L’État québécois a un rôle primordial à jouer dans la légalisation du cannabis (Lettre ouverte)

La légalisation prochaine du cannabis au Canada pose plusieurs questions, notamment économiques (j’en avais parlé dans une récente chronique au magazine Les Éclaireurs). Nous sommes plusieurs à prétendre que l’État a tout à gagner à en assurer la distribution, et ne pas en laisser les profits uniquement au marché.

C’est la raison pour laquelle Jean-Sébastien Fallu, professeur agrégé à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal, Yves Francoeur, président de la Fraternité des policiers et policières de Montréal, Yves Georges, président de la Fondation québécoise d’éducation en sécurité routière, Line Beauchesne, professeure titulaire au Département de criminologie de l’Université d’Ottawa, David-Martin Milot, M.D., président de Jeunes médecins pour la santé publique, Kenneth Lester, professeur adjoint à la Faculté de gestion Desautels de l’Université McGill et président de Lester Asset Management, Jacques Létourneau, président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) et moi-même avons signé cette lettre ouverte parue ce matin dans Le Devoir et La Presse. Le texte a été abrégé, en voici l’intégrale aussi disponible sur le site de la CSN.

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Lumières des arts

Le 18e siècle est non seulement l’époque témoin de la révolution industrielle, comme on l’a vu1, mais aussi celui d’un renouveau institutionnel majeur. Les Lumières françaises participent d’une manière particulière à ce phénomène, à la fin de l’Ancien régime. D’une part, la situation économique désastreuse du royaume nécessite des réformes en profondeur, qui, comme on le sait, ne porteront pas assez de fruits pour éviter le renversement du régime monarchique. D’autre part, pour le sujet qui nous occupe plus particulièrement, on assiste au deuxième mouvement de l’institutionnalisation (étatique) des arts et des sciences, après l’ère de Louis XIV. L’Académie royale de peinture et de sculpture, qui sera intégrée avec celle de musique et celle d’architecture dans l’Académie des Beaux-Arts en 1816, avait vu le jour en 1648 à l’instigation d’artistes qui voulaient distinguer leur travail de celui des artisans. Cette distinction fondamentale s’explique en partie par la naissance de l’industrialisation: les artistes cherchent à différencier leurs œuvres du produit industriel.2

Le lent mouvement d’autonomisation du statut des artistes, qui trouve son origine à la Renaissance, s’inscrit donc dans un mouvement historique d’individualisation de la création artistique: « La Renaissance a été marquée par la volonté de plus en plus affirmée de la part des artistes d’avoir un statut particulier, les distinguant des autres ouvriers d’art, leur attribuant un autre statut social et, surtout, les reconnaissant comme des créateurs à part entière. S’ils obtient des privilèges et sont parfois payés des sommes extravagantes, ils ne parviennent qu’assez tard à se voir octroyer une réelle autonomie. »3

Poursuivez votre lecture de cet article que j’ai publié dans le webzine des arts visuels, Rats de Ville

La résurrection de Laurent de Médicis

Laurent de Médicis, dit le Magnifique – portraituré ici par Girolamo Macchietti – était ainsi surnommé parce qu’il était généreux envers son peuple, surtout pour le développement des arts et des sciences. Ayant régné sur Florence pendant plus d’une vingtaine d’années, il est l’un des principaux artisans de la Première Renaissance italienne. Il a été le protecteur d’un grand nombre de savants et d’artistes, le plus illustre d’entre eux étant sans doute Michel-Ange, qui vécut même dans l’une des résidence du maître de Florence.

Il représente en quelque sorte l’archétype du prince-mécène de la Renaissance qui soutient le développement culturel de son peuple. Détail non négligeable, la fortune (financière) de Laurent de Médicis ne lui permettant pas toujours de soutenir les arts et les sciences au niveau qu’il l’aurait souhaité, il a usé à de nombreuses reprises de son pouvoir et de son influence pour inciter la bourgeoisie naissante à faire de même (Cloulas, 1982). Sans le nommer ni en avoir l’intention explicite, le prince florentin a ainsi mis en place un système de financement des arts et sciences mixte public-privé.

Poursuivez votre lecture de cet article que j’ai publié dans le webzine des arts visuels, Rats de Ville.

Le roi, le fou, le ministre, l’éminence grise, le subversif et l’économiste

Et qui ne prend plaisir qu’un prince lui commande ?
L’honneur nourrit les arts, et la muse demande
Le théâtre du peuple et la faveur des Rois.
Joachim Du Bellay, « Cependant que la Cour mes ouvrages lisait, » Les Regrets (1558)

Ma consœur économiste, Nathalie Elgrably-Lévy, a récemment publié un texte dans le Journal de Montréal
(où elle tient chronique), qui a fait beaucoup parler de lui. Les réactions furent nombreuses, étoffées et argumentées. Son argument est simple: l’État ne doit pas agir comme « mécène » (le mot est important) en finançant des artistes qui n’ont aucune légitimité à recevoir de support financier public s’ils ne sont pas en mesure de vendre leurs œuvres sur le marché.

Je réserve ma réplique strictement économique pour une autre tribune. J’aimerais ici plutôt me pencher sur les acteurs de cette pièce de théâtre millénaire. Car manifestement, Mme Elgrably-Lévy, non contente de ne connaître ni comprendre les enjeux de l’économie des arts et de la culture (il y a des bibliothèques complètes traitant de ces sujets), ajoute le ridicule à l’insipidité en attribuant à l’État le rôle de mécène. Sa vision représente le pire de l’économisme simpliste qui ne perçoit la réalité sociale qu’à travers le prisme de petits modèles mécaniques.

Ah ! Nathalie, en bonne économiste, on t’a appris à manier ces petits modèles, comme les amateurs de bateaux en modèle réduits, qui les font flotter sur le bassin du parc, en rêvant de naviguer un jour sur le grand océan du réel.1 Malheureusement, ton modèle est non seulement réducteur, mais ne ressemble pas du tout à un bateau. Alors, puisque tu es plus habituée aux métaphores qu’à la réalité, je vais te raconter de façon imagée comment ça se déroule, là-bas, loin de ta tour d’argent.

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PKP, Quebecor, vos épargnes et la danse à claquettes

Pierre Karl Péladeau (PKP pour les médias) est très utile au Québec. On aime le détester pour toutes les raisons historiques et sociologiques qui caractérisent le Québec: il est riche et aime manifestement l’argent, il est patron d’une grande entreprise, il a l’air arrogant, il a du pouvoir, il n’aime pas le consensus corporatiste, etc. Bref, il a l’air du méchant. C’est particulièrement vrai chez les intellectuels, qui ajoutent à cette longue liste de défauts son modèle de convergence et le pouvoir de Quebecor sur une grande partie des médias québécois.

PKP a hérité, avec son frère, de l’entreprise bâtie à bout de bras par son coloré père. Pourtant, comme se souvient Josée Blanchette qui était son amie lorsqu’ils étaient étudiants, Pierre-Karl, dans sa jeunesse, semblait vouloir se détacher du premier de son héritage: être « le fils de. » Il a d’ailleurs étudié en philosophie avant de faire son droit – ce qui en dit un peu sur la structure mentale du monsieur. Mais on ne peut échapper à l’inné ni à l’acquis: il est le fils de Pierre Péladeau, a hérité de son père comme de son entreprise.

Vendredi dernier, le 23, on soulignait le 10e anniversaire de l’acquisition de Vidéotron par Quebecor. Un des coups majeurs de PKP. Et une acquisition qui a été emblématique de sa façon de faire. À l’époque, cela avait brassé. La Presse a publié il y a une semaine une série d’articles sur cet anniversaire en même temps que le numéro courant du magazine L’Actualité dresse un portrait de PKP: « Un bulldozer nommé PKP. »

Maxime Bergeron nous rappelle combien fut houleuse l’acquisition de Vidéotron en 2000. Craignant que Vidéotron ne passe aux mains d’intérêts ontariens (Rogers), la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ), l’organisme qui gère les fonds de retraite publics des Québécois (ce que nous payons à la RRQ), a courtisé Quebecor presque en panique pour qu’elle en fasse l’acquisition. La Caisse a allongé 3,2 milliards de dollars pour permettre à Quebecor d’acheter Vidéotron. Autrement dit, c’est l’épargne-retraite des Québécois qui a permis à PKP d’acheter Vidéotron; après avoir hérité de son père, il héritait de l’ensemble des Québécois. À la suite de cette acquisition, rappelons qu’un lock-out d’un an a été décrété contre les employés de Vidéotron, que des mises à pieds drastiques ont été décidées par Quebecor et qu’il fallut beaucoup de temps et d’énergie pour que les relations de travail reviennent au beau fixe chez Vidéotron.

Rien de mal dans la décision de la Caisse: c’est dans son mandat de non seulement faire fructifier le « bas de laine » des Québécois, mais aussi de favoriser le développement économique de la province. Et ces 3,2 milliards permettaient à la Caisse de devenir propriétaire de plus de 45% des actions de Quebecor Media. Le hic, comme nous l’explique Michel Girard, c’est que malgré cette forte participation dans Quebecor Media, la Caisse n’a aucun droit sur la gestion de l’entreprise de PKP. Par des dispositions de la convention entre actionnaires liant les Péladeau et la Caisse, c’est-à-dire le contrat définissant les droits de l’un et de l’autre, la Caisse ne peut s’opposer aux décisions de la direction, sauf en cas de changements drastiques dans les orientations générales de l’entreprise – par exemple, si PKP, pris de folie, décidait de transformer son entreprise en une vaste compagnie de danse à claquettes. Malgré cela, alors qu’éclatait la bulle financière des entreprises technologiques en 2000-2001, la Caisse a sauvé Quebecor Média en allongeant quelques millions de dollars de plus, au moment au Vidéotron perdait sa valeur de façon vertigineuse.

Mais parlant de danse à claquettes, n’est-ce pas un peu ce genre d’aventure dans laquelle PKP veut se lancer en faisant la promotion du retour des Nordiques à Québec et de la construction d’un nouvel amphithéâtre? Alors que PKP ne cesse de dénoncer l’intervention de l’État, il a à peine ouvert la porte au financement privé, notamment de son entreprise, au projet du retour d’une équipe de hockey à Québec. Lui qui, par l’acquisition de Vidéotron a construit un empire médiatique basé sur la convergence, qui n’aurait été possible sans la participation de la Caisse de dépôt, se montre très résistant à la participation de son entreprise dans le projet.

En résumé:

1. Que l’État finance l’acquisition d’une entreprise comme Vidéotron pour assurer le développement d’une industrie au Québec, fort bien, c’est son rôle, quant à moi (il s’agit ici d’une prise de position politique et non économique).

2. Que l’État finance des infrastructures sportives comme un nouvel amphithéâtre à Québec est aussi son rôle – car il est un peu court de critiquer ces décisions sur la base que le hockey professionnel est une activité lucrative: une équipe de hockey, une compagnie de danse à claquettes, un orchestre symphonique sont autant d’activités humaines qui peuvent être profitables à l’ensemble de la société et c’est à nos élus de le décider pour nous, puisque nous les avons élus, justement, pour faire ce boulot.

3. Mais que PKP s’insurge de la trop grande présence de l’État dans l’économie alors que c’est le gouvernement québécois, après son père, qui lui a permis d’acquérir le pouvoir et la richesse qu’il a présentement et que du même souffle il en appelle au financement public d’infrastructures sportives, il ne faudrait pas pousser l’incohérence à l’absurde.

PKP est un homme d’affaires « bulldozer », un peu requin, effronté et brutal, et nous pouvons nous permettre de le critiquer (voire de le haïr pour certains), à ce niveau. Par contre, une chose que nous ne pourrons jamais lui reprocher est son succès. Parce que ce succès, PKP le doit en très grande partie à nous tous, à notre épargne collective. Comme il en sera potentiellement le cas du succès d’une nouvelle équipe de hockey à Québec. En ne nous intéressant pas, collectivement, au rôle de l’État dans les affaires privées, nous négligeons, comme citoyen, de mettre le nez dans le développement de notre société qui passe, aussi, par le monde des affaires. Et nous renions, de facto, notre droit à critiquer les décisions d’un homme qui est en position de pouvoir économique grâce à nous.

Les mille démantèlements de l’État

Le Monde diplomatique, en association avec les éditions La Découverte publie ce qui semble un très intéressant ouvrage sur la perte de sens du rôle de l’État (ou du drôle d’État): L’État démantelé: enquête sur une révolution silencieuse. Si l’on se fie à l’introduction, disponible en ligne ici, cet ouvrage collectif fait un tour assez complet de la question, avec bien entendu un biais franco-français.