Vive la crise ! Conférence (ATTAC-Québec | vidéo)

Le 22 février dernier, ATTAC Québec organisait une journée d’étude sur les conséquences de la crise économique de 2008. En compagnie de Eve-Lyne Couturier de l’IRIS et de Éric Pineault de l’UQÀM, j’ai eu le plaisir de présenter un petit exposé sur la question.

On peut visionner ci-dessous les trois conférences et lire dans la revue À Bâbord (no. 53, février/mars 2014) un dossier spécial sur cette thématique, « Après-crise ou crise permanente: où en sommes-nous? », auquel j’ai contribué, en compagnie de Claude Vaillancourt, Jan Frans Ricard, Nancy Neamtan, Jacques Pelletier, Dominique Bernier et Yvan Perrier.

(Par ordre de présentation:)

Éric Pineault, professeur à l’UQÀM: « Cette crise a été gaspillée ».

Ianik Marcil, économiste indépendant: « Vive la crise ! »

Eve-Lyne Couturier, chercheuse à l’IRIS: « Décolonisons l’imaginaire ».

À Bâbord | L’assujettissement à la finance

ABabord-53Le numéro 53 de la revue À bâbord ! propose un dossier « Après-crise ou crise permanente: où en sommes-nous? » dans lequel je signe un article « L’assujettissement à la finance. » À l’occasion de la parution de ce dossier, la revue et ATTAC-Québec ont organisé une journée d’études sur le même thème à laquelle j’étais présent en tant que conférencier en compagnie de Eve-Lyne Couturier, chercheuse à l’Institut de recherche et d’information socio-économiques (IRIS) et de Éric Pineault, socio-économiste, professeur au Département de sociologie de l’UQAM.

 

La crise financière de 2008 aura permis de mettre en lumière la formidable puissance du secteur financier dans les économies occidentales. Cette sphère financière qui pouvait sembler totalement décrochée du réel avec ses produits dérivés exotiques comme les hedge funds ou des fonds spéculatif sur la météo a montré à quel point elle était en mesure de dévaster l’économie réelle.

Après la débâcle des Lehman Brother de ce monde, les espoirs étaient grands de voir dans l’après-crise une ère de mise aux pas des géants de la finance. Hélas, non seulement nous ne sommes pas véritablement sortis de la crise (structurelle), mais la sphère financière n’a mis que quelques années à retrouver sa toute puissance.

 

La suite dans un kiosque ou une librairie près de chez-vous !

Librairie Raffin | Economix

NB: ce texte a été publié originellement le 18 octobre 2013 sur le site de la Librairie Raffin.

 

Vingt-cinq ans après avoir eu mes premiers cours universitaires d’économie, il est étonnant et rafraîchissant pour moi de lire une histoire des idées et des faits économiques… en bande dessinée! L’auteur new-yorkais Michael Goodwin et l’illustrateur Dan E. Burr réussissent, dans Economix à présenter une histoire de l’économie en BD pédagogique, parfaitement accessible au non initié sans sacrifier l’explication rigoureuse. Il s’agit là d’un ouvrage pédagogique, mais aussi critique envers le développement de l’économie capitaliste.

On y présente à la fois l’évolution de notre système économique depuis la révolution industrielle et l’histoire de la pensée économique qui s’est développée parallèlement. Surtout: l’auteur a l’intelligence de montrer que le développement des idées économiques est inséparable de celui du capitalisme. À titre d’exemple, dès le début de l’ouvrage, on montre combien la pensée d’Adam Smith, le «fondateur» de la pensée économique libérale classique ne se réduit pas à un panégyrique du libre-marché mais qu’il s’opposait, fondamentalement, à tout pouvoir arbitraire – et notamment à la collusion entre le pouvoir politique et économique.

En 300 pages qui se lisent d’un trait, les auteurs font un tour d’horizon du développement de l’économie politique et du capitalisme, du 19e siècle à aujourd’hui. Les débats les plus récents – Occupy Wall Street, problèmes environnementaux, spéculation, par ex. – y sont présentés, ce qui permet de mettre en perspective notre monde actuel avec ses racines historiques. Soulignons, de plus, de nombreux renvois explicites qui permettent de faire ces liens avec le passé, ce qui apporte un éclairage supplémentaire aux problèmes contemporains. Sans compter que de nombreuses citations de grands auteurs invitent à approfondir la réflexion.

Après avoir complété la lecture de Economix, on retient du point de vue critique des auteurs que l’évolution du capitalisme est une grande histoire qui, malheureusement, se répète à bien des égards : la concentration des pouvoirs économiques et politiques (et leur collusion) mène à des décisions de court terme souvent catastrophiques comme le lent développement de la pensée économique qui est généralement récupéré, et travesti, par les détenteurs de pouvoir.

L’humour est aussi au rendez-vous : l’auteur, mis en scène (en dessins) par l’illustrateur, montre parfois son incompréhension de certains phénomènes ou de certains concepts – et accompagne ce faisant le lecteur à mieux les appréhender. Sans compter les colères de Marx contre ses prédécesseurs ou le désespoir de Smith face aux détournements de sens de sa pensée.

Je considère que Economix doit être mis entre toutes les mains : voilà une excellente initiation aux phénomènes économiques et politiques qui nous touchent tous directement à titre de citoyens, travailleurs, chômeurs et consommateurs. L’objectif des auteurs est manifestement d’outiller leurs lecteurs afin de les aider à mieux participer au débat public. En ce sens, ils peuvent se vanter de l’avoir atteint.

RÉFÉRENCE:

Economix : La première histoire de l’économie en BD par Michael Goodwin, illustrations de Dan E. Burr, Les Arènes, 2013, 304 p., 26,95$

Se bricoler un nouveau monde

NB: ce texte a été publié originellement le 27 août 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

Depuis le début de la grave crise que nous traversons, en 2008, de nombreux ouvrages en ont analysé les tenants et les aboutissants. Ont suivi, plus récemment, des réflexions sur la sortie de crise – à la fois sur l’urgence de transformer notre système économique (et social, et politique – voire moral) et sur les manières d’y arriver. Ce qui frappe l’esprit, dans plusieurs cas, c’est l’insistance de nombreux auteurs sur la nécessité de mettre de l’avant des réformes à petite échelle, dans les communautés et même dans nos comportements individuels, autant qu’au niveau macroscopique. Manifestement, l’époque n’est pas aux changements cosmétiques, à de simples ajustements des politiques publiques et des manières de faire actuelles, mais bien à des changements radicaux, à tous les plans. La question est donc de savoir quelles réformes sont souhaitables au niveau des institutions et au niveau des communautés et des individus.

style="float:Car force est de constater que les institutions sont mises à mal depuis plusieurs années – dégradation que la crise n’a fait qu’amplifier. La journaliste française d’origine grecque Alexia Kefalas le démontre bien dans son livre-reportage Survivre à la crise: La méthode grecque. Le taux de chômage vertigineux (particulièrement chez les jeunes) et la hausse du nombre de suicides montrent à quel point la société grecque est mal en point, bien sûr, mais le sentiment partagé par une grande partie de la population qu’il n’y a aucune perspective positive pour l’avenir démontre que les institutions ne sont plus en mesure de générer la confiance en leur capacité à améliorer la situation. Face à cela les Grecs se bricolent des solutions pour s’en sortir.

Les coupures dans le système de santé – imposées par les règles d’austérité du FMI – sont à ce point drastiques que le président de l’Union des médecins d’un hôpital affirme: «C’est la guerre des lits! Il n’y en a pas suffisamment. Des patients meurent parce que nous n’avons pas de quoi les soigner» (p.159). Pire: des patients, dévastés par la crise, n’ont plus les moyens de payer les frais médicaux. Face à cela, une quarantaine de médecins font du bénévolat après leurs heures normales de travail et soignent gratuitement les malades les plus démunis – on les appelle les «Robins des bois de la santé». Mais ils ne suffisent pas à la demande. Avant la crise, la Grèce était le pays européen qui comptait le moins de dépressions et de suicides. Depuis, c’est exactement l’inverse; en un an seulement, le taux de suicide a cru de 45%. Le suicide d’un pharmacien, Dimitris Christoulas en avril 2012 a marqué les esprits partout en Europe. Avant de se donner la mort sur la place centrale d’Athènes, il aurait crié: «Je n’en peux plus, je ne veux pas laisser de dettes à mes enfants!» Il a laissé une lettre, dans ses poches, dans laquelle il écrit : «Le gouvernement a réduit littéralement à néant mes possibilités de survie» (p.162).

Les mesures d’austérités imposées par le FMI, faisant de la Grèce le «premier laboratoire européen», selon les mots de A. Kefalas, ne sont donc pas que des décisions de bureaucrates du pouvoir politique néolibéral international et européen: elles sont, littéralement, meurtrières. Comment, dans ce contexte, les Grecs pourraient avoir confiance envers leurs institutions politiques qui les ont livrées en pâture aux diktats du FMI et de l’Union européenne? Face à cela, une grande partie de la population se révolte, sabote les initiatives gouvernementales et contourne toutes les institutions. Et il ne s’agit pas là d’actes isolés de quelques excités radicaux – toute la classe moyenne paie et s’oppose aux institutions. Résultat: la détérioration du pouvoir de l’État s’amplifie davantage. Un des exemples les plus frappants: la Grèce n’a pas de cadastre, d’innombrables résidences sont construites illégalement. On estime que 70% des constructions sont illégales au pays. Les Grecs ont même inventé un mot pour désigner cette réalité: afthaireto, qui signifie illégal tout en étant légal (p.81). Hors-là-loi, littéralement – en dehors de la loi, en marge des institutions.

Cette «marginalité institutionnelle» s’expérimente même là où on l’attend le moins. Au plus fort de la crise, en mars 2010, une jeune femme de Katerini, Anastasia Tsormpatzi, a décidé de créer des «soleils», une monnaie fictive remplaçant l’euro. Il s’agit en fait d’un système sophistiqué de troc. Depuis, une trentaine de villes ont créé leur monnaie locale. Bien plus qu’un réel système de survie, les «soleils» constituent un acte de protestation envers les institutions. Anastasia Tsormpatzi l’affirme sans ambages: «En Grèce, malheureusement, il n’y a plus de travail, plus d’argent et a fortiori plus d’euros. Nous n’accordons plus notre confiance à cette monnaie. Au moins, avec les soleils, on ne peut pas faire de spéculation, pas d’intérêt et pas de fuite dans les paradis fiscaux» (p.189). Pas de taxes payées à l’État, non plus. Ces gens ont décidé de vivre, littéralement encore une fois, hors-la-loi. Hors les institutions.

En revanche, ces mille initiatives reconstruisent, également, de nouvelles solidarités et de nouvelles institutions, en quelque sorte. Des institutions qu’on se bricole soi-même, des liens sociaux, sinon politiques, qu’on recrée, par nécessité et par protestation. S’agit-il là de la faillite morale et politique des institutions grecques, européennes, voire occidentales? Bien malin serait celui qui pourrait l’affirmer. L’ouvrage de A. Kefalas, cependant, montre clairement que la crise économique est d’abord la crise des institutions telles que nous les connaissons. Ce livre, reportage saisissant, se lit comme un avertissement: les conséquences terrifiantes de la crise en Grèce montrent que nul pays n’est à l’abri des effets dévastateurs des politiques d’austérité et, plus largement, de l’effondrement de la confiance envers les institutions et de la déliquescence des liens de solidarité qu’elles promettaient, il y a peu, de solidifier.

style="float:Le sociologue allemand Ulrich Beck, à cet égard, va plus loin. Le théoricien de la Société du risque (Aubier, 2001, éd. originale 1986) affirme que la crise européenne n’est pas économique, mais bien sociale et politique. S’il dit Non à l’Europe allemande, c’est qu’il rejette cette Europe «économique» – celle de l’austérité qui a détruit, justement, le politique au profit du tout économie. C’est à un nouveau contrat social, européen celui-là, qu’en appelle l’auteur. Un contrat social qui se base sur une transformation du politique, passant «de la logique de la menace de guerre à la logique de menace du risque» – selon laquelle «on a affaire à une coopération internationale pour se protéger contre les catastrophes» (p.71). Pour U. Beck, les institutions de l’État-nation ne sont plus en mesure de répondre à ces catastrophes (écologiques, sociales, économiques et politiques) appréhendées et réelles. L’État-nation ne répond plus à nos réalités. Les jeunes (la génération Y) le démontrent par leur grande mobilité géographique et sociale. C’est pourquoi le sociologue en appelle à «plus de liberté avec plus d’Europe»: «La société européenne des individus est aujourd’hui menacée par un capitalisme du risque qui dissout entités morales, appartenances et certitudes, fait naitre de nouveaux risques qu’il décharge ensuite sur les épaules des individus» (p.125). Faillite des institutions, encore, à regrouper les citoyens autour d’un projet politique commun. Car «la démocratie ne prend vie que dans la mesure où les individus eux-mêmes s’approprient le projet et construisent l’Europe ensemble» (p.133).

U. Beck en appelle à une refondation européenne qui dépasse les institutions de l’État-nation. Car la crise a créé un déséquilibre formidable, que son ouvrage souligne avec intelligence: nous vivons dans un monde où coexiste «un déséquilibre entre le pouvoir et la légitimité. On observe un pouvoir fort et une légitimité faible du côté du capital et des États, un pouvoir faible et une grande légitimité du côté des protestataires» (p.143). Aux conséquences de la crise, de multiples nouvelles exclusions économiques et sociales. L’auteur signale avec raison la nécessité de refonder les institutions sur des principes démocratiques, par la base, par les citoyens. De transformer à la fois les comportements des citoyens et ceux des États (européens, dans ce cas), à fin de redonner un véritable sens démocratique à la vie de la Cité.

L’expérience d’UNITAID

style="float: Le philosophe Jacques Plouin, épaulé par l’ancien ministre français Philippe Douste-Blazy (actuellement Secrétaire général adjoint des Nations unies) expliquent dans un petit livre comment UNITAID pourrait inspirer le renouvellement des institutions et de la solidarité. UNITAID (présidée par Douste-Blazy) est une organisation relevant de l’ONU dont le concept a été pensé à l’origine par le président Chirac et son homologue brésilien Lula da Silva. Sa mission est simple: centraliser l’achat de médicaments destinés aux peuples les plus démunis, visant à lutter contre les pandémies les affectant (paludisme, sida, tuberculose). Son budget (actuellement de 300 M$) est financé par une «taxe de solidarité» sur les billets d’avion récoltée par les pays participants. C’est l’idée selon laquelle «une microtaxe prélevée sur chaque billet d’avion pouvait, par la magie des grands nombres, faire que la mondialisation contribue enfin à la solidarité» (p.21). Une taxe «Robin des bois» créant la mondialisation de la solidarité, en quelque sorte.

Les auteurs sont fort optimistes – c’est le moins qu’on puisse dire: «la solidarité sauvera le capitalisme» (p.61) – quant à la capacité du capitalisme à se renouveler et, surtout, aux ONG et à la taxation de solidarité à être le moteur de cette transformation, appuyées par une gouvernance mondiale (p.93). Néanmoins, ce petit ouvrage montre concrètement comment une solidarité individuelle, par la microtaxation, appuyée par de nouvelles institutions issues des États-Nations est en mesure de transformer le monde. La solidarité sauvera le monde, de Philippe Douste-Blazy et Jacques Plouin (Plon, 2013, 129 p., ISBN 978-2-259-22167-2, 10,95$)

Mais est-ce véritablement la crise de 2008 qui est à l’origine de la faillite de nos institutions, de la création de puissances économiques et politiques nouvelles qui minent le fondement de notre vie politique? Le journaliste et essayiste Hervé Kempf dans son dernier ouvrage, Fin de l’Occident, naissance du monde, affirme, d’entrée de jeu, que doit cesser notre obsession envers la crise économique. Cette n’est qu’un épisode de l’histoire d’un mode de vie désormais insoutenable, celui de l’Occident. D’habitude polémiste, l’auteur pratique ici un style davantage pragmatique. Son ouvrage s’appuie sur un constat qui n’est pas nouveau: «les contraintes écologiques interdisent que le niveau de vie occidental se généralise à l’échelle du monde» (cf. la recension de quelques ouvrages sur la question ici même, dans ma chronique «Un monde fini»).

Cet ouvrage possède le mérite de la concision, de la clarté et d’offrir des pistes de réflexion pour la suite des choses. En deux mots, H. Kempf soutient que l’économie mondiale vit un «moment historique de convergence» (p.61), d’égalisation des conditions matérielles d’existences, écologiquement impossible à soutenir, qui entrainera nécessairement une réduction de la consommation matérielle des pays occidentaux. Or jusqu’à maintenant, économistes et autres experts et membres des élites politiques ont appliqué une pensée magique à leur (notre) compréhension du développement économique: «ce qui a eu lieu arrivera» et «agissent de la même manière que dans les sociétés traditionnelles, en fondant leur conduite sur le retour infini du même» (p.39). Bien plus, cet abaissement du niveau de vie matériel des Occidentaux a déjà commencé – la crise sans fin que nous connaissons en est une première étape – lequel repose sur les épaules des pauvres et des classes moyennes.

style="float:Seules deux issues s’offrent à nous, humains, comme le souligne d’ailleurs A. Kefalas pour les Grecs: réinventer notre mode de vie commune ou sombrer dans la violence. Autrement dit, trouver collectivement des modes d’organisation inédits, car «il ne s’agit plus de répartir l’abondance, l’enrichissement sans fin promis par la croissance, mais d’organiser la sobriété» (p.91; c’est l’auteur qui souligne). Pour Hervé Kempf, cela s’ordonne selon trois grands axes: «reprendre la maîtrise du système financier, réduire les inégalités, écologiser l’économie» (p. 94 et suiv.).

Il s’agira, à coup sûr, de refonder nos institutions afin de favoriser une plus grande solidarité, une plus grande justice et de s’assurer que l’humain ne vive plus au-dessus de ses moyens écologiques. L’organisme Global Footprint Network nous rappelait récemment que notre mode de consommation actuel nécessiterait, en réalité, 1,5 planète Terre. Nous vivons déjà au-dessus de nos moyens. Malheureusement, au-delà des principes généraux ou des expériences anecdotiques, ces trois ouvrages laissent sur notre faim. Comment, concrètement, penser un «nouvel état du politique [qui] signifierait la régression de l’individualisme hystérique auquel est parvenu le capitalisme dans sa phase finale, et l’adoption des valeurs de solidarité et de communauté», comme l’appelle Hervé Kempf (p.125)? Il faudra trouver ailleurs des plans concrets de refondation de nos institutions et de notre «vivre-ensemble». Les expériences grecques racontées par A. Kefalas montrent le potentiel qu’a l’humain de se bricoler un nouveau monde, et les analyses de H. Kemp et de U. Beck sont la preuve qu’une réflexion fondamentale sur le renouveau de nos institutions est possible. D’autres ouvrages proposent des solutions étoffées et concrètes pour cette refondation, qui seront l’objet d’une chronique ultérieure.

Fin de l’Occident, naissance du monde, de Hervé Kempf (Seuil, 2013, 151 p., ISBN 978-2-02-108463-4, 21,95$).

Survivre à la crise: La méthode grecque, de Alexia Kefalas (La Martinière, 2013, 204 p., ISBN 978-2-7324-5825-0, 29,95$).

Non à l’Europe allemande: Vers un printemps européen? de Ulrich Beck (Autrement, 2013, 157 p., ISBN 978-2-7467-3493-7, 19,95$).

 

Dissonance cognitive néolibérale

NB: ce texte a été publié originellement le 7 juillet 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

Comment se fait-il que l’idéologie néolibérale demeure aussi forte – sinon plus – après la grande récession que nous connaissons depuis 2008, alors qu’il semble évident que ce sont les politiques économiques qui s’en inspirent qui l’a causée? Nous vivons dans une espèce de dissonance cognitive, prétend l’historien de la pensée économique Philip Mirowski dans son tout dernier ouvrage Never Let a Serious Crisis go to Waste (Ne gaspillez jamais une crise sérieuse), dont le sous-titre est How Neoliberalism Survived the Financial Meltdown (Comment le néolibéralisme a survécu à la crise financière).

Cette dissonance cognitive se retrouve plus particulièrement chez les économistes – universitaires, politiques, commentateurs médiatiques. Comment se fait-il que les économistes – et ceux qui relaient leurs idées, conservent encore à ce point leur foi envers l’idéologie néolibérale? Voilà la question que pose Philip Mirowski dans cet ouvrage aussi important que passionnant – car l’économiste et historien des idées sait raconter des histoires, comme le montrait son More Heat than Light: Economics as Social Physics, Physics as Nature’s Economics (Cambridge University Press, 1989), dans lequel il expliquait comment la physique classique avait influencé, voire fondé, l’épistémologie de la pensée économique néoclassique. Cette dernière est la théorie dominante de la discipline, enseignée comme l’unique voie vers la vérité dans la plupart des départements universitaires, qui se confond et fonde très souvent l’idéologie néolibérale.

=style="float:L’influence mutuelle de l’idéologie néolibérale et de la pensée économique néoclassique traverse l’ouvrage de P. Mirowski. Si son livre constitue d’abord et avant tout une critique vitriolique de l’incompétence des économistes orthodoxes à prévoir la crise et de leur capacité à se décharger de leur incompétence, il s’appuie d’abord et avant tout sur la démonstration que l’idéologie néolibérale a infiltré toutes les couches du discours public mais aussi des comportements politiques et privés. La puissance de l’idéologie néolibérale – portée par ce que l’auteur appelle le «Neoliberal Thought Collective» – est d’avoir permis aux économistes orthodoxes d’assurer la continuité leur hégémonie dans le discours de vérité, malgré la crise : «Economists fiddle with their models, Rome (and Athens) burns, and the Neoliberal Thought Collective just grows stronger» (p.243). Cette citation donne le ton de l’ouvrage: parfois drôle, souvent caustique, toujours critique.

La démonstration est celle d’un historien des idées: documentant soigneusement le développement et la propagation des idées néolibérales, P. Mirowski montre à quel point cette idéologie, portée par les économistes patentés et relayés par les médias, notamment, a survécu à la crise, malgré l’accumulation de preuves qu’elle a contribué à son développement. La thèse centrale de l’ouvrage est forte: la grande crise économique que nous connaissons depuis 2008 est un phénomène épistémologique (p.344). Ce sont donc les idées qui ont préséance sur les faits, parce que le néolibéralisme théorise toutes les sphères de notre vie: «Neoliberalism has consequently become a scale-free Theory of Everything: something as small as a gene or as large as a nation-state is equally engaged in entrepreneurial strategic pursuit of advantage, since the ‘individual’ is no longer a privileged ontological platform» (p.59).

Pour en arriver à ce résultat formidablement paradoxal, le néolibéralisme a dû organiser sa stratégie de propagation idéologique à deux niveaux – une stratégie qui ne se réduit pas à de la simple propagande mais se ramène, plutôt, à un ensemble de procédés basés sur le marché (p.227) – une doctrine de la «double-vérité». D’une part, une version «exotérique» qui s’adresse aux masses et, d’autre part une version «ésotérique» de sa vérité qui s’adresse aux élites politiques (p.68). La conjonction des deux versions a permis l’émergence d’un néolibéralisme de tous les jours (chapitre 3) et celle de l’asservissement de la pensée économique néoclassique aux idéaux néolibéraux, particulièrement dans les universités (chapitre 4).

Fondamentalement, la doctrine néolibérale a dû être intériorisée (« everyday neoliberalism ») pour pouvoir être aussi forte et survivre: «The tenacity of neoliberal doctrines that might have otherwise been refuted at every turn since 2008 has to be rooted in the extent to which a kind of ‘folk’ or ‘everyday’ neoliberalism has sunk so deeply into the cultural unconscious that even a few rude shocks can’t begin to bring it to the surface long enough to provoke discomfort » (p.89).

Cet ouvrage présente non seulement une critique du néolibéralisme et de ses origines – notamment véhiculé au sein des élites comme de la «populace» par la Société du Mont Pèlerin fondée en 1944 par les grands ténors de cette idéologie et par la centaine de «think tanks» néolibéraux qui en ont émergé – mais aussi de la pauvreté intellectuelle de la réponse des mouvements de protestation de gauche (pensons aux Occupy) face à la puissance qu’il représente. Une idéologie fondée en discours de vérité, par la théorie économique néoclassique, qui ne gaspillera jamais une crise de l’importance de celle que nous connaissons depuis 2008.

Il s’agit là d’un ouvrage fondamental et profondément fécond pour à la fois mieux comprendre la crise économique actuelle que la persistance du discours néolibéral et ses multiples facettes. En tant qu’historien de la pensée économique, Philip Mirowski documente soigneusement les nombreuses variantes du néolibéralisme mais les ramène à des idées centrales – sa présentation synthétique des 13 thèses fondamentales du néolibéralisme est magistrale (p.53-67) – qui nous permettent de mieux comprendre la formidable puissance de cette pensée politique hégémonique. Un livre quelquefois un peu technique pour le non-initié mais qui devrait figurer sur la liste de lecture obligatoire de tout journaliste, commentateur et analyste de notre monde contemporain. Sans aucun doute l’un des ouvrages d’économie politique les plus importants publiés ces dernières années et à coup sûr l’un de ceux qui éclairent le mieux la grande crise économique actuelle, car il sait en analyser les fondements idéologiques, épistémologiques et politiques.

Never Let a Serious Crisis go to Waste: How Neoliberalism Survived the Financial Meltdown, par Philip Mirowski (Verso Books, 2013, 467 p., ISBN 978-1-78168-079-7, 34,95$).

10 fois l’économie réelle: L’enflure de la sphère financière mondiale

D’aucun croyaient que la sévérité de la crise de 2008-2009 allait enfin légitimer une certaine refonte du système financier mondial. Les événements des dernières semaines et des derniers mois ont bien démontré que la sphère financière n’a pas changé d’un iota. Bien plus, elle poursuit sa croissance démesurée par rapport à l’ensemble de l’économie.

La firme de consultation McKinsey vient de publier son étude annuelle des marchés financiers: Mapping global capital markets 2011 qui est fort éclairante à cet égard.

L’étude comptabilise la valeur de l’ensemble des actifs financiers « classiques » sur la planète (marchés boursiers, titres obligataires gouvernementaux et privés, prêts bancaires, etc.). En 2010, cela représente 212 000 milliards de dollars (G$); en 1990, ils représentaient 54 000 G$, soit environ le quadruple en vingt ans. Durant la même période, la valeur de tous les biens et services produits sur la planète (le PIB) n’a augmenté que de 2,8 fois.

Bien plus, si on ajoute à ces actifs financiers classiques ce qu’on appelle les « produits dérivés » – i.e. cet ensemble d’instruments financiers qui se sont multipliés à une vitesse folle depuis les années 1980, des produits dont la valeur est fixée à la valeur future d’autres produits financiers – on arrive à des sommes tout simplement vertigineuses. En 1990, la valeur des produits dérivés* était de l’ordre de 3 450 G$; en 2010, 434 000 G$ – 125 fois plus en vingt ans!

La conséquence est simple: en moins de vingt ans la sphère financière occupe maintenant une place démesurée par rapport à ce qu’on appelle « l’économie réelle. » Le graphe et le tableau ci-dessous illustre de manière éloquente ce phénomène. Alors que l’ensemble de la sphère financière représentait environ 2,6 fois l’économie réelle en 1990, elle représente maintenant plus de 10 fois l’économie réelle. Rien de moins qu’une distorsion dans les rapports de pouvoir.

À la fin de 2009 au cours d’une conférence internationale, l’économiste italien et membre du Comité exécutif de la Banque centrale européenne Lorenzo Bini Smaghi posait la question, dans un texte plus que jamais d’actualité: « Has the financial sector grown too big? » Question à laquelle il répondait « oui, » sans équivoque. Et à laquelle il est urgent de trouver des solutions.

Graphe: taille relative de la sphère financière et de l'économie réelle
Graphe: taille relative de la sphère financière et de l'économie réelle
Tableau: valeur des actifs financiers et de la production mondiale, 1990-2010
Tableau: valeur des actifs financiers et de la production mondiale, 1990-2010 (TCAM = taux de croissance annuel moyen)

 

* Estimations de l’nternational Swaps and Derivatives Association, qui sont plus conservatrices que celles de la Banque des règlements internationaux qui chiffre la valeur des produits dérivés à 600 000 G$ (source ici, en pdf).

Sources:

PIB mondial: Fonds monétaire international, World Economic Outlook database.

Actifs financiers: McKinsey, Mapping global capital markets 2011.

Produits dérivés: International Swaps and Derivatives Association, Market Survey historical data.

Une crise pour rien ? Plus ça change, plus c’est pareil

Éric Desrosiers dans le Devoir de ce matin pose une question importante dans un dossier fort bien ficelé: « Une crise pour rien? »

Rappelons que la crise financière, puis économique que nous avons vécue a commencé en octobre 2008 avec la faillite de Lehman Brothers, alors une des banques les plus respectées et que l’on croyait parmi les plus solides. L’effondrement du système financier et bancaire américain, puis, dans une moindre mesure, européen, a entraîné dans son sillon une des pire crises économique depuis la Dépression des années 1930, on l’a répété jusqu’à plus soif.

Nous ne sommes pas en mesure, encore, de bien mesurer l’impact structurel de cette crise. J’ai parlé ici il y a un certain temps d’un livre (Fin du monde ou sortie de crise?) qui pose la question sans, bien sûr, proposer de réponse définitive. Une chose semble certaine, pour l’instant, c’est que le centre de gravité du monde financier ne semble plus être aux États-Unis et qu’il se soit dispersé un peu partout dans le monde, à la fois en termes de lieux de transactions (cela était déjà le cas avant la crise), mais aussi et surtout en termes de modèle à suivre.

En pleine tourmente, tout le monde appelait d’une seule voix une réforme majeure du système bancaire américain afin d’éviter que ces institutions puissent se mettre à nouveau à risque d’une telle façon, et jouer non seulement avec les épargnes des travailleurs mais aussi avec l’ensemble de l’économie. Or, force est de constater que peu a été fait, à part quelques « réformettes cosmétiques », selon les mots de l’économiste (et ancien ministre de René Lévesque) Rodrigue Tremblay.

Comme le souligne Daniel Schwanen économiste au Centre pour l’innovation dans la gouvernance internationale (CIGI), cité dans cet article du Devoir:

Les Américains et les Européens ne peuvent plus faire la leçon aux autres comme ils avaient l’habitude de le faire. Mais cette pluralité de modèles n’empêche pas une convergence, bien au contraire. Les économies émergentes se sont beaucoup rapprochées, ces dernières années, du capitalisme occidental. Reste maintenant à voir si des pays comme les États-Unis sont prêts à tenir compte à leur tour des autres pays qui les entourent.

Un des problèmes de fond que met en lumière un des articles de Éric Desrosiers dans ce dossier réside dans l’incroyable surprise que semble avoir été l’avènement de cette crise. Quelques semaines avant la débandade financière et boursière, tout allait bien, madame la Marquise. Mes chers confrères économistes ont complètement été pris de court, mais aussi les politiciens. Puis, dans la tourmente, tout le monde, les plus conservateurs, pro-libre-marché, est devenu interventionniste. Des poules pas de tête courant dans toutes les directions.

Je me suis amusé à la fin de 2008 à compiler les prédictions de mes savants confrères et responsables politiques les mois et semaines précédant l’éclatement de la crise financière. Trois parmi mes préférées:

Donald Luskin, dans le Washington Post, 15 septembre 2008 : « Anyone who says we’re in a recession, or heading into one—especially the worst one since the Great Depression—is making up his own private definition of ‘recession.’ » Le lendemain, Lehman Brothers faisait faillite.

Dominique Strauss-Kahn, directeur du Fond monétaire international (FMI): « Il y a de bonnes raisons de penser que les institutions financières ont révélé l’essentiel (des dégâts), surtout aux Etats-Unis (…) Les pires nouvelles sont donc derrière nous » (mai 2008). Puis, en décembre 2008, il n’avait plus le choix de se rendre à l’évidence: « La crise finan-cière est ‘mondialisée’, et aucun pays n’échappera à ses effets qui seront pires en 2009 que cette année. »

Patrick Artus, économiste, directeur de la recherche de la banque française Natixis dénonçait en mars 2007 (Flash marchés, no. 110) « la crédulité et l’absence de sang-froid des marchés financiers », qui trouvaient leur origine dans cinq « affirmations fausses »: (1) la liquidité va se raréfier; (2) l’économie chinoise va fortement ralentir; (3) il peut y avoir une récession aux États-Unis; (4) la profitabilité va se retourner à la baisse; (5) la crise des ‘subprime’ aux États-Unis va déclencher une crise bancaire et financière. Cinq « affirmation fausses » qui se sont avérées être vraies.

C’est ce qu’il y a de plus décourageant, dans cette crise, après les dégâts humains qu’elle a fait. On n’apprend vraiment rien du passé.  Quelques jours avant le krach d’octobre 1929, Irving Fisher, alors l’un des économistes les plus respectés du monde, professeur à la prestigieuse université Yale, avait déclaré:

Le prix des actions a atteint ce qui paraît être un plateau permanent.

Quelques jours plus tard, la bourse de Wall Street s’effondrait et ce krach allait créer la pire crise économique du 20e siècle, faisant des millions de chômeurs partout dans le monde.

Plus ça change, plus c’est pareil.

(La citation de Irving Fisher est tirée de Bernard Maris. Des économistes au-dessus de tout soupçon: ou la grande mascarade des prédictions, Paris, Albin Michel, 1990, p. 228.)

Les coopératives ont mieux réagi à la crise

Des études et analyses du Bureau international du travail (BIT, un organisme de l’ONU réunissant des représentants gouvernementaux, syndicaux et patronaux) ont démontrées récemment « que, sauf quelques exceptions, les entreprises coopératives de tous les secteurs et toutes les régions sont relativement plus résistantes aux chocs actuels subis par le marché que leurs homologues plus centrées sur le capital », selon les mots mêmes de Hagen Henrÿ, responsable du secteur des coopératives au BIT.

L’explication centrale est simple: ces organisations ne subissent pas les pressions que connaissent les entreprises privées de la part de leurs actionnaires pour sauvegarder à tout prix leurs profits, afin de le leur redistribuer sous forme de dividendes. De plus, elles sont beaucoup moins enclines à prendre des risques inconsidérés face aux turbulences économiques qu’elles traversent.

Fin du monde ou sortie de crise ?

Un peu en retard, j’ai finalement terminé la lecture de Fin du monde ou sortie de crise ? publié en septembre dernier (éditions Perrin). Il s’agit d’un ouvrage produit par le Cercle des économistes regroupant une trentaine d’économistes français d’horizon divers. La grande qualité (et rareté) de ce bouquin est d’opposer systématiquement deux visions: est-ce que la crise actuelle s’inscrit dans un cycle classique récession/croissance ou sommes-nous en plein cœur d’une crise plus profonde de la civilisation capitaliste, une redéfinition radicale de l’ordre financier, marchand et productif?

Les réflexions des économistes ayant rédigé cet ouvrage sont organisées en quatre grands thèmes: croissance et reprise économique; sphère financière; rôle de l’État et une dernière section, la plus intéressante à mon avis, « Où va le monde », qui s’interroge sur les questions de mondialisation, d’énergie et d’environnement, de la gouvernance mondiale et des industries culturelles.

La qualité ou le défaut de ce livre, selon nos attentes, est de ne pas conclure: les auteurs laissent au lecteur le loisir de se faire une opinion entre ces deux visions de la crise et de l’avenir. À coup sûr un très bon matériau pour réfléchir collectivement à ce qui nous attends et surtout à ce que nous désirons faire de notre monde et de nos communautés. Je vous le recommande chaudement, d’autant qu’il n’est pas technique, possède d’excellentes qualités de synthèse et de vulgarisation et n’est pas (trop) franco-centré.