Trump veut «démanteler les grandes banques» | Édito à «La Matinale» (CIBL | vidéo)

Le président Donald Trump a affirmé lundi vouloir « démanteler les grandes banques » et réinstaurer une réglementation à la Glass-Steagall telle que les États-Unis la connaissaient depuis 1933. Que faut-il y comprendre? Mon édito à « La Matinale » de CIBL d’hier matin.

 

Zimmerman ne regrette rien

NB: ce texte a été publié originellement le 14 juillet 2013 sur le site du Voir.

 

George Zimmerman est acquitté des charges criminelles qui pesaient sur lui, suite au meurtre qu’il a commis envers Trayvon Martin, ce jeune noir de 17 ans mort sous les balles du révolver du meurtrier (car il demeure un meurtrier, en toute justice, malgré son acquittement) – le quel révolver Zimmerman a récupéré des mains de la justice après son procès. Révolver parfaitement fonctionnel pouvant être utilisé la prochaine fois, afin de se défendre, instrument de Dieu.

Instrument de Dieu ?

Je déconne, là, vous croyez ?

Hélas. Voyez, écoutez pour vous même.

Le 26 février 2012, Trayvon Martin allait rendre visite à son père et ne portait pas d’arme. À peine un gamin qui portait des bonbons. Zimmerman, un faux flic pseudo gardien de la paix sociale de sa communauté était nerveux. A tué le jeune homme, parce qu’il y avait eu plusieurs braquages dans le quartier récemment. C’est sûr. Il faut tuer ce qui semble être associé dans ton esprit primitif à ces vols. Donc, un jeune noir.

Je ne ferai pas jugement du jugement qui a acquitté Zimmerman – je n’en ai ni la compétence ni l’état d’esprit. En revanche, ma conscience me dicte de condamner une telle posture: défendre un meurtre (je répète: il n’y a aucun doute, ici, que Zimmerman n’ait tué Martin) au nom de la justice divine. Transcription:*

(Animateur) N’y a-t-il rien que vous regrettez? Vous ne regrettez pas d’être sorti de la voiture, pour suivre Trayvon ce soir-là?

(Zimmerman) Non, monsieur.

(Animateur) Regrettez-vous que vous, vous… aviez eu un révolver ce soir-là?

(Zimmerman) Non, monsieur.

(Animateur) Croyez-vous que vous ne seriez pas ici, pour cet interview, si vous n’aviez pas eu cette arme [ce soir-là]?

(Zimmerman) Non, monsieur.

(Animateur) Vous croyez que vous ne seriez pas ici?

(Zimmerman) Je crois que c’était la volonté de Dieu, et, je n’aurais pas pu la remettre en question, Le juger, hum…

(Animateur) Est ce-qu’il y a quelque chose que vous auriez pu faire autrement, euh, rétrospectivement, maintenant que le temps a un peu passé?

(Zimmerman) – Non, monsieur.

Alors ainsi, nous en sommes encore à fantasmer sur la propriété privée – celle d’une arme qui protège nos autres propriétés privées au mépris de la vie d’autrui. En ce 14-juillet qui célèbre la Révolution française qui a enfanté de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, et qui proclame, en son article 2, que les « droits naturels et imprescriptibles de l’Homme » sont « la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression. »

 

* Merci à Sarah Labarre pour la transcription et l’aide à la traduction. Le texte original se lit comme suit:

Is there anything you regret? Do you regret getting out of the car, to follow Trayvon that night?
– No, Sir.
Do you regret that you, you… had a gun that night ?
– No, Sir.
Do you feel you wouldn’t be here for this interview if you didn’t (have that gun?)
– No Sir.
You feel you would not be here?
-I feel it was all God’s plan, and, for me to second-guess it, judge it, hum…

Is there anything you might do differently, uh, in retrospect, now that time has passed a little bit?
– No, Sir.

NB: Merci, ou pas, à Trish Babineau pour m’avoir signalé cette vidéo.

Quoi ? La liberté

NB: ce texte a été publié originellement le 4 juillet 2012 sur le site du Voir.

 

On vient d’apprendre à Frank qu’il a un cancer du cerveau. Incurable. Pas pour rien qu’il avait des migraines carabinées depuis un certain temps.

La veille, il perdait son emploi, parce qu’il avait pris la liberté de noter l’adresse de la résidence de la réceptionniste de son bureau, afin de lui envoyer des fleurs, alors qu’elle traversait une mauvaise passe. Or, utiliser le registre des renseignements personnels de la compagnie d’assurances pour laquelle il travaille contrevient aux règlements internes, aussi stricts qu’impitoyables de conséquences. Donc, licenciement. Au regret de son gestionnaire immédiat, qui ne fait qu’appliquer les directives « venues d’en haut, » bien entendu.

L’avant-veille, tentant d’échapper à sa migraine et son ennui, il zappait entre divers postes de télévision aussi débiles que variés les uns que les autres. Naviguant d’un concours à la American Idol où un jeune homme sans talent se fait humilier à une émission politique qui ferait passer Fox News pour un repère de socialistes en passant par un compendium des cascades les plus idiotes et autres télé-réalités où des adolescentes hystériques se chamaillent en se lançant un tampon hygiénique usagé par la tête, Frank n’a non seulement pas perdu sa migraine mais a gagné en plus un dégoût profond pour ses semblables.

Il s’en explique, d’ailleurs, à son collègue de cubicule, quelques minutes avant de perdre son emploi: l’Amérique, son pays, le déprime par sa négation radicale de la civilisation – notamment dans ces émissions télévisées. Il affirme que ces demeurés ne devraient pas avoir le droit de diffuser leurs idioties. Il défendra, bien sûr, leur liberté d’expression si elle était menacée – mais il tente (sans succès) d’expliquer à son collègue combien tout cela représente la chute de la civilisation en général et des États-Unis en particulier.

Ayant tout perdu, particulièrement sa raison de vivre – y compris sa petite fille de laquelle il est séparé et qui ne veut plus de lui, obnubilée qu’elle est par les objets de consommation – Frank comprend qu’il n’a qu’une seule issue avant de quitter son monde sordide.

Tuer ces dégénérés, ces assassins de civilisation, qui ne méritent pas de vivre.

Ce qu’il accomplira, littéralement, dans le sang et l’allégresse.

Voilà l’argument et l’essentiel de la trame d’une comédie noire récente, God Bless America, de Bobcat Goldthwait.

Un film acide sur la liberté. Liberté de penser, liberté de s’exprimer et liberté d’agir.

La liberté que nos amis au sud de la frontière célèbrent aujourd’hui. Le 4 juillet 1776 le Congrès adoptait la Déclaration d’indépendance. La libération du joug britannique. Un texte fondateur qui porte cette affirmation aussi belle que redoutable: « Nous tenons ces vérités comme allant d’elles-mêmes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. »

Liberté mot précieux dans toutes les langues – incantation métaphysique dans l’esprit d’à peu près tous les Américains.

Dans la nouvelle polarisation politique que connait le Québec actuellement, la liberté se retrouve à nouveau au centre d’un champ de bataille symbolique. Raillée par une gauche primaire lorsqu’elle caricature une droite non moins béotienne qui défendrait la « libârté » de faire ce que bon nous semble. Galvaudée par les uns et les autres au même titre que les concepts de « démocratie, » de « justice sociale, » de « responsabilité » ou de « désobéissance civile. »

Pourtant. L’idéal de liberté constitue sans doute aucun l’un des héritages les plus précieux de la modernité, quoi qu’en prétendent certains intellectuels patentés.

Le fait est qu’elle fut trahie plus souvent qu’à son tour. Travestie, aussi.

Ramenée à sa plus simple expression, elle perd tout la richesse et la profondeur qu’elle porte.

D’aucun prétendent que le néolibéralisme dominant, grand lamineur idéologique devant l’Histoire, n’aurait retenu et diffusé que la facette négative de la liberté, selon la nomenclature célèbre proposée par Isaiah Berlin. [1]

La liberté négative est celle où « une personne ou un groupe de personnes – est ou devrait être laissée libre de faire ce qu’il est capable de faire ou être, sans l’interférence d’autres personnes » (pp.121-2). La liberté d’agir ou d’être sans contrainte. La « libârté » de faire ce que bon nous semble.

À l’inverse, la liberté positive correspond au « désir de la part d’un individu d’être son propre maître » (p.131). La liberté de construire et de se construire.

L’économisme et le consumérisme généralisés ne retiendraient donc de la liberté que la première notion: celle de ne pas être entravé par des forces extérieures. C’est la liberté des diverses Chartes des droits, de la Magna carta du 13e siècle à nos contemporaines législations ; elle représente le long combat contre l’absolutisme, la coercition et l’arbitraire. En grande partie, c’est cette liberté que les Américains célèbrent aujourd’hui.

La liberté de l’individualisme radical: moi, ma maison, ma famille, ma vie. Une liberté hargneuse, qui nie la communauté et oublie la nécessaire construction de soi avec l’autre en société. Car c’est à cela que résonne la liberté positive: la liberté de choisir une forme de vie sociale et politique dans laquelle tout un chacun peut s’épanouir. Une liberté exigeante qui s’affirme jour après jour dans son désir d’un dépassement de soi – en droite ligne avec la pensée des pères fondateurs des États-Unis et du E pluribus unum.

Alors que la forme négative de la liberté exalte l’individualisme, sa forme positive célèbre l’individualité. Il s’agit là probablement de la nuance fondamentale que les dernières décennies de néolibéralisme ont oblitérée. Un néolibéralisme simpliste qui nie l’autre et sa communauté. Qui nie l’ensemble des individualités dirigées vers l’autre – une communauté d’appartenances diversifiées.

Voilà la différence entre l’individualisme et l’individualité qu’a gommé la pensée néolibérale depuis les dernières décennies.

A été évacué du discours politique le lien communautaire, l’acceptation de la règle commune, la soumission au bien commun. Une vie commune vidée de son sens, où chacun s’enferme dans sa petite vérité, dans sa petite maison, dans sa vie, devenue petite parce que privée de l’autre.

Pourtant, l’individualité, la liberté créatrice de chacun, la possibilité de penser par soi-même sont des conquêtes formidables du libéralisme politique. Il ne s’agit pas, en réaffirmant la primauté de l’appartenance à la communauté, d’évacuer l’individualité. Loin s’en faut – tout le contraire.

L’individualité fonde la diversité, affirme que notre communauté est un tout dont la valeur est plus grande que la somme de ses parties. Parce que chacune d’entre elles a la liberté de s’affirmer avec l’autre, à ses côtés, dans le partage de sa liberté. E pluribus unum.

En élevant au rang de bien suprême l’individualisme, en rejetant l’individualité libre déterminée par sa communauté, ses institutions et sa culture, le libéralisme radical que nous connaissons pervertit la liberté même.

Car le libéralisme économique, se glissant sournoisement sous les draps du libéralisme politique, n’est que soumission.

Soumission au « règles du marché. » Soumission à l’efficacité et à l’appât du gain, moteurs de la croissance et de l’enrichissement économiques. Soumission généralisée parce qu’il s’appuie au final que sur la conception d’une liberté négative.

Elle est la radicale responsabilité parce qu’elle sait les contraintes de l’autre. Elle est la colombe de Kant – dont le vol s’appuie sur l’air sans s’imaginer qu’elle pourrait mieux réussir dans le vide.

Bien que nous ne puissions concevoir notre civilisation sans les deux formes de liberté, comme Berlin l’a démontré, la radicalisation et la simplification du néolibéralisme ont annihilé en grande partie la liberté positive et responsable.

C’est cette perversion de la liberté qui a fait disjoncter les synapses de Frank dans God Bless America. C’est contre cette perversion que s’indignent nombre de citoyens un peu partout sur la planète ces dernières années. C’est pour la renverser que les Américains devraient combattre en ce 4 juillet.

God Bless America.

 

[1] Isaiah Berlin (1958), « Two concepts of liberty, » in Four essays on liberty, Oxford: Oxford University Press, 1969, pp. 118-72.

Les crissements de la dette

Hier, Jérôme Lussier publiait un billet titré « La crisse de dette, » où il souligne, notamment, avec justesse que la dette publique, c’est-à-dire la dette de nos gouvernements, n’est pas aux mains d’une sombre confrérie de financiers « invisibles, distants et manipulateurs. » À l’heure où la finance internationale a plus que jamais mauvaise presse et où les membres de l’Union européenne passent un mauvais quart d’heure à cause de l’endettement de certains d’entre eux, il est bon, en effet, de ramener un peu de nuance dans cette histoire.

1.- Un keynésianisme primaire et mécanique pourrait prétendre que la dette d’un État n’est jamais un problème, car, selon la célèbre formule de Keynes lui-même, à long terme nous sommes tous morts et que la dette d’un État se perpétue toujours dans le temps. Or rien n’est moins vrai. Il est possible d’être keynésien, de gauche, pro-interventionniste, appelez-ça comme vous le voulez, ce dont je me réclame, et considérer que les niveaux d’endettements actuels sont insoutenables. Alors que les dettes de nos administrations publiques atteignent des niveaux équivalents à l’ensemble de nos économies, elles deviennent un fardeau insupportable, surtout pour des économies comme celle du Québec qui demeure moins efficace et donc moins concurrentielle que celle de ses principaux partenaires économiques. Mon confrère économiste Martin Coiteux, professeur à HÉC-Montréal, en fait l’éloquente démonstration à plusieurs reprises sur son blog personnel.

2.- Un des effets directs de l’endettement est ce qu’on appelle le service de la dette, c’est-à-dire le coût direct, annuel, de son remboursement pour l’État. Au Québec, il s’établit présentement à un peu moins de 9% de l’ensemble des dépenses du gouvernement. C’est dire que pour chaque dollar que le gouvernement du Québec dépense, près de 10¢ ne sont pas utilisés à défrayer les coûts des services sociaux, des infrastructures et autres programmes, mais à simplement rembourser la dette. C’est évidemment énorme et cela réduit d’autant la marge de manœuvre de l’État à faire face aux multiples problèmes économiques et sociaux qui nous préoccupent tous. Bien pire, le dernier budget provincial prévoit une hausse de plus de 12% du service de la dette. C’est un  nouvel endettement qui sert à payer l’endettement actuel, payer sa carte de crédit avec un prêt, en somme, comme le souligne à nouveau Jérôme dans son billet.

3.- Un troisième problème est lié à la propriété de cette dette. Les mêmes keynésiens primaires prétendent depuis des lustres que le problème de la dette publique n’est pas très important parce que nous sommes nos propres créanciers. En effet, une bonne portion de la dette de nos gouvernements est détenue par nos propres institutions nationales (fonds de pension, portefeuilles de placement bancaires dans lesquels vous placez vos RÉER, etc.) ou directement par des particuliers (via les obligations d’épargne). En théorie, il est vrai que dans ce cas de figure, le service de la dette canadienne repayé aux résidents canadiens n’est pas très nuisible – elle génère des intérêts sur nos épargnes collectives et individuelles. En pratique, il y a deux problèmes. D’une part, il serait plus profitable pour notre économie que ces épargnes soient utilisées à financer des projets structurants (qu’ils soient publics ou privés), et non pas en trop grande partie à payer une dette passée (point 2, ci-dessus). D’autre part, la part de la dette publique détenue par les résidents a diminué substantiellement au cours des dernières années (premier graphe, ci-dessous). Aux États-Unis, c’est encore pire (deuxième graphe) – c’est maintenant la moitié de la dette du gouvernement fédéral américain qui est détenue par les étrangers. Dans le contexte où notre économie est relativement petite sur l’échiquier mondial et où elle évolue dans le cadre d’une mondialisation accélérée des marchés financiers, ce que nous constatons pour les États-Unis risque de nous atteindre de la même manière à court et moyen terme.

Pour ces raisons, entre autres, je désirais en rajouter au billet de Jérôme Lussier – il est urgent de sortir le débat sur l’endettement de nos gouvernements des enfantillages de la dichotomie gauche-droite, de l’insupportable débat autour du soi-disant « modèle québécois » et d’en faire l’objet d’une discussion politique véritable. Je le répète: je m’affiche comme économiste de gauche, pro-interventionniste et je considère que le problème de l’endettement de nos gouvernements en ces temps des grandes turbulences comme un problème grave qui doit être réglé. Nous devons entendre la crise européenne des derniers mois comme une tonitruante sonnette d’alarme. Et faire face à notre propre situation. Par des voies politiques, rigoureuses et avec nuance. Loin des idéologies et de l’électoralisme.

 

Source des données: OCDE (http://stats.oecd.org/Index.aspx?DataSetCode=GOV_DEBT)

Nous, les 99%

Dessin de John Lennon: «Power To The People»

Les divers mouvements sociaux inspirés de Occupy Wall Street se propagent un peu partout aux États-Unis ces jours-ci, mais aussi au Canada; on annonce un « Occupy Montréal » pour le 15 octobre. Il y aurait eu de 5000 à 12000 manifestants à New York cette semaine.

Ces manifestants considèrent porter la voix de 99% de la population qui subit les injustices des dérives du capitalisme financier, alors que 1% des Américains « ont tout. » Sur un site tumblr lancé à la fin août, on peut lire:

We are the 99 percent. We are getting kicked out of our homes. We are forced to choose between groceries and rent. We are denied quality medical care. We are suffering from environmental pollution. We are working long hours for little pay and no rights, if we’re working at all. We are getting nothing while the other 1 percent is getting everything. We are the 99 percent.

Au début plutôt marginal et ignoré des médias, le mouvement semble prendre de l’ampleur. Il recueille même la sympathie d’un nombre grandissant de personnalités, y compris d’élus démocrates, même de George Soros, le milliardaire célèbre pour avoir bâti sa fortune sur la spéculation monétaire et financière.

Ces manifestants se réclament des divers mouvements réunissant des « indignés » en Europe occidentale, voire du printemps arabe (faudrait pas pousser mémé dans les orties, tout de même).

Ces milliers de personnes n’en peuvent plus de ne pas avoir d’emploi après s’être endettés pour étudier, d’avoir perdu leur maison alors qu’on leur offrait la propriété privée sur un plateau d’argent, de voir leur pouvoir d’achat stagner voire diminuer, au même moment où les puissants de ce monde, croient-ils, se foutent littéralement de leur gueule en empochant des millions de dollars comme dirigeants d’entreprise ou en sauvant de la faillite, comme politicien, des institutions financières qui sont à l’origine de leurs maux.

Il est plaisant de présenter ces manifestations comme un symptôme des dérives, sinon de l’échec, du capitalisme contemporain. À mon sens, ça n’est pas du tout de cela dont il s’agit. Il s’agit bel et bien ici d’une crise morale, d’une crise de légitimité.

Le préambule de la Constitution des États-Unis commence par ces mots très forts que nous connaissons bien: « We the people. » Une idée qui est reprise dans ce qui était la devise du pays avant 1956: E Pluribus Unum – devise dont la traduction rend mal la force du Latin: « De plusieurs, Un. »

Ces quelques mots sont fondamentaux pour toute démocratie. L’unité. La multitude des rêves fondues en une aspiration commune. L’inclusion radicale de la multitude.

La perte de légitimité démocratique, c’est l’oubli de cette inclusion. Les « 99% » se considèrent exclus, à tort ou à raison, du projet commun. Mais qu’ils aient tort ou raison, dans les faits, n’a aucune importance: leur sentiment justifie à lui seul leur colère. Car ils ne s’y retrouvent plus dans le projet politique. Bien plus, ils ne reconnaissent plus de légitimité aux dirigeants économiques, ce qui est bien pire puisqu’ils ne sont pas élus – et ne peuvent donc pas être défaits aux élections.

Voilà pourquoi cette crise est grave. Les États-Unis et l’ensemble des économies occidentales ont connu depuis 40 ans plusieurs crises économiques majeures. Aucune n’a suscité un tel mouvement de colère. Le confort et l’indifférence, pour reprendre le beau titre du film de Denys Arcand, la canalisait en d’autres lieux. Mais en ce début de 21e siècle, les rêves de prospérité et d’accomplissements personnels se dissolvent dans le cynisme politique et l’indifférence des financiers.

Rappelons-nous cet autre beau texte constitutif des États-Unis d’Amérique, la Déclaration d’indépendance proclamée le 4 juillet 1776, par laquelle les colonies britanniques se détachèrent de l’Empire:

Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes: tous les hommes sont créés égaux; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l’organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur.

Les « indignés » de Wall Street considèrent que leur gouvernement ne leur assure plus le droit à la recherche du bonheur. Le rêve américain – j’oserais dire le rêve démocratique – leur est refusé, à leurs yeux. Parce que nos sociétés sont gouvernées, à la fois politiquement et économiquement, par une « timarchie » comme le disait Platon (République VIII 545a) – le gouvernement des hommes qui ne cherchent que les honneurs – et une ploutocratie qui n’a que l’appât du gain comme maître.

À mon sens, le temps est venu pour l’établissement d’une nouvelle légitimité du pouvoir politique, mais surtout économique. De nombreux penseurs du management ou de l’économie, notamment à Harvard, sont préoccupés depuis plusieurs années par cette refondation du capitalisme. L’un d’entre eux, Umair Haque, milite en ce sens dans un important ouvrage: The New Capitalist Manifesto. Les dirigeants d’entreprises et les financiers doivent comprendre que la légitimité de leur pouvoir repose sur leur responsabilité en société. À l’heure où l’on n’a jamais autant parler de « responsabilité sociale des entreprises, » il est urgent qu’on en prenne pleine conscience.

Ces mouvements contestataires signifient-ils que le grand soir de la révolution est à nos portes? Loin s’en faut. Une chose me semble claire, cependant: des millions de personnes n’ont plus les petits matins dont ils rêvent – et ils croient que la recherche quotidienne du bonheur leur est désormais hors d’atteinte.

À lire:

Hervé Kempf (2011), L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, Paris: Seuil.

Sur le site de l’Institut de recherche et débat sur la gouvernance, « La légitimation du nouveau pouvoir politique: les sources de la légitimité politique » de Karine Gatelier (2005).

De l’indignation circonstancielle

Hier, le 21 septembre 2011, trois hommes ont été assassinés par l’État. Troy Davis (42 ans) en Georgie, Lawrence Brewer (44 ans) au Texas et Alireza Molla Soltani (17 ans) en Iran.

L’exécution du premier ne peut pas se rapprocher davantage d’une erreur judiciaire: un jeune homme noir début vingtaine est condamné pour le meurtre, il y a vingtaine d’années, d’un policier blanc. Depuis son procès en 1991, sept des neuf témoins affirmé avoir reçu des pressions de la part des policiers; de ceux-ci, trois affirment que Troy Davis n’est pas coupable. Il n’y avait aucune preuve matérielle contre ce jeune homme.

Lawrence Brewer, suprématiste blanc, a été condamné pour le meurtre crapuleux et gratuit d’un jeune noir.

Alireza Molla Soltani, quant à lui, a été pendu pour le meurtre d’un culturiste très populaire en son pays au cours d’une bataille. Il affirme avoir agit en panique face au colosse.

Trois assassinats d’État contre trois jeunes hommes, donc.

Pourtant, hier soir, comme des milliers de mes semblables, je me suis énervé toute la soirée dans la volière qu’est Twitter à hurler mon indignation contre l’exécution de Troy Davis et n’ai à peu près pipé aucun mot de celles des deux autres hommes. À l’exception près de deux « retweets, » question de me donner bonne conscience, j’imagine.

Pourquoi?

La foi de ma mère, pour reprendre le titre d’un beau livre du père Lacroix, c’est la justice sociale. Sa religion, l’engagement. L’église qu’elle fréquente le plus assidument, Amnistie Internationale.

J’ai donc été élevé, dans tous les sens du terme, à m’opposer en toutes circonstances à la peine de mort. Une longue liste de citations abolitionnistes, de Hugo à Camus, de Voltaire à Desmund Tutu, pourraient me faire office de crédo. J’ai même conservé précieusement, telle une relique, le programme d’une soirée soulignant le 25e anniversaire d’Amnistie, en 1986, que j’avais fait autographier par son fondateur, Peter Benenson – j’avais 16 ans et j’étais aussi impressionné qu’un membre de la Jeunesse catholique qui aurait rencontré le pape.

De cette foi et de cette religion, donc, ma mère m’a inculqué que la peine de mort était en toutes circonstances injuste et inadmissible. En toutes circonstances.

Pourquoi, alors, à l’instar de milliers d’autres personnes, ai-je été hystérique sur Twitter hier soir au sujet de la mise à mort de Troy Davis, mais pas au sujet de celle de Lawrence Brewer ni de celle de Alireza Molla Soltani?

Parce que le second était une raclure d’égouts de la pire espèce? Parce que le second habite à l’autre bout de la planète, a fortiori sous un régime barbare qui bafoue à tour de bras les droits de l’Homme? Parce qu’on a manifestement violé les droits fondamentaux et constitutionnels de Troy Davis en lui refusant une défense pleine et entière?

Pourquoi hier soir ai-je pleuré Troy Davis dans les bras de ma blonde, pourquoi ai-je serré bien fort dans les miens sa petite fille avant qu’elle ne se couche? Et qu’en toute honnêteté le sort de Lawrence Brewer ni celui de Alireza Molla Soltani ne m’émeuvent particulièrement?

Ma mère ne serait pas fière de moi. Je ne le suis pas non plus.

L’élévation aux plus grands principes de justices est exigeante. C’est en cela que j’écrivais que ma mère m’a élevé.

L’indignation circonstancielle participe d’une foi puérile au même titre que la croyance en un Dieu vengeur qui épie nos moindres gestes. L’idéal de justice ne peut être qu’universel et intransigeant – pas guidé par l’émotivité immédiate. Nous l’avons hérité des grandes narrations morales transposées dans les religions historiques autant que du rationalisme des Lumières. Il est humain de s’émouvoir davantage de l’injustice patente qu’a connu Troy Davis que du sort réservé à une ordure comme Lawrence Brewer. Mais il n’est pas juste de le faire. Car la société n’aura plus la possibilité, entre autres, de permettre à ce dernier de se réhabiliter ou de subir véritablement la peine d’emprisonnement à perpétuité qu’il méritait.

L’injustice évidente dans le cas Travis pourrait, en revanche, raviver le courant abolitionniste aux États-Unis, à un moment où de moins en moins d’états usent de la peine de mort. C’était d’ailleurs le souhait de Larry Cox d’Amnistie Internationale hier, lors de la couverture web des événements par Democracy Now. Jérôme Lussier sur Twitter mentionnait avec justesse que Troy Davis pourrait être le Dred Scott de la peine capitale, cet esclave américain qui avait contesté jusqu’en Cour suprême le refus de ses nouveaux maîtres de le remettre en liberté. La cause de Dred Scott a été l’un des plus important déclencheur du mouvement anti-esclavagisme aux État-Unis, mais aussi, bien malgré lui, l’une des causes de la Guerre de Sécession.

Souhaitons pour nos amis américains que cette histoire n’accentue pas davantage la polarisation politique qu’ils connaissent. Et qu’ils puissent s’élever vers un idéal de justice et de moral plus grand, universel et intransigeant. Sans quoi cette soirée d’indignation n’aura été, effectivement, que circonstancielle.

J’aimerais que la foi de ma mère rassemble les Hommes de bonne volonté, comme on le disait autrefois…

Quand la suprême justice donne seulement à vomir à l’honnête homme qu’elle est censée protéger, il paraît difficile de soutenir qu’elle est destinée, comme ce devrait être sa fonction, à apporter plus de paix et d’ordre dans la cité. Il éclate au contraire qu’elle n’est pas moins révoltante que le crime, et que ce nouveau meurtre, loin de réparer l’offense faite au corps social, ajoute une nouvelle souillure à la première.
– Albert Camus, Réflexions sur la guillotine (1957), in Essais, Pléiade, p. 1021

Ces bureaucrates d’Américains coûtent cher

Au moment où le gouvernement central américain se fait gifler par Standard & Poor’s, en plein cœur d’une lutte stérile entre Républicains et Démocrates pour régler le problème de la dette publique, une étude étonnante a été publiée la semaine dernière.

C’est un lieu commun galvaudé jusqu’à plus soif que de considérer que la bureaucratie au Canada soit lourde, que l’État soit trop présent et inefficace et que tout cela rende notre pays moins productif que ne l’est les États-Unis. Le système de santé est, à cet égard, souvent pointé du doigt. Lourdeur administrative, centralisation couteuse, inefficacité semblent être leur apanage.

Or, cette étude réalisée par des chercheurs de l’université Cornell et de l’université de Toronto montre que la gestion administrative des dossiers des médecins américains prend plus de 8 fois plus de temps que celle des médecins ontariens. La gestion des dossiers des patients, les nombreuses démarches que les médecins américains doivent entreprendre auprès de multiples compagnies d’assurances font en sorte que le personnel de soutien y consacre 20,6 heures par médecin par semaine, contre 2,5 heures par médecin par semaine en Ontario.

Ce qui représenterait, selon les chercheurs, des coûts de 82 975$ par année par médecin aux États-Unis contre 22 205$ en Ontario. Une dépense bureaucratique superflue de 27,6 milliards de dollars par année aux États-Unis.

Notons que le coût horaire, si l’on en juge par ces chiffres, est beaucoup plus élevé en Ontario qu’aux États-Unis. Il y aurait donc matière à analyser l’efficacité de ces tâches administratives au Canada.

25% de moins en innovation privée au Canada qu’aux États-Unis

Une étude du Conseil des sciences, de la technologie et de l’innovation, L’état des lieux en 2010 – Le système des sciences, de la technologie et de l’innovation au Canada, publiée la semaine dernière montre que les entreprises canadiennes investissent 25% de moins en machinerie et équipement que leurs semblables aux États-Unis, entre 2000 et 2007. Ces investissements peuvent généralement être assimilés en grande partie en innovation de processus ou de procédés. Une autre données alarmante montre que le secteur privé investi deux fois moins en technologies de l’information que celui de nos voisins du Sud pour la même période.

Ces faits sont troublants pour plusieurs raisons, quelques uns soulignés par l’étude:

➙ Le Canada est le pays du G7 qui investit le plus dans la recherche publique (post-secondaire).

➙ De façon globale, cette piètre performance prend place dans un contexte de croissance et de développement économique inédit.

➙ Les taux d’intérêt (donc le coût du financement de l’acquisition de ces innovations) sont historiquement bas.

➙ Le vigueur du taux de change de la devise canadienne rend l’acquisition de ces équipements (dont l’achat est libellé en $US) très attrayant.

Cette situation n’est évidemment pas une surprise (j’en faisais une synthèse en novembre dernier ici même). Malheureusement, il semble que les entreprises canadiennes continuent à manquer le bateau, malgré la reprise économique – lente et incertaine reprise, certes, mais tout de même présente.

Autant en emporte 75 ans

Il y a 75 ans aujourd’hui était publié Gone with the Wind (Autant en emporte le vent) de Margaret Mitchell. Ce roman psychologique et d’amour se développe, on le sait, dans le cadre politique, social et économique de l’après Guerre de sécession, celui de la perte du pouvoir des Sudistes géorgiens au profit des Yankees et des Noirs. Un roman qui permet, lorsqu’on l’appréhende avec notre regard contemporain, de constater à quel point Margaret Mitchell, 70 ans après la victoire de l’Union, conservait une amertume incroyable envers les vainqueurs par sa sublimation d’un âge d’or de la suprématie blanche et son mépris affiché des Noirs:

Aided by the unscrupulous adventurers who operated the Freedmen’s Bureau and urged on by a fervor of Northern hatred almost religious in its fanaticism, the former field hands found themselves suddenly elevated to the seats of the mighty. There they conducted themselves as creatures of small intelligence might naturally be expected to do. Like monkeys or small children turned loose among treasured objects whose value is beyond their comprehension, they ran wild–either from perverse pleasure in destruction or simply because of their ignorance.

To the credit of the negroes, including the least intelligent of them, few were actuated by malice and those few had usually been « mean niggers » even in slave days. But they were, as a class, childlike in mentality, easily led and from long habit accustomed to taking orders. Formerly their white masters had given the orders. Now they had a new set of masters, the Bureau and the Carpetbaggers, and their orders were: « You’re just as good as any white man, so act that way. Just as soon as you can vote the Republican ticket, you are going to have the white man’s property. It’s as good as yours now. Take it, if you can get it! »

(Part 4, ch. XXXVII, sur Project Gutenberg of Australia)

Un âge d’or emporté par le vent…

* On peut trouver ici un album copieux de photographies du film de 1939, ainsi que sur ce site, qui offre plusieurs photographies du tournage.

42 % des millionnaires ne se considèrent pas riches

Une récente étude de la firme de placement Fidelty montre que 42% des millionnaires aux États-Unis n’ont pas l’impression d’être riches (« don’t feel wealthy »). Pour atteindre cet état d’esprit pour le moins enviable, il leur faudrait au bas mot 7,5 M$ d’actif net. Difficile, la vie des gens riche. On devrait mettre sur pied un service d’aide qui leur serait dédié.