Le point sur l’endettement des ménages | Entrevue (Radio-Canada Vancouver)

Ce matin, je m’entretenais avec Marie Villeneuve, animatrice de « Phare ouest », l’émission du matin à Radio-Canada Vancouver, sur l’endettement des ménages canadiens, et plus particulièrement en Colombie-Britannique. En effet, c’est dans cette province où l’on retrouve la plus grande proportion de ménage sur-endettés (c’est-à-dire dont la dette est de plus de 350% du revenu annuel), selon les données de la Banque du Canada.

Rien de neuf sous le soleil: les ratios d’endettement personnel croissent depuis une trentaine d’années au pays. Cela est d’autant plus préoccupant que le Canada connaît l’un des taux d’endettement privé les plus élevés au monde. En entrevue, j’ai commis malgré moi une erreur en affirmant que le taux d’endettement des ménages par rapport à l’économie était le plus élevé au monde. Je me basais sur un texte du Forum économique mondial, lui-même appuyé sur une étude de l’OCDE, qui omettait, bizarrement, certains pays comme la Suisse ou les Pays-Bas. Quoi qu’il en soit, les données de la Banque règlements internationaux montrent que le Canada se situe tout de même en tête de palmarès (premier graphique, ci-dessous). Pire: depuis le quatrième trimestre de 2016, pour la première fois, la dette totale des ménages dépasse 100% du PIB; autrement dit, elle est aussi importante que la valeur totale des biens et des services produits en une année au Canada (deuxième graphique).

On peut écouter l’échange ici.

 

L’épargne au Canada | Chronique à «Les éclaireurs» (Radio-Canada | audio)

Les niveaux d’épargne des ménages canadiens varient énormément, d’une province à l’autre, et dans le temps. C’était le sujet de ma chronique hier au magazine « Les éclaireurs » de la première chaîne de Radio-Canada, qu’on peut écouter ici.

Les deux graphiques suivants montrent à quel point ces variations peuvent être spectaculaires:

Hyperconsommation et épargne anémique

Patrick Lagacé débute aujourd’hui dans La Presse, une série d’articles consacrés à notre rapport à l’argent, la consommation et l’épargne.

J’ai été interviewé pour cette série, en compagnie de nombreuses autres personnes. M. Lagacé me cite ainsi:

Ianik Marcil, économiste, m’a expliqué avec brio comment l’Homme occidental est coincé entre deux réalités contradictoires.

D’un côté, il y a le réel: les revenus qui stagnent. Au Canada, aux États-Unis, si vous êtes dans la moyenne des ours, une fois l’inflation prise en compte, vous avez le même pouvoir d’achat qu’en 1982 (bémol de l’économiste Pierre Fortin: nos femmes ont envahi le marché du travail, permettant une croissance du pouvoir d’achat des ménages).

De l’autre côté, il y a le rêve. «Les aspirations légitimes de qualité de vie, illustre Marcil, qui répondent aux standards qu’on nous présente socialement…» Ces «standards» ? Posséder sa maison, son condo. Un beau véhicule. Un équipement «outdooring», un (ou deux) voyage (s) par année. Tout le kit, quoi.

Ça donne un rapport «schizophrénique» avec l’argent, selon les mots de l’économiste Marcil. Primo, on nous dit que nous n’épargnons pas suffisamment. Secundo, «le système marchand a besoin que nous consommions pour ne pas s’écrouler».

Petite précision: je n’aime pas contredire mes anciens professeurs, mais le bémol de Pierre Fortin est faux. Les familles (i.e. personnes seules, couples, familles nucléaires, monoparentales ou recomposées, etc.) excluant les 20% les plus riches ont vu leur revenus nets stagner depuis 1976, comme l’indique une étude de Ressources humaines et Développement des compétences Canada basée sur les données de Statistique Canada. La citation et le graphique suivants sont tirés de cette étude:

Les disparités de revenu (exprimées en dollars constants de 2007) ont augmenté entre 1995 et 2007. Le revenu moyen après impôt est demeuré à peu près le même pour les familles appartenant au quintile de revenu inférieur et aux trois quintiles intermédiaires entre 1976 et 2007, mais a augmenté pour le quintile supérieur. L’écart entre le revenu des familles formant les quintiles supérieur et inférieur a augmenté de 37 %, passant de 82 100 $ en 1995 à 112 800 $ en 2007. De même, l’écart entre le quintile de revenu supérieur et les trois quintiles intermédiaires est passé de 54 067 $ à 77 900 $ au cours de la même période, soit une augmentation de 44 %.

 

 

L’argent et l’irrationnel – Quelques notes

 

À l’émission « Dans le champ lexical » de CIBL, on parlait hier d’épargne. Cette jouissive émission tricote ses réflexions chaque semaine autour d’un mot. « Viande, » « Mobilité » et « Poil » furent les premières victimes de l’équipe de Jo-Annie Larue et Mathieu Charlebois.

On peut écouter l’intégrale de l’émission « Budget » sur le site de l’émission (et s’abonner, au passage, à la baladodiffusion).

J’y interviens à deux reprises:

➙ en début d’émission où j’explique brièvement que notre rapport à l’argent est à la fois rationnel et irrationnel (et je parle accessoirement de bonbons et de brocolis):

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➙ à la fin où je propose que notre rapport à l’épargne est à ce point lointain et abstrait que c’est littéralement un effort que de le faire:

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J’en profite pour partager quelques notes et réflexions préparées pour cette entrevue, au sujet de notre rapport à l’argent, question d’actualité s’il en est.

1. Tensions temporelles

Le rapport des humains à l’argent a toujours été ambigu, et cette ambiguïté n’a fait que s’accentuer avec l’avènement de la Révolution industrielle, l’avènement du libéralisme économique et politique et les transformations qu’ils ont induits dans nos comportements.

Deux courants paradoxaux sous-tendent notre temporel rapport à l’argent. D’une part, l’éthique (protestante) du capitalisme magnifie et encourage le travail et l’épargne, une vision à long terme, une projection dans le temps. D’autre part, le capitalisme doit se nourrir de sa propre croissance (économique), et donc de consommation; il nous incite, ainsi, à ne pas épargner mais à consommer au maximum le gain de nos efforts. Cette dernière perspective s’est accentuée sans cesse avec le développement de l’individualisme dans le libéralisme et a raccourci de plus en plus notre perspective temporelle (produits jetables, obsolescence de plus en plus grande, pression sociales au renouvellement, à la mode, etc.).

Ce paradoxe temporel fait en sorte que nos sociétés capitalistes évoluent depuis deux cent ans dans une dynamique de tension entre le long terme et le court terme, entre l’épargne et la consommation. Les deux sont indispensables au bon fonctionnement du système productif et financier mais sont aussi contradictoires au plan individuel. Plus le temps passe, plus nous sommes assaillis et sollicités à la consommation par des stratégies marketing envahissant toutes les sphères de notre vie consciente et inconsciente. Inversement, les incantations à l’épargne sont présentes partout, y compris dans le marketing bancaire.

Mais l’argent, objet abstrait et mystérieux, ne trouve sa réalisation – au sens où il se concrétise dans la réalité – que lorsqu’il est utilisé. Et il l’est davantage dans la consommation que dans l’épargne, dans l’immédiateté temporelle que dans une projection abstraite dans un lointain futur.

À cette tension s’ajoutent des caractéristiques anthropologiques et sociologiques proprement extraordinaires à l’argent.

2. Les trois piliers de l’argent

La monnaie telle qu’on la connait repose sur ce que j’appellerais trois « piliers » symboliques:

a) L’argent magique

Autant dans son usage quotidien que dans son origine historique, l’argent possède un caractère mystérieux, magique, voire religieux. Son apparition, son pouvoir, sa création dépasse bien souvent l’entendement du commun comme du spécialiste. Il est, également, à la fois largement condamné et utilisé par les diverses religions du monde.

– Le mot monnaie origine du temple de la déesse romaine Junon Moneta, où l’on battait monnaie.
– L’argent apparaît comme un aboutissement du sacrifice religieux : nécessité du don au pouvoir religieux, offrande (cf. l’impôt au Temple dans l’Ancien Testament).
– L’argent, pour de nombreuses sociétés, est une institution sacrée. Un objet qui dépasse les hommes, qui appartient à un domaine séparé, interdit et inviolable. Le rapport qu’ont entretenu et continuent d’entretenir beaucoup de nos semblables avec l’argent est à la fois un complexe amour et haine, attirance et répulsion, respect et mépris

b) L’argent tabou

L’argent possède un caractère inviolable, sacré et organisateur dans nos sociétés. Il régule nos relations sociales, et, à ce titre, est une de nos institutions sociales les plus névralgiques. Diverses institutions et législations interdisent de violer ce caractère sacré, ce qui, comme tout interdit, incite à la transgression et à la violation.

-Une des fonctions  fondamentales de l’argent est d’assurer une certaine cohésion dans ces actions individuelles. L’argent, comme institution dépassant les individus, a un pouvoir unificateur et régulateur.
– L’argent, comme l’idéologie ou le droit, est ainsi un des ciments de la société, mais aussi un réseau (comme un réseau routier) qui oblige les membres de la société à emprunter des chemins particuliers.
– L’argent tabou. L’argent qu’on répugne à toucher. Dont on répugne à parler. L’expérience empirique quotidienne montre que dans plusieurs sociétés actuelles, on répugne à divulguer son salaire ou l’ampleur de sa richesse, que les « affaires d’argent » ne se discutent pas entre amis ou en famille, et s’y traitent encore moins facilement.

c) L’argent foi

L’argent, simple signe ou marchandise servant à l’échange, ne possède que peu de valeur intrinsèque, voir aucune, comme c’est le cas dans la monnaie fiduciaire que nous connaissons actuellement. Il y a, alors, nécessité pour le bon fonctionnement du système monétaire, que les agents usagers de monnaie partagent une confiance quasi inébranlable dans sa capacité à réaliser leurs transactions économiques. Ce qui laisse place à s’interroger métaphoriquement sur la solidité de sa place dans nos vies.

– Le fondement de la monnaie telle que nous la connaissons est la confiance. Confiance que la monnaie que j’utilise dans une transaction est apte à remplir ses fonctions. Confiance de la part du marchand qui l’accepte qu’il pourra lui aussi l’utiliser par la suite. Donc de « transporter » dans le futur son pouvoir de moyen d’échange, qu’elle conserve sa valeur. Qui plus est, la monnaie n’est, dans le système financier et bancaire que nous avons hérité de la Renaissance italienne, que basée sur le crédit accordé par les banques. Faire crédit n’est-il pas d’abord faire confiance ?

– L’argent affiche donc une dichotomie. D’une part, il est l’arbitre suprême de la valeur, mesure de la valeur économique des choses entre elles – qui n’est autre chose que la réification de relations sociales, économiques. D’autre part, l’argent en tant que tel n’a aucune valeur économique, il n’est qu’un intermédiaire et on l’accepte tant et aussi longtemps qu’on lui accorde notre confiance à remplir son rôle

3. Rationalité et irrationalité économiques

Objet de désir – désir de possession, de valorisation, de parure – l’argent incite aux dérives les plus folles : ostentation de la richesse, délires d’enrichissement, insatiabilité de la quête de richesse.

  • « La monnaie, la ‘pièce’ même des transactions les plus ordinaires, est sur cette base de toutes les choses la moins comprise, et – avec le sexe, peut-être – l’objet des plus grands fantasmes irrationnels; comme le sexe elle fascine, inquiète, et répugne simultanément. » Hayek (1988, p. 141)
  • La racine de tous les maux, en effet, c’est l’amour de l’argent. (Saint Paul, I Timothée 6 : 10)
  • Marx place la motivation d’enrichissement, ce qu’il appelle l’accumulation du capital, au centre du développement de l’économie marchande, puis capitaliste. En tant que capital, l’argent n’a d’autre destination que de fructifier. Le capitaliste, par l’achat d’une marchandise particulière, la force de travail, qui est elle-même créatrice de valeur et permet au capital de s’accroître. C’est la recherche de cet accroissement qui est le moteur de la croissance du capitalisme industriel. De l’or au capital, c’est la naissance du capitalisme (Beaud 1990).
  • La réification des relations humaines dans l’argent permet une transformation psychologique importante : le passage des moyens aux fins, l’apparition de l’autonomie de l’argent par son caractère téléologique.
  • L’argent ne sert plus à produire, mais on produit pour faire de l’argent. Ce n’est plus « la fin qui justifie les moyens, » mais le moyen qui en quelque sorte oriente les fins.
  • La faim insatiable de l’enrichissement est omniprésente dans l’histoire. Le goût de l’accumulation, l’auri sacra fames, mais aussi les envies de luxe et d’ostentation ont l’âge de l’histoire. De Crésus aux Émirs ou aux milliardaires contemporains, la fascination pour tout ce qui  brille est éternelle

4. Spéculation et déraison

Lorsqu’elle enthousiasme un groupe plus large, l’insatiabilité amène de nombreux épisodes d’euphorie financière, selon le joli mot de Galbraith (1990). La psychologie individuelle de l’enrichissement rejoint ici la folie des foules. Galbraith, dans cet ouvrage, montre bien la constance de ces phases d’euphorie financière, qui sont caractérisées par un « déclenchement » psychologique récurrent : la « découverte » d’un nouveau moyen d’enrichissement, puis l’émerveillement devant les possibilités semble-t-il sans bornes de cet enrichissement. Il s’agit bien là d’un délire absolument irrationnel, où tout un chacun est persuadé qu’il peut devenir riche, que la bulle spéculative ne cessera jamais. Être riche pour s’approprier de ce pouvoir magique de l’argent, afin de ramener dans la sphère humaine ce qui la dépasse normalement.

Une des anecdotes les plus hallucinantes, strictement parlant, est le commentaire émis par Irving Fisher, un des économistes les plus en vue de son époque, à l’automne de 1929, quelque temps seulement avant le krach boursier; il a dit : « Le prix des actions a atteint ce qui paraît être un plateau permanent. »

Un exemple classique est celui de la « tulipomanie » :

La tulipomanie est le nom donné à l’augmentation démesurée puis l’effondrement des cours de l’oignon de tulipe dans le nord des Provinces-Unies au milieu du XVIIe siècle. Au plus fort de la tulipomanie, en février 1637, des promesses de vente pour un bulbe se négociaient pour un montant égal à vingt fois le salaire annuel d’un artisan spécialisé. Certains historiens ont qualifié cette crise de « première bulle spéculative » de l’histoire. Elle est restée dans les mémoires, tout au long de l’Histoire des bourses de valeurs.

 

Références

Beaud, Michel (1990) Histoire du capitalisme, de 1500 à nos jours, 4e éd., Paris: Seuil.

Galbraith, John K. (1990) Brève Histoire de l’euphorie financière, Paris: Seuil, 1992.

Hayek, Friedrich A. von. (1988) La Présomption fatale: les erreurs du socialisme, Paris: Presses universitaires de France, 1993.