La hausse des frais de scolarité, justifiée ou non? | Conférence (Collège de Rosemont, Montréal)

Dans le cadre du colloque « Bilan d’un printemps – Le printemps Érable cinq ans plus tard » organisé par les enseignants du programme Sciences humaines du Collège de Rosemont, je participerai à une conférence sur la hausse des droits de scolarité en compagnie de mon confrère Bouhadjar Hadjri enseignant en économie et responsable de la coordination du Département de sciences sociales du Collège; la discussion sera animée par Diane Yao, enseignante en économie.

Au cours de la journée, on pourra également assister à des discussions et conférences de Guy Rocher, Gabriel Nadeau-Dubois, Kateri Lemmens et Élise Turcotte, notamment.

Ça se déroule le mercredi 26 avril, à compter de 8h30. Informations et programme, ici.

Il y a un an, le désir de la délibération

NB: ce texte a été publié originellement le 7 avril 2013 sur le site du Voir.

 

Dans ma vie personnelle, le 7 avril est sans aucun doute la journée la plus importante de toute l’année 2012. Pour l’une des premières fois, moi qui suis économiste et, donc, ai l’habitude du discours neutre, je parlais au « Je » en réfléchissant, pourtant, à nos liens collectifs.

Il y a donc exactement un an aujourd’hui se déroulait l’événement NOUS ? au Monument National à Montréal (et partout sur le web). De midi à minuit, 75 intellectuels et artistes prenaient tour à tour la parole sur scène pour favoriser la réflexion sur notre vivre-ensemble.

Nous étions au plus fort de la grève étudiante, deux semaines après la première grande manifestation du 22 mars. À mon sens, cet événement a marqué un tournant du printemps québécois. Les assemblées populaires autonomes de quartier multipliaient les débats et les échanges sur les problèmes sociaux auxquels nous faisons face. Étudiants, professeurs, citoyens de toutes origines et de tous parcours se réunissaient dans un élan quasi inédit, un désir profond de se retrouver au cœur d’une discussion commune. Des voisins de palier qui ne s’étaient jamais adressés la parole se retrouvaient à chanter et à discuter dans les rues.

Le 7 avril 2012 a marqué, pour moi, le début d’une grande délibération démocratique au Québec. Certes, les gigantesques manifestations amalgamaient des revendications qui allaient dans tous les sens. Mais pour moi, c’était l’une des premières fois depuis longtemps où une masse aussi importante de Québécois exprimaient le désir de cette délibération. Le coup d’envoi, je l’espère très sincèrement, à un renouveau de notre vie démocratique qui se poursuivra encore longtemps.

Comme 75 autres personnes sur scène, comme des milliers d’autres dans la rue et sur le web, je parlais, ce soir-là, au « Je » pour modestement contribuer à redéfinir ce « Nous » qui nous unit. Comme c’est le cas pour de nombreux autres, cette journée a changé par la suite ma vie – j’y ai noué de nouvelles amitiés durables, des liens de solidarité essentiels et retrouvé l’espoir de voir notre vivre-ensemble profondément renouvelé. Amitiés, liens et espoir que nous nous devons plus que jamais, collectivement, alimenter.

Ci-dessous, la vidéo et le texte de mon discours. Sur la chaîne YouTube de l’événement, on peut retrouver la totalité des 75 discours. La revue Liberté a publié dans son numéro 296 (été 2012) une dizaine de textes choisis parmi ces discours.

Je suis en colère

NB: ce texte a été publié originellement le 23 mars 2013 sur le site du Voir.

 

Hier, j’étais à un lancement de deux livres publiés par Écosociété. Nous avons appris que plusieurs de nos amis très chers étaient pris en souricière par les policiers au même moment, avant même de commencer à manifester.

D’une part je ne suis pas particulièrement en faveur des manifestations, présentement. Je ne crois pas que cela soit tactiquement favorable. Ça se discute, bien sûr. Cela dit, pour n’importe qui a habité une ville comme Paris, par exemple, manifester pour mille bonnes et mauvaises raisons peut très bien se vivre. Dans cette ville, il n’y pratiquement pas moyen d’aller acheter une typique baguette sans tomber sur une manif. Manifester fait partie du droit d’expression de l’opinion. En revanche, je ne vois pas le problème avec le fait de le faire dans la légalité; ici: donner l’itinéraire. Arracher sa chemise sur ce simple règlement est une perte d’énergie inutile.

Car le problème est ailleurs. Ce simple règlement permet aux policiers, comme c’était le cas hier, d’arrêter des centaines de personnes avant même qu’ils aient entonné quelconque chant ou slogan. C’est ce qui est arrivé à mes amis hier.

C’est la raison pour laquelle Blandine Parchemal, Éric Martin, Gabriel Nadeau-Dubois, moi et d’autres avons convié les invités à ce lancement d’aller rejoindre nos amis pris en souricière, en solidarité. Nous étions une trentaine – des profs, des écrivains, des étudiants – très calmes. Les policiers nous ont bloqué rapidement l’accès aux lieux du « crime ». Fair enough. Nous jasions entre nous très calmement et en rigolant. Sans aucun avertissement ni aucune raison, les policiers nous ont chargé. Ont renversé Blandine violemment sur le sol (moi aussi, mais moins violemment) – encore une fois: sans aucune raison.

Là est le problème. Si un policier était venu nous parler et nous demander, je ne sais pas, de nous retirer parce qu’ils avaient de la difficulté à gérer la situation, je suis persuadé que nous aurions minimalement discuté avec eux et que nous aurions quitté les lieux tranquillement. Ce que nous avons fait, au demeurant, sous l’escorte de paniers à salade qui visait manifestement à nous intimider.

Une société démocratique fondée sur le droit qui accepte ces écarts de violence institutionnalisée est odieuse, ignominieuse et s’étiole. Il est urgent de questionner les manières de faire de nos corps policiers. Comprendre pourquoi ils considèrent que 30 adultes pacifiques réunis calmement devant eux sans aucune attitude de confrontation constitue une menace à la paix sociale. Une menace qui mérite de les frapper violemment de leurs boucliers qui sont, jusqu’à preuve du contraire, un outil pour les protéger, non pas pour attaquer des citoyens qu’ils devraient servir et non pas envers lesquels ils devraient sévir.

Ce matin, ma colère est encore plus grande que l’an dernier face à ce qui constitue clairement des exemples répétés d’abus de pouvoir inacceptables dans ce qui devrait être une société juste, fraternelle et démocratique.

L’élan vers l’autre

NB: ce texte a été publié originellement le 14 février 2013 sur le site du Voir.

 

Avant-hier, à son arrivée au Touski, un restaurant coopératif vaguement hippie du Centre-Sud de Montréal, Alain s’est exclamé : « Où je suis, bon dieu ?! » Il venait de quitter le confort de sa voiture dans laquelle il écoutait son poste favori, Radio X. Notre rendez-vous lui fera rater « Duhaime le midi. » C’est moi qui a proposé à Julie et Alain, son mari, qu’on lunche au Touski.

Mais c’est Julie qui est à l’origine de cette improbable rencontre. Elle lit régulièrement mes textes, s’intéresse à mes prises de position. Il y a peu de temps, j’ai demandé ici quels sont les sujets qui intéresseraient mes lecteurs. Julie m’a alors envoyé un courriel dans lequel elle affirme que même si « nos positions sont diamétralement opposées, » elle me lit « avec toute l’ouverture d’esprit possible. Parfois, je suis totalement en accord avec toi. Mais, la plupart du temps, non. »

Du même souffle, elle affirme que « le dialogue est le seul moyen d’arriver à quelque chose de concret. Quelque chose qui va bien finir par transformer cette société. » D’où sa proposition : partager un repas avec elle, son mari et moi afin de dialoguer – notamment sur la grève étudiante, à laquelle le couple était fortement opposé.

Julie et Alain habitent en banlieue, ont trois enfants, dont une jeune adolescente vivant avec des difficultés d’apprentissage sévères. Julie est entrepreneure et son travail met du pain sur la table de ses trois employés, Alain est un directeur commercial sans aucune sécurité, n’étant rémunéré qu’à commission. Ils écoutent Duhaime et Maurais, lisent Ravary et Marcotte, rêvent de mettre la hache dans les commissions scolaires, envoient leurs enfants au privé, n’apprécient vraiment pas Léo-Paul Lauzon ni Gabriel Nadeau-Dubois et considèrent que le mouvement étudiant et les manifestations de 2012 ont sombré dans le chaos et l’anarchie. Sans être millionnaires, ils sont au sommet de la classe moyenne et ont l’impression de ne pas en avoir pour leur argent avec les 52% d’impôts qu’ils payent. Une caricature, donc, de la droite individualiste que se représente la gauche intellectuelle bon teint du Plateau Mont-Royal. À l’inverse, je représente pour eux l’archétype de cette gauche carré rouge qui ne comprend rien à leur réalité et qui appuie la présence d’un État fort, les privilèges des syndicats et de la gratuité en toutes choses et défend bec et ongles la position irréaliste des étudiants en ces temps d’austérité.

Une caricature, donc, de l’opposition entre les « rouges » et les « verts » du printemps dernier. C’est la raison pour laquelle j’ai accepté la singulière invitation de ces inconnus avec lesquels, a priori, je ne partage aucune vision commune de notre société.

Nous avons discuté plus de deux heures – de gratuité scolaire, des commissions scolaires, de la gestion de notre système de santé autant que des syndicats ou des problèmes de pauvreté. Nos échanges me faisaient penser aux discussions que j’ai souvent eues avec des Français en visite pour la première fois à Montréal. Nous partageons la même langue et en grande partie la même culture et pour ces raisons nous remarquons davantage les différences qui nous distinguent. Oui, les rues sont larges et les feux de circulation sont après le coin de rue, pas avant. Non on ne salue pas d’un tonitruant « Bonjour tout le monde ! » lorsqu’on rentre dans un resto. Nous on dit brun, pas marron, et on ne prononce pas brin, mais BRUN comme dans PARFUM. Une curiosité pour les petites différences qui font la particularité de l’univers de l’autre, mais un grand nombre de similitudes qui promettent l’entente fraternelle.

Ainsi, l’essentiel de notre conversation a porté davantage sur les moyens que sur les fins politiques. Sur des cas aberrants de mauvaise gestion dans les institutions publiques ou l’inefficacité de certaines structures de notre système d’éducation ou de santé. Sur la frustration, surtout, de ce couple qui travaille d’arrache-pied et qui n’a pas l’impression que les impôts importants qu’ils payent vont au bon endroit.

Il faut dire que Julie et Alain sont issus de milieux très pauvres ; tous les deux ont grandi dans des familles monoparentales dans de très modestes logements et des HLM. Ils se sont bâti leur confort à force de jus de coude et ne valorisent pas le travail ni l’effort pour rien – et connaissent la valeur de l’argent durement gagné. D’où leur colère face au gaspillage et à l’inefficacité dans la gestion des fonds publics.

Ils ont recours à une clinique médicale privée – notamment pour les soins particuliers qu’exige l’état de leurs fille. Mais leur décision n’est pas idéologique : le système de santé public ne leur offre tout simplement pas les services dont ils ont besoin. À tout le moins, pas dans les délais nécessaires. Alain me dit, d’ailleurs, qu’il préférerait bien mieux que son 100$ dépensé à la clinique privée soit celui qu’il paye de toutes les manières via ses impôts pour le système public, et que ce dernier lui offre les services dont sa famille a besoin. Incidemment, Alain n’est pas aigri – il accepte (presque) de bonne grâce de payer en double, en quelque sorte. Tout ce qu’il demande, c’est de lui laisser ce choix.

Au fond tout le problème est là : ça ne sont probablement pas tant sur les fins politiques que nous divergeons, mais bien sur les moyens mis en œuvre collectivement. Julie et Alain semblaient un peu étonnés, d’ailleurs, que je leur explique qu’au début de la grève je me rangeais du côté des étudiants d’abord et avant tout parce que je considérais que le « ménage » devait être fait au sein de nos universités. Dans la gestion des fonds, d’une part (il est aberrant que les fonds de fonctionnement soient utilisés en immobilisations pour construire des campus satellites, par exemple). D’autre part, dans les priorités de mission de nos universités, entre la recherche appliquée, la recherche fondamentale et l’enseignement. Je prône l’accessibilité universelle à l’enseignement pour des raisons de philosophie politique. Mais avant même d’avoir cette discussion collective sur le fond des choses, nous devons nous assurer que nos universités fonctionnent sur le sens du monde. Ensuite, nous pourrons débattre des véritables questions politiques.

Si Julie et Alain peuvent comprendre que même Gabriel Nadeau-Dubois est d’accord avec eux sur la nécessité de mieux gérer les fonds publics dans nos universités – je me souviens d’un commentateur être étonné sur les ondes de Radio-Canada qu’un représentant de la gauche « radicale » prône l’efficacité – et qu’à l’inverse la gauche peut comprendre que ceux qui lisent la section « Où vont vos impôts » du Journal de Montréal ne sont pas une bande d’esprits obtus souhaitant la destruction de l’État, alors peut-être pourrons nous vivre une véritable délibération démocratique.

Julie et Alain ne sont pas des individualistes et des nombrilistes finis. Julie fait mille activités de bénévolat, Alain s’est dit ému de voir les grandes manifestations du printemps où nos concitoyens se retrouvaient enfin ensemble solidairement. Ils sont ouverts à l’élan vers l’autre, réel fondement d’une vie en commun digne de ce nom.

Lorsqu’elle m’a écrit, Julie ne se faisait pas trop d’illusion sur les résultat de notre lunch, « qui ne règlera peut-être pas grand chose. Mais qui prouvera que si la volonté y est, on peut se parler dans le respect et que quelque chose de positif peut sortir de ça. »

Il y a quelque chose de positif qui est sorti de ça : nous avons compris mutuellement que nos pensées n’étaient pas monolithiques. Julie et Alain ne sont pas plus des représentants typiques de la « droite » que moi je ne le suis de la « gauche » pour la simple raison que cela n’existe pas. N’existent que la diversité et la complexité humaines. Le dialogue politique, la délibération démocratique, vit et se développe dans cette diversité. À la condition que nous nous entendions sur un élément fondamental : la nécessité du dialogue et la volonté de comprendre l’autre. D’avoir un élan vers l’autre.

Alain, tu étais un peu mal à l’aise dans ce repaire de gauchistes qu’est le Touski. Comme tu as payé le lunch, la prochaine adition sera pour moi. On ira à la Cage au sports écouter une game de hockey et c’est moi qui paye la bière. Malgré les apparences, je dis cela sans aucune condescendance – tout le contraire, avec modestie, je veux continuer, moi aussi, à mieux te connaître et te comprendre. Il va falloir que tu rames fort en chien pour me faire comprendre pourquoi tu aimes Éric Duhaime, par contre. Mais je te promets de ramer fort pour te faire comprendre pourquoi j’aime Gabriel Nadeau-Dubois.

 

NB : À leur demande, j’ai modifié les prénoms de Julie et Alain ; le reste est rigoureusement authentique.

Les billets doux du mois d’avril

NB: ce texte a été publié originellement le 22 octobre 2012 sur le site du Voir.

 

Ce soir c’est une chanson d’automne / Dans la maison qui frissonne / Et je pense aux jours lointains

Que reste-t-il de notre printemps ? Six mois après la manifestation monstre du 22 avril, qu’en conservons-nous ? A-t-il transformé durablement le Québec ? A-t-on semé des germes d’une transformation politique et sociale profonde ?

Que reste-t-il de ces beaux jours ?

Ces jours du printemps étaient beaux en ce qu’ils participaient d’un idéal qui nous transcende. On a souvent reproché au mouvement étudiant et à ses suites de charrier un lyrisme et un utopisme de mauvais aloi. Pourtant, il en faut bien, du lyrisme et de l’utopisme pour bâtir l’espoir. Les jours du printemps québécois étaient radieux parce qu’ils brillaient d’espoirs et d’utopies lyriques.

Que reste-t-il des billets doux / Des mois d’avril, des rendez-vous ?

Dans ce que le printemps a légué d’héritages porteurs de cet espoir, la redécouverte de notre capacité à converser, à débattre – à investir l’espace public de la délibération politique – est probablement la plus importante. Ces manifestations familiales, nocturnes, nues, ces charivaris de casseroles, ces assemblées populaires de quartier, ces discours, ces fils de discussions interminables sur Facebook, ces billets de blogues, ces performances artistiques, ces affiches étonnantes, créatives et indignées – mille rendez-vous, mille chemins de paroles tracés les uns vers les autres.

Qu’en restera-t-il ? Le temps seul le dira. Il y est toutefois probable que d’innombrables petites interstices aient fissuré la structure de nos relations sociales et celle de notre rapports aux institutions de pouvoir et d’influence. Très tôt dans le conflit, tant le gouvernement, les universités et cégeps ou les syndicats se sont retrouvés dépassés par la souplesse et l’agilité des associations étudiantes. Puis des centaines de milliers de Québécois ont contourné les agoras traditionnelles du débat public. Il est dores et déjà impensable de recenser l’ensemble des initiatives visant à documenter les enjeux au cœur du conflit tout comme le déroulement du conflit lui-même.

À cet égard, la production de documents écrits, audio ou vidéo, souvent extraordinairement étoffés et issus d’initiatives totalement décentralisées, constitue un phénomène véritablement nouveau dans notre histoire. Les clercs traditionnels des institutions d’influence ou de pouvoir n’ont réussi à avoir pratiquement aucune prise sur cette réalité. Encore plus remarquable, il n’y a pas eu de véritables « nouveaux clercs » en puissance qui ont émergés au cours de la crise, ni du côté des associations étudiantes – qui, outre la CLASSE, possèdent pourtant des structures hiérarchiques traditionnelles – ni au sein d’aucun autre groupe d’influence. Cette montée de nouveaux maîtres à penser, « leaders d’opinions » et personnages emblématiques caractérisent généralement les grands mouvements de transformation sociale – ce qui ne fut pas le cas de notre printemps.

Nous observions donc un grand nombre d’initiatives, tant en termes de création artistique, de documentation, de production argumentaire que d’espaces de débats extrêmement fragmentés et décentralisés. D’innombrables rendez-vous qui sans ébranler l’ensemble de la structure des relations sociales les ont fissurées de toutes part. Fissures, interstices, qui pourraient, à terme, transformer profondément l’édifice à force de l’investir et de le fragiliser.

(…) rêves mouvants / Que reste-t-il de tout cela ? / Dites-le-moi

Non seulement cette fluidité, cet éclatement et cette décentralisation marquent la morphologie du printemps québécois, mais également ses revendications – sa substance, donc.

Hormis l’enjeu initial de la crise – la hausse des frais de scolarité – les revendications portées par les manifestations, les assemblées populaires et l’ensemble des nouvelles politisations dans ces espaces de discussion inédits couvraient un très large spectre. De la contestation de l’exploitation des ressources naturelles à la refonte des institutions démocratiques en passant par l’attitude des politiciens, elles ont cependant été traversées par un attribut commun : la remise en cause, parfois radicale, des institutions, du rôle des acteurs traditionnels et de nombre de liens sociaux et politiques classiques.

La diversité foisonnante et contradictoire de ces rêves mouvants du printemps québécois ne relève pas de l’anecdote : au contraire, elle se conjugue parfaitement avec la complexification de nos sociétés et de ses enjeux. À cette complexification – qui favorise l’éclatement des vecteurs traditionnels de politisation (les partis, par exemple) – s’ajoute la désacralisation des élites traditionnelles. Résultat : un déplacement majeur du centre de gravité des émetteurs légitimes de l’opinion. Les clercs traditionnels ont perdu le monopole de la capacité à façonner les grandes solutions à nos problèmes.

Au final, le portrait est bigarré: problèmes multipliés, atomisés et éclatés ; adhésions individuelles aux opinions et aux solutions proposées à ces problèmes tout aussi éclatées. En ce sens, les multiples courants de préoccupations et d’opinions ayant traversé la mouvance du printemps québécois sont cohérents avec l’évolution globale de notre société.

Que reste-t-il de tout cela ? / Dites-le-moi / Un petit village, un vieux clocher / Un paysage si bien caché

Il faudra bien évidemment attendre les prochaines années avant de pouvoir véritablement mesurer l’impact du mouvement social sur la société québécoise. Reste qu’à mon sens la multiplication des « interstices » dans l’édifice social et politique, par la multiplicité de ses modes d’intervention et de celui des enjeux de fond, constituent un potentiel de changement profond dont nous avons hérité du printemps québécois. Ces phénomènes ne traversent bien évidemment pas l’ensemble de notre société – leur facteur de succès sera fonction de notre capacité à maintenir une masse critique suffisamment grande d’actions et de réflexions pour que l’héritage du mouvement social perdure et transforme durablement notre vie commune.

 

NB : les citations en exergue sont tirées de la chanson « Que reste-t-il de nos amours? » de Charles Trenet.

PS : cette notion de changement par « interstices » s’inspire de Erik Olin Wright, Envisoning Real Utopias (Londres, Verso, 2010).

#biblioencours

Je vais préparer une bibliographie commentée du printemps québécois et je sollicite votre aide. J’ai d’abord répertorié les livres et les numéros spéciaux de revues. N’hésitez pas à me suggérer les ouvrages à paraître, les articles de fond et éventuellement les sites web de qualité.

Dans la mesure du possible, merci de partager avec moi cette information en commentaire à ce billet, plutôt que sur les médias sociaux (mais je prendrai tout, évidemment).

Grand merci !

Voici les ouvrages et revues recensés jusqu’à maintenant. Ma #biblioencours sera commentée lorsqu’elle sera complétée.

 

Livres et documents monographiques

[Anonyme] (2012), Schtroumpfs ! Unis ! Jamais ne seront vaincus ! (en ligne) http://schtroumpfonslahausse.com/album/ Version pdf: http://schtroumpfonslahausse.com/album/volume1/

[Collectif] (2012), Printemps spécial, Montréal: Héliotrope, 114 p. Fiche de l’éditeur.

[Collectif] (2012), Je me souviendrai: 2012 – mouvement social au Québec, Montréal, La Boîte à bulles, 256 p. Fiche de l’éditeur.

Brisson, Pierre-Luc (2012), Après le printemps, Montréal: Poètes de brousse, 92 p. Annonce du lancement par l’éditeur.

D’Eau, Jane, dir. (2012), Pour un printemps: livre citoyen, Montréal: Artmour, 306 p. Fiche de l’éditeur.

Équipe de surveillance des interventions policières (2012), Rapport final, 8 novembre 2012, Montréal, ÉSIP, 39 pp. [En ligne] http://esipuqam.files.wordpress.com/2012/11/rapportfinal.pdf [notez que des « rapports de surveillance » ont été publiés du mois de mars au mois de mai 2012, disponibles ici: http://esipuqam.wordpress.com/rapports-de-surveillance/]

Frap­pier, André, Ri­chard Poulin et Ber­nard Rioux (2012), Le printemps des carrés rouges: lutte étudiante, crise sociale, loi liberticide, démocratie de la rue, Ville Mont-Royal: M Éditeur, 160 p. (L’ouvrage sera officiellement lancé le 10 octobre.) Fiche de l’éditeur.

Isabel, Mariève et Laurence-Aurélie Theroux-Marcotte, dir. (2012), Dictionnaire de la révolte étudiante: du carré rouge au printemps québécois, Montréal: Tête première.

Laberge, Jean (2012), Le devoir à l’éducation, Montréal, Accent Grave.

Langelier, Nicolas (2012), Année rouge: notes en vue d’un récit personnel de la contestation sociale au Québec en 2012, Montréal: Nouveau projet (série « Documents », no. 2).

Nadeau, Jacques (2012), Carré rouge: le ras-le-bol du Québec en 150 photos, Anjou: Fides, 176 p. Fiche de l’éditeur.

Nicol, Patrick (2012), Terre des cons, Montréal: La Mèche, 104 p. (roman)

À paraître

Ash, Méliza, Le petit livre rouge du mouvement étudiant, Montréal: Ash Productions. (Livre présentement en sociofinancement chez Haricot.)

Bonenfant, Maude, Anthony Glinoer et Martine-Emmanuelle Lapointe (dir.), Résistance: une anthologie du printemps québécois (titre provisoire), Montréal, Écosociété.

Renaud Poirier St-Pierre et Philippe Éthier (2013), Combattre l’injustice: récit stratégique d’un printemps érable (titre provisoire), Montréal, Écosociété.

Syemour, Michel (2013), Une idée de l’université: Propositions d’un professeur militant, Montréal: Boréal.

 

Revues – numéros spéciaux

À bâbord (numéro 45, été 2012): « Grève étudiante et lutte sociale. » Fiche de l’éditeur.

À bâbord (numéro 46, automne 2012): « Le printemps érable: ses racines et sa sève. » Fiche de l’éditeur.

Ceci n’est pas la matraque des profs contre la hausse (automne 2012). Fiche de l’éditeur.

COMMposite – La revue électronique des jeunes chercheurs et chercheuses en communication (vol. 15, no. 2, 2012): « Grève étudiante au Québec : points de vues sur la mobilisation sociale de 2012 » [En ligne] http://www.commposite.org/index.php/revue/article/view/125

Courrier international (no. 1131, 5 juillet 2012): « Montréal, ville rebelle. » Fiche de l’éditeur.

Nouveaux cahiers du socialisme (numéro 8, automne 2012): « Éducation supérieure: Culture, marchandise résistance » (numéro co­or­donné par Flavie Achard, Thomas Chiasson-LeBel, Philippe Hurteau et Karine L’Ecuyer). Fiche de l’éditeur.

Theory and event (volume 13, issue 3, supplement, 2012): « Theorizing the printemps érable. » Fiche de l’éditeur.

Urbania (numéro hors-série, format tabloïd papier journal, juin 2012): « Rouge au carré » (en collaboration avec l’École de la Montagne rouge et l’ONF). Fiche de l’éditeur.

Society and Space – Environment and Planning D: Forum spécial sur le web (2012) « Forum on the Quebec student strikes » (en ligne) http://societyandspace.com/2012/07/06/forum-on-the-quebec-student-strikes/

wi – Journal of mobile media (special open-wi issue, spring 2012 – 2 juin 2012): « Out of the mouth of ‘casseroles’ I » [En ligne] http://wi.mobilities.ca/category/past-issues/spring-2012-i/

wi – Journal of mobile media (special open-wi issue, spring 2012 – 21 juin 2012): « Out of the mouth of ‘casseroles’ I » [En ligne] http://wi.mobilities.ca/category/past-issues/spring-2012-ii/

 

 

Articles et chapitres de livres

NB: cette section est largement incomplète (c’est le moins qu’on puisse dire) et les numéros spéciaux des revues présentées ci-dessus n’ont pas été dépouillés.

Bardini, Thierry (2012), « Car Montréal, cette ville, ma ville, s’enflamme, mais n’est pas en flammes du tout, » Multitudes, no. 50 (« Soulèvements »), pp. 42-8.

Boudreau, Philippe et Fanny Theurillat-Cloutier (2013), « Profs contre la hausse: appui solide au mouvement étudiant et quête d’un renouveau syndical, » Nouveaux cahiers du socialisme, no 9, à paraître (hiver 2013).

Brunelle, Christian, Louis-Philippe Lampron et Myriam Roussel (2012), « La liberté d’expression en contexte de crise: Le cas de la grève étudiante, » Cahiers de Droit, vol. 53, no. 4, à paraître (décembre 2012).

Cyr, Marc-André (2012), « La dignité contre l’État, » Variations [En ligne], no. 17. http://variations.revues.org/413

Gill, Louis (2012), « La grève étudiante au Québec: un printemps érable de carrés rouges, » Carré rouge, no. 47 (juillet 2012). [En ligne] http://www.carre-rouge.org/spip.php?article467

Maclure, Jocelyn (2012), « Le débat sur les droits de scolarité au Québec: les progressistes font-ils fausse route? » Options politiques/Policy Options, mai 2012, pp. 68-71.

Marcil, Ianik (2012), « Démocratie liquide, » Multitudes, no. 50 (« Soulèvements »), pp. 210-212.

Nadeau-Dubois, Gabriel (2012), « Postface: Les jeunes d’aujourd’hui » in [Collectif] (2012), Le souffle de la jeunesse, Montréal: Écosociétés, pp. 213-227.

Stiv, Steeve (2012), « Le printemps a la vie dure – Québec : entre mouvement étudiant et élections, » CQFD, Mensuel de critique et d’expérimentation sociales, no. 103 (septembre 2012) [En ligne] http://www.cqfd-journal.org/Le-printemps-a-la-vie-dure

 

 

Déconstruisons Guy Breton

NB: ce texte a été publié originellement le 21 septembre 2012 sur le site du Voir.

 

Le recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton, a publié un « Message du recteur » aujourd’hui sur le site de l’université, intitulé « Une rentrée hors de l’ordinaire. »

Il commence par « J’ai toujours aimé la rentrée. Temps de retrouvailles, de commencement, d’appel à l’étude » et se termine par « Bonne rentrée ! » – rien de plus normal, donc, de la part d’un recteur que de souhaiter une bonne rentrée aux étudiants, professeurs et membres du personnel du campus.

Sauf que pas du tout.

Entre son début et sa fin, il n’y a rien de normal dans ce message du recteur.

Ou peut-être que oui, finalement: la nouvelle normalité du discours managérial, asservissant, arriviste et productiviste du monde universitaire contemporain.

Amusons-nous à déconstruire ce message du recteur.

1. On manifeste, donc on jase

La rentrée le 1er octobre sera « hors de l’ordinaire. » On s’en doute un peu. M. Berton souligne que:

Nous avons beaucoup parlé d’enseignement supérieur et d’université ces mois derniers au Québec. Et c’est une bonne chose. Je ne peux pas dire que j’ai toujours été heureux de la tournure des débats sur le rôle des universités dans notre société. Mais je pense que les universités et les étudiants qui les fréquentent auront dorénavant toute l’attention de la population québécoise lorsque viendra le temps d’exposer la nature de leurs besoins et de leurs attentes.

On décode: la grève, les manifestations, les carrés rouges et tout le reste ont donc été des moments où l’on a « beaucoup parlé d’enseignement supérieur et d’université. » Nous en prenons acte, monsieur le recteur, tout en marquant notre étonnement puisque vous considériez durant la grève illégitimes ces manières de faire. Au besoin, nous recommencerons donc à manifester, de quelque manière que ce soit.

2. On n’a plus les ressources qu’on avait

M. Breton souligne que les « événements des derniers mois ont exercé une pression considérable sur nos ressources. » Entendre par « ressources » : les professeurs, les chargés de cours et le personnel du registrariat. Cette détestable habitude de traiter les membres d’une organisation au même plan que les stylos ou les camions de livraison. Exit les travailleurs, les collaborateurs.

Qui plus est, lesdites ressources n’étaient pas suffisantes. Au paragraphe suivant, le recteur souligne:

Nos agents de la Sûreté ont été vivement interpellés et il s’est dit des choses à leur sujet qui ne rendent certainement pas justice au travail qu’ils ont accompli. La direction a été mobilisée pour prendre des décisions parfois difficiles, toujours de bonne foi. Et nos communicateurs ont dû multiplier les interventions sur toutes les plateformes. 

On décode: les agents de sécurité et / ou la police font partie de la force de travail normale de l’université pour régler ses problèmes internes. De surcroit, malgré le fait que cette vision de la gestion de son organisation semble totalement naturelle aux yeux du recteur, une armée de relationnistes n’a pas été en mesure de contrer « les choses » méchantes qui ont été dites à cet égard. Autrement dit : on a eu une armée et un service de propagande qui étaient débordés par une insurrection.

3. On a des étudiants plus payants que d’autres

Le recteur conclut son message en soulignant « la personnalité singulière de l’Université de Montréal, » unique au Canada, ce qui lui permet de souhaiter vivement « que l’UdeM conserve sa place dans l’élite des universités de renommée internationale. » Qui plus est, M. Breton « s’étonne » d’un clivage dans le conflit étudiant qui « a été vécu de manière très contrastée » à l’UdeM:

Plus de 50 % de nos étudiants n’ont à toutes fins utiles pas boycotté leurs cours. Le mouvement de contestation n’a pratiquement pas eu d’écho dans les facultés professionnelles tandis qu’il a enflammé nos secteurs des arts et des sciences humaines et sociales.

Or, précise-t-il, les soi-disant « facultés professionnelles » produisent des diplômés « créateurs de richesse » alors que les facultés « en boycott » (sic) produisent « des travailleurs sociaux qui cherchent à réduire les inégalités. » Bon prince, monsieur le Recteur souligne généreusement que « notre société profite autant des innovations technologiques que des réflexions sur les conséquences de ces innovations. »

On décode: les étudiants en génie, en sciences appliquées, et autres « facultés professionnelles » sont des créateurs de richesse. Les autres, les sciences molles et futiles, représentent donc un coût, une perte sèche pour la société. Mais bon, on est pas des barbares, on les tolères parce que le week-end on aime bien réfléchir entre copains créateurs de richesse autour d’un Bordeaux de bon millésime sur les conséquences de notre création de richesse. Mais pas de conneries, hein, on retourne au boulot le lundi matin pour créer cette belle richesse et on n’a surtout pas de temps à perdre dans les manifestations, en boycott, « à parler d’enseignement supérieur et d’université » (cf. section 1, ci-dessus).

 

Si on résume:

Des étudiants qui représentent un coût et un fardeau pour la société puisqu’ils ne produisent pas de richesse ont mobilisé les forces de l’ordre et de la propagande pour parler au cours des derniers mois d’enseignement supérieur et d’université et il est temps que ça cesse parce qu’il ne faudrait pas que l’UdeM perde sa place aux prestigieux classements des meilleures universités dans le monde – à l’instar des multinationales obsédées par le retour sur investissement pour leurs actionnaires qui se préoccupent de leur présence aux palmarès du Fortune 500.

 

Merci monsieur le recteur.

Bonne rentrée ! – comme vous le terminez si bien ce message rassembleur et enthousiasmant pour votre communauté universitaire.

Abécédaire pour le temps présent

NB: ce texte a été publié originellement le 16 septembre 2012 sur le site du Voir.

 

Le 5 septembre dernier inaugurait le début d’une période importante pour le Québec. Après le mouvement des carrés rouge du printemps, après les casseroles, après la grève étudiante, après l’amère campagne électorale, après le résultat mi-figue, mi-raisin des élections – après tout un brassage d’idées et d’émotions, débute le véritable travail vers une transformation sociale en profondeur.

J’ai été invité, à la soirée électorale du 4 septembre dernier, sur la scène du La Tulipe au Show Rouge – réunissant les principaux acteurs du mouvement printanier. J’y ai présenté, en dialogue avec Jean Barbe, un abécédaire de notre printemps. Nous visions tous les deux à souligner le chemin parcouru depuis le début de la grève étudiante en février dernier. Mais plutôt qu’un abécédaire du temps passé, je préfère y voir un abécédaire du temps présent. Ce présent que nous avons réappris à construire, jour après jour – et dont je souhaite du fond du cœur la poursuite vers un futur à la recherche du juste, du beau et du vrai.

Voici donc mon abécédaire pour le temps présent, un peu potache, plein de mauvaise foi, mais aussi plein de souvenirs et d’espoir.

 

Aussant – parce que c’est un des seuls économistes qui porte le carré rouge avec fierté; parce qu’on s’est reconnus et qu’il nous a reconnus, aussi.

Baloune – parce qu’il ne faut pas que les élections pètent notre baloune. Que demain doit continuer le combat pour plus de justice, plus de vérité et plus de beauté.

Câlisse – comme dans « on s’en câlisse de la loi spéciale ». Parce qu’on s’en câlisse encore.

Dehors – comme dans « marcher dehors ». Parce que la rue, c’est là où il y a du monde. Du monde qui va travailler, qui va retrouver son chum pis sa blonde, qui va rêver à un monde meilleur.

Élections – tout le temps, des élections: dans la rue, à ta job, à ton marché – tout le temps des élections.

Fraude – parce que la fraude est devenue aussi banale que le commerce légitime. La fraude de l’argent sale comme celui des idées pourries qu’on tente de nous enfoncer dans la gorge.

Gaspillage – comme dans « combattre le gaspillage ». Parce qu’il n’est pas honteux de « combattre le gaspillage ». Particulièrement celui de nous ressources naturelles, de notre intelligence et de notre crédulité.

Hésitants – parce que des centaines de milliers de Québécois ont cessé de l’être et ont tapoché autant les casseroles que les idées reçues.

Irréversible – parce que ce brassage d’idées et d’espoirs ne se terminera pas demain. Nous avons changé quelque chose, pour toujours.

Justice sociale – parce qu’il est maintenant permis d’affirmer haut et fort qu’on en a un besoin urgent – sans passer pour un barbu socialiste qui sent le patchouli des années ’70.

Kultur – comme dans « Kultur avec un grand K » : parce que la culture d’un peuple, c’est aussi dans les crises qu’elle se forge ; et elle se forge par l’imagination et la créativité, ce dont nous avons à revendre. Que nous avons à donner, en fait.

Lambiner – parce qu’on a démontré qu’on en avait marre de trainer nos savates à l’ombre des pouvoirs usurpés.

Manifestation – parce que manifester, c’est une marche de santé pour aérer les poumons de notre démocratie.

Nudité – comme dans maNUfestation ; parce que trop de gens sont nus, dépouillés de leur dignité. Parce qu’après ce printemps québécois, les empereurs des pouvoirs usurpés sont nus.

Ordre – parce qu’on veut de l’ordre dans notre société. Pas celui de la police, mais celui du peuple. L’ordre écologique, l’ordre créatif, l’ordre de la solidarité entre toutes les femmes et tous les hommes de ce pays.

Punk – parce que je suis un économiste punk. Parce qu’un punk se reconnaît dans le mouvement des carrés rouges : un punk ça se méfie de tous les pouvoirs institués, un punk ça se gosse une révolution avec ses chums, un punk ça se forge ses idées en disant un gros « fuck you » aux idées en canne.

Querelle – parce qu’on aime pas ça, la chicane au Québec… mais les carrés rouges, on aime la querelle, le débat, la joute, le choc des idées…

Rue – comme dans Jean Charest qui dit que ça n’est pas la rue qui va influencer les décisions du gouvernement… Euh, oui.

Sornettes – parce qu’on en a tellement entendu, des sornettes, des bêtises, des mensonges, des idioties qu’on en est rendus sourds et qu’on ne peut maintenant qu’entendre ce qui sonne juste à nos oreilles.

Télévision – comme dans : « la révolution ne sera pas télévisée ». Parce qu’on aime d’amour CUTV.

Universel – parce qu’il ne s’agit pas d’une lutte isolée d’étudiants enfants gâtés ni de gauchistes énervés et utopistes mais bien de la participation à un mouvement humain universel : celui de la recherche de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

Vérité – comme dans : les « vraies affaires », le « vrai monde », les « faits vérifiés ». Ben c’est ça. C’est nous.

Wagon de queue – parce qu’on en notre char d’être dans le wagon de queue d’une démocratie libérale gangrénée par l’appât du gain, le saccage de la beauté et l’abus de pouvoir.

Xénophobe – parce que nous dénonçons la xénophobie dont font preuve trop de dirigeants au Québec ; ils ont peur de ceux qui sont de couleur différente qu’eux. La couleur rouge, particulièrement.

Yeux – parce que vous nous les avez ouverts.

Z… plutôt qu’un Z

… l’Alpha et Oméga – parce qu’un abécédaire a l’air de quelque chose de classé, d’ordonné et de figé. Mais un abécédaire c’est aussi la vie imaginée de nos colères, de nos espoirs, de nos rêves. Le mouvement des carrés rouges nous aura appris à réinventer le sens des mots et – surtout – à nous le réapproprier. Ça n’a pas de prix, et ça n’est pas fini.

Rentrez en dedans

NB: ce texte a été publié originellement le 27 août 2012 sur le site du Voir.

 

Jour de rentrée, Université de Montréal, pavillon Jean-Brillant, fin des années 1990.

J’ai fin vingtaine, je suis un fier et prétentieux nouveau chargé de cours. Je partage mon temps entre l’enseignement de l’analyse des interventions de l’État, des théories politiques critiques en science-pô et de l’analyse économique à HÉC.

Début septembre, le temps est toujours doux, le soleil, toujours rieur. Parce que la rentrée, demeurera pour moi toujours le plus beau temps de la vie. Renouveau, retrouvailles, fraternité, connaissance, création – la sensation, par-dessus tout, d’appartenir à une longue tradition qui remonte à la Sorbonne du Moyen Âge si ça n’est à l’Académie de Platon ou au Lycée d’Aristote.

Une noble et grandiose histoire qui a voulu que l’Université – avec un U majuscule – soit le château-fort inviolable de la liberté absolue de pensée et de création. Du respect de la divergence des idées. De la fraternité dans la différence. Des liens entre maîtres et élèves, où les premiers élèvent, justement, les seconds à des niveaux toujours plus élevés de connaissance, d’esprit critique, d’imagination et d’humanité.

L’Université n’est pas un building ni une business. L’Université n’est pas usine à petits robots qui répondent aux besoins des entreprises ni de l’appareil d’État ou de tout autre organisation d’intérêts, privés ou publics. L’Université n’est pas une propriété privée, « comme un centre commercial » pour reprendre les mots de l’inénarrable recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton.

L’Université est une institution centrale à nos sociétés – j’oserais dire à notre civilisation, même si j’abhorre ce mot. À notre humanité, en tout cas.

On ne protège pas une institution avec les forces policières: on en défend becs et ongles la mission première et fondamentale.

L’Université n’est rien sans les professeurs, les chercheurs et les étudiants, monsieur Breton. Elle ne se gère ni comme une business, ni comme votre fief féodal.

Il y a quinze ans, mes rentrées étaient faites de fous rires, de gags pendables, de partys avinés, de cahiers neufs, de négociation de plans de cours, de désir d’apprendre et de créer.

En ce 27 août 2012, la rentrée au pavillon Jean-Brillant de l’Université de Montréal, ce pavillon où j’ai étudié et enseigné, est marquée de l’odieux: des policiers armés dans les classes devant au moins un professeur traumatisé. L’intrusion de l’appareil coercitif d’État dans le sanctuaire ultime de nos libertés individuelles et collectives.

Le rôle des recteurs et des doyens est de défendre cette liberté, à tout prix. Guy Breton, recteur de l’Unversité de Montréal n’a aucun pouvoir. Aucun. Il a une autorité morale et administrative tant et aussi longtemps qu’il respecte l’héritage de ses illustre prédécesseurs de toutes les Universités du monde. Il est garant de l’harmonie de cette universitas hominorum – cette assemblée d’hommes et de femmes.

Ce matin, à nouveau, il a trahi cet héritage. Sous prétexte de méfaits de quelques imbéciles énervés et masqués, il a « géré » son Université comme si c’était une business. En prétendant que des actes criminels graves ont été commis (ce que son porte-parole n’est même pas en mesure de confirmer d’aucune manière), il force des professeurs à enseigner. Il attise les braises du mécontentement plutôt que de les apaiser. Moi qui ai à mon actif la création de trois entreprises, je ne donnerais même pas la gestion d’une PME à ce monsieur, à moins que ça ne soit un minable sweatshop dans un coin perdu des Philippines. Et encore.

Votre rôle, monsieur le recteur, est d’assurer la liberté d’enseignement. D’apaiser les tensions lorsqu’elles existent. D’aller vers les étudiants et les professeurs grâce auxquels votre autorité vous est accordée, pas de les confronter. Ni d’envoyer des flics armés jusqu’aux dents.

Vos gestes sont une honte à tout l’héritage occidental de l’institution à laquelle vous devez tout.

Fadaises et billevesées

NB: ce texte a été publié originellement le 25 juillet 2012 sur le site du Voir.

 

La campagne électorale n’est même pas commencée que les espaces médiatiques (les « nouveaux » comme les « traditionnels ») regorgent de fadaises et billevesées aussi diversifiées qu’insupportables. Nul parti ni groupe d’intérêt ne semble épargné par le virus de la vacuité de la pensée.

Ça promet.

L’édition de La Presse de ce 25 juillet en fait l’éloquente démonstration dans deux textes d’opinion. Le premier, de l’éditorialiste Mario Roy est intitulé ‘L’épouvantail. » Le second, Michel Kelly-Gagnon et Yanick Labrie de l’Institut économique de Montréal (un think-tank qui défend les valeurs du libéralisme économique), « Une ère néolibérale ? »

Les deux textes conspuent un soi-disant discours anti-économique porté par les milliers de manifestants dans les rues de Montréal, de Trois-Rivières et de Québec dimanche dernier, qui en appellerait à mettre « dehors les néolibéraux » (cf. page Facebook de l’événement).

Messieurs Roy, Kelly-Gagnon et Labrie tentent de démontrer que (a) le Québec n’est pas néolibéral, bien au contraire et que (b) il s’agit d’un discours idéologique, « chez nous, le néolibéralisme fait office de Bonhomme Sept-Heures, » selon les mots de Mario Roy. Ils réclament doctement que les « carrés rouges » (qui osent contester l’ordre politico-économique actuel et pas uniquement la hausse des droits de scolarité) devraient « recourir aux faits et de laisser tomber les slogans creux. »

Ce qu’il y a de pathétique dans ces deux textes, emblématique d’une petite opinion de droite qui ne mérite même pas le nom de « pensée, » est non seulement sa malhonnêteté intellectuelle qui confine au ridicule – quoi ! on déduit une idéologie de quelques slogans gribouillés sur les pancartes de manifestants ? – mais bien plus qu’elle se tire joyeusement dans le pied en ridiculisant sa propre posture idéologique.

Car nos auteurs considèrent que le néolibéralisme se résumerait à « la réduction et au rôle de l’État » (les termes apparaissent dans les deux textes).

Ainsi, ces messieurs, coincés dans le costume empesé de leur bien-pensance, réduisent eux-mêmes l’idéologie politique et économique qu’ils défendent contre ces séditieux contestataires à la simple réduction de la taille de l’appareil d’État.

Un aveugle souffrant de Parkinson aurait moins de mal à se tirer dans le pied.

C’est là faire bien peu de cas de l’héritage intellectuel de Friedrich Hayek et de Milton Friedman, le grand-père et le père du néolibéralisme. Encore moins de la profondeur de la pensée de leurs influents prédécesseurs, de Hobbes à Isaiah Berlin en passant par Locke, Hutcheson, Adam Smith ou Tocqueville. [1]

La position néolibérale – tant est qu’elle soit unifiée – sur le rôle de l’État n’est, d’une part, qu’une conséquence logique parmi d’autres d’un ensemble de prémisses et d’analyses au cœur d’une pensée complexe et riche. D’autre part, le néolibéralisme ne peut en aucun cas se dissoudre dans cette idée simpliste.

Les fondements épistémologiques et éthiques et la vision anthropologique qui fonde la philosophie néolibérale postule, notamment, la primauté de la liberté et de l’intérêt individuels. De l’efficacité des mécanismes de marché dans la régulation économique et sociale. De l’appât du gain et de l’enrichissement personnel comme moteur de la croissance économique comme du développement de la civilisation. De la prépondérance des droits privés. Ainsi de suite. [2]

Les conséquences économiques et politiques de cet ensemble d’axiomes et d’aprioris constituent un ensemble vaste et foisonnant de préceptes politiques.

Les ramener à la réduction de la taille de l’État a au moins deux conséquences. D’une part, de rendre l’idéologie (néo)libérale aussi peu attrayante qu’un prospectus financier. Comment, dans ce contexte, soulever l’enthousiasme des électeurs ? Comment s’étonner, de plus, qu’on s’y oppose avec des arguments tout aussi simplistes ? D’autre part, on confine sciemment, de ce fait, le débat politique à de petits enjeux de management de la chose publique.

Ce discours managérial oblitère l’importance de la discussion et de la délibération dans l’espace public. Une discussion et une délibération authentiques qui dépassent très largement ces considérations de gestionnaire. Une discussion démocratique qui participe de la vigilance, de l’inquiétude, de la remise en question continuelle. Qui ancre l’histoire fragile d’une société dans le présent de ses décisions politiques – et qui, ce faisant, dépasse largement un processus électoral ramené au choix du meilleur gestionnaire de l’administration publique.

La position de l’éditorialiste de La Presse et des figures de proue de l’IÉDM sont à l’image de l’idéologie clientéliste et managériale partagée par au moins trois des cinq principaux partis politiques québécois. Fadaises et billevesées d’une pensée réductrices à en pleurer.

Et la campagne électorale n’est pas encore commencée.

Ça promet.

 

[1] À cet égard, l’ouvrage de Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme (Paris, Calmann Lévy, 1994), constitue une belle introduction.

[2] Le récent livre de Serge Audier, Néo-libéralisme(s) : une archéologie intellectuelle (Paris, Grasset, 2012) démontre à cet égard la pluralité des postures éthiques et politiques néolibérales.