La folie des grandeurs | Édito à «La Matinale» (CIBL | vidéo)

Lors de ma dernière chronique à La Matinale, je me suis fourvoyé en disant « milliards » plutôt que « millions », sans qu’à peu près personne ne le remarque, à commencer par mon animateur Julien Poirier-Malo. J’en profitais ce matin pour y revenir et réfléchir au caractère tellement abstrait des grands nombres économiques que nous n’avons pas de prise sur la réalité qu’ils mesurent (comme la dette d’un État, par ex.).
 
J’en profitais aussi pour faire à nouveau une erreur, cette fois-ci sur le record de buts en une saison de Wayne Gretzky. Mais bon, hein, le sport c’est pas mon domaine 😉
https://www.facebook.com/CIBL1015/videos/10158781622975051/

Une minorité visible historique | Journal Ensemble

NB: Ce texte a d’abord été publié dans le Journal ensemble, le 30 avril 2014.

 

Le nouveau gouvernement du Québec compte 8 femmes sur 26 ministres – 31%, soit très loin de la « zone de parité » promise par Philippe Couillard. Le gouvernement Marois de 2012 comptait lui aussi 8 femmes ministres, mais sur un cabinet réduit de 23 membres, soit 35%. Pourtant, le PLQ a fait élire 18 députées le 7 avril dernier, alors que l’équipe du PQ comptait 17 femmes il y a un an et demi.

Alors que l’égalité de droit des femmes est acquise depuis belle lurette au niveau politique, on est bien loin, ici comme ailleurs, de l’égalité de fait. Aux dernières élections, 34 femmes ont été élues pour occuper à peine 27% des sièges de l’Assemblée nationale. Un écart marquant, c’est le moins qu’on puisse dire, par rapport à leur poids démographique dans notre société.

Depuis l’élection de Marie-Claire Kirkland-Casgrain à une élection partielle dans la circonscription de Jacques-Cartier (ouest de l’île de Montréal) en 1961, sous Jean Lesage, quel chemin a été parcouru par les femmes à l’Assemblée nationale? Une très lente progression, en réalité. Madame Kirkland-Casgrain a été la seule députée pendant près de douze ans, jusqu’aux élections générales de 1973, date à laquelle elle a abandonné la politique pour devenir juge. Ce qui ne l’a pas empêchée, incidemment, de faire voter la Loi sur la capacité juridique de la femme mariée ou d’instituer le Conseil du statut de la femme. À sa suite, Lise Bacon fut aussi la seule femme élue à l’A.N. jusqu’à l’élection du gouvernement Lévesque en 1976.

À cette élection générale, entraient pour la première fois cinq femmes à l’A.N. Sur les 110 député.e.s, cela ne représentait tout de même que 4,5% des sièges. Et cela, il n’y a même pas 40 ans. Il aura fallu attendre l’élection de 2003, il y a dix ans, pour que les femmes occupent plus du quart des banquettes du Salon bleu. Le sommet historique est atteint en 2012 alors que 41 femmes sont élues, représentant 32,8% de la députation totale. Le résultat des dernières élections est certes décevant, avec six élues de moins qu’il y a 18 mois, mais cela représente probablement un certain plateau atteint depuis les élections de 2003 (voir graphique 1). Les femmes représentent en moyenne 29% des élu.e.s au cours des cinq dernières élections (soit environ 36 députées sur 125).

Alors que le Parti québécois a revendiqué avec raison la plus grande représentation historique des femmes au cabinet ministériel, il est intéressant d’examiner la «performance» des différents partis politiques en termes d’élues à l’A.N. Étonnamment, cette formation politique progressiste n’est pas celle qui obtient le meilleur résultat : la palme revient au PLQ. Sans triomphe, faut-il le préciser, cependant.

En effet, le parti héritier de Jean Lesage détient tous les records : il a fait élire le plus grand nombre de députées en nombre absolu (22 en 2003 et en 2008), et donc en nombre relatif sur l’ensemble des élu.e.s de l’A.N. (18%), mais aussi au sein de sa propre députation (18 femmes sur 50 député.e.s PLQ en 2012, soit 36% de son caucus).

De l’histoire politique moderne du Québec, le PLQ a contribué davantage que tous les autres partis à la représentativité des femmes à l’A.N. Mais c’est particulièrement le cas depuis les élections de 2003 (voir graphique 2). En moyenne, sur ces cinq élections générales, le parti libéral a fait élire 31,5% de femmes de sa députation contre 28,8% pour le PQ. La CAQ/ADQ tire de l’arrière avec 22,0% de ses élues. On oublie dans ce constat, évidemment, QS, qui, aux dernières élections, compte deux femmes sur trois élu.e.s. Incidemment, à ce dernier scrutin général, le PQ a fait un peu mieux que le PLQ avec 19 femmes élues sur 30 (26,7%) contre 18 sur 70 (25,6,7%).

Mais force est de constater qu’avec moins du tiers des femmes élues, l’Assemblée nationale n’a jamais été représentative. Il serait intéressant d’analyser les choix de chacun des partis. Est-ce que ceux-ci choisissent délibérément de présenter des candidates perdues d’avance? Par exemple, aux dernières élections, la veille de l’annonce de la candidature de Pierre-Karl Péladeau, Pauline Marois a présenté aux médias trois candidates en faveur de la Charte des valeurs, candidates dans trois circonscriptions perdues d’avance : Yasmina Chouakri, Leila Mahiout et Evelyne Abitbol.

Il semble donc que, depuis les cinq dernières élections générales, la représentation des femmes ait plafonnée. Plusieurs organisations féministes ont déploré la baisse de la représentation féminine aux élections de 2014 par rapport au dernier scrutin. Ce n’est pas faux. Mais ce qui semble beaucoup plus préoccupant est précisément ce plafonnement depuis dix ans. Le Québec est bien loin d’atteindre la représentativité à cet égard – et on ne parle pas des minorités visibles et encore moins des Premières nations.

Démocratie représentative, avez-vous dit? Tout porte à croire que Marie-Claire Kirkland-Casgrain, première femme élue à l’Assemblée nationale, il y a de cela 50 ans, a réalisé davantage pour cette équité que toutes les femmes qui lui ont succédée. Hélas.

Les trois solitudes | Québec inclusif

NB: Ce texte a été d’abord publié sur le blogue de « Québec inclusif » le 3 avril 2014.

 

Le projet de Charte des valeurs du Parti Québécois vise essentiellement trois groupes de Québécois : les musulmanes portant le hijab, les juifs portant la kippa et les sikhs portant le turban. Les maintenant célèbres images présentées par le ministre Drainville en septembre dernier illustraient ces « signes ostentatoires qui ne seraient pas permis au personnel de l’État. » À ces trois couvre-chefs s’ajoutent une grosse croix chrétienne et le niqab (voilant la presque totalité du visage de la femme musulmane). Le premier ne semblant faire l’objet d’aucun débat et le second faisant consensus quant à son interdiction, reste à connaître un peu mieux les trois premiers groupes.

Plus spécifiquement, dans le contexte de la campagne électorale, combien de Québécoises et Québécois sont directement visés par ce projet de loi et dans quelles circonscriptions voteront-ils ?

Deux nouvelles solitudes

D’entrée de jeu, il est remarquable de constater que les groupes visés par la charte se concentrent presque exclusivement dans les circonscriptions de trois zones urbaines de la province : la grande région de Montréal (Île de Montréal, Laval, couronnes Nord et Sud), Québec et Gatineau.[1] Comme le montre le tableau 1 ci-dessous, c’est 98,2% des citoyens de confession juive, 96,3% de ceux de confession musulmane et 99,8% de ceux de confession sikhe se trouvent dans ces trois régions.

Bien plus, c’est dans la grande région de Montréal que se retrouvent plus de 90% des Québécois de chacune de ces trois confessions religieuses. Ajoutons à cela que c’est aussi dans la région métropolitaine que se retrouvent les Québécois d’origine arabe en plus grande concentration – puisque dans ce débat qu’on amalgame malheureusement trop souvent les Arabes et les Musulmans – c’est donc la quasi totalité des citoyens touchés directement ou indirectement par le débat sur la Charte qui habitent Montréal. Et encore, 75% des 243 000 Québécois musulmans habitent l’Île de Montréal (11,7% d’entre eux à Laval et 10,7% la Rive-Sud).

Lorsqu’on examine la réalité par circonscription, la concentration démographique de ces trois groupes est encore plus frappante. La presque totalité des Juifs et Sikhs et plus de la moitié des Musulmans du Québec résident dans seulement 15 circonscriptions sur les 125 de la province. Bien pire, environ 70% des Juifs et Sikhs et 25% des Musulmans résident dans les 5 circonscriptions où ils sont le plus présents, toutes sur l’Île de Montréal (à l’exception de Vaudreuil pour les Sikhs). Autant dire, étant donné les caractéristiques de notre système parlementaire, qu’une large partie des électeurs se prononcera, à en croire les publicités du PQ, dans 120 circonscriptions sur 125 pour une mesure législative qui vise directement 337 000 personnes de ces confessions religieuses. Une immense majorité d’électeurs se prononçant en n’ayant que très peu de connaissance immédiate et quotidienne de la réalité d’une toute petite minorité.

Sachant que l’opposition populaire à la Charte est beaucoup plus importante à Montréal que dans le reste du Québec, il y a lieu de croire qu’il existe une forte dichotomie dans l’appréhension de la réalité cosmopolite de Montréal entre les résidents de la métropole et ceux du reste du Québec. Deux nouvelles solitudes s’opposent dans notre société : la métropolitaine et la provinciale.

Une troisième solitude

Derrière elle se cache une troisième solitude. Le débat autour de la Charte des valeurs occupe une place démesurée dans l’espace public et divise profondément la société québécoise. Elle heurte profondément certaines communautés de Québécois et de Montréalais – et pas uniquement les Juifs, les Musulmans et les Sikhs, ni même les Arabes. Elle mobilise un grand nombre de citoyens de toutes origines ethniques et culturelles ; rappelons que le dernier sondage CROP de février montre qu’il y a 49% des Québécois opposés au projet de Charte, ce qui représente tout de même 3 251 368 des résidents de la province en âge de voter.

En revanche, ses dispositions visent précisément trois groupes minuscules de citoyens, je le rappelle : les hommes juifs, les femmes musulmanes et les hommes sikhs portant un signe religieux ostentatoire. Potentiellement, cela vise donc respectivement environ 42 500 Juifs, 122 000 Musulmanes et 4 500 Sikhs. Déjà, on ne parle que de 2,1% des Québécois.

Mais bien plus, ça n’est qu’une petite partie de ces femmes et de ces hommes qui portent la kippa, le hijab ou le turban. S’il est difficile d’estimer avec précision la proportion d’entre eux qui portent ces symboles religieux, la Dr Cécile Rousseau, psychiatre et professeure titulaire à l’Université McGill, spécialiste de ces questions, souligne que c’est environ 10% de ces femmes et de ces hommes qui sont concernés.[2] D’autre estimations varient de 12 à 15%.

Posons l’hypothèse la moins conservatrice et assumons que 15% de ces trois groupes portent un signe ostentatoire. Ce serait alors 25 000 citoyens québécois, soit 0,3% de la population, que la Charte des valeurs du Parti Québécois vise explicitement. Soit l’équivalent de la population totale de Thetford Mines.

En interdisant le port de la kippa, du hijab et du turban pour les employés du secteur public et parapublic, des réseaux de la santé et de l’éducation mais aussi des entreprises privées sous-traitantes de l’État tout comme les organismes communautaires et culturels subventionnés, le Parti Québécois a mobilisé un arsenal politique et médiatique colossal pour une toute petite minorité de Québécois.e.s Une campagne publicitaire de 1,9 M$ ostracisant 25 000 citoyens – sans compter la quantité loufoque de bureaucrates qui seraient nécessaires à l’application de la Charte – a créé, au final, une troisième solitude. Une minorité plus que jamais isolée et retranchée dans quelques circonscriptions de la région de Montréal.

Autrement dit, le gouvernement Marois et le Parti Québécois ont créé de toutes pièces une crise sociale et politique inédite dans l’histoire moderne du Québec en ciblant sciemment et explicitement 0,3% de la population de notre communauté politique. Rarement aura-t-on vu un parti politique proposer une législation ostracisant 25 000 citoyennes et citoyens alors que 3,3 millions d’autres s’y opposent. Rarement en démocratie aura-t-on vu une pareille tyrannie de la majorité s’exercer de la sorte et être fièrement revendiquée par un gouvernement et un parti politique.

 

 

[1] La grande région de Montréal comprend les circonscriptions suivantes : Acadie, Anjou-Louis-Riel, Blainville, Bourassa-Sauvé, Bourget, Châteauguay, Chomedey, Crémazie, D’Arcy-McGee, Deux-Montagnes, Fabre, Gouin, Groulx, Hochelaga-Maisonneuve, Jacques-Cartier, Jeanne-Mance-Viger, L’Assomption, La Pinière, La Prairie, LaFontaine, Laporte, Laurier-Dorion, Laval-des-Rapides, Marguerite-Bourgeoys, Marie-Victorin, Marquette, Masson, Mercier, Mille-Îles, Mirabel, Mont-Royal, Montarville, Nelligan, Notre-Dame-de-Grâce, Outremont, Pointe-aux-Trembles, Repentigny, Robert-Baldwin, Rosemont, Saint-Henri-Sainte-Anne, Saint-Laurent, Sainte-Marie-Saint-Jacques, Sainte-Rose, Sanguinet, Taillon, Terrebonne, Vachon, Vaudreuil, Verchères, Verdun, Viau, Vimont et Westmount-Saint-Louis. Celle de Québec : Bellechasse, Charlesbourg, Charlevoix-Côte-de-Beaupré, Chauveau, Chutes-de-la-Chaudière, Jean-Lesage, Jean-Talon, La Peltrie, Lévis, Louis-Hébert, Montmorency, Portneuf, Taschereau et Vanier-Les Rivières.

[2] Échanges courriels avec l’auteur.

Le délicat exercice de la démocratie | Québec inclusif

NB: Ce texte a été d’abord publié sur le blogue de « Québec inclusif » le 11 mars 2014.

 

Nombre de Québécois se sont gaussés des propos tenus en Commission parlementaire sur la Charte des valeurs de cette famille ayant visité le Maroc. Ce témoignage aussi décousu que pétri de préjugés les plus affligeants a été immédiatement récupéré par plusieurs citoyens s’opposant au projet de loi 60 avec le résultat que l’on sait : des extraits ont été diffusés accompagnés de commentaires désobligeants, tout un chacun rigolant autant de la forme que du fond de cette intervention. Elle a même eu des échos dans les médias marocains et plusieurs Québécois d’origine marocaine de mon entourage ont reçu des appels et courriels paniqués de leurs proches se demandant ce qui se passait dans leur coin de pays adoptif.

Le témoignage comme les commentaires méprisants m’ont beaucoup affligé mais en même temps m’ont donné espoir. Une consultation publique en Commission parlementaire est l’une de nos rares institutions délibératives ou les proverbiaux « Monsieur et Madame tout-le-monde » peuvent exprimer directement et librement leurs idées à leurs élus au cœur même de l’État, en quelque sorte, à l’Assemblée nationale.

Deux choses à savoir. Premièrement une consultation en Commission parlementaire est commandée par le/la ministre responsable d’un projet de loi pour l’éclairer, ainsi que les parlementaires de tous les partis, sur les enjeux dudit projet. Deuxièmement, il existe deux types de consultations : l’une dite « particulière », où les organismes et les experts sont convoqués par les membres de la Commission pour donner leur avis basé sur l’intérêts qu’ils représentent ou sur leur expertise. L’autre, dite « générale » reçoit les mémoires et les témoignages de tout Québécois (individu ou organisme) désirant se prononcer sur le projet. La consultation de la Commission parlementaire sur le projet de Charte des valeurs du gouvernement Marois appartient à cette seconde catégorie. C’est la raison pour laquelle la désormais célèbre famille Pineault-Caron a pu présenter son témoignage sans filtre la semaine dernière.

Cette situation, donc, me donne espoir malgré tout : la publicité faite autour de cette comparution pourrait faire comprendre à l’ensemble des citoyens qu’il est possible, dans notre démocratie, pour n’importe lequel d’entre eux, de se faire entendre par ses élus sur des questions qui les touchent, sans faire partie d’un lobby ni être un spécialiste patenté. L’institution même de Commission parlementaire est très méconnue malgré son importance. Bien sûr, les dés y sont souvent pipés d’avance. Mais dans un grand nombre de cas, les témoignages qu’on peut y entendre permettent aux élus de mieux comprendre les enjeux d’une question complexe et de prendre le pouls de la population. Sans compter qu’hors de l’enceinte de l’Assemblée nationale, relayés par les médias, ils permettent d’alimenter et d’enrichir la discussion publique. À cet égard, les travaux de la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité ont été un modèle de profondeur, de nuances et de dialogue entre les élus, les citoyens et un grand nombre de spécialistes de tous horizons.

Les questions de la laïcité, des valeurs québécoises et de l’égalité hommes-femmes au cœur du projet de loi 60 auraient du donner place au même niveau de réflexions et d’échanges. Le témoignage fameux de la famille Pineault-Caron, comme plusieurs autres, d’ailleurs, ne démontre pas, jusqu’à maintenant, que ça ne soit le cas. Ce qui, là aussi, se reflète dans l’espace public.

Qu’est-ce qui explique les trop nombreux dérapages constatés jusqu’à maintenant ? Qu’autant de témoignages ne reposent que sur l’anecdote, l’expérience personnelle voire les peurs subjectives de citoyens et n’alimentent en rien un débat de qualité ? La responsabilité ne revient pas à l’institution elle-même, comme on l’a entendu ici et là. Ça n’est pas parce qu’une consultation générale permet à tout un chacun de se faire entendre que ces témoignages malheureux ont pu être entendus. Une institution comme celle-là n’est ni bonne ni mauvaise en soi : c’est l’usage qu’on en fait qu’il l’est. Or, la qualité de la délibération démocratique repose sur une prémisse toute simple : établir soigneusement les termes du débat en expliquant les enjeux basés sur des données factuelles. Sur un exercice pédagogique préalable, en somme.

Le gouvernement Marois – et plus précisément Bernard Drainville – ont péché gravement par omission à cet égard. Depuis le début de cette saga, jamais le ministre n’a fourni à la population des études, des données statistiques, des analyses factuelles, des avis juridiques sur son projet de Charte. Il s’obstine à s’en tenir à des discours électoralistes et populistes qui ne dépassent pas la première présentation qu’il a fait de son projet il y a quelques mois, c’est-à-dire un poster illustrant en quelques icones les principales interdictions de signes religieux ostentatoires pour les employés des organismes publics. Ça n’est même pas la « Charte pour les nuls » – c’est la Charte pour les bambins.

Le résultat n’étonne pas : on se farcît en pleine enceinte de l’Assemblée nationale des bavardages subjectifs sans profondeur ni analyse. Le principal responsable de la situation est le ministre Drainville qui n’a pas joué son rôle en ne plaçant pas adéquatement les termes d’un débat aussi crucial que délicat. Espérons que, collectivement, cela nous serve de leçon pour l’avenir et que mon optimisme ne soit pas déçu.

S’occuper de nous

NB: ce texte a été publié originellement le 25 mai 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

Comme disait l’autre, il ne suffit pas d’interpréter le monde, il faut le transformer. Néanmoins, afin de le transformer, encore faut-il connaître ce que l’on désire transformer – et dans quelle direction désirons-nous le faire. La connaissance des dynamiques d’influence et de pouvoir de nos systèmes économiques et politiques constitue, à cet égard, une étape nécessaire à leur transformation.

style="float:Or, cette connaissance n’appartient – hélas ! – qu’à une classe privilégiée, scolarisée et cultivée. Un groupe qui ne partage pas des caractéristiques homogènes, bien sûr, ni économiquement ni au plan de l’idéologie politique. Là résiderait justement, entre autres, la solution à nos problèmes politiques et économiques: «Ceux qui font partie des classes privilégiées ont encore plus de possibilités [que les classes laborieuses n’ayant pas le «luxe» de la connaissance]: prendre la parole, écrire, s’organiser, aller vers les autres». C’est là l’un des messages principaux du petit livre Occupy (cit., p. 100) de Noam Chomsky, réunissant quelques textes de ses conférences sur les soulèvements des «indignés» un peu partout dans le monde depuis deux ans.

Nos démocraties libérales semblent, aux yeux des activistes des mouvements Occupy, ne bénéficier qu’à de petites élites économique et politique, imbriquées dans une ploutocratie siphonnant à son avantage l’essentiel de la création de richesse économique et du pouvoir politique. C’est que, nous explique le politologue Francis Dupuis-Déri dans son captivant ouvrage Démocratie: Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France, le pouvoir effectif dans les sociétés occidentales a été accaparé, après les révolutions française et américaine, par l’élite sous la bannière rhétorique de la «démocratie» – un vocable utilisé comme arme de guerre idéologique visant à asservir les masses.

Car «non seulement les mots ont un impact politique, mais ils façonnent les luttes et influencent la mobilisation des divers mouvements» (p. 29). Dupuis-Déri démontre brillamment dans ce foisonnant ouvrage – refonte de sa thèse de doctorat – que les élites politiques postrévolutionnaires, tant en France qu’aux États-Unis, détournent, dès la mise en place des institutions républicaines, le mot «démocratie» à des fins… antidémocratiques. Plus précisément, dans le vocabulaire de l’auteur, elles font preuve d’«agoraphobie politique» – c’est-à-dire la peur de la démocratie directe, la seule véritable démocratie aux yeux de l’auteur, le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, selon le mot célèbre de Lincoln.

La démocratie représentative telle que nous la connaissons a été instaurée au 18e et au 19e siècle parce que les pères fondateurs des républiques américaine et française se méfiaient du peuple, jugé irrationnel, déraisonnable, sujet à la démagogie et à la manipulation – en clair: la démocratie directe remettrait entre les mains des pauvres (majoritaires en nombre) le pouvoir politique pour lequel ils ne possèdent aucune aptitude intellectuelle ni morale.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces pères fondateurs des deux premières grandes démocraties représentatives occidentales ne se référaient pas positivement à l’héritage grec, bien le contraire: la démocratie directe et égalitaire entre les citoyens athéniens était synonyme pour eux de désordre et d’arbitraire: «la référence à l’Antiquité servait alors à démontrer que la démocratie est un régime néfaste» (p. 221). Il faudra attendre la fin du 19e siècle pour que des observateurs comme Tocqueville réorganisent l’imaginaire politique et reconsidèrent la place d’Athènes, «qui n’était plus vue comme une cité contrôlée par les pauvres et les démagogues, mais au contraire comme une cité bourgeoise respectueuse de la propriété privée» (p. 337).

Le savoir démocratique style="float:Si on a détourné le sens du mot démocratie – à tout le moins, on si on l’a utilisé au profit d’une vision unique de l’organisation de la vie politique – il importe d’en connaître les origines et l’évolution historique. Une très belle collection de vulgarisation propose en 220 pages richement illustrées l’histoire de la démocratie: Tout savoir sur la démocratie (guide visuel), de Jean-Baptiste Rendu. Adapté pour le Québec, on y suit le parcours des institutions politiques démocratiques et antidémocratiques de la Grèce antique au Printemps Arabe et au «tintamarre des casseroles» québécois. Chaque double page présente en un court paragraphe ces étapes, accompagné d’illustrations et de documents d’époques qui favorisent la réflexion. Vulgariser et synthétiser une histoire aussi riche et complexe constitue un défi casse-cou. Habilement relevé par l’auteur et par Xavier Dionne, politologue ayant assuré l’adaptation pour le Québec. Saluons ces beaux ouvrages qui invitent à des lectures plus approfondies sur des sujets aussi variés que le nucléaire, l’eau (tous deux également adaptés pour le Québec), la Chine, le cerveau ou le big bang. Si la démocratie passe nécessairement par une meilleure connaissance des enjeux cruciaux de notre époque – mais aussi de questions sociales et scientifiques fondamentales – les outils qui y contribuent se doivent d’être multipliés et largement diffusés.

Car effectivement, le mot «démocratie» et ses dérivés, aux États-Unis comme en France, «évoquaient si clairement des images négatives (injustice, chaos, violence, meurtre, tyrannie, etc.) et il était si souvent associé à des qualificatifs péjoratifs qu’il n’était plus nécessaire de préciser son sens négatif lorsqu’on l’utilisait» (p. 131). Ce n’est qu’au terme d’un long processus de dénigrement, puis d’affirmation, de détournement et de généralisation de sens (p. 362-63) que le mot a été récupéré par l’élite politique afin de désigner non plus le gouvernement par le peuple mais la démocratie représentative dans laquelle une petite élite dirige la destinée d’une société prétendument au nom du peuple en tirant sa légitimité par le vote. L’usage du mot «démocratie» connaît donc un renversement et s’utilise désormais, dans une logique de marketing politique, afin d’asseoir la gouverne d’une nation par l’élite riche, donc éduquée, donc «vertueuse» – élue, dirigeant en vue du bien commun (p. 161) qui craint la démocratie directe, la «tyrannie des pauvres» (p. 166 et suiv.).

style="float:Ce détournement de sens, on le voit bien, ne se résume pas à une bataille sémantique: il s’agit bel et bien d’une bataille idéologique visant à légitimer le pouvoir de l’élite politique et économique. Les mouvements Occupy et des indignés s’insurgent, selon Chomsky, contre l’«écart entre les politiques publiques et la volonté du peuple (…) [qui] a pris des proportions vertigineuses» (p. 30) depuis une trentaine d’années. Or, la reprise effective, concrète, du contrôle politique – c’est-à-dire, au risque d’un mauvais jeu de mot, de s’occuper de nous et ne pas laisser le contrôle de nos vies au profit de cette élite – passe par une participation active à la vie politique sur le terrain afin de transformer le monde. Ce qui implique un certain apprentissage, une connaissance des dynamiques de la vie politique, qui se fait par la participation; les mouvements Occupy ont, en ce sens, «le mérite de tisser des liens, des associations et des réseaux» (p. 45) et «de générer un élan de solidarité qui fait cruellement défaut à notre société atomisée» (p. 58). Cette démocratie véritable, la démocratie participative – terme davantage évocateur et engageant, à mes yeux, que celui de démocratie directe – est, nous rappelle Dupuis-Déri en conclusion de son ouvrage, est un processus long et laborieux. «Mais qui a prétendu qu’il est facile de réaliser la liberté, l’égalité et la solidarité?» (p. 418).
Démocratie: Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France, par Francis Dupuis-Déri (LUX Éditeur, 2013, 446 p., ISBN 978-2-89596-090-4, 29,95$).

Occupy, par Noam Chomsky (L’Herne, 2013, 114 p., ISBN 978-2-85197-452-5, 24,95$).

Tout savoir sur la démocratie: Guide visuel, par Jean-Baptiste Rendu (Marcel Didier, 2012, 221 p., ISBN 978-2-89144-565-8, 19,95$).

Libertaire et égalitaire

NB: ce texte a été publié originellement le 19 mai 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

Comment peut-on concilier la plus grande liberté individuelle possible et l’égalité entre tous au sein de la communauté? Voilà un paradoxe politique fondamental et on ne peut plus actuel.

Au Québec comme ailleurs, un discours de droite pseudo-libertarien affirme haut et fort que ce paradoxe est insoluble – on peut le lire sur toutes les tribunes : à lire et à écouter ses auteurs, la gauche serait liberticide en défendant l’intervention de l’État (notamment) pour favoriser une plus grande justice sociale, à combattre les inégalités socioéconomiques.

Dans un petit livre à l’écriture limpide et au propos rigoureux, L’État nous rend-il meilleurs? Essai sur la liberté politique, l’anthropologue et philosophe français Ruwen Ogien présente la démonstration qu’une liberté individuelle radicale peut tout à fait être cohérente avec un idéal égalitaire tout aussi radical. La conception politique que Ogien défend «est libertaire (ou permissive) pour les mœurs, et égalitaire (ou non inégalitaire) du point de vue économique et social» (p. 263). L’organisation politique de notre vie suppose, en ce sens, un État qui «ne peut pas employer n’importe quel moyen pour réaliser ses objectifs» et doit répondre à trois critères d’intervention : permissivité morale, rejet des inégalités et usage parcimonieux de la force.

L’auteur présente une démonstration philosophique (mais accessible) qui se trouve être, au fond, une charge (philosophique) à fond de train contre à la fois le libertarianisme de droite et contre la pensée politique conservatrice, ce qu’il affiche dès les premières lignes : «la pensée conservatrice a conquis une certaine hégémonie intellectuelle dans la vie publique des sociétés démocratiques les plus prospères» (p. 11).

style="float:C’est que les tenants de ces idéologies s’appuient sur une vision de la liberté qui présente de grands risques de dérives totalitaires et liberticides – contrairement à ce qu’ils cherchent à défendre. Depuis Isaiah Berlin (Two Concepts of Liberty, 1958) les théoriciens politiques distinguent deux formes de liberté politique : l’une dite «positive» et l’autre, «négative». Autant les courants politiques de droite que ceux de gauche défendent une forme positive de la liberté – c’est-à-dire la capacité individuelle à viser le bien, pour soi et pour les autres. Dans cette vision du monde, être libre c’est être maître de soi, c’est œuvrer «au bien commun en participant activement à la vie publique». La liberté est une vertu et charrie, ce faisant, son lot d’obligations morales imposées par un ensemble de normes contraintes par la culture et l’histoire. D’où les dérives conservatrices – qu’on retrouve, encore une fois, autant dans les mouvements politiques de gauche comme de droite – de valorisation de l’effort individuel, de la discipline, de la fidélité aux traditions, de l’identité nationale…

Ogien s’oppose à cette vision «positive» de la liberté parce qu’y appuyer la vie politique et nos décisions collectives risque, au final, de brimer les choix de vie individuels. Héritier de la vision de Berlin, reprenant les arguments de Philip Pettit (Republicanism, 1997 ; trad. fr. 2004, Gallimard) en les épurant, il propose une vision minimaliste de la liberté politique négative qui «se contente de définir les limites d’un espace de permissivité, à l’intérieur duquel il n’y a ni obligation ni interdiction. Elle ne dit rien de ce qu’on doit faire à l’intérieur de cet espace» (p.69).

Cette vision de la liberté ne dicte donc pas que nous ayons le devoir, notamment, de participer à live politique. Elle est radicalement libertaire et permissive dans nos choix de vie, ce qui implique «l’importance de la liberté de se nuire à soi-même» (chap. IV), que ce soit par l’usage de drogues voire même le recours au suicide.

Dans ce cadre, l’action de l’État trouve ses limites dans le respect de cette permissivité individuelle totale et aucun paternalisme collectif n’y a de justification. Ne pas nuire à autrui, voilà le motto politique fondamental réduit à sa plus simple expression. L’organisation politique de la société doit, ce faisant, viser la protection de la liberté individuelle.

Paradoxalement, c’est à partir de cette vision libertarienne, permissive, que l’auteur défend la possibilité même de justice sociale et l’importance, notamment, de l’égalité économique. Car, pour Ogien, contrairement aux libertariens de droite, les inégalités économiques n’ont aucun sens moral. En effet, ces libertariens considèrent que les inégalités économiques sont justifiées à partir du moment où elles sont le résultat de l’action libre d’individus faisant des choix sans coercition d’aucune nature – elles sont récompensent le talent ou le mérite individuels. Autant les libéraux que les libertariens, montre Ogien, justifient les inégalités sur la base de préceptes moraux. Donc s’attachent à une vision «positive» de la liberté politique en valorisant l’effort ou le mérite, par exemple.

Conséquence: «La tendance à donner une justification morale aux inégalités économiques ressemble plutôt à un nouvel épisode de la guerre intellectuelle menée contre les pauvres dans les sociétés démocratiques où l’idéologie officielle affirme que chacun possède une chance égale de s’en sortir, s’il veut bien s’en donner la peine» (p. 171). Or si on accepte sa conception minimaliste de la liberté politique, les inégalités économiques distribuent inégalement l’accès à la liberté individuelle et résultent du «rôle politique rétrograde de liberté positive» (p. 131). La justification des inégalités s’appuyant, en quelque sorte, sur une fausse conception de la morale, elles sont injustifiées et l’État – les décisions collectives – se trouve justifier de les combattre.

Être libre, c’est à la fois ne pas être exploité ni dominé par quiconque et à la fois protégé par des règles sociales qui visent la justice sociale. Seule l’égalité économique de tous permet l’atteinte de cet état de liberté (de permissivité) totale.

On le voit, les critères d’évaluation de l’intervention de l’État – permissivité, égalité et usage parcimonieux de la force – constituent les prémisses d’un guide pour la vie politique aussi exigeant qu’idéaliste. Ce court compte-rendu ne rend pas justice à l’ensemble des arguments du livre de Ruwen Ogien qu’il me semble urgent et nécessaire de lire en ces temps de retour du conservatisme moral collectif et du repli sur soi individuel. La résolution philosophique du paradoxal mariage entre la liberté individuelle et la justice sociale qu’il propose offre de fécondes réflexions sur notre désir d’un meilleur vivre ensemble.

L’État nous rend-il meilleurs? Essai sur la liberté politique, par Ruwen Ogien (Gallimard, Folio essais inédit, 2013, 978-2-07-045191-3, 332 p., 19,95$).

La gauche, stade suprême du capitalisme

NB: ce texte a été publié originellement le 5 mai 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

Marie-France Bazzo a répondu, dimanche dernier sur le plateau de Tout le monde en parle à la question «De quoi la droite a-t-elle besoin» par ce mot assassin : «d’intelligence». Du coup, «à droite» on s’est offusqué. Les chroniqueurs et commentateurs autoproclamés de la droite libertarienne ont (démagogiquement) hurlé à la démagogie. D’autres, plus modérés, s’interrogent sur leur appartenance à cette «droite» non identifiée par M.-F. Bazzo. Ainsi, Mathieu Bock-Côté dans son blogue cherche à caractériser la droite de la gauche.

Le problème, effectivement, de ce soi-disant retour de l’opposition gauche-droite dans le paysage politique québécois est que les termes mêmes du «débat» ne sont pas clairement posés ou, pire, qu’on se limite à leur en donner une définition caricaturale. De part et d’autre, d’ailleurs. Ainsi, la gauche défendrait la solidarité, la justice économique, le progrès social, l’empathie, la générosité, le bien commun. Le populaire «philosophe» Michel Onfray l’affirme: «Qu’est-ce qu’être de gauche? C’est croire à un certain nombre de valeurs que sont la solidarité, la fraternité, le partage, la générosité, la communauté, le don, la gratuité…»

Ce discours traverse nombre de prises de position d’une certaine gauche autoproclamée. Cette gauche bien-pensante fustigée et raillée par une certaine droite également autoproclamée. Discours populiste auquel s’opposerait un autre discours tout aussi populiste, celui de la responsabilité, de l’ordre, de la sécurité, de la réussite individuelle – discours d’une droite fustigée et raillée par la «gauche».

Définir les termes de la discussion constitue la base élémentaire de toute délibération démocratique. Caricaturer ces oppositions idéologiques nuit – empêche – une saine discussion politique. D’autant que la gauche «officielle» – c’est-à-dire clairement identifiée à des organisations politiques – se distingue si peu de la droite «officielle», tant dans l’ordre des fins que dans celui des moyens, que le besoin d’en définir les positions constitue dès lors une nécessité impérieuse.

Dans Les Mystères de la gauche, le philosophe français Jean-Claude Michéa poursuit sa réflexion sur ces dérives des positionnements idéologiques de la gauche (notamment française) entreprise en 2006 dans Impasse Adam Smith jusqu’en 2011 dans Le complexe d’Orphée. En substance, dans ce court essai plein de finesse, Michéa affirme que la gauche «officielle» ne se distingue plus de la droite que de manière superficielle parce qu’elle embrasse l’idéologie du progrès et de la croissance économique consubstantielle au capitalisme. Autrement dit, la gauche actuelle ne propose pas (plus) une critique des fondements du capitalisme – laquelle critique devrait, ce faisant, constituer la base même de sa proposition politique.

Cette critique «radicale» devrait, selon l’auteur, remettre profondément en question la «société de consommation généralisée», «principalement fondée sur le crédit – autrement dit, sur l’endettement structurel du système -, l’obsolescence programmée et la propagande publicitaire)» (p. 29) et l’«atomisation du monde», un «déracinement radical» (p. 37) des humains, véritable clef philosophique du libéralisme économique et politique.

style="float:Une gauche véritablement critique du capitalisme remettrait radicalement en question, dans cette vision des choses, l’idéologie libérale de la liberté d’individus atomisés vue comme une «propriété purement privée inhérente à l’individu isolé» (p. 40) et de leur dépendance aux contraintes aliénantes du marché mondial, de la technologie et de la consommation. La gauche ayant embrassé l’idéologie du progrès et de la croissance économique à tout prix, elle n’est plus en mesure de proposer aux masses populaires une véritable option politique. Ce faisant, elle ne rejoint plus le peuple dit de droite qui, pourtant, a de bonnes raisons, «lui aussi, d’être indigné par l’état présent des choses». La gauche de la gauche doit «l’aider ainsi à tourner sa colère et son exaspération grandissante contre ce qui constitue, en dernière instance, la cause première de ses malheurs et de ses souffrances, à savoir ce système libéral mondialisé qui ne peut croître et prospérer qu’en détruisant progressivement l’ensemble des valeurs morales auxquelles ce petit peuple de droite est encore profondément – et légitimement – attaché» (p.54).

L’état crépusculaire du monde dans lequel nous vivons nécessite une critique urgente des causes profonde de son délitement: la logique de croissance d’un système technologico-consumériste qui porte en lui les fondements mêmes de la destruction de la nature, des liens moraux et du sens de la communauté ancrée dans son histoire, sa culture et son territoire. L’aspect radical de cette critique doit définir les termes du débat démocratique opposant la droite libérale et la gauche de la common decency – le lien véritable du munus «qui a donné les mots de ‘commun’, de ‘communauté’ et de ‘communisme’, [qui] désignait d’abord les charges et les obligations – savoir donner, recevoir et rendre – qui relèvent de cette logique de l’honneur et du don» – une «façon à donner toute sa place au souci de soi» (p. 45).

La leçon française de Jean-Claude Michéa s’applique parfaitement bien aux pseudo-débats opposant la gauche et la droite au Québec – lesquels débats s’enlisent malheureusement en de stériles querelles superficielles dont la gauche politique et intellectuelle est particulièrement championne.

Les Mystères de la gauche: De l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu, par Jean-Claude Michéa (Climats, 2013, 132 p., ISBN 978-2-0812-9789-0, 23,95$).

Je suis en colère

NB: ce texte a été publié originellement le 23 mars 2013 sur le site du Voir.

 

Hier, j’étais à un lancement de deux livres publiés par Écosociété. Nous avons appris que plusieurs de nos amis très chers étaient pris en souricière par les policiers au même moment, avant même de commencer à manifester.

D’une part je ne suis pas particulièrement en faveur des manifestations, présentement. Je ne crois pas que cela soit tactiquement favorable. Ça se discute, bien sûr. Cela dit, pour n’importe qui a habité une ville comme Paris, par exemple, manifester pour mille bonnes et mauvaises raisons peut très bien se vivre. Dans cette ville, il n’y pratiquement pas moyen d’aller acheter une typique baguette sans tomber sur une manif. Manifester fait partie du droit d’expression de l’opinion. En revanche, je ne vois pas le problème avec le fait de le faire dans la légalité; ici: donner l’itinéraire. Arracher sa chemise sur ce simple règlement est une perte d’énergie inutile.

Car le problème est ailleurs. Ce simple règlement permet aux policiers, comme c’était le cas hier, d’arrêter des centaines de personnes avant même qu’ils aient entonné quelconque chant ou slogan. C’est ce qui est arrivé à mes amis hier.

C’est la raison pour laquelle Blandine Parchemal, Éric Martin, Gabriel Nadeau-Dubois, moi et d’autres avons convié les invités à ce lancement d’aller rejoindre nos amis pris en souricière, en solidarité. Nous étions une trentaine – des profs, des écrivains, des étudiants – très calmes. Les policiers nous ont bloqué rapidement l’accès aux lieux du « crime ». Fair enough. Nous jasions entre nous très calmement et en rigolant. Sans aucun avertissement ni aucune raison, les policiers nous ont chargé. Ont renversé Blandine violemment sur le sol (moi aussi, mais moins violemment) – encore une fois: sans aucune raison.

Là est le problème. Si un policier était venu nous parler et nous demander, je ne sais pas, de nous retirer parce qu’ils avaient de la difficulté à gérer la situation, je suis persuadé que nous aurions minimalement discuté avec eux et que nous aurions quitté les lieux tranquillement. Ce que nous avons fait, au demeurant, sous l’escorte de paniers à salade qui visait manifestement à nous intimider.

Une société démocratique fondée sur le droit qui accepte ces écarts de violence institutionnalisée est odieuse, ignominieuse et s’étiole. Il est urgent de questionner les manières de faire de nos corps policiers. Comprendre pourquoi ils considèrent que 30 adultes pacifiques réunis calmement devant eux sans aucune attitude de confrontation constitue une menace à la paix sociale. Une menace qui mérite de les frapper violemment de leurs boucliers qui sont, jusqu’à preuve du contraire, un outil pour les protéger, non pas pour attaquer des citoyens qu’ils devraient servir et non pas envers lesquels ils devraient sévir.

Ce matin, ma colère est encore plus grande que l’an dernier face à ce qui constitue clairement des exemples répétés d’abus de pouvoir inacceptables dans ce qui devrait être une société juste, fraternelle et démocratique.

L’élan vers l’autre

NB: ce texte a été publié originellement le 14 février 2013 sur le site du Voir.

 

Avant-hier, à son arrivée au Touski, un restaurant coopératif vaguement hippie du Centre-Sud de Montréal, Alain s’est exclamé : « Où je suis, bon dieu ?! » Il venait de quitter le confort de sa voiture dans laquelle il écoutait son poste favori, Radio X. Notre rendez-vous lui fera rater « Duhaime le midi. » C’est moi qui a proposé à Julie et Alain, son mari, qu’on lunche au Touski.

Mais c’est Julie qui est à l’origine de cette improbable rencontre. Elle lit régulièrement mes textes, s’intéresse à mes prises de position. Il y a peu de temps, j’ai demandé ici quels sont les sujets qui intéresseraient mes lecteurs. Julie m’a alors envoyé un courriel dans lequel elle affirme que même si « nos positions sont diamétralement opposées, » elle me lit « avec toute l’ouverture d’esprit possible. Parfois, je suis totalement en accord avec toi. Mais, la plupart du temps, non. »

Du même souffle, elle affirme que « le dialogue est le seul moyen d’arriver à quelque chose de concret. Quelque chose qui va bien finir par transformer cette société. » D’où sa proposition : partager un repas avec elle, son mari et moi afin de dialoguer – notamment sur la grève étudiante, à laquelle le couple était fortement opposé.

Julie et Alain habitent en banlieue, ont trois enfants, dont une jeune adolescente vivant avec des difficultés d’apprentissage sévères. Julie est entrepreneure et son travail met du pain sur la table de ses trois employés, Alain est un directeur commercial sans aucune sécurité, n’étant rémunéré qu’à commission. Ils écoutent Duhaime et Maurais, lisent Ravary et Marcotte, rêvent de mettre la hache dans les commissions scolaires, envoient leurs enfants au privé, n’apprécient vraiment pas Léo-Paul Lauzon ni Gabriel Nadeau-Dubois et considèrent que le mouvement étudiant et les manifestations de 2012 ont sombré dans le chaos et l’anarchie. Sans être millionnaires, ils sont au sommet de la classe moyenne et ont l’impression de ne pas en avoir pour leur argent avec les 52% d’impôts qu’ils payent. Une caricature, donc, de la droite individualiste que se représente la gauche intellectuelle bon teint du Plateau Mont-Royal. À l’inverse, je représente pour eux l’archétype de cette gauche carré rouge qui ne comprend rien à leur réalité et qui appuie la présence d’un État fort, les privilèges des syndicats et de la gratuité en toutes choses et défend bec et ongles la position irréaliste des étudiants en ces temps d’austérité.

Une caricature, donc, de l’opposition entre les « rouges » et les « verts » du printemps dernier. C’est la raison pour laquelle j’ai accepté la singulière invitation de ces inconnus avec lesquels, a priori, je ne partage aucune vision commune de notre société.

Nous avons discuté plus de deux heures – de gratuité scolaire, des commissions scolaires, de la gestion de notre système de santé autant que des syndicats ou des problèmes de pauvreté. Nos échanges me faisaient penser aux discussions que j’ai souvent eues avec des Français en visite pour la première fois à Montréal. Nous partageons la même langue et en grande partie la même culture et pour ces raisons nous remarquons davantage les différences qui nous distinguent. Oui, les rues sont larges et les feux de circulation sont après le coin de rue, pas avant. Non on ne salue pas d’un tonitruant « Bonjour tout le monde ! » lorsqu’on rentre dans un resto. Nous on dit brun, pas marron, et on ne prononce pas brin, mais BRUN comme dans PARFUM. Une curiosité pour les petites différences qui font la particularité de l’univers de l’autre, mais un grand nombre de similitudes qui promettent l’entente fraternelle.

Ainsi, l’essentiel de notre conversation a porté davantage sur les moyens que sur les fins politiques. Sur des cas aberrants de mauvaise gestion dans les institutions publiques ou l’inefficacité de certaines structures de notre système d’éducation ou de santé. Sur la frustration, surtout, de ce couple qui travaille d’arrache-pied et qui n’a pas l’impression que les impôts importants qu’ils payent vont au bon endroit.

Il faut dire que Julie et Alain sont issus de milieux très pauvres ; tous les deux ont grandi dans des familles monoparentales dans de très modestes logements et des HLM. Ils se sont bâti leur confort à force de jus de coude et ne valorisent pas le travail ni l’effort pour rien – et connaissent la valeur de l’argent durement gagné. D’où leur colère face au gaspillage et à l’inefficacité dans la gestion des fonds publics.

Ils ont recours à une clinique médicale privée – notamment pour les soins particuliers qu’exige l’état de leurs fille. Mais leur décision n’est pas idéologique : le système de santé public ne leur offre tout simplement pas les services dont ils ont besoin. À tout le moins, pas dans les délais nécessaires. Alain me dit, d’ailleurs, qu’il préférerait bien mieux que son 100$ dépensé à la clinique privée soit celui qu’il paye de toutes les manières via ses impôts pour le système public, et que ce dernier lui offre les services dont sa famille a besoin. Incidemment, Alain n’est pas aigri – il accepte (presque) de bonne grâce de payer en double, en quelque sorte. Tout ce qu’il demande, c’est de lui laisser ce choix.

Au fond tout le problème est là : ça ne sont probablement pas tant sur les fins politiques que nous divergeons, mais bien sur les moyens mis en œuvre collectivement. Julie et Alain semblaient un peu étonnés, d’ailleurs, que je leur explique qu’au début de la grève je me rangeais du côté des étudiants d’abord et avant tout parce que je considérais que le « ménage » devait être fait au sein de nos universités. Dans la gestion des fonds, d’une part (il est aberrant que les fonds de fonctionnement soient utilisés en immobilisations pour construire des campus satellites, par exemple). D’autre part, dans les priorités de mission de nos universités, entre la recherche appliquée, la recherche fondamentale et l’enseignement. Je prône l’accessibilité universelle à l’enseignement pour des raisons de philosophie politique. Mais avant même d’avoir cette discussion collective sur le fond des choses, nous devons nous assurer que nos universités fonctionnent sur le sens du monde. Ensuite, nous pourrons débattre des véritables questions politiques.

Si Julie et Alain peuvent comprendre que même Gabriel Nadeau-Dubois est d’accord avec eux sur la nécessité de mieux gérer les fonds publics dans nos universités – je me souviens d’un commentateur être étonné sur les ondes de Radio-Canada qu’un représentant de la gauche « radicale » prône l’efficacité – et qu’à l’inverse la gauche peut comprendre que ceux qui lisent la section « Où vont vos impôts » du Journal de Montréal ne sont pas une bande d’esprits obtus souhaitant la destruction de l’État, alors peut-être pourrons nous vivre une véritable délibération démocratique.

Julie et Alain ne sont pas des individualistes et des nombrilistes finis. Julie fait mille activités de bénévolat, Alain s’est dit ému de voir les grandes manifestations du printemps où nos concitoyens se retrouvaient enfin ensemble solidairement. Ils sont ouverts à l’élan vers l’autre, réel fondement d’une vie en commun digne de ce nom.

Lorsqu’elle m’a écrit, Julie ne se faisait pas trop d’illusion sur les résultat de notre lunch, « qui ne règlera peut-être pas grand chose. Mais qui prouvera que si la volonté y est, on peut se parler dans le respect et que quelque chose de positif peut sortir de ça. »

Il y a quelque chose de positif qui est sorti de ça : nous avons compris mutuellement que nos pensées n’étaient pas monolithiques. Julie et Alain ne sont pas plus des représentants typiques de la « droite » que moi je ne le suis de la « gauche » pour la simple raison que cela n’existe pas. N’existent que la diversité et la complexité humaines. Le dialogue politique, la délibération démocratique, vit et se développe dans cette diversité. À la condition que nous nous entendions sur un élément fondamental : la nécessité du dialogue et la volonté de comprendre l’autre. D’avoir un élan vers l’autre.

Alain, tu étais un peu mal à l’aise dans ce repaire de gauchistes qu’est le Touski. Comme tu as payé le lunch, la prochaine adition sera pour moi. On ira à la Cage au sports écouter une game de hockey et c’est moi qui paye la bière. Malgré les apparences, je dis cela sans aucune condescendance – tout le contraire, avec modestie, je veux continuer, moi aussi, à mieux te connaître et te comprendre. Il va falloir que tu rames fort en chien pour me faire comprendre pourquoi tu aimes Éric Duhaime, par contre. Mais je te promets de ramer fort pour te faire comprendre pourquoi j’aime Gabriel Nadeau-Dubois.

 

NB : À leur demande, j’ai modifié les prénoms de Julie et Alain ; le reste est rigoureusement authentique.

Dévier de la norme est révolutionnaire

NB: ce texte a été publié originellement le 12 février 2013 sur le site du Voir.

 

Without deviation from the norm,
progress is not possible.

Frank Zappa [1]

 

NB: J’ai lu ce texte à l’émission « Dans le champ lexical » à CIBL le 12 février 2013.

 

Pendant plusieurs années, je descendais tous les matins de la semaine à la station de métro Square-Victoria. Une des sorties donne sur la rue Saint-Jacques, aux pieds d’un gratte-ciel, le siège social de Quebecor. Pour atteindre cette sortie, on doit emprunter un très long corridor, très large aussi, qui monte en pente douce. À cause de sa largeur, le plafond semble démesurément bas. À l’heure de pointe du matin, la foule dense se dirige d’un pas lourd et le dos vouté vers la sortie.

À de nombreuses reprises, je me suis arrêté à l’entrée de ce corridor pour regarder mes semblables qui, comme moi, marchaient quotidiennement avec automatisme vers leur travail. Tous ces gens trottant comme des robots afin de gagner leur vie me rappelaient les scènes de Métropolis de Fritz Lang dans lesquelles on voit les ouvriers opprimés gagner l’usine dans la ville basse en rangs ordonnés.

Des automates qui considèrent normal de se trainer ainsi péniblement tous les matins vers un boulot qui leur plait plus ou moins.

Étudier pour avoir une job pour consommer pour épargner pour prendre sa retraite pour mourir.

Normal.

Le système économique est une machine à imposer la normalité aux humains. Si nous ne suivions pas certaines normes, comme travailleurs ou comme consommateurs, la machine cesserait de fonctionner.

Plus le comportement des consommateurs est prévisible, normal, plus les entreprises commerciales sont en mesure de planifier avec précision et de réduire leurs risques. Pour les entreprises, la norme constitue le facteur le plus important de prévisibilité et donc de diminution de coûteux aléas.

Il en va de même pour l’ensemble de l’économie. L’État, dans sa tentative de contrôler ou de stabiliser l’évolution de l’économie cherche à normer les comportements de ses acteurs. Mais bien avant la mise en place de techniques et d’outils de politiques publiques, l’État doit nommer, caractériser, catégoriser et mesurer les comportements économiques.

Ainsi, les plus anciennes civilisations, des Égyptiens aux Mayas en passant par les Romains, ont compris que la statistique était la meilleure amie du pouvoir politique – on n’a qu’à penser à l’importance politique du célèbre passage des évangiles à propos du recensement en Judée.

C’est le pouvoir politique qui crée les catégories sociales et économiques, littéralement. Le fait de nommer une réalité est un acte de sa mise au monde. Avant le début du 20e siècle, par exemple, il n’y avait pas de chômeurs. Non pas que l’Occident n’eût connu à ce moment une situation de plein emploi. Mais simplement, la notion de chômeur n’existant pas, il était impossible d’en identifier la réalité correspondante. Il fallut attendre que les institutions sociales en position de légitimité pour identifier (voire admettre) l’existence du phénomène du chômage soient en mesure de donner une existence au phénomène dans le discours. Ce n’est qu’en 1925 que le Bureau international du travail a proposé une première définition du chômage. [2] Cependant, pour qu’une telle définition puisse voir le jour, il fallait que le chômage soit compris comme un phénomène en soi, en l’occurrence un phénomène anormal par rapport à l’état de travailleur perçu comme un ayant droit au travail, donc en défaut par rapport à sa normalité.

Il faut donc nommer pour normer.

Avec le temps, ces définitions se raffinent. Il y a un chômage normal et un chômage anormal. Les économistes affirmeront qu’il est normal, par exemple, qu’une économie comme la nôtre connaisse un taux de chômage de 5 ou 6%. Ce taux s’explique par le fait qu’il soit normal pour les travailleurs de changer d’emploi pour diverses raisons et de connaître des périodes de chômage temporaires. Certains économistes parlent même de taux de chômage naturel.

Le pas est franchi : une norme imposée par une certaine vision du fonctionnement de l’économie est « naturalisée. » S’il est normal et naturel de vivre une situation quelconque, s’y opposer est anormal et contre-nature.

La norme devient dans ce contexte une forme politique du pouvoir économique qui favorise le maintien du statu quo. S’opposer au cycle études-boulot-consommation-épargne-retraite-mort c’est être anormal et contre-nature.

S’opposer à ce qui est normal devient un acte révolutionnaire.

À de nombreuses reprises en regardant mes semblables marcher vers leur boulot le matin à la station Square-Victoria j’ai eu envie de hurler : « Vous êtes pas écœurés de travailler pour consommer et mourir, bande de caves ?! »

Mais je ne l’ai jamais hurlé. J’ai poursuivi mon chemin vers mon travail.

Je suis normal.

 

[1] Dans une entrevue, extrait ici : http://www.youtube.com/watch?v=mOHCV-QO5HA

[2] Maurice Comte (1992), « Trois millions de chômeurs, » in Jean-Louis Besson (dir.), La Cité des chiffres : ou l’illusion des statistiques, Paris, Autrement, 86-99 (partic., p. 90).