coûts élevés du super-intrant qu’est le pétrole (en fait, l’ensemble de l’énergie fossile, gaz et charbon y compris) ralentissent déjà la croissance économique – pour Rubin il s’agit du facteur clef de la crise économique que nous traversons depuis 2008 – et donc notre enrichissement collectif et individuel, ce qui a, à son tour, une incidence négative sur la consommation, qui ralentira encore plus la «vitesse» de l’économie.

Cette réalité, pour Jeff Rubin, est inéluctable: nous entrons présentement dans un monde sans croissance économique. Ce que nos économies ont connu depuis 200 ans ne se reproduira plus. Il s’agit donc de s’y préparer, dès maintenant. Cela implique des changements radicaux dans nos manières d’organiser la vie économique: «La fin de la croissance n’entraînera pas nécessairement l’extinction de la société de consommation telle que nous la connaissons, mais elle pourrait nous obliger à être davantage à l’écoute d’un monde de plus en plus restreint» (p. 273). Moins de consommation – ou plutôt une consommation différente, mais aussi une organisation de la production radicalement repensée: le commerce international coûtant trop cher, nous devrons redévelopper notre secteur manufacturier local tout en acceptant de moins consommer, donc de ne plus nous enrichir.

Penser notre monde sans croissance économique va tellement à l’encontre des idées reçues – des économistes, des industriels, des financiers comme des politiciens – que c’est un changement radical des fondements de notre pensée économique qui doit s’opérer. C’est ce que Jeff Rubin propose, mais aussi, de manière plus explicite et étoffée, John Michael Greer dans La fin de l’abondance: l’économie dans un monde post-pétrole. S’il partage avec Rubin les mêmes prémisses – celle de la fin du pétrole et de la croissance économique – il propose néanmoins une critique plus radicale, à la fois de la pensée économique, telle que nous l’avons héritée de Adam Smith, et du système économique. Dans le premier cas, on reste sur notre faim – en réalité, Greer ne fait que reprendre les thèses principales du best-seller de E. F. Schumacher Small is beautiful (1973).

En revanche, sa critique de l’organisation de notre économie et, surtout, ses propositions pour nous préparer à un monde post-pétrole et sans croissance économique sont beaucoup plus originales et audacieuses que celles présentées par Jeff Rubin. L’idéologie de la croissance économique infinie, rendue possible par la disponibilité de l’énergie à bas prix pendant 200 ans n’est plus viable, certes, mais en plus elle est à la base même de la destruction de ce qu’il appelle, après Schumacher, l’«économie primaire», c’est-à-dire l’exploitation des ressources naturelles que rend possible l’«économie secondaire», la production de biens et de services. Il développe, par exemple, plusieurs solutions pour favoriser l’économie de proximité, une partielle auto-suffisance alimentaire, être plus autonome face à l’économie-monde, voire même mettre en place une refonte profonde de nos systèmes de fiscalité – l’État, soulignent les deux auteurs, ne sera plus en mesure d’offrir les programmes sociaux tels que nous les connaissons.

Cependant, ce changement de mentalité, de vision du monde, n’est pas pour demain, conclut Greer: «Les limites à la trajectoire de croissance matérielle infinie de la civilisation industrielle sur une planète finie sont clairement visibles à l’horizon depuis quatre décennies. Pendant cette période, un paradoxe remarquable s’est développé. Plus nous nous approchons des limites de la croissance, plus ces limites affectent clairement nos vies et plus l’évidence que notre trajectoire actuelle nous conduit dans le mur de briques, moins la plupart des gens dans le monde industrialisé semblent capables d’imaginer une solution de rechange à l’ordre des choses actuel d’ici l’impact final» (p. 221).

C’est que nous sommes à ce point incapables de concevoir un monde sans croissance économique que nous refusons de l’envisager. Nous faisons confiance, consciemment ou non, à la technologie pour nous en sortir – puisque le développement technique a été à la base de la croissance économique depuis la révolution industrielle. On a même inventé un mot pour désigner cette croyance aveugle: sont «‪cornucopien‬s» (terme forgé sur celui de «corne d’abondance») ceux qui croient que la technologie nous permettra de créer une croissance économique éternelle puisqu’elle permet toujours une plus grande efficacité dans la production.

 

style="float:Mais ces cornucopiens rêvent en couleur, nous dit Jeff Rubin: il y a bien une limite à l’augmentation de l’efficacité de la production, car celle-ci repose sur les super-intrants que sont les énergies fossiles. Or, nous en sommes, présentement, à exploiter des formes d’énergie fossile de moins en moins productives – de moins bonne qualité – nommément les sables bitumineux (au Canada), le gaz et le pétrole de schiste (aux États-Unis) et le charbon à faible rendement (en Chine). Le coût d’extraction et d’exploitation de ces énergies ne peut être qu’exponentiel étant donné leur qualité médiocre. Le développement technologique ne pourra pas indéfiniment pallier à cette mauvaise qualité de l’énergie – sans compter leur impact écologique désastreux.

En revanche, suggère Greer, les technologies dites «intermédiaires» (il reprend là aussi une idée de Shcumacher) – c’est-à-dire peu complexes, faciles à utiliser localement (notamment dans les pays ou régions «en développement») et peu coûteuses en énergies constituent un élément essentiel du renouvellement de la base manufacturière, inévitable pour affronter ce monde sans pétrole ni croissance économique.

Loin d’être pessimistes, les deux auteurs considèrent que la fin de la croissance économique sera peut-être ce qui sauvera la planète – à la fois au plan écologique, mais aussi politique. Si le ralentissement économique est «le moyen le plus efficace de réduire les GES [gaz à effet de serre]» selon Rubin (p. 315), les deux auteurs concluent que ce ne sont pas des changements mineurs ou de degré que nous devons entreprendre, mais une réorganisation radicale de notre système économique. Si nous ne nous y préparons pas dès maintenant, c’est tout simplement le système économique lui-même qui nous y obligera – plus précisément: son effondrement. L’utopie d’une croissance infinie dans un monde fini tire bel et bien à sa fin; à nous de voir si nous désirons collectivement nous préparer à ce nouveau incertain et radicalement différent du nôtre.

Faire du tourisme à Fort McMurray

style="float:Se promener en sandales et lunettes soleil dans des champs de sables bitumineux, à Tchernobyl ou dans une mine de charbon en Chine? Barboter à proximité de la Grande plaque de déchets du Pacifique Nord ou faire de la photo à Fukushima? Ce sont là quelques-unes des destinations touristiques singulières que nous propose Andrew Blackwell dans Bienvenue à Tchernobyl, un «guide des sites où vous n’irez jamais en vacances».

«Pourquoi les guides touristiques ne disent-ils jamais un mot sur la beauté des lieux les plus laids du monde?», se demande-t-il. Ce passionnant livre dépasse la simple description anecdotique: l’auteur, journaliste et documentariste, est un «touriste» intelligent qui s’interroge sur les origines et les conséquences de cette pollution – et sur la symbolique politique et culturelle de ces lieux. Ainsi de Port Arthur au Texas, où se trouve l’une des plus grandes concentrations de raffineries de pétrole des États-Unis, point d’arrivée prévu du fameux oléoduc Keystone XL: «Ce qui fait vraiment le charme du Keystone XL, c’est son irrésistible valeur symbolique. (…) si les sables bitumineux représentent l’avenir de l’industrie pétrolière, Port Arthur incarne son passé, voire l’instant même de sa naissance. Et Keystone XL, s’il était construit, relierait physiquement les deux [le nord de l’Alberta et Port Arthur] – alimentant ainsi le passé par le futur et nouant bien serrée toute l’histoire du pétrole» (p. 94). Un voyage troublant au cœur même des désastres causés par l’obsession de la croissance économique à tout prix.

Bienvenue à Tchernobyl: Un tour du monde des lieux les plus pollués de la planète, par Andrew Blackwell (Flammarion, 2013, 319 p., ISBN 978-2-0812-4620-1, 45,95$).

La fin de l’abondance: l’économie dans un monde post-pétrole (Écosociété, 2013, 235 p., ISBN 978-2-89719-054-5, 25,00$).
La fin de la croissance, par Jeff Rubin (Hurtubise, 2012, 374 p., ISBN 978-2-89723-028-9, 25,95$).

L’organisation de l’enthousiasme

NB: ce texte a été publié originellement le 14 mars 2012 sur le site du Voir.

 

Le vendredi 25 octobre 1929, le président Herbert Hoover déclarait: « L’activité fondamentale du pays, la production et la distribution des produits, repose sur une base saine et prospère. » [1] On allait appeler par la suite ce vendredi le « black friday » – le crash monumental de Wall Street qui allait déclencher la grande dépression.

Le président Hoover faisait cette déclaration suite au « jeudi noir » qui l’avait précédé et entraîné le début de la dégringolade boursière. À ses yeux la réalité « indiquait la condition saine » de l’économie américaine.

En période de crise, les détenteurs du pouvoir cherchent invariablement à convaincre les masses de leur responsabilité et à les encourager d’agir pour contre-carrer la crise. Vous n’épargnez pas assez, vous êtes trop endettés: vous voilà les artisans de votre propre malheur. La consommation et la productivité sont au plus bas: consommez davantage et travaillez plus fort pour améliorer les conditions de votre pays.

C’est ce que Élie Halévy appelait joliment en 1936 « l’organisation de l’enthousiasme. » [2] Caractéristique du discours paternaliste et bien-pensant des élites politiques et économiques, l’organisation de l’enthousiasme cherche à préserver la solidité des liens sociaux afin d’éviter l’effondrement de la confiance des travailleurs-consommateurs en la capacité du système économique de leur assurer un avenir meilleur.

La trame de fond de Capital confiance, objet théâtral déjanté présenté à l’Espace libre jusqu’à samedi, interroge cette organisation de l’enthousiasme dans le discours politique et économique que nous connaissons depuis le début de la crise actuelle.

En une heure bien tassée, une dizaine de tableaux hilarants et caustiques remettent en question ce discours dominant, en le travestissant par la raillerie et la caricature. On assiste, entre deux éclats de rire, à sa dissection. Une opération qui n’a pas recours à la précision ni à la délicatesse du scalpel: le collectif Transquinquennal débite les mécanismes de la crise à coups violents de tronçonneuse et de marteau-piqueur.

On y croise autant des bourgeois vêtus de fourrures qui offrent la soupe populaire au public qu’un pingouin délirant qui décode la langue de bois économique tout en apprenant que les obèses sont les responsables ultimes de la crise économique. Pas pour rien que « les riches détestent les pauvres, les pauvres détestent les riches et les obèses détestent tout le monde. »

Car, au final, nous sommes tous, individuellement, responsables de la crise – mais surtout, responsables de remettre la machine économique en marche. L’organisation de l’enthousiasme, c’est la séance de motivation par le rire – le « rire mécanique » qui est tout aussi efficace que le vrai rire, n’est-ce pas ? – ou un diaporama PowerPoint accompagné d’une petite musique classique mielleuse de photos nous montrant combien la vie est belle… Le tableau final de la pièce, dans une célébration clinquante et dorée de l’effort collectif à donner pour nous sortir de la crise, est surmonté d’un gigantesque slogan lumineux et clignotant qui nous rappelle que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort.

Le voilà, le véritable enthousiasme. La crise ne nous tuera pas, elle ne détruira pas nos liens sociaux et économiques – en faisant le ménage dans les affaires de la cité, elle fera de nous des travailleurs plus productifs et des consommateurs davantage enivrés par notre fuite en avant.

Des spectacles du collectif Transquinquennal on aurait souvent dit que ça n’était pas du théâtre – ce à quoi il est systématiquement répondu: « en tout cas, ce n’est pas du jet-ski. » Je dirais plutôt qu’il s’agit d’une sale opération d’anti-marketing politique au cours de laquelle on asperge les spectateurs d’une piscine de vitriol.

La motivation de Capital confiance n’est pas revendicatrice mais bien dénonciatrice. N’y allez pas chercher des solutions à la crise ni d’explication de ses ressorts profonds. L’objectif n’est pas là. Essayez, après, de siffloter, comme Herbert Hoover, l’air de « Tout va bien madame la marquise. »

Et puis, débrouillez-vous avec ça. Vous êtes responsables.

 

NB: Après la représentation de vendredi, une table-ronde sera animée par Paul Lefebvre, avec Nancy Neamtan (Chantier de l’économie sociale), Louis Gaudreau (École de travail social de l’UQÀM) et Simon Tremblay-Pépin (IRIS).

 

[1] « The fundamental business of the country, that is the production and distribution of commodities, is on a sound and prosperous basis. » Texte disponible sur le site de l’American Presidency Project.

[2] Élie Halévy, « L’ère des tyrannies » – Mémoire présentée à Paris à la séance de la Société française de Philosophie du 28
novembre 1936 disponible ici.

La Belgique, l’enfumage et nous

NB: ce texte a été publié originellement le 12 mars 2012 sur le site du Voir.

 

Imaginez un monsieur plutôt rond qui, confortablement étendu dans un hamac suspendu aux arbres de son jardin, lit attentivement Life and Death of Democracy de John Keane. Notre homme se dit préoccupé par les effets négatifs de la crise sur la santé de la démocratie:

Je m’inquiète de la façon dont la démocratie évolue de nos jours, avec la grande volatilité de la crise. Il y a beaucoup de réactions à court terme à la crise et, dans ces circonstances particulières, ceux qui participent à la démocratie sont soumis à une grande pression.

Cet homme est Jean-Luc Dehaene, ancien premier ministre de Belgique et président du Conseil européen, est le président du conseil d’administration de la banque Dexia. Cette banque était il y a peu de temps une « banque communale » – un concept inconnu de ce côté-ci de l’Atlantique. Ces banques de proximité se dédi(ai)ent à favoriser l’épargne des familles, à leur offrir des produits financiers adaptés et à redistribuer localement les profits ainsi générés (par des investissements dans les infrastructures communautaires, par exemple).

Or, l’ancienne structure du groupe Dexia a été démantelée à l’automne dernier, emportée par les conséquences de la crise financière des dernières années – elle fut, incidemment, l’une des premières institutions financières européennes à écoper de la crise américaine. D’institution fortement ancrée depuis la fin du 19e siècle dans le tissu communautaire local de la Belgique, cette institution s’est engagée au tournant des années nonante (soyons belges) dans des activités de spéculation risquées – elle a même été impliquée dans les activités de Bernard Madoff !

Depuis, les États belge et français se sont engagés à garantir les actifs de la société financière qui ont été pourris par les liaisons dangereuses qu’elle a entretenu avec le monde de la spéculation financière américaine – à hauteur de 90 milliards d’euro – soit 25% de l’économie belge (dont le PIB est de 350 G €). C’est un peu comme si le gouvernement du Québec garantissait des dettes pourries du Mouvement Desjardins ou de la Banque nationale à hauteur de 80 milliards de dollars…

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Cette histoire, c’est Stéphane Olivier qui me la raconte, à peine arrivé à Montréal hier après-midi. Son collectif Transquinquennal présentera à compter de mardi le 13 mars « Capital confiance » à l’Espace libre, jusqu’à samedi prochain. Cet objet théâtral participant également de la performance et des arts visuels s’interroge sur le lien de confiance qui a été rompu par la crise que nous connaissons depuis 2008. Lien de confiance brisé par le cynisme et le copinage. Lien social déchiré jusqu’à ce qu’il n’en reste que d’irrécupérables lambeaux.

Cet ancien premier ministre devenu financier est coupable, pour Stéphane, d’avoir contribué à favoriser les politiques noélibérale et le détournement de mission des institutions financières qui ont mené au désastre que l’on sait. Non content de ces faits d’armes, Jean-Luc Dehaene a bouclé la boucle, en quelque sorte, en présidant au démantèlement du groupe Dexia, étape finale de la désagrégation du lien de confiance économique.

Son collègue Miguel Decleire parle d’une gigantesque opération d’enfumage, de complexification à outrance des réalités sociales et économiques dans le discours politique, ayant facilité sinon causé ce désastre. Une soi-disant complexité qui n’est rien d’autre que la justification d’un détournement du lien collectif au bénéfice du pouvoir individuel d’une amicale du copinage entre les sphères financières et politiques. Rien de nouveau, le recours à l’argumentaire de la complexité est une vieille stratégie rhétorique servant à abêtir et asservir les masses.

Avec les deux autres membres du collectif Transquinquennal, Bernard Breuse et Céline Renchon, Miguel et Stéphane nous promettent donc un événement théâtral déjanté, grinçant et délirant sur la crise, ses acteurs et leurs motivations. Mais aussi, sur cet enfumage dont nous avons été victimes, comme les Belges, bercés par de ronds messieurs s’interrogeant tranquillement dans leur hamac sur l’avenir d’une démocratie qu’ils contribuent à dilapider à coup de spéculations pourries.

 

Mise à jour: on peut lire les réflexions que j’ai écrites après avoir vu le spectacle ici: « L’organisation de l’enthousiasme. »

 

NB: en plus des six représentations, il est possible d’assister mercredi après-midi à un workshop avec les membres du collectif et à une table-ronde après la représentation de vendredi animée par Paul Lefebvre, avec Nancy Neamtan (Chantier de l’économie sociale), Louis Gaudreau (École de travail social de l’UQÀM) et Simon Tremblay-Pépin (IRIS).

La revanche du temps réel

Je prétends, et je ne suis pas le seul, que les sociétés capitalistes occidentales vivent une crise profonde depuis la fin des années 1990. Qu’elles font face à des changements radicaux qui redéfinissent fondamentalement leur propre rapport à cette vieille notion d’«être-ensemble.»

Ce rapport à l’autre s’exprime justement dans le temps, dans le temps réel et humain. Le capitalisme commercial et industriel, depuis le milieu du 19e siècle, a modifié profondément notre rapport au temps. Son appropriation de la technique, puis des sciences naturelles et, plus tard, des sciences humaines, a magistralement transformé notre rapport à la temporalité. Il s’opère présentement une redéfinition du lien organique que nous entretenons au temps, en tentant de renverser ces cinq grandes « colonisations » de la temporalité par le capitalisme:

1. Production. Le capitalisme industriel est d’abord une tentative de contrôle du temps de production. L’organisation scientifique du travail, le fordisme, ne cherchent rien de moins que de réguler le rythme de la production. L’atelier, puis la manufacture, ont fait place à l’usine, principe organisateur du temps de production disséqué, rationalisé, désincarné. Le travailleur n’a plus de contrôle sur son rythme de production, qui lui est désormais imposé par la drastique rationalité de l’efficacité. Les normes ISO et autres Kaizen de ce monde ne font que perpétuer – en la peaufinant, en la rendant plus subtile et nuancée – cette rationalisation. La pléthore de théories du management « humain » favorisant l’implication des équipes dans le processus décisionnel représentent de nouvelles formes de l’évacuation du temps humain de la production.

2. Consommation. De la même manière, la consommation s’est désincarnée du temps humain, d’abord en se dissociant du besoin, par le règne du désir. [1] De façon concomitante, la consommation est devenue le principal moteur de la croissance économique des sociétés occidentales. Conséquence: on doit l’augmenter sans cesse par le recours au crédit de plus en plus facile (et l’on sait à quel point ce phénomène a été l’une des causes fondamentales de la crise financière de 2008). Or le crédit n’est rien d’autre que l’annulation du temps présent. Le célèbre slogan commercial « achetez maintenant, payez plus tard » parle de lui même.

3. Finances. La sphère financière, cette protubérance pathologique du capitalisme du dernier quart du 20e siècle [2], s’est elle-même créée en consommant le temps. Au-delà de la monnaie basée sur le crédit et au-delà du principe de l’intérêt, l’ensemble des produits financiers visent à prendre le contrôle du future. Les titres financiers comptant pour la majeure part du marché s’appellent en anglais « futures » – ça n’est pas anodin, bien sûr: ils tablent sur la valeur future d’une marchandise, pire sur la valeur future escomptée de la valeur de ces mêmes marchandises. Une spirale sans fin de spéculation sur la valeur estimée de la valeur d’objets complètement dématérialisés et, surtout, placés hors du temps réel.

4. Information. La dernière révolution industrielle, celle de l’information, consomme elle aussi du temps présent comme les pourceaux, les détritus de cuisine. La volonté de gagner la course du temps ne date pas d’hier, que cela soit dans la sphère médiatique (course au scoop, des éditions spéciales des journaux aux informations télévisées en continue et maintenant via le web) ou privée (l’invention des technologies de communication – télégramme, télex, fax, téléphones portables, bases de données alimentées en temps réel, courriel/web – et, surtout, l’invention de manières ingénieuses de les utiliser ne visent qu’à doubler le concurrent et le client).

5. Le lien social. Ces quatre colonisations du temps par la société consumériste et industrielle en entraîne une dernière: celle de la temporalité du lien social. Les relations humaines présupposent, bien évidemment, une appropriation du passé (le sien propre et celui de l’autre) et une projection dans le futur. Mais à partir du moment où le consommateur-contribuable-travailleur est perçu comme un objet, et non plus comme un sujet, par la machine économique, cette intériorisation du temps humain lui échappe en partie: il est sommé de consommer maintenant (la consommation demeure le moteur de l’économie mondiale), d’hypothéquer son futur par le crédit (qui est la base du système financier et monétaire) et d’augmenter toujours plus sa productivité. Bien plus, cette logique s’étend à l’usage que nous faisons des ressources planétaires avec les conséquences écologiques que l’on sait.

À ces cinq colonisations du temps, je vois trois conséquences fondamentales:

a) Le passé, le temps historique, s’évanouit au bénéfice d’une quotidienneté à tout prix, de l’ici et maintenant, d’un désir de réinvention continue, à la fois des codes de relations économiques mais aussi de notre rapport individuel aux processus de production et de consommation.

b) Il y a télescopage du futur vers le présent: le long terme, les « tendances » sont de plus en plus rapprochées; le long terme, embrassant naguère des horizons en termes de décennies ne se compte désormais plus qu’en quelques trimestres.

c) De ces deux dynamiques s’est créé une formidable accélération des transformations économiques, technologiques et sociales. L’obsolescence de plus en plus rapide des produits de consommation (non pas tant « programmée » par la technologie mais bien plus vendue par le marketing), les informations et documents partagés par les médias sociaux qui sont perçus périmés après quelques heures seulement, les géants industriels qui appariassent et disparaissent à une vitesse jamais vue, ne sont que quelques exemples de cette accélération démesurée et inhumaine.

Car ces diverses colonisations du temps sont, au sens littéral, inhumaines. Nous nous sentons happés par un « hyper-présent » qui annihile nos repères au temps réel et humain. L’Homme contemporain a, au final, l’impression de courir comme un déchaîné sur le tapis roulant du capitalisme dont la cadence s’accélère sans cesse. J’ai la prétention de croire que la crise (au sens de changement appelant des décisions) que nous traversons depuis une douzaine d’années voit poindre la revanche du temps réel. Les mouvements qui éclosent ici et là, en parallèle depuis quelques années, des mouvements écologistes à la simplicité volontaire en passant par les monnaies locales et le slow food, cherchent en grande partie à se le réapproprier.

À l’instar de Charlot dans Les Temps modernes, l’Homme contemporain cherchera, peut-être, à fuir la frénésie de la recherche d’efficacité à tout prix que lui impose une économie sur laquelle il constate avoir de moins en moins d’emprise, parce qu’elle a pris le contrôle d’une partie de ce qui le caractérise fondamentalement: le temps réel.

 

PS: Ces idées par trop « impressionnistes » sont à la base d’une réflexion plus étoffée que je prépare sur les causes et conséquences des changements radicaux que nos économies connaissent depuis vingt ans. Commentaires et critiques plus que bienvenus.

Notes

[1] Cf. Le Besoin et le désir de Marcel Rioux (Montréal: L’Hexagone, 1984).

[2] Je présente quelques chiffres ici: 10 fois l’économie réelle: L’enflure de la sphère financière mondiale.

10 fois l’économie réelle: L’enflure de la sphère financière mondiale

D’aucun croyaient que la sévérité de la crise de 2008-2009 allait enfin légitimer une certaine refonte du système financier mondial. Les événements des dernières semaines et des derniers mois ont bien démontré que la sphère financière n’a pas changé d’un iota. Bien plus, elle poursuit sa croissance démesurée par rapport à l’ensemble de l’économie.

La firme de consultation McKinsey vient de publier son étude annuelle des marchés financiers: Mapping global capital markets 2011 qui est fort éclairante à cet égard.

L’étude comptabilise la valeur de l’ensemble des actifs financiers « classiques » sur la planète (marchés boursiers, titres obligataires gouvernementaux et privés, prêts bancaires, etc.). En 2010, cela représente 212 000 milliards de dollars (G$); en 1990, ils représentaient 54 000 G$, soit environ le quadruple en vingt ans. Durant la même période, la valeur de tous les biens et services produits sur la planète (le PIB) n’a augmenté que de 2,8 fois.

Bien plus, si on ajoute à ces actifs financiers classiques ce qu’on appelle les « produits dérivés » – i.e. cet ensemble d’instruments financiers qui se sont multipliés à une vitesse folle depuis les années 1980, des produits dont la valeur est fixée à la valeur future d’autres produits financiers – on arrive à des sommes tout simplement vertigineuses. En 1990, la valeur des produits dérivés* était de l’ordre de 3 450 G$; en 2010, 434 000 G$ – 125 fois plus en vingt ans!

La conséquence est simple: en moins de vingt ans la sphère financière occupe maintenant une place démesurée par rapport à ce qu’on appelle « l’économie réelle. » Le graphe et le tableau ci-dessous illustre de manière éloquente ce phénomène. Alors que l’ensemble de la sphère financière représentait environ 2,6 fois l’économie réelle en 1990, elle représente maintenant plus de 10 fois l’économie réelle. Rien de moins qu’une distorsion dans les rapports de pouvoir.

À la fin de 2009 au cours d’une conférence internationale, l’économiste italien et membre du Comité exécutif de la Banque centrale européenne Lorenzo Bini Smaghi posait la question, dans un texte plus que jamais d’actualité: « Has the financial sector grown too big? » Question à laquelle il répondait « oui, » sans équivoque. Et à laquelle il est urgent de trouver des solutions.

Graphe: taille relative de la sphère financière et de l'économie réelle
Graphe: taille relative de la sphère financière et de l'économie réelle
Tableau: valeur des actifs financiers et de la production mondiale, 1990-2010
Tableau: valeur des actifs financiers et de la production mondiale, 1990-2010 (TCAM = taux de croissance annuel moyen)

 

* Estimations de l’nternational Swaps and Derivatives Association, qui sont plus conservatrices que celles de la Banque des règlements internationaux qui chiffre la valeur des produits dérivés à 600 000 G$ (source ici, en pdf).

Sources:

PIB mondial: Fonds monétaire international, World Economic Outlook database.

Actifs financiers: McKinsey, Mapping global capital markets 2011.

Produits dérivés: International Swaps and Derivatives Association, Market Survey historical data.