Les transformation du monde du travail | Chronique à «Les éclaireurs» (Radio-Canada | audio)

Hier, au magazine Les éclaireurs nous proposions comme il se doit un spécial « travail. » Une émission fort intéressante, avec une histoire de la Fête du travail racontée par l’historienne Joanne Burgess, l’étonnante présence des uniformes de haute couture dans les métiers les plus variés avec Madeleine Goubau, le délicieux billet d’humeur, sur le « labeur d’exister » de Véronick Raymond, les captivantes recherches de la prof. Caroline Roux sur notre impression de manquer de temps et mon petit topo sur l’histoire récente des transformations du monde du travail. Ça s’écoute ici.

 

 

 

Amours, délices et orgues

NB: ce texte a été publié originellement le 8 mars 2012 sur le site du Voir.

 

Il est faux que l’égalité soit une loi de la nature.
La nature n’a rien fait d’égal ;
sa loi souveraine est la subordination et la dépendance.

Vauvenargues [1]

Le bulldozer du politiquement correct a probablement effacé cela des manuels scolaires, mais à la petite école on nous apprenait qu’en grammaire française « le masculin l’emportait sur le féminin. » Cela est particulièrement vrai du pluriel: il suffit, dans une énumération, qu’il y ait un substantif masculin pour que le pluriel les unissant soit masculin.

La force du nombre serait donc masculine. L’usage langagier n’est évidemment pas un reflet pur et parfait des conditions sociales desquelles il émerge. Mais force est de constater que ses particularités en constituent un miroir certain.

Au langage politiquement correct s’ajoute une vision économiquement correcte du social dictée par l’idéal d’équité. L’équité constitue le dogme contemporain de la justice sociale, ayant, en ce sens, supplanté l’égalité. Quiconque revendiquerait l’atteinte de l’égalité entre les hommes et les femmes serait rapidement taxé de radicalisme et d’utopisme enfantin. L’équité, elle, s’accorde mieux avec notre démocratie fortement teintée de méritocratie.

Car l’équité n’est, en théorie, rien d’autre que l’égalité des chances. Cependant, l’égalité des chances n’est rien d’autre qu’une autre forme de la fiction de l’état de nature rousseauiste. Non seulement l’état de nature est une fiction, mais l’équité constitue un voile opaque posé sur l’inexorable tendance des sociétés humaines à créer l’inégalité.

L’équité, l’égalité des chances au mérite, constituerait, selon le sociologue François Dubet, une « fiction nécessaire. » Mais c’est une version pernicieuse de l’égalité morale et politique car elle individualise la force du mouvement féministe qui cherche l’atteinte de l’égalité des femmes avec les hommes. Un individualisme qui gomme l’essence collective de cet idéal.

Le féminisme est une posture morale humaniste avant toute chose, avant les revendications individualistes. La promotion de l’égalité économique entre les hommes et les femmes devrait participer de cette posture plutôt que d’un simpliste calcul des équivalences de revenu hommes-femmes, de taux de participation des femmes aux conseils d’administration ou d’équité en matière de formation et de développement professionnel.

Malheureusement, c’est au plan économique que l’équité atteint son niveau de fiction le plus efficace – où l’économiquement correct aplanit sans nuance l’idéal égalitaire. Il est facile de se complaire dans l’idée que les programmes d’équité salariale ou d’accès non discriminatoire à l’emploi permettent d’atteindre l’égalité hommes-femmes. Cependant, quoiqu’elles constituent une étape nécessaire sur le chemin vers cet idéal, ces initiatives ont tendance à faire oublier l’importance de l’égalité économique dans le schéma global de la justice sociale.

L’égalité économique précède toutes les autres formes d’égalité de droits. Il n’est pas possible d’avoir de véritable égalité juridique, par exemple – qui est pourtant une pierre d’assise fondamentale de notre société démocratique – sans véritable égalité économique, puisque les plus riches ont davantage de ressources pour défendre leurs droits face à la justice. Il en est de même pour l’égalité politique et l’égalité sociale. [2]

Le combat féministe – car il s’agit bien d’un combat, non d’une idéologie – doit donc, à mes yeux, être d’abord un combat pour l’égalité économique entre les hommes et les femmes. Tant qu’il y aura inégalité économique généralisée, dans la plus vaste part de la société, il n’y aura pas égalité morale, juridique, politique ou sociale entre les hommes et les femmes. En un mot comme en mille, ceux qui ont davantage de pouvoir financier et économique ont également plus de pouvoir dans l’ensemble des autres sphères de la vie sociale.

C’est en cela que l’idéal égalitaire et démocratique hérité des Lumières doit reprendre la place qui lui est due et dépasser l’ersatz que constitue la recherche individualiste à l’équité. L’équité constitue un principe fort efficace dans la sphère privée – au niveau des négociation salariales, par exemple. Dans une perspective publique, sociale et politique, il oblitère la nécessaire égalité économique qui permette une égalité des chances effective et concrète.

Le projet féministe nous devrions le faire nôtre, qui que nous soyons, car il possède une capacité unificatrice fabuleuse. Le projet d’une citoyenneté engageante pour le 21e siècle hérité des Lumières et qui fait le pont entre l’individualisme créateur et une vie en commun qui nous confronte positivement, chaque jour, à l’autre.

Si on disait autrefois que « le masculin l’emporte sur le féminin, » il ne faudrait pas oublier que le collectif est commun et multiple. En français, il n’y a que trois noms qui soient masculins au singulier et féminins au pluriel: amours, délices et orgues. Trois mots magnifiques qui résonnent comme autant de célébrations de notre vie commune. Souhaitons que ni le masculin, ni le féminin l’emporte l’un sur l’autre mais que les rapports de force, notamment économiques, fassent place à des rapports de solidarité, d’humanité et de fraternité – loin des liens de subordination et de dépendance vers lesquels la marche de la société nous mène inexorablement.

Pour ma part, c’est ce que les grandes féministes m’ont appris.

 

[1] Vauvenargues, Luc de Clapiers, marquis de, (1746), Réflexions et maximes, in Œuvres de Vauvenargues, éd. par D.-L. Gilbert, Paris: Furne et Cie, 1857, p. 401 (no. 227).

[2] Cet argument classique, proche de John Rawls (A Theory of Justice, Harvard University Press, 1971), est admirablement développé par Thomas Nagel (1979), « L’égalité » in Questions mortelles, Presses universitaires de France, 1983, pp. 127-50.

Il y a 21 ans, mon amoureuse pleurait dans mes bras

À l’automne 1989, mon amoureuse et moi avions aménagé dans notre premier appartement, un 3 1/2 sur Saint-Denis. Nous avions 19 ans, nous débutions nos études universitaires. En tout début de soirée, nous avons appris en même temps que tout le monde, dans la confusion, qu’un tireur fou avait abattu 14 femmes à l’École Polytechnique. Nous étudions tous les deux à l’Université de Montréal – je n’avais pas cours, cet après-midi là, mais mon amoureuse, oui. Je tournais en rond dans l’appartement en attendant qu’elle revienne, mort d’inquiétude. Une amie était étudiante à Poly, j’ai appelé chez elle – sa sœur m’a répondu après plusieurs tentatives, la ligne étant toujours occupée — elle n’a même pas pris le temps de dire « Allô », elle a simplement dit: « Suzanne est correcte » avant de raccrocher.

Lorsque mon amoureuse est arrivée à la maison, je suis persuadé que nous nous sommes enlacés comme jamais nous ne l’avions fait avant — ni après, d’ailleurs. Le minuscule téléviseur noir et blanc était allumé. Nous avons passé trois ou quatre heures enlacés en silence, tétanisés, à écouter ce qui se passait. Elle pleurait doucement dans mes bras; je pleurais aussi.

Le sens de ces larmes, nous avons pris plusieurs années à le trouver. La colère a fait place au désespoir, à la désillusion, au fatalisme — voire au cynisme.

Nous avions 19 ans — depuis que nous étions amoureux, à la fin du secondaire IV, nous rêvions de cette vie d’étudiants à Montréal. Les projets, la curiosité, la vie à deux, notre ambition de changer le monde, celle, également, d’être heureux pour toujours.

Mais ce mercredi soir il y a une partie de ces rêves qui se sont brisés. Pas tous, évidemment. Mais lorsqu’elle pleurait dans mes bras, j’ai senti clairement — je veux dire physiquement — que son sang s’est glacé. Quelque chose s’est brisé en elle, pour toujours. Le fracas du verre cassé. Peut-être ce soir-là sommes-nous véritablement devenus adultes, avec tout ce que cela représente de cruauté et de désillusion. Ce soir-là, un homme pétri de colère et de rancune a bien évidemment brisé la vie de 14 familles, de 14 clans; ce soir-là le diable a annihilé la vie pleine de promesses de 14 femmes. Mais il a aussi fragilisé une des choses les plus précieuses de toute société: l’espoir et la confiance envers l’avenir d’une jeunesse fougueuse.

Tant d’âneries ont été dites à propos de cet événement. Tant de la part des mouvements féministes que des conservateurs et « masculinistes ». Pourtant. Pourtant il n’est qu’une vérité fondamentale qui ressorte de cet événement: la coulée de sang fondamentalement injuste sur les tables de nos sœurs. Le désarroi de nos frères qui se flagellaient des reproches de l’inaction. Et ce monstre qui nous avait hurlé, même à nous qui n’y étions pas physiquement, de séparer les hommes des femmes afin de mieux pouvoir tuer ces dernières.

Je me souviens comme si c’était hier du père d’une des victimes qui avait dit à un journaliste, bien plus tard: « On dit que les tragédies comme celles-ci nous rendent plus fort; j’aurais préféré contre tout l’or du monde d’être resté plus faible et d’avoir gardé ma fille vivante. » Nous aussi, monsieur, nous aurions préféré la faiblesse.

Pour la 21e année, et pour tous les 6 décembre qui suivront, cette journée demeurera pour moi le symbole d’une violence terrible, d’une désillusion désespérante. Je cherche, après tout ce temps, maintenant que j’ai 40 ans, à y trouver la motivation de bâtir un monde meilleur.

Parce que le 6 décembre me rappellera toujours les larmes de mon amoureuse d’alors et de l’assourdissant cri de sa désillusion.