«Agir ensemble» de Christian Nadeau | Lancement

Demain soir sera lancé le nouvel ouvrage de Christian Nadeau, professeur de philosophie à l’Université de Montréal, Agir ensemble: Repenser la démocratie syndicale dont j’ai eu l’honneur de diriger l’édition chez Somme toute. J’aurai l’honneur d’animer une discussion avec l’auteur, Mélanie Laroche (Relations industrielles, UdeM) et Marianne Kempeneers (Sociologie, UdeM). Informations, ici.

Nos démocraties marchent sur une seule jambe. Difficile d’avancer dans de telles conditions. Une démocratie ne peut se contenter de mécanismes représentatifs. Elle doit aussi compter sur une véritable vie participative. Les deux vont de pair. Ce qui est vrai de nos sociétés l’est aussi du monde syndical. Il faut allier représentation et participation, c’est-à-dire combiner deux modèles de démocratie syndicale. Un premier, celui de la démocratie représentative, tel qu’il est visible dans les assemblées générales et les congrès. Un autre, celui de la démocratie délibérative, qui implique de construire des lieux d’échanges indépendants, dynamiques et novateurs. À partir d’une réflexion sur les interactions politiques, ce livre tente d’exposer les principales menaces internes au monde syndical et comment une alliance entre représentation et participation permettrait d’atténuer leur effet. Le syndicalisme est une lutte collective. Pour agir ensemble, il faut penser ensemble. Et penser ensemble implique de parler entre nous. En réformant de l’intérieur sa propre démocratie, le syndicalisme pourra contribuer de manière significative à changer aussi la nôtre.

 

On a cessé de travailler pour nous

NB: ce texte a été publié originellement le 18 juin 2013 sur le site du Voir.

 

Une démocratie ne vaut et ne dure que si elle sait refondre constamment dans la communauté nationale l’individualisme qu’elle fait naître.

Jacques de Lacretelle, Idées dans un chapeau (Monaco, Éditions du Rocher, 1946, p. 294).

 

À chaque mois de juin, l’histoire se répète. L’Institut Fraser – un think tank néoconservateur et libertarien basé à Vancouver – annonce la date de la « journée d’affranchissement de l’impôt ». En 2013, c’est aujourd’hui, le 18 juin, que les Québécois auront, en moyenne, payé tous leurs impôts et taxes depuis le début de l’année – cela inclut l’ensemble des mesures fiscales (impôts sur le revenu, taxes à la consommation, etc.).

Plusieurs médias ont l’habitude de titrer, ce jour-là, que les contribuables peuvent enfin commencer à travailler pour eux. Autrement dit, du 1er janvier au 17 juin, on travaille pour le gouvernement, le 18 juin on peut finalement commencer à travailler pour soi. Une libération, en quelque sorte; incidemment la formulation en anglais est le « Tax Freedom Day » – le jour de la libération fiscale.

Cette rhétorique extraordinairement pernicieuse se double d’une vision du monde profondément détestable à mes yeux. Cette vision, les philosophes David Robichaud et Patrick Turrmel la nomment – suite à Marx – le mythe de l’homo cruseoconomicus[1]: une conception de l’humain totalement libre, isolé des autres comme Robinson Crusoé sur son île déserte. Il s’agit là d’un mythe, une « des plates fictions du 18e siècle », pour reprendre les mots de Marx, puisque l’acteur économique ne peut évoluer – travailler, produire, consommer – sans ses semblables en société. Car des « individus produisant en société » sont « dans un état de dépendance, membre d’un ensemble plus grand »[2].

Considérer que l’individu travaille pour l’État six mois par année avant de commencer à véritablement travailler « pour lui » repose sur la conception selon laquelle coexistent un « nous » privé et un « eux » public – le gouvernement, les institutions de l’État. Conséquemment, puisqu’il est « extérieur » à nous, on le perçoit en opposition à ce nous privé. De cette manière, on justifie l’idée selon laquelle le fisc « confisque » de manière coercitive une partie du revenu de notre travail pour nous imposer, par la suite, des choix qui ne sont pas nécessairement ceux que nous aurions fait comme individus libres.

Il s’agit d’une logique particulièrement pernicieuse car elle repose sur une conception de la liberté qui nie qu’elle ne puisse s’épanouir qu’au sein de la communauté politique – que l’individu est un Robinson Crusoé. Une conception de la liberté individuelle qui se réduirait à la capacité des acteurs privés à agir comme ils l’entendent, sans contraintes, situés à l’extérieur de la communauté politique. Or, une conception démocratique de la liberté s’appuie pour moi nécessairement par l’engagement des citoyens à la vie politique qui défendent ensemble le bien commun, par l’action de l’État. Cette dernière, par la vigilance des premiers, est garante non seulement de l’épanouissement des membres de la communauté mais aussi de leur liberté politique – qui se distingue, en cela, de la liberté privée.[3]

Concevoir l’État comme extérieur à « nous » fait en sorte que les institutions publiques sont placées sur le même plan que n’importe quelle autre organisation (entreprise, famille). Or, les six premiers mois de l’année, contrairement à la vision du monde proposée par l’Institut Fraser, nous ne travaillons pas « pour le gouvernement » – nous travaillons pour nous, ce nous collectif qui se développe autour de la préservation du bien commun et du développement de notre communauté.

Le 18 juin, nous ne commençons pas à travailler pour le nous privé, nous avons rempli notre devoir civique à contribuer au nous collectif. La vision du monde du Fraser est profondément détestable en ce qu’elle nie de facto cette contribution au bien-être collectif. Alain Deneault répète souvent ce beau mot: on doit redonner aux contribuables la « fierté de l’impôt. »

La fierté de contribuer au développement de notre communauté politique par le biais des taxes et des impôts qui ne sont pas une ponction illégitime sur notre chèque de paye mais plutôt un formidable privilège de pouvoir agir en communauté politique. Bien entendu, ce privilège se double d’un devoir: celui de la vigilance et de l’implication dans la vie politique. La commission Charbonneau démontre jusqu’à plus soif combien abandonner cette vigilance peut coûter cher et corrompre, au sens le plus fort du terme, les institutions publiques garantes du bien commun.

Nous devrions avoir hâte au 1er janvier pour recommencer à travailler pour nous.

 

[1] David Robichaud et Patrick Turmel, La juste part: repenser les inégalités, la richesse et la fabrication des grille-pains, Montréal, Atelier 10, 2012, p. 20.

[2] Marx désigne cette fiction par le terme « robinsonnades »: Karl Marx [1859], « Introduction à la critique de l’économie politique,’ in Contribution à la critique de l’économie politique, Paris, Éditions Sociales, 1972, p. 149.

[3] Cf. à cet égard la discussion du philosophe Ruwen Ogien dans son tout dernier ouvrage L’État nous rend-il meilleurs? Essai sur la liberté politique (Paris, Gallimard, 2013).

Il y a un an, le désir de la délibération

NB: ce texte a été publié originellement le 7 avril 2013 sur le site du Voir.

 

Dans ma vie personnelle, le 7 avril est sans aucun doute la journée la plus importante de toute l’année 2012. Pour l’une des premières fois, moi qui suis économiste et, donc, ai l’habitude du discours neutre, je parlais au « Je » en réfléchissant, pourtant, à nos liens collectifs.

Il y a donc exactement un an aujourd’hui se déroulait l’événement NOUS ? au Monument National à Montréal (et partout sur le web). De midi à minuit, 75 intellectuels et artistes prenaient tour à tour la parole sur scène pour favoriser la réflexion sur notre vivre-ensemble.

Nous étions au plus fort de la grève étudiante, deux semaines après la première grande manifestation du 22 mars. À mon sens, cet événement a marqué un tournant du printemps québécois. Les assemblées populaires autonomes de quartier multipliaient les débats et les échanges sur les problèmes sociaux auxquels nous faisons face. Étudiants, professeurs, citoyens de toutes origines et de tous parcours se réunissaient dans un élan quasi inédit, un désir profond de se retrouver au cœur d’une discussion commune. Des voisins de palier qui ne s’étaient jamais adressés la parole se retrouvaient à chanter et à discuter dans les rues.

Le 7 avril 2012 a marqué, pour moi, le début d’une grande délibération démocratique au Québec. Certes, les gigantesques manifestations amalgamaient des revendications qui allaient dans tous les sens. Mais pour moi, c’était l’une des premières fois depuis longtemps où une masse aussi importante de Québécois exprimaient le désir de cette délibération. Le coup d’envoi, je l’espère très sincèrement, à un renouveau de notre vie démocratique qui se poursuivra encore longtemps.

Comme 75 autres personnes sur scène, comme des milliers d’autres dans la rue et sur le web, je parlais, ce soir-là, au « Je » pour modestement contribuer à redéfinir ce « Nous » qui nous unit. Comme c’est le cas pour de nombreux autres, cette journée a changé par la suite ma vie – j’y ai noué de nouvelles amitiés durables, des liens de solidarité essentiels et retrouvé l’espoir de voir notre vivre-ensemble profondément renouvelé. Amitiés, liens et espoir que nous nous devons plus que jamais, collectivement, alimenter.

Ci-dessous, la vidéo et le texte de mon discours. Sur la chaîne YouTube de l’événement, on peut retrouver la totalité des 75 discours. La revue Liberté a publié dans son numéro 296 (été 2012) une dizaine de textes choisis parmi ces discours.

Reprendre prise sur nous-mêmes

NB: ce texte a été publié originellement le 7 avril 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

La crise économique et financière internationale qui massacre la vie de millions de familles ici comme ailleurs, l’achat de nos gadgets électroniques qui asservissent les travailleurs asiatiques, la folie consumériste à crédit qui entraine des taux d’endettement record… La crise profonde que nos économies et nos sociétés traversent depuis de nombreuses années laisse l’amère impression que nous n’avons plus, individuellement, le contrôle sur notre propre destinée. Le sociologue Zygmunt Bauman affirme que nous partageons le sentiment d’avoir « perdu prise sur notre condition humaine

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Les auteurs Pierre Ducasse et Tom Vouloumanos proposent dans leur livre Pour une économie démocratique, un «guide d’action» pour reprendre prise sur notre condition humaine. La «démocratie économique» cherche à appliquer les idéaux démocratiques – le pouvoir par le peuple – à la gestion de l’économie. Leur constat est partagé par un grand nombre d’économistes: le capitalisme contemporain, après la parenthèse des «Trente glorieuses» (1945-1975), a retrouvé sa dynamique originelle qui tend à concentrer le pouvoir économique entre une poignée d’entreprises formant un vaste oligopole international contrôlé par un nombre restreint d’actionnaires et de «décideurs» économiques. Conséquence: la vaste majorité d’entre nous n’a plus aucun pouvoir d’influence sur la gestion de nos économies. Les principes de la «démocratie économique» permettraient de contrecarrer la concentration du pouvoir économique telle que nous la connaissons actuellement et assurer que l’économie serve les intérêts du plus grand nombre.

Leur ouvrage, de fait, est un «guide d’action stratégique pour construire une économie au service de tous les citoyens.» Dès l’introduction, les deux auteurs, qui ont été des militants actifs de nombreuses années au sein du NPD, annoncent que leur ouvrage s’adresse plus particulièrement à ceux et à celles impliqués dans des partis politiques de gauche. Car leur constat est clair: malgré les crises nombreuses et profondes que traverse nos économies des années, la droite économique continue à gagner la bataille idéologique et les idées de gauche peinent à rallier l’opinion publique. Malgré la crise, qui aurait dû donner des munitions aux partis politiques de gauche et trouver l’écoute des citoyens, les idées de la gauche sociale-démocrate ou socialiste ne trouvent pas plus d’échos qu’aux belles époques du capitalisme triomphant.

Ce constat établi, les auteurs proposent, dans un ouvrage pédagogique et pratique, des pistes de solutions concrètes pour renouveler l’idéologie de la gauche – c’est-à-dire, pour faire simple, la volonté de voir nos économies répondre à des principes d’égalité, de fraternité et de liberté individuelles. La forme inhabituelle surprendra: le livre est écrit sous forme de «dialogue» – en fait, de questions-réponses. Une première section présente à grands traits les dix grands «tournants» de l’histoire de l’économie depuis la révolution industrielle. Utile mise en perspective qui permet au lecteur non initié de comprendre les origines de notre économie actuelle – et au lecteur initié, de rafraîchir sa mémoire en quelques dizaines de pages.

Le cœur du propos des auteurs se situe dans les trois sections suivantes. On y propose des moyens d’actions concrètes pour mettre en place les idéaux de la «démocratie économique.» De la gestion participative des entreprises – que ce soit dans les coopératives ou dans les corporations privées – au troc ou aux initiatives de développement économique communautaire, les auteurs prétendent renouveler la pensée économique de gauche sur la base de principes qui ne s’appuient ni sur le tout-État, ni sur le tout-communauté. Dans cette vision, l’État a autant son rôle à jouer que la «société civile» a le sien.
Leur pensée, les auteurs l’identifient à un «radicalisme pragmatique.» En toute honnêteté, j’ai bien du mal à voir en quoi leurs thèses participent d’un quelconque radicalisme. Bien au contraire, la philosophie politique de messieurs Ducasse et Vouloumanos est l’héritière du courant classique de la social-démocratie. En revanche, ils enrichissent cet héritage de mouvements sociaux ayant émergé ces dernières années, comme les initiatives d’économie sociale, par exemple.

Le plus grand intérêt de leurs propositions tient précisément à leur pragmatisme. Cet ouvrage saura montrer au grand public que la gauche économique est possible et réalisable – et que la diabolisation de termes un peu vieillots comme social-démocratie ou socialisme ne doit pas oblitérer les principes sur lesquels ils s’appuient. Ils reposent, simplement, sur la volonté et la possibilité pour l’ensemble des citoyens économiques de reprendre contrôle sur leur condition humaine et de cesser de n’être que des agents passifs de mécanismes de domination qui les asservissent à une poignée d’individus et de corporations qui détiennent un pouvoir démesuré. En ce sens, cet ouvrage devrait intéresser, contrairement à l’avis des auteurs, à un large public qui cherche des moyens de participer concrètement à la transformation de notre vie économique. Si, inévitablement, la lecture de l’ouvrage est un peu aride et scolaire par sa forme, ce livre constitue un outil qui permettra d’alimenter les réflexions de tous les citoyens désirant humaniser un système économique qui a perdu tout sens de la participation égalitaire et fraternelle à la vie en commun.

Pour une économie démocratique : Un guide d’action stratégique pour construire une économie au service de tous les citoyens, par Pierre Ducasse et Tom Vouloumanos (VLB Éditeur, 350 p., ISBN 978-2-89649-461-3, 29,95$).

Piliers démocratiques

NB: ce texte a été publié originellement le 15 septembre 2012 sur le site du Voir.

 

Texte d’un discours que j’ai prononcé au parc Émilie-Gamelin, à Montréal, le 15 septembre 2012, dans le cadre de la Journée internationale de la Démocratie, à un rassemblement organisé par le Mouvement pour une démocratie nouvelle.

Je suis étonné. Étonné, lorsque j’affirme que le fondement de notre vie en commun repose sur un idéal d’égalité, de passer au mieux pour un doux rêveur. Au pire pour un dangereux séditieux.

L’égalité en 2012 est un non sens. À ce point irréaliste qu’on ne peut même pas en parler.

Pourtant.

Pourtant, le fondement de nos démocraties repose sur l’égalité. Les quatre piliers de la démocratie sont l’égalité devant le vote, l’égalité devant la justice, l’égalité devant l’accès au savoir et l’égalité économique.

Fragilisez l’un de ces piliers et c’est l’ensemble de l’édifice démocratique qui est fragilisé.

Un système électoral plus juste assure une meilleure égalité devant le vote. Réduira l’asservissement populaire étouffé à un système clientéliste et ploutocratique.

Mais il n’assurera pas une meilleure démocratie à lui seul. Tant et aussi longtemps qu’on n’aura pas consolidé les quatre piliers de notre démocratie, elle ne sera pas solide.

Réformer le système de vote est assurément nécessaire. C’est la base. Mais ça n’est pas suffisant.

Il faudra aussi s’assurer d’une plus grande égalité d’accès au système de justice.

Il faudra aussi s’assurer d’une plus grande égalité d’accès à l’éducation, aux sciences et aux arts.

Il faudra, particulièrement, s’assurer d’une plus grande égalité économique.

Il n’y aura jamais de véritable démocratie politique et sociale sans démocratie économique.

La démocratie économique n’est pas un programme fumeux.

La démocratie économique, ce sont les hommes et les femmes de notre communauté qui retrouvent le contrôle sur leur propre destinée.

La démocratie économique, c’est refuser qu’on nous considère uniquement comme des consommateurs.

La démocratie économique, c’est affirmer haut et fort la dignité et la souveraineté du travail humain.

La démocratie économique, c’est de hurler contre l’exclusion violente – l’exclusion par l’analphabétisme, par l’itinérance, par les mises à pieds sauvages, par l’appât du gain inconsidéré.

La démocratie économique, c’est revendiquer notre souveraineté individuelle.

La démocratie économique, c’est l’idéal de l’égalité économique.

L’égalité économique, culturelle, judiciaire et politique – une utopie réaliste et concrète.

Réformer le mode de scrutin pour plus d’égalité politique. Réformer l’économie pour plus d’égalité économique.

Pour une véritable démocratie.

Trésor public

NB: ce texte a été publié originellement le 1er août 2012 sur le site du Voir.

 

Discours devant les amis de NOUS ? pour une soirée préélectorale
le 31 juillet 2012 au Bar A à Montréal.

 

Tu te lèves le matin pour aller travailler. En voiture, tu passes pas loin de la chapelle de Sainte-Rose-de-Lima à Sainte-Rose-du-Nord, bâti du bois de ton coin de pays, riche de cet autel fabriqué d’un seul tenant d’une tranche d’arbre centenaire. Glorieuse chapelle qui domine le fjord avec humilité.

Tu te lèves le matin pour aller au bureau de chômage. En autobus, tu passes devant le Cégep de Sherbrooke et tu te rappelles qu’il n’y a pas si longtemps encore tu écoutais le professeur Simard te raconter la poésie des Antilles et du Québec.

Tu te lèves le matin, tu prends le métro pour aller faire tes heures de serveuse dans un hôtel du Vieux-Montréal, avant la reprise de ta session de cours à l’Université. Tu es maussade ce matin, mais en débarquant à la station Champ-de-Mars, la lumière qui traverse les vitraux de Marcelle Ferron t’apaise un peu.

Tu es travailleuse, tu es chômeur, tu es étudiante et tu te lèves en ce matin du 1er août 2012 en pensant à toutes ces choses précieuses et belles qui t’entourent. Ton premier ministre annoncera aujourd’hui, quand toi tu seras occupé à faire ta vie, que des élections auront lieu dans 34 jours.

Le Grand Cirque Sérieux va commencer. Entre promesses et menaces se faufileront de lancinantes idées creuses. Celles de la responsabilité, de la gouvernance, de la bonne gestion des affaires publiques, du déficit, de la crise économique, de la productivité, de l’innovation – de l’avenir des générations futures, pirouette rhétorique faisant office de grandeur intellectuelle.

On va t’en parler sans jamais le nommer. On va afficher son air sérieux, son sens des responsabilités et son impeccable cravate pour te convaincre que ce parti, ce chef, cette équipe sont les meilleurs pour gouverner le Québec. On ne te dira jamais le rôle véritable que devraient avoir ces politiciens une fois élus, une fois qu’il sera décidé qu’ils te représenteront à l’Assemblée nationale : celui de prendre soin du Trésor public.

Le Trésor public.

C’est un vieux mot très précieux. Il existe, de diverses manières, dans toutes les sociétés, de tout temps. Les monarchies se l’appropriaient comme leur bien propre – puisqu’il l’était.

Nos ancêtres révolutionnaires, en Angleterre, en France, aux États-Unis d’Amérique ou ailleurs ont sacrifié leurs vies, leur sang et souvent leurs privilèges afin que ce Trésor soit véritablement public ; c’est-à-dire l’affaire de tous et non celle de quelques privilégiés.

Tu es travailleur, chômeuse, étudiant et tu es la génération future à laquelle pensaient tes ancêtres révolutionnaires qui ont désiré pour toi la démocratie véritable. La démocratie qui repose sur un principe fondamental : la souveraineté complète et inviolable du peuple sur la gestion des affaires publiques. Tu es l’héritier, tu es l’héritière de ce devoir moral supérieur : prendre soin du Trésor public.

Et tu reviendras à la maison après ta journée. Tu ouvriras la télé et tu entendras pendant un long mois ces dames et ces messieurs à l’air sérieux qui essaieront de te convaincre qu’ils sont les meilleurs pour s’occuper du Trésor public.

Mais ils ne te parleront pas du Trésor public. Ils te diront qu’ils sont les mieux qualifiés pour gérer l’appareil d’État, qui doit être aussi efficace qu’une entreprise commerciale. Ou qu’ils ont le plus de sagesse pour assurer l’ordre social, comme un bon père de famille. Ou encore qu’ils ont des bibliothèques complètes d’analyses et de théories écrites par des armées de spécialistes pour mettre en place les programmes sociaux et économiques les plus modernes.

Et toi tu te diras : « Eille, chose ! T’es pas le boss de ma shop, ni mon père, ni mon gérant de banque! »

Et tu te rendras compte, encore une fois, que ceux et celles qui désirent avoir la job ne te parlent pas vraiment de ce qui compte pour toi : prendre soin du Trésor public.

Notre société, notre Québec, a un urgent besoin de poésie et d’humilité dans la gestion des affaires publiques.

Je suis un spécialiste du développement économique et je prétends que le principe fondamental qui doit guider nos décisions économiques est la préservation de la beauté, de la connaissance et de la justice.

C’est cela, prendre soin de notre Trésor public.

Avec sensibilité poétique et avec humilité.

Deux cris déchirants de poètes traversent l’histoire du Québec depuis quarante ans. Celui de Claude Péloquin qui nous crache au visage, au Grand Théâtre de Québec : « Vous êtes pas écœurés de mourir, bande de caves ! » Et celui de Huguette Gaulin qui, avant de s’immoler et de mourir à l’âge de 28 ans sur la place Jacques-Cartier à Montréal, avait hurlé: « Vous avez détruit la beauté du monde! »

Deux cris de poètes que nous avons étouffés sous un paternalisme, une pensée managériale et un arrivisme aussi petits qu’intéressés.

Tu regarderas la télé et tu souhaiteras que ces hommes et ces femmes qui désirent être élus entendent l’écho de ces hurlements. Qu’ils se présentent avec modestie comme des gardiens farouches de notre Trésor public. Qu’ils soient convaincus que l’organisation démocratique de la société est d’abord de préserver avec la dernière énergie la beauté, la connaissance et la justice.

Pas de t’endetter, ni de détruire, ni de prétendre détenir la vérité. Pas de décider à ta place, mais décider pour toi. Pas de gérer, mais de gouverner.

Si ils et elles pouvaient te démontrer que c’est là ce qui anime chacune de leurs décisions, tu te lèverais tout de même tous les matins et ta vie ne serait pas plus facile, comme par magie. Mais tu serais confiant qu’on prend soin de ton héritage, de ton trésor – de notre Trésor public.

D’ici là, je serai avec toi, vigilant et exigeant. La démocratie n’est pas une idéologie ni un slogan publicitaire. C’est toi et moi qui avons le pouvoir de nous assurer qu’on prend soin de notre Trésor public.

Pour la démocratie économique (vidéo)

Ceci est le texte que j’ai livré lors de l’événement NOUS? au Monument national,
le 7 avril 2012. Il a été écrit pour être entendu et non pour être lu.
On trouvera la vidéo à la fin du texte, ci-dessous.

 

[N]otre devoir est simple.
Rompre définitivement avec toutes les habitudes de la société,
se désolidariser de son esprit utilitaire. (…)
Refus de servir d’être utilisable pour de telles fins. (…)
Nous prenons allégrement l’entière responsabilité de demain.

- Paul-Émile Borduas, Le Refus global (1948)

 

Je suis économiste.

J’analyse les statistiques pour comprendre les flux de transactions commerciales, l’épargne, l’endettement, le chômage, la productivité, la fabrication de biens et de services.

Je suis économiste.

J’ai vu cet homme et cette femme, plutôt âgés, assis sur la chaine de trottoir, pleurant comme des enfants. Ils pleuraient : ils avaient perdu les économies d’une vie en jouant au casino, drogue dure qui finance l’État.

J’ai vu une petite fille de huit ans à Chandler, brisée pour la vie d’avoir retrouvé son père pendu dans le garage parce qu’il avait perdu sa job. Une job qu’il n’adorait peut-être pas mais qui lui permettait de rêver à un avenir meilleur pour sa fille – un avenir qui s’est achevé au bout d’un papier bleu de mise à pieds.

J’ai vu ce jeune homme de Saint-Sauveur contraint de vendre ses outils de menuisier pour payer son loyer, parce que son état de santé mentale ne rentrait plus dans les petites cases du ministère.

J’ai vu une de mes chums à Outremont se saouler la gueule à grandes rasades de cynisme parce qu’elle en avait plein son casque de vendre son temps à des plus cyniques qu’elle, comme on vole une idée à un enfant.

Je suis économiste et ces femmes et ces hommes, je les ai vus accepter et subir dans l’enthousiasme les germes de leur malheur et de leur asservissement.

Ces hommes et ces femmes, je les ai vus fracasser leurs rêves, leurs idéaux, leurs désirs à coup de RÉER, de placements garantis, de formulaires d’évaluation de la performance, de rapports de vente, de lettres de congédiement pour cause de rationalisation…

… de violence. De violence économique.

Je suis économiste. J’ai vu derrière les chiffres, derrière les statistiques, la violence économique. Le malheur, la faillite de l’espérance, le lien social fracassé sur le mur de l’obligation de performance, de croissance à tout prix, d’appât du gain.

Je suis économiste et le monde que j’observe a oublié le sens fondamental de l’économie : prendre soin de sa maison. Des siens. Des autres, aussi.

Le sens du travail, de la production d’objets utiles et beaux, d’échanges véritablement réciproques – la base même de la vie économique a été renvoyée au second plan. Isolée. Volée pouvoir des bien-pensants, détenteurs d’un insidieux pouvoir : celui qui s’approprie le monopole de la vérité.

De Chibougamau à Baie-d’Urfé, de Kuujjuaq à Thetford Mines, de Québec à la Baie-des-Chaleurs, les diktats de la marchandisation, de l’appât du gain et de la consommation à tout crin ont bouffé la créativité, l’empathie, la réalisation de soi, l’élan vers l’autre.

Au pays des humains, la démocratie sociale, politique et culturelle a été détruite par l’absence de démocratie économique.

Je suis économiste et je rêve d’un peuple qui ne soit pas assujetti à l’économie – un peuple qui construit sa solidarité sur les fondations de ses idéaux sociaux et politiques. Qui s’enivre des liens qui les unissent les uns aux autres – dans le don à l’autre, celui qui ne réclame pas la récompense des sentiments.[1] Qui se fonde sur l’amitié, sur une liberté volontaire, contre tout asservissement.

Pourtant, au pays des humains, nous voici asservis, esclaves consentants. Une armée d’asservis où on ne lutte que pour soi. Où on ne lutte plus pour le plus que soi. Ce plus que soi auquel on participe, pourtant.[2] Que nous alimentons tous les jours de notre labeur et de notre consommation, pourtant.

Je rêve d’une démocratie économique qui soit soumise à la démocratie politique, sociale et communautaire.

Je suis économiste et je rêve de libérer notre vie commune du joug asservissant de l’économisme.

Je rêve que de Montréal à Gaspé, de Alma à Louiseville, de Valleyfiled à Sherbrooke, le commerce cède sa place à l’échange de nos idéaux, que l’appât du gain se transforme en recherche du juste, que la production de marchandises soit aussi l’édification de la beauté, que des rapports de forces émergent les rapports de faiblesse. Je rêve d’un Québec qui participe à la vie de la Cité par la « communion de nos volontés et l’échange de nos pensées » comme l’écrivait La Boétie,[3] par le partage de nos aspirations humanistes – non pas sur la performance, la productivité, l’offre, la demande – les mécanismes impersonnels d’un marché omniprésent.

Je suis économiste, mais je n’ai jamais vu une offre, ni une demande, ni un taux de productivité marcher dans la rue : j’ai vu des hommes et des femmes travailler, produire, échanger, commercer. Je rêve d’un commerce agréable entre eux, celui de l’amitié, de la fraternité humaine – d’une démocratie économique.

Je suis économiste et j’emmerde les discours ploutocrates de mes confrères, savates aux pieds des puissants.

Je suis économiste et je rêve d’une démocratie économique qui terrasse à mort la putasserie perverse de l’appât du gain, qui anéantisse les pulsions vicieuses qui avilissent les aspirations humaines en besoins marchands.

Une démocratie qui remette l’économie à sa place – dans laquelle les citoyens ne se définissent plus par leur performance, leur consommation ostentatoire ni leur soumission à des besoins imposés.

Une démocratie qui se manifeste par la souveraineté du travail humain.

Une démocratie qui se définisse par ses rapports d’entraide et non par ses rapports de force.

Une économie qui valorise le bien et l’utile dans les marchandises qu’elle produit et consomme.

Une économie qui se fonde sur l’authenticité et la justice.

Une économie de l’Autre où l’empathie et la réalisation de soi remplacent la performance.

Une démocratie économique où la réussite personnelle soit la réussite collective.

Une démocratie économique où le Nous se conjugue au Je.

 

Je suis économiste et j’ai vu la violence économique travestie et déguisée en vertus de performance et de réussite.

Je suis économiste et je rêve que les gens de Montréal, de Maliotenam, de Gatineau, de Rouyn, de New Richmond et de La Pocatière réinventent la production et l’échange de marchandises, au service de ce que nous avons de meilleur en nous, au service d’un « vivre-ensemble » qui nous libère plutôt qu’il nous asservisse.

Je suis économiste et je rêve de notre démocratie.

 

 

 

Post-scriptum (9 avril 2012).

Dans la première édition de ce billet, j’avais omis de reproduire l’extrait du Refus global de Borduas que j’ai lu avant mon propre texte, samedi – qui est maintenant en exergue ci-haut. Il est, pourtant, essentiel et important. Borduas et les signataires du manifeste s’insurgeait contre la sclérose de la société québécoise de l’immédiat après-guerre – et plus spécifiquement de la mainmise de l’Église. Une pensée catholique castratrice qui non seulement s’immisçait dans toutes les sphères de la société d’alors, mais qui – aux yeux de Borduas et de ses amis – empêchait tout épanouissement de la liberté individuelle. Liberté de pensée, d’agir – mais surtout liberté de rêver un autre monde possible.

En quoi le triomphe de l’économisme, du consumérisme et de l’appât du gain actuels sont-ils différents de l’omniprésence de l’Église d’alors ? Ces forces qui guident aujourd’hui nos pensées comme nos actions au même titre que les « soutanes » d’alors, « restées les seules dépositaires de la foi, du savoir, de la vérité et de la richesse nationale » [4]. Tout le problème est là, chez nous comme ailleurs, selon moi: l’économie, aujourd’hui, constitue le seul prisme à travers lequel s’exprime la vérité des relations sociales. Le triomphe de l’économisme – c’est-à-dire la réduction des actions humaines à leurs composantes marchandes. [5]

Il y a urgence, à mon sens, de proclamer un nouveau « refus global » – refuser l’asservissement de nos vies et de nos relations à l’unidimensionnalité de l’économie.

 


[1] C’est le message de Pierre Charron dans La Sagesse (1601).

[2] Selon les beaux mots de Gérald Allard, en introduction au Discours de la servitude volontaire de La Boétie, Sainte-Foy: Le Griffon d’argile, 1985, p. 77.

[3] Ibid., section 23, p. 24.

[4] Borduas, Refus global et autres écrits, Montréal: L’Hexagone, 1990, p. 65; la citation en exergue est p. 73.

[5] Voir Richard Langlois, Pour en finir avec l’économisme, Montréal: Boréal, 1995.