L’élan vers l’autre

NB: ce texte a été publié originellement le 14 février 2013 sur le site du Voir.

 

Avant-hier, à son arrivée au Touski, un restaurant coopératif vaguement hippie du Centre-Sud de Montréal, Alain s’est exclamé : « Où je suis, bon dieu ?! » Il venait de quitter le confort de sa voiture dans laquelle il écoutait son poste favori, Radio X. Notre rendez-vous lui fera rater « Duhaime le midi. » C’est moi qui a proposé à Julie et Alain, son mari, qu’on lunche au Touski.

Mais c’est Julie qui est à l’origine de cette improbable rencontre. Elle lit régulièrement mes textes, s’intéresse à mes prises de position. Il y a peu de temps, j’ai demandé ici quels sont les sujets qui intéresseraient mes lecteurs. Julie m’a alors envoyé un courriel dans lequel elle affirme que même si « nos positions sont diamétralement opposées, » elle me lit « avec toute l’ouverture d’esprit possible. Parfois, je suis totalement en accord avec toi. Mais, la plupart du temps, non. »

Du même souffle, elle affirme que « le dialogue est le seul moyen d’arriver à quelque chose de concret. Quelque chose qui va bien finir par transformer cette société. » D’où sa proposition : partager un repas avec elle, son mari et moi afin de dialoguer – notamment sur la grève étudiante, à laquelle le couple était fortement opposé.

Julie et Alain habitent en banlieue, ont trois enfants, dont une jeune adolescente vivant avec des difficultés d’apprentissage sévères. Julie est entrepreneure et son travail met du pain sur la table de ses trois employés, Alain est un directeur commercial sans aucune sécurité, n’étant rémunéré qu’à commission. Ils écoutent Duhaime et Maurais, lisent Ravary et Marcotte, rêvent de mettre la hache dans les commissions scolaires, envoient leurs enfants au privé, n’apprécient vraiment pas Léo-Paul Lauzon ni Gabriel Nadeau-Dubois et considèrent que le mouvement étudiant et les manifestations de 2012 ont sombré dans le chaos et l’anarchie. Sans être millionnaires, ils sont au sommet de la classe moyenne et ont l’impression de ne pas en avoir pour leur argent avec les 52% d’impôts qu’ils payent. Une caricature, donc, de la droite individualiste que se représente la gauche intellectuelle bon teint du Plateau Mont-Royal. À l’inverse, je représente pour eux l’archétype de cette gauche carré rouge qui ne comprend rien à leur réalité et qui appuie la présence d’un État fort, les privilèges des syndicats et de la gratuité en toutes choses et défend bec et ongles la position irréaliste des étudiants en ces temps d’austérité.

Une caricature, donc, de l’opposition entre les « rouges » et les « verts » du printemps dernier. C’est la raison pour laquelle j’ai accepté la singulière invitation de ces inconnus avec lesquels, a priori, je ne partage aucune vision commune de notre société.

Nous avons discuté plus de deux heures – de gratuité scolaire, des commissions scolaires, de la gestion de notre système de santé autant que des syndicats ou des problèmes de pauvreté. Nos échanges me faisaient penser aux discussions que j’ai souvent eues avec des Français en visite pour la première fois à Montréal. Nous partageons la même langue et en grande partie la même culture et pour ces raisons nous remarquons davantage les différences qui nous distinguent. Oui, les rues sont larges et les feux de circulation sont après le coin de rue, pas avant. Non on ne salue pas d’un tonitruant « Bonjour tout le monde ! » lorsqu’on rentre dans un resto. Nous on dit brun, pas marron, et on ne prononce pas brin, mais BRUN comme dans PARFUM. Une curiosité pour les petites différences qui font la particularité de l’univers de l’autre, mais un grand nombre de similitudes qui promettent l’entente fraternelle.

Ainsi, l’essentiel de notre conversation a porté davantage sur les moyens que sur les fins politiques. Sur des cas aberrants de mauvaise gestion dans les institutions publiques ou l’inefficacité de certaines structures de notre système d’éducation ou de santé. Sur la frustration, surtout, de ce couple qui travaille d’arrache-pied et qui n’a pas l’impression que les impôts importants qu’ils payent vont au bon endroit.

Il faut dire que Julie et Alain sont issus de milieux très pauvres ; tous les deux ont grandi dans des familles monoparentales dans de très modestes logements et des HLM. Ils se sont bâti leur confort à force de jus de coude et ne valorisent pas le travail ni l’effort pour rien – et connaissent la valeur de l’argent durement gagné. D’où leur colère face au gaspillage et à l’inefficacité dans la gestion des fonds publics.

Ils ont recours à une clinique médicale privée – notamment pour les soins particuliers qu’exige l’état de leurs fille. Mais leur décision n’est pas idéologique : le système de santé public ne leur offre tout simplement pas les services dont ils ont besoin. À tout le moins, pas dans les délais nécessaires. Alain me dit, d’ailleurs, qu’il préférerait bien mieux que son 100$ dépensé à la clinique privée soit celui qu’il paye de toutes les manières via ses impôts pour le système public, et que ce dernier lui offre les services dont sa famille a besoin. Incidemment, Alain n’est pas aigri – il accepte (presque) de bonne grâce de payer en double, en quelque sorte. Tout ce qu’il demande, c’est de lui laisser ce choix.

Au fond tout le problème est là : ça ne sont probablement pas tant sur les fins politiques que nous divergeons, mais bien sur les moyens mis en œuvre collectivement. Julie et Alain semblaient un peu étonnés, d’ailleurs, que je leur explique qu’au début de la grève je me rangeais du côté des étudiants d’abord et avant tout parce que je considérais que le « ménage » devait être fait au sein de nos universités. Dans la gestion des fonds, d’une part (il est aberrant que les fonds de fonctionnement soient utilisés en immobilisations pour construire des campus satellites, par exemple). D’autre part, dans les priorités de mission de nos universités, entre la recherche appliquée, la recherche fondamentale et l’enseignement. Je prône l’accessibilité universelle à l’enseignement pour des raisons de philosophie politique. Mais avant même d’avoir cette discussion collective sur le fond des choses, nous devons nous assurer que nos universités fonctionnent sur le sens du monde. Ensuite, nous pourrons débattre des véritables questions politiques.

Si Julie et Alain peuvent comprendre que même Gabriel Nadeau-Dubois est d’accord avec eux sur la nécessité de mieux gérer les fonds publics dans nos universités – je me souviens d’un commentateur être étonné sur les ondes de Radio-Canada qu’un représentant de la gauche « radicale » prône l’efficacité – et qu’à l’inverse la gauche peut comprendre que ceux qui lisent la section « Où vont vos impôts » du Journal de Montréal ne sont pas une bande d’esprits obtus souhaitant la destruction de l’État, alors peut-être pourrons nous vivre une véritable délibération démocratique.

Julie et Alain ne sont pas des individualistes et des nombrilistes finis. Julie fait mille activités de bénévolat, Alain s’est dit ému de voir les grandes manifestations du printemps où nos concitoyens se retrouvaient enfin ensemble solidairement. Ils sont ouverts à l’élan vers l’autre, réel fondement d’une vie en commun digne de ce nom.

Lorsqu’elle m’a écrit, Julie ne se faisait pas trop d’illusion sur les résultat de notre lunch, « qui ne règlera peut-être pas grand chose. Mais qui prouvera que si la volonté y est, on peut se parler dans le respect et que quelque chose de positif peut sortir de ça. »

Il y a quelque chose de positif qui est sorti de ça : nous avons compris mutuellement que nos pensées n’étaient pas monolithiques. Julie et Alain ne sont pas plus des représentants typiques de la « droite » que moi je ne le suis de la « gauche » pour la simple raison que cela n’existe pas. N’existent que la diversité et la complexité humaines. Le dialogue politique, la délibération démocratique, vit et se développe dans cette diversité. À la condition que nous nous entendions sur un élément fondamental : la nécessité du dialogue et la volonté de comprendre l’autre. D’avoir un élan vers l’autre.

Alain, tu étais un peu mal à l’aise dans ce repaire de gauchistes qu’est le Touski. Comme tu as payé le lunch, la prochaine adition sera pour moi. On ira à la Cage au sports écouter une game de hockey et c’est moi qui paye la bière. Malgré les apparences, je dis cela sans aucune condescendance – tout le contraire, avec modestie, je veux continuer, moi aussi, à mieux te connaître et te comprendre. Il va falloir que tu rames fort en chien pour me faire comprendre pourquoi tu aimes Éric Duhaime, par contre. Mais je te promets de ramer fort pour te faire comprendre pourquoi j’aime Gabriel Nadeau-Dubois.

 

NB : À leur demande, j’ai modifié les prénoms de Julie et Alain ; le reste est rigoureusement authentique.

Les billets doux du mois d’avril

NB: ce texte a été publié originellement le 22 octobre 2012 sur le site du Voir.

 

Ce soir c’est une chanson d’automne / Dans la maison qui frissonne / Et je pense aux jours lointains

Que reste-t-il de notre printemps ? Six mois après la manifestation monstre du 22 avril, qu’en conservons-nous ? A-t-il transformé durablement le Québec ? A-t-on semé des germes d’une transformation politique et sociale profonde ?

Que reste-t-il de ces beaux jours ?

Ces jours du printemps étaient beaux en ce qu’ils participaient d’un idéal qui nous transcende. On a souvent reproché au mouvement étudiant et à ses suites de charrier un lyrisme et un utopisme de mauvais aloi. Pourtant, il en faut bien, du lyrisme et de l’utopisme pour bâtir l’espoir. Les jours du printemps québécois étaient radieux parce qu’ils brillaient d’espoirs et d’utopies lyriques.

Que reste-t-il des billets doux / Des mois d’avril, des rendez-vous ?

Dans ce que le printemps a légué d’héritages porteurs de cet espoir, la redécouverte de notre capacité à converser, à débattre – à investir l’espace public de la délibération politique – est probablement la plus importante. Ces manifestations familiales, nocturnes, nues, ces charivaris de casseroles, ces assemblées populaires de quartier, ces discours, ces fils de discussions interminables sur Facebook, ces billets de blogues, ces performances artistiques, ces affiches étonnantes, créatives et indignées – mille rendez-vous, mille chemins de paroles tracés les uns vers les autres.

Qu’en restera-t-il ? Le temps seul le dira. Il y est toutefois probable que d’innombrables petites interstices aient fissuré la structure de nos relations sociales et celle de notre rapports aux institutions de pouvoir et d’influence. Très tôt dans le conflit, tant le gouvernement, les universités et cégeps ou les syndicats se sont retrouvés dépassés par la souplesse et l’agilité des associations étudiantes. Puis des centaines de milliers de Québécois ont contourné les agoras traditionnelles du débat public. Il est dores et déjà impensable de recenser l’ensemble des initiatives visant à documenter les enjeux au cœur du conflit tout comme le déroulement du conflit lui-même.

À cet égard, la production de documents écrits, audio ou vidéo, souvent extraordinairement étoffés et issus d’initiatives totalement décentralisées, constitue un phénomène véritablement nouveau dans notre histoire. Les clercs traditionnels des institutions d’influence ou de pouvoir n’ont réussi à avoir pratiquement aucune prise sur cette réalité. Encore plus remarquable, il n’y a pas eu de véritables « nouveaux clercs » en puissance qui ont émergés au cours de la crise, ni du côté des associations étudiantes – qui, outre la CLASSE, possèdent pourtant des structures hiérarchiques traditionnelles – ni au sein d’aucun autre groupe d’influence. Cette montée de nouveaux maîtres à penser, « leaders d’opinions » et personnages emblématiques caractérisent généralement les grands mouvements de transformation sociale – ce qui ne fut pas le cas de notre printemps.

Nous observions donc un grand nombre d’initiatives, tant en termes de création artistique, de documentation, de production argumentaire que d’espaces de débats extrêmement fragmentés et décentralisés. D’innombrables rendez-vous qui sans ébranler l’ensemble de la structure des relations sociales les ont fissurées de toutes part. Fissures, interstices, qui pourraient, à terme, transformer profondément l’édifice à force de l’investir et de le fragiliser.

(…) rêves mouvants / Que reste-t-il de tout cela ? / Dites-le-moi

Non seulement cette fluidité, cet éclatement et cette décentralisation marquent la morphologie du printemps québécois, mais également ses revendications – sa substance, donc.

Hormis l’enjeu initial de la crise – la hausse des frais de scolarité – les revendications portées par les manifestations, les assemblées populaires et l’ensemble des nouvelles politisations dans ces espaces de discussion inédits couvraient un très large spectre. De la contestation de l’exploitation des ressources naturelles à la refonte des institutions démocratiques en passant par l’attitude des politiciens, elles ont cependant été traversées par un attribut commun : la remise en cause, parfois radicale, des institutions, du rôle des acteurs traditionnels et de nombre de liens sociaux et politiques classiques.

La diversité foisonnante et contradictoire de ces rêves mouvants du printemps québécois ne relève pas de l’anecdote : au contraire, elle se conjugue parfaitement avec la complexification de nos sociétés et de ses enjeux. À cette complexification – qui favorise l’éclatement des vecteurs traditionnels de politisation (les partis, par exemple) – s’ajoute la désacralisation des élites traditionnelles. Résultat : un déplacement majeur du centre de gravité des émetteurs légitimes de l’opinion. Les clercs traditionnels ont perdu le monopole de la capacité à façonner les grandes solutions à nos problèmes.

Au final, le portrait est bigarré: problèmes multipliés, atomisés et éclatés ; adhésions individuelles aux opinions et aux solutions proposées à ces problèmes tout aussi éclatées. En ce sens, les multiples courants de préoccupations et d’opinions ayant traversé la mouvance du printemps québécois sont cohérents avec l’évolution globale de notre société.

Que reste-t-il de tout cela ? / Dites-le-moi / Un petit village, un vieux clocher / Un paysage si bien caché

Il faudra bien évidemment attendre les prochaines années avant de pouvoir véritablement mesurer l’impact du mouvement social sur la société québécoise. Reste qu’à mon sens la multiplication des « interstices » dans l’édifice social et politique, par la multiplicité de ses modes d’intervention et de celui des enjeux de fond, constituent un potentiel de changement profond dont nous avons hérité du printemps québécois. Ces phénomènes ne traversent bien évidemment pas l’ensemble de notre société – leur facteur de succès sera fonction de notre capacité à maintenir une masse critique suffisamment grande d’actions et de réflexions pour que l’héritage du mouvement social perdure et transforme durablement notre vie commune.

 

NB : les citations en exergue sont tirées de la chanson « Que reste-t-il de nos amours? » de Charles Trenet.

PS : cette notion de changement par « interstices » s’inspire de Erik Olin Wright, Envisoning Real Utopias (Londres, Verso, 2010).

#biblioencours

Je vais préparer une bibliographie commentée du printemps québécois et je sollicite votre aide. J’ai d’abord répertorié les livres et les numéros spéciaux de revues. N’hésitez pas à me suggérer les ouvrages à paraître, les articles de fond et éventuellement les sites web de qualité.

Dans la mesure du possible, merci de partager avec moi cette information en commentaire à ce billet, plutôt que sur les médias sociaux (mais je prendrai tout, évidemment).

Grand merci !

Voici les ouvrages et revues recensés jusqu’à maintenant. Ma #biblioencours sera commentée lorsqu’elle sera complétée.

 

Livres et documents monographiques

[Anonyme] (2012), Schtroumpfs ! Unis ! Jamais ne seront vaincus ! (en ligne) http://schtroumpfonslahausse.com/album/ Version pdf: http://schtroumpfonslahausse.com/album/volume1/

[Collectif] (2012), Printemps spécial, Montréal: Héliotrope, 114 p. Fiche de l’éditeur.

[Collectif] (2012), Je me souviendrai: 2012 – mouvement social au Québec, Montréal, La Boîte à bulles, 256 p. Fiche de l’éditeur.

Brisson, Pierre-Luc (2012), Après le printemps, Montréal: Poètes de brousse, 92 p. Annonce du lancement par l’éditeur.

D’Eau, Jane, dir. (2012), Pour un printemps: livre citoyen, Montréal: Artmour, 306 p. Fiche de l’éditeur.

Équipe de surveillance des interventions policières (2012), Rapport final, 8 novembre 2012, Montréal, ÉSIP, 39 pp. [En ligne] http://esipuqam.files.wordpress.com/2012/11/rapportfinal.pdf [notez que des « rapports de surveillance » ont été publiés du mois de mars au mois de mai 2012, disponibles ici: http://esipuqam.wordpress.com/rapports-de-surveillance/]

Frap­pier, André, Ri­chard Poulin et Ber­nard Rioux (2012), Le printemps des carrés rouges: lutte étudiante, crise sociale, loi liberticide, démocratie de la rue, Ville Mont-Royal: M Éditeur, 160 p. (L’ouvrage sera officiellement lancé le 10 octobre.) Fiche de l’éditeur.

Isabel, Mariève et Laurence-Aurélie Theroux-Marcotte, dir. (2012), Dictionnaire de la révolte étudiante: du carré rouge au printemps québécois, Montréal: Tête première.

Laberge, Jean (2012), Le devoir à l’éducation, Montréal, Accent Grave.

Langelier, Nicolas (2012), Année rouge: notes en vue d’un récit personnel de la contestation sociale au Québec en 2012, Montréal: Nouveau projet (série « Documents », no. 2).

Nadeau, Jacques (2012), Carré rouge: le ras-le-bol du Québec en 150 photos, Anjou: Fides, 176 p. Fiche de l’éditeur.

Nicol, Patrick (2012), Terre des cons, Montréal: La Mèche, 104 p. (roman)

À paraître

Ash, Méliza, Le petit livre rouge du mouvement étudiant, Montréal: Ash Productions. (Livre présentement en sociofinancement chez Haricot.)

Bonenfant, Maude, Anthony Glinoer et Martine-Emmanuelle Lapointe (dir.), Résistance: une anthologie du printemps québécois (titre provisoire), Montréal, Écosociété.

Renaud Poirier St-Pierre et Philippe Éthier (2013), Combattre l’injustice: récit stratégique d’un printemps érable (titre provisoire), Montréal, Écosociété.

Syemour, Michel (2013), Une idée de l’université: Propositions d’un professeur militant, Montréal: Boréal.

 

Revues – numéros spéciaux

À bâbord (numéro 45, été 2012): « Grève étudiante et lutte sociale. » Fiche de l’éditeur.

À bâbord (numéro 46, automne 2012): « Le printemps érable: ses racines et sa sève. » Fiche de l’éditeur.

Ceci n’est pas la matraque des profs contre la hausse (automne 2012). Fiche de l’éditeur.

COMMposite – La revue électronique des jeunes chercheurs et chercheuses en communication (vol. 15, no. 2, 2012): « Grève étudiante au Québec : points de vues sur la mobilisation sociale de 2012 » [En ligne] http://www.commposite.org/index.php/revue/article/view/125

Courrier international (no. 1131, 5 juillet 2012): « Montréal, ville rebelle. » Fiche de l’éditeur.

Nouveaux cahiers du socialisme (numéro 8, automne 2012): « Éducation supérieure: Culture, marchandise résistance » (numéro co­or­donné par Flavie Achard, Thomas Chiasson-LeBel, Philippe Hurteau et Karine L’Ecuyer). Fiche de l’éditeur.

Theory and event (volume 13, issue 3, supplement, 2012): « Theorizing the printemps érable. » Fiche de l’éditeur.

Urbania (numéro hors-série, format tabloïd papier journal, juin 2012): « Rouge au carré » (en collaboration avec l’École de la Montagne rouge et l’ONF). Fiche de l’éditeur.

Society and Space – Environment and Planning D: Forum spécial sur le web (2012) « Forum on the Quebec student strikes » (en ligne) http://societyandspace.com/2012/07/06/forum-on-the-quebec-student-strikes/

wi – Journal of mobile media (special open-wi issue, spring 2012 – 2 juin 2012): « Out of the mouth of ‘casseroles’ I » [En ligne] http://wi.mobilities.ca/category/past-issues/spring-2012-i/

wi – Journal of mobile media (special open-wi issue, spring 2012 – 21 juin 2012): « Out of the mouth of ‘casseroles’ I » [En ligne] http://wi.mobilities.ca/category/past-issues/spring-2012-ii/

 

 

Articles et chapitres de livres

NB: cette section est largement incomplète (c’est le moins qu’on puisse dire) et les numéros spéciaux des revues présentées ci-dessus n’ont pas été dépouillés.

Bardini, Thierry (2012), « Car Montréal, cette ville, ma ville, s’enflamme, mais n’est pas en flammes du tout, » Multitudes, no. 50 (« Soulèvements »), pp. 42-8.

Boudreau, Philippe et Fanny Theurillat-Cloutier (2013), « Profs contre la hausse: appui solide au mouvement étudiant et quête d’un renouveau syndical, » Nouveaux cahiers du socialisme, no 9, à paraître (hiver 2013).

Brunelle, Christian, Louis-Philippe Lampron et Myriam Roussel (2012), « La liberté d’expression en contexte de crise: Le cas de la grève étudiante, » Cahiers de Droit, vol. 53, no. 4, à paraître (décembre 2012).

Cyr, Marc-André (2012), « La dignité contre l’État, » Variations [En ligne], no. 17. http://variations.revues.org/413

Gill, Louis (2012), « La grève étudiante au Québec: un printemps érable de carrés rouges, » Carré rouge, no. 47 (juillet 2012). [En ligne] http://www.carre-rouge.org/spip.php?article467

Maclure, Jocelyn (2012), « Le débat sur les droits de scolarité au Québec: les progressistes font-ils fausse route? » Options politiques/Policy Options, mai 2012, pp. 68-71.

Marcil, Ianik (2012), « Démocratie liquide, » Multitudes, no. 50 (« Soulèvements »), pp. 210-212.

Nadeau-Dubois, Gabriel (2012), « Postface: Les jeunes d’aujourd’hui » in [Collectif] (2012), Le souffle de la jeunesse, Montréal: Écosociétés, pp. 213-227.

Stiv, Steeve (2012), « Le printemps a la vie dure – Québec : entre mouvement étudiant et élections, » CQFD, Mensuel de critique et d’expérimentation sociales, no. 103 (septembre 2012) [En ligne] http://www.cqfd-journal.org/Le-printemps-a-la-vie-dure

 

 

Déconstruisons Guy Breton

NB: ce texte a été publié originellement le 21 septembre 2012 sur le site du Voir.

 

Le recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton, a publié un « Message du recteur » aujourd’hui sur le site de l’université, intitulé « Une rentrée hors de l’ordinaire. »

Il commence par « J’ai toujours aimé la rentrée. Temps de retrouvailles, de commencement, d’appel à l’étude » et se termine par « Bonne rentrée ! » – rien de plus normal, donc, de la part d’un recteur que de souhaiter une bonne rentrée aux étudiants, professeurs et membres du personnel du campus.

Sauf que pas du tout.

Entre son début et sa fin, il n’y a rien de normal dans ce message du recteur.

Ou peut-être que oui, finalement: la nouvelle normalité du discours managérial, asservissant, arriviste et productiviste du monde universitaire contemporain.

Amusons-nous à déconstruire ce message du recteur.

1. On manifeste, donc on jase

La rentrée le 1er octobre sera « hors de l’ordinaire. » On s’en doute un peu. M. Berton souligne que:

Nous avons beaucoup parlé d’enseignement supérieur et d’université ces mois derniers au Québec. Et c’est une bonne chose. Je ne peux pas dire que j’ai toujours été heureux de la tournure des débats sur le rôle des universités dans notre société. Mais je pense que les universités et les étudiants qui les fréquentent auront dorénavant toute l’attention de la population québécoise lorsque viendra le temps d’exposer la nature de leurs besoins et de leurs attentes.

On décode: la grève, les manifestations, les carrés rouges et tout le reste ont donc été des moments où l’on a « beaucoup parlé d’enseignement supérieur et d’université. » Nous en prenons acte, monsieur le recteur, tout en marquant notre étonnement puisque vous considériez durant la grève illégitimes ces manières de faire. Au besoin, nous recommencerons donc à manifester, de quelque manière que ce soit.

2. On n’a plus les ressources qu’on avait

M. Breton souligne que les « événements des derniers mois ont exercé une pression considérable sur nos ressources. » Entendre par « ressources » : les professeurs, les chargés de cours et le personnel du registrariat. Cette détestable habitude de traiter les membres d’une organisation au même plan que les stylos ou les camions de livraison. Exit les travailleurs, les collaborateurs.

Qui plus est, lesdites ressources n’étaient pas suffisantes. Au paragraphe suivant, le recteur souligne:

Nos agents de la Sûreté ont été vivement interpellés et il s’est dit des choses à leur sujet qui ne rendent certainement pas justice au travail qu’ils ont accompli. La direction a été mobilisée pour prendre des décisions parfois difficiles, toujours de bonne foi. Et nos communicateurs ont dû multiplier les interventions sur toutes les plateformes. 

On décode: les agents de sécurité et / ou la police font partie de la force de travail normale de l’université pour régler ses problèmes internes. De surcroit, malgré le fait que cette vision de la gestion de son organisation semble totalement naturelle aux yeux du recteur, une armée de relationnistes n’a pas été en mesure de contrer « les choses » méchantes qui ont été dites à cet égard. Autrement dit : on a eu une armée et un service de propagande qui étaient débordés par une insurrection.

3. On a des étudiants plus payants que d’autres

Le recteur conclut son message en soulignant « la personnalité singulière de l’Université de Montréal, » unique au Canada, ce qui lui permet de souhaiter vivement « que l’UdeM conserve sa place dans l’élite des universités de renommée internationale. » Qui plus est, M. Breton « s’étonne » d’un clivage dans le conflit étudiant qui « a été vécu de manière très contrastée » à l’UdeM:

Plus de 50 % de nos étudiants n’ont à toutes fins utiles pas boycotté leurs cours. Le mouvement de contestation n’a pratiquement pas eu d’écho dans les facultés professionnelles tandis qu’il a enflammé nos secteurs des arts et des sciences humaines et sociales.

Or, précise-t-il, les soi-disant « facultés professionnelles » produisent des diplômés « créateurs de richesse » alors que les facultés « en boycott » (sic) produisent « des travailleurs sociaux qui cherchent à réduire les inégalités. » Bon prince, monsieur le Recteur souligne généreusement que « notre société profite autant des innovations technologiques que des réflexions sur les conséquences de ces innovations. »

On décode: les étudiants en génie, en sciences appliquées, et autres « facultés professionnelles » sont des créateurs de richesse. Les autres, les sciences molles et futiles, représentent donc un coût, une perte sèche pour la société. Mais bon, on est pas des barbares, on les tolères parce que le week-end on aime bien réfléchir entre copains créateurs de richesse autour d’un Bordeaux de bon millésime sur les conséquences de notre création de richesse. Mais pas de conneries, hein, on retourne au boulot le lundi matin pour créer cette belle richesse et on n’a surtout pas de temps à perdre dans les manifestations, en boycott, « à parler d’enseignement supérieur et d’université » (cf. section 1, ci-dessus).

 

Si on résume:

Des étudiants qui représentent un coût et un fardeau pour la société puisqu’ils ne produisent pas de richesse ont mobilisé les forces de l’ordre et de la propagande pour parler au cours des derniers mois d’enseignement supérieur et d’université et il est temps que ça cesse parce qu’il ne faudrait pas que l’UdeM perde sa place aux prestigieux classements des meilleures universités dans le monde – à l’instar des multinationales obsédées par le retour sur investissement pour leurs actionnaires qui se préoccupent de leur présence aux palmarès du Fortune 500.

 

Merci monsieur le recteur.

Bonne rentrée ! – comme vous le terminez si bien ce message rassembleur et enthousiasmant pour votre communauté universitaire.

Abécédaire pour le temps présent

NB: ce texte a été publié originellement le 16 septembre 2012 sur le site du Voir.

 

Le 5 septembre dernier inaugurait le début d’une période importante pour le Québec. Après le mouvement des carrés rouge du printemps, après les casseroles, après la grève étudiante, après l’amère campagne électorale, après le résultat mi-figue, mi-raisin des élections – après tout un brassage d’idées et d’émotions, débute le véritable travail vers une transformation sociale en profondeur.

J’ai été invité, à la soirée électorale du 4 septembre dernier, sur la scène du La Tulipe au Show Rouge – réunissant les principaux acteurs du mouvement printanier. J’y ai présenté, en dialogue avec Jean Barbe, un abécédaire de notre printemps. Nous visions tous les deux à souligner le chemin parcouru depuis le début de la grève étudiante en février dernier. Mais plutôt qu’un abécédaire du temps passé, je préfère y voir un abécédaire du temps présent. Ce présent que nous avons réappris à construire, jour après jour – et dont je souhaite du fond du cœur la poursuite vers un futur à la recherche du juste, du beau et du vrai.

Voici donc mon abécédaire pour le temps présent, un peu potache, plein de mauvaise foi, mais aussi plein de souvenirs et d’espoir.

 

Aussant – parce que c’est un des seuls économistes qui porte le carré rouge avec fierté; parce qu’on s’est reconnus et qu’il nous a reconnus, aussi.

Baloune – parce qu’il ne faut pas que les élections pètent notre baloune. Que demain doit continuer le combat pour plus de justice, plus de vérité et plus de beauté.

Câlisse – comme dans « on s’en câlisse de la loi spéciale ». Parce qu’on s’en câlisse encore.

Dehors – comme dans « marcher dehors ». Parce que la rue, c’est là où il y a du monde. Du monde qui va travailler, qui va retrouver son chum pis sa blonde, qui va rêver à un monde meilleur.

Élections – tout le temps, des élections: dans la rue, à ta job, à ton marché – tout le temps des élections.

Fraude – parce que la fraude est devenue aussi banale que le commerce légitime. La fraude de l’argent sale comme celui des idées pourries qu’on tente de nous enfoncer dans la gorge.

Gaspillage – comme dans « combattre le gaspillage ». Parce qu’il n’est pas honteux de « combattre le gaspillage ». Particulièrement celui de nous ressources naturelles, de notre intelligence et de notre crédulité.

Hésitants – parce que des centaines de milliers de Québécois ont cessé de l’être et ont tapoché autant les casseroles que les idées reçues.

Irréversible – parce que ce brassage d’idées et d’espoirs ne se terminera pas demain. Nous avons changé quelque chose, pour toujours.

Justice sociale – parce qu’il est maintenant permis d’affirmer haut et fort qu’on en a un besoin urgent – sans passer pour un barbu socialiste qui sent le patchouli des années ’70.

Kultur – comme dans « Kultur avec un grand K » : parce que la culture d’un peuple, c’est aussi dans les crises qu’elle se forge ; et elle se forge par l’imagination et la créativité, ce dont nous avons à revendre. Que nous avons à donner, en fait.

Lambiner – parce qu’on a démontré qu’on en avait marre de trainer nos savates à l’ombre des pouvoirs usurpés.

Manifestation – parce que manifester, c’est une marche de santé pour aérer les poumons de notre démocratie.

Nudité – comme dans maNUfestation ; parce que trop de gens sont nus, dépouillés de leur dignité. Parce qu’après ce printemps québécois, les empereurs des pouvoirs usurpés sont nus.

Ordre – parce qu’on veut de l’ordre dans notre société. Pas celui de la police, mais celui du peuple. L’ordre écologique, l’ordre créatif, l’ordre de la solidarité entre toutes les femmes et tous les hommes de ce pays.

Punk – parce que je suis un économiste punk. Parce qu’un punk se reconnaît dans le mouvement des carrés rouges : un punk ça se méfie de tous les pouvoirs institués, un punk ça se gosse une révolution avec ses chums, un punk ça se forge ses idées en disant un gros « fuck you » aux idées en canne.

Querelle – parce qu’on aime pas ça, la chicane au Québec… mais les carrés rouges, on aime la querelle, le débat, la joute, le choc des idées…

Rue – comme dans Jean Charest qui dit que ça n’est pas la rue qui va influencer les décisions du gouvernement… Euh, oui.

Sornettes – parce qu’on en a tellement entendu, des sornettes, des bêtises, des mensonges, des idioties qu’on en est rendus sourds et qu’on ne peut maintenant qu’entendre ce qui sonne juste à nos oreilles.

Télévision – comme dans : « la révolution ne sera pas télévisée ». Parce qu’on aime d’amour CUTV.

Universel – parce qu’il ne s’agit pas d’une lutte isolée d’étudiants enfants gâtés ni de gauchistes énervés et utopistes mais bien de la participation à un mouvement humain universel : celui de la recherche de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

Vérité – comme dans : les « vraies affaires », le « vrai monde », les « faits vérifiés ». Ben c’est ça. C’est nous.

Wagon de queue – parce qu’on en notre char d’être dans le wagon de queue d’une démocratie libérale gangrénée par l’appât du gain, le saccage de la beauté et l’abus de pouvoir.

Xénophobe – parce que nous dénonçons la xénophobie dont font preuve trop de dirigeants au Québec ; ils ont peur de ceux qui sont de couleur différente qu’eux. La couleur rouge, particulièrement.

Yeux – parce que vous nous les avez ouverts.

Z… plutôt qu’un Z

… l’Alpha et Oméga – parce qu’un abécédaire a l’air de quelque chose de classé, d’ordonné et de figé. Mais un abécédaire c’est aussi la vie imaginée de nos colères, de nos espoirs, de nos rêves. Le mouvement des carrés rouges nous aura appris à réinventer le sens des mots et – surtout – à nous le réapproprier. Ça n’a pas de prix, et ça n’est pas fini.

Économie politique de la crise

NB: ce texte a été publié originellement le 17 juin 2012 sur le site du Voir.

 

Nombreux sont ceux qui constatent que l’attitude du gouvernement Charest dans sa (non) gestion de la crise est idéologique. La « juste part » que devraient assumer les étudiants, ainsi que le répètent les élus depuis le tout début du conflit, reflète l’idéologie de l’utilisateur-payeur, associée à la politique néolibérale (comme le mentionnait Jérôme Lussier ici la semaine dernière).

On l’a largement souligné : l’obstination avec laquelle le gouvernement désignait le mouvement étudiant par un « boycott » des cours, plutôt qu’une grève, traduisait une vision économiste de l’éducation – l’étudiant étant considéré comme le consommateur d’un produit associé à un investissement rentable dans le futur.

Ceci justifiant cela : l’étudiant étant l’unique bénéficiaire de ses études, il doit donc faire sa juste part en acceptant la hausse des droits de scolarité. Évacuée toute notion de bénéfice commun d’une collectivité scolarisée.

À aucun moment depuis le début de la grève le 13 février dernier le gouvernement n’a justifié sa décision sur d’autres bases. Les seuls calculs qui ont été soumis à la population, par le biais des médias, n’ont jamais concerné d’autres questions que celle de la rentabilité des études ni de l’égalité du financement entre les universités québécoises et celles des autres provinces. Je signalais quelques jours après le début de la grève à RDI et dans ce blogue que le problème était d’emblée mal posé : à aucun moment le gouvernement n’a fait la démonstration de la nécessité de ce financement pour des raisons de hausse des coûts, d’amélioration des services ou de plus grande accessibilité.

Que le gouvernement Charest se soit obstiné dans cette voie sans en déroger un instant en a étonné plusieurs, moi le premier. Cet entêtement, visant la polarisation du débat, est à ce point grossière qu’elle en est risible. Cela dit, au-delà du « wedge politics » qui caractérise sa tactique politique, il est cependant patent que cela participe d’une transformation beaucoup plus profonde de notre système économique et politique – comme de celui de l’ensemble des sociétés industrialisées.

En effet, depuis les années 1970 le capitalisme s’est lentement transformé en une économie de la consommation. Nous étions d’abord et avant tout des travailleurs ; nous voici prioritairement des consommateurs. C’est aujourd’hui 60% à 70% de l’économie qui est déterminée par la consommation individuelle alors qu’avant les années 1960, la proportion était l’inverse. Les gains de productivité rendus possibles par les innovations technologiques et managériales, l’enrichissement des travailleurs et la montée en force de la classe moyenne et l’explosion du crédit à la consommation depuis 40 ans ont fait en sorte que le centre de gravité symbolique de l’activité économique n’est plus le travail (encore moins ouvrier) mais la consommation.

Conséquemment, le discours gestionnaire de la chose politique se recentre également autour de la consommation et, donc, du clientélisme – le malade n’est plus un patient mais un client, tout comme l’étudiant ou le participant à un événement culturel.

Cette marchandisation généralisée de l’activité humaine trouve ses racines dans les profondeurs de l’histoire du capitalisme. La « juste part » souhaitée par le ministre Bachand tout comme le concept d’utilisateur-payeur ne constituent qu’un épiphénomène de cette réalité.

Les conséquences sont bien plus fondamentales : la sphère du marché se définit par la transaction, l’échange (monétaire) ; celle de la vie politique par le don – don de soi vers l’autre, don et contre-don entre le citoyen et sa collectivité, don vers l’avenir. Transformer les relations que nous entretenons avec nos institutions publiques en logique transactionnelle – donc avec les biens publics que sont l’éducation ou la santé, par exemple – annihile le sens même de la vie collective. Faire du citoyen un consommateur transforme le rôle de l’élu en simple gestionnaire des affaires courantes de l’État.

Au son des casseroles résonne l’écho d’une résistance à cette marchandisation. Pas tellement contre la marchandisation en soi, mais bien plus comme un appel criant à nos élus et à nos élites de retrouver le sens de nos relations politiques au sein de la collectivité.

N’en déplaise aux tactiques polarisantes mises de l’avant par le gouvernement Charest – et à son succès relatif dans une partie de la population – la persistance de la crise que nous vivons s’explique en très grande partie par une réaction face à ces changements profonds que nous avons connu au cours des dernières années. Changements qui ont fait en sorte que, citoyens, nous constatons le peu de prise sur notre condition politique, étant devenus de simples consommateurs interchangeables aux yeux des gouvernants.

Le sacre du printemps

NB: ce texte a été publié originellement le 6 mai 2012 sur le site du Voir.

 

Depuis le début du conflit avec les étudiants, les questions de sémantique ont pris beaucoup de place. Le premier ministre continue à insister, dans son opération de marketing politique, à parler de boycott plutôt que de grève. [1] La ministre de l’Éducation a fait une sortie contre l’utilisation par un groupe d’étudiants sympathisants de la CLASSÉ du vilain juron « ostie » lors d’un appel à manifestation cette semaine. [2] Ce qui semble être la fin du conflit a été aussi placé sous le signe de la bataille sémantique, les uns parlant d’entente, les autres de proposition – les journalistes, selon Antoine Robitaille du Devoir, préférant parler, à la blague, d’une simple « suite de mots. »

S’approprier le sens des mots est une tactique rhétorique et politique vieille comme le monde. [3] Cet « ostie » est devenu le sacre du printemps. [4]

Cette lutte pour l’appropriation du sens des mots dans le conflit étudiant est emblématique de la question de fond qui la sous-tend. Les opposants aux grévistes et le gouvernement cherchent à présenter le mouvement de grève illégitime en parlant de boycott et en recourant aux arguments juridiques (non respect de l’État de droit). En recourant aux arguments économiques charriés par la grève, les leaders étudiants désirent ramener le débat sur une question d’opposition classique de leurs intérêts communs. Certains étudiants et de nombreux citoyens et groupes plus ou moins organisés tentent de déplacer le débat et de capitaliser sur le mouvement étudiant pour signifier leur mécontentement envers un amalgame hétérogène de questions (les politiques gouvernementales, la corruption présumée au PLQ, la manière de conduire les affaires publiques en général voire le capitalisme dans son ensemble).

Au cœur des débats rhétoriques se joue une lutte pour l’appropriation symbolique de l’arène du pouvoir. Les divers groupes d’intérêts cherchent à définir – au sens propre – les termes de l’échange, afin d’en tirer parti. Cependant, depuis plusieurs semaines nombre de citoyens n’adhérant à aucun de ces groupes d’influence se sentent concernés par les idées, sinon par la grogne, qui s’est déplacée dans la rue.

Faut-il rappeler l’évidence: le Québec consensuel et corporatiste, le Québec du confort et de l’indifférence, ne se reconnaît plus dans ces manifestations maintenant quotidiennes. Il semble devenu normal de voir sur la rue des policiers manger un sandwich avant qu’ils n’enfilent leur « armure » pour faire face aux manifestants, le soir venu. [5]

Dans ce contexte, faisons-nous réellement face à une opposition politique classique entre étudiants et gouvernement, comme le Québec en a connu de nombreuses dans le passé? Cet amalgame de grogne et de raz-le bol est-il légitime? Ou, plutôt, comme je le crois, ces événements ne sont-ils pas le symptôme d’un désir plus profond de changements qui le sont tout autant?

Je propose de contribuer à faire le ménage dans ce cafouillis de prétentions et d’appropriations narratives en soumettant trois thèses, desquelles je déduirai cinq conséquences auxquelles j’avance sept propositions d’actions possibles.

 

TROIS THÈSES

1. La situation que nous connaissons relève du « business as usual » – du jeu politique et électoral tel que nous le connaissons depuis des décennies.

Comme en 1996 et en 2005, le conflit actuel ne concernerait que l’opposition des étudiants à modifier les conditions financières de leurs études. Ces deux grèves précédentes avaient fait reculer les gouvernements péquiste et libéral sur une hausse des droits de scolarité et une diminution de l’aide financière aux études, respectivement. Les associations étudiantes en grève en 2012 s’opposent effectivement à la hausse des droits de scolarité, annoncée dans le budget du gouvernement du Québec il y a un an. Le gouvernement considère les revendications des grévistes illégitimes, puisqu’ils auraient quitté la table de négociation visant à préparer cette réforme. De fait, le bras-de-fer entre les représentants des étudiants et le gouvernement est classique: on cherche à diviser la partie adverse pour mieux négocier, on fait des contre-offres, on utilise des moyens en dehors de la table de négociation (par médias interposés), etc. Un conflit et une négociation classiques. Particulièrement musclés et obstinés de part et d’autre, mais classiques.

2. La fréquence et le nombre inédits de manifestations que nous connaissons participe d’un amalgame désordonné, symptôme d’un ras-le-bol face aux actions et aux acteurs politiques traditionnels.

Or, au fur et à mesure que le conflit perdure, d’autres groupes d’intérêt et d’influence se sont greffés au mouvement. D’abord des alliés naturels du mouvement étudiants (syndicats de travailleurs), puis des acteurs liés de près à la question (parents et professeurs). Après quelques semaines, plusieurs autres groupes se sont greffés au mouvement: des écrivains, avocats et même petites entreprises se sont affichés publiquement contre la hausse entre autres pour des raisons philosophiques et politiques, bien davantage qu’économiques. Troisième acte: les manifestations, maintenant quotidiennes, attirent des acteurs qui ne sont pas directement concernés par le conflit. Cette entrée en scène a conduit à l’intégration aux revendications de nombreuses frustrations politiques et sociales, allant du Plan Nord à la corruption des élus en passant par les dépenses des dirigeants des universités ou l’inefficacité de l’État. La manifestation monstre du Jour de la Terre, le 22 avril dernier, a même été partiellement détournée par des revendications n’ayant aucun lien avec le sens écologiste premier de la manifestation. Ce ras-le-bol collectif, dirigé contre un gouvernement qui serait usé par neuf ans de pouvoir. Une insatisfaction radicale qui tend à polariser la population davantage que la question des droits de scolarité. Laquelle polarisation devrait, en toute logique, se régler par la voie du véhicule démocratique par excellence: une élection.

3. Nous vivons présentement un « printemps québécois » qui remet en question une partie importante des fondements de notre « vivre-ensemble. »

Pourtant, force est de constater, à mon sens, que nous vivons un phénomène sinon inédit à tout le moins rarissime dans l’histoire du Québec. Il me semble patent que plus les semaines avançaient au cours des trois derniers mois, plus la question initiale au cœur du conflit devenait périphérique par rapport au cœur des revendications portées tant par la rue que de multiples commentateurs et citoyens. Plus les semaines passaient, moins la thèse d’un conflit classique (1) aussi bien qu’un d’un simple ras-le-bol (2) me semblent tenir la route, pour plusieurs raisons:

  • le nombre et la fréquence des manifestations dans la rue, sans compter les records historiques de participation les 22 mars et avril, vont tout à fait à contre-courant de ce que nous connaissons habituellement dans notre Québec consensuel qui n’aime pas la « chicane » ;
  • les débats ont amené une polarisation extrême rarissime dans l’histoire du Québec, hormis sur la question nationale ;
  • les dernières semaines ont vu naître des politisations nouvelles chez de nombreux citoyens ordinairement peu intéressés par la chose publique, rendue possible notamment par les médias sociaux, qui transcendent les groupes d’intérêts habituels et les classes sociales ;
  • les prises de position sur des insatisfactions variées (cf. thèse 2) furent mises de l’avant par des acteurs extrêmement nombreux et variés (intellectuels, commentateurs politiques autant que citoyens « ordinaires »), jour après jour, presque jamais éclipsé par d’autres enjeux (cette persistance demeure, aussi, rarissime dans notre histoire) ;
  • l’arène politique est investie par des acteurs non traditionnels alors que les acteurs traditionnels (syndicats, par exemple) ont mis beaucoup de temps à s’exprimer publiquement sur la question de fond autant que sur les questions au départ périphériques ;
  • les modes d’investissement de l’arène politique sont aussi inédits: médias sociaux, grassroot journalism (le « cas » CUTV, les nombreux blogues personnels), bien sûr, mais aussi l’inventivité des moyens utilisés par les manifestants, l’organisation relevant de l’anarcho-syndicalisme de la CLASSÉ, etc. ; au final, il n’y a pas de leader clairement affiché à l’ensemble des mouvements de protestation, les manifestations de rue demeurant des gestes en grande partie spontanés, relayés par les médias sociaux ;
  • de nombreuses revendications visent les fondements même de la société (perte de confiance dans la légitimité des institutions politiques et économiques autant que dans leurs dirigeants).

Tous ces éléments me font croire que les événements des dernières semaines au Québec participent du mouvement des « indignados » et « occupy » que nous connaissons depuis un an. Les caractéristiques de la crise que je viens d’énumérer correspondent largement à celles de ces mouvements de protestation de l’automne 2011. Si la situation initiale est bel et bien un conflit traditionnel entre les étudiants et l’État (thèse 1), les nombreux amalgames des revendications actuelles dans les manifestations (thèse 2) dépassent à mon sens la simple protestation contre un parti politique au pouvoir puisqu’elles mettent en scène des acteurs non traditionnels qui s’approprient un discours qui ne l’est pas davantage pour questionner les actions politiques traditionnelles autant que les institutions qui les portent.

En ce sens, il s’agit bien d’un « printemps québécois » – d’un mouvement de fond visant à déstabiliser l’ordre établi, remettant même en question la légitimité de nos institutions légales. La suspicion envers les politiciens, le processus électoral, le système de justice, les règles du jeu économique autant que les accusations de fraude, de corruption, de malversation ou de spoliation du bien public sont autant de preuves, à mon sens, d’un lame de fond « refondatrice » de notre vivre-ensemble.

Porte-t-elle l’ensemble des Québécois? Loin s’en faut, bien sûr. Le mouvement « Occupy Wall Street » ne portait pas l’ensemble des américains. Pourtant, au plus fort du mouvement en octobre dernier, les trois quart des américains – pourtant champions de la loi et de l’ordre – se disaient en faveur des revendications de campeurs bohèmes et un peu illuminés.

C’est en grande partie parce que le mouvement social actuel, vecteur de la crise sociale actuelle, n’est porté que par une petite partie de la population et un groupe hétérogène ne se rattachant pas à un groupe institutionnalisé qu’il est porteur de changement.

S’ajoutent à ces considérations des tendances structurelles lourdes en opposition aux institutions traditionnelles:

  • baisse constante et dramatique de la participation aux scrutins, à tous les niveaux ;
  • désacralisation du statut des élites (politiques, économiques, scientifiques) ;
  • contradiction fondamentale entre un individualisme forcené, médiatisé par la consommation et le repli sur soi, et une soif idéalisée et irréaliste de retour au sens collectif ;
  • désaffectation des institutions sociales et économiques historiques – à tout le moins désintéressement à leur égard – (autant les syndicats de la part des travailleurs que des regroupements d’affaires de la part des entrepreneurs – les deux groupes préférant des organisations nouvelles et informelles).

 

CINQ CONSÉQUENCES

Dans le deuxième tableau du Sacre du printemps de Stravinsky, les adolescentes sacrifient l’une d’entre elles au dieu Iarilo. Ce rite sacrificiel est-il à l’image du Québec contemporain ? Bien présomptueux celui qui le prétendrait. Cependant, je suis convaincu que les événements des dernières semaines sont le prélude à une émancipation que le peuple québécois n’avait pas vu venir – car elle ne participe en rien à ce qu’il a connu jusqu’à maintenant. Il dépasse très largement le discours adolescent de la question nationale et vise, justement, à atteindre un âge adulte qui, à l’instar du ballet de Stravinsky nécessite de sacrifier une part de soi-même. J’en déduis les conséquences suivantes:

1. Que le conflit étudiant soit réglé dans les prochains jours par un vote favorable par les associations étudiantes ou non (il le sera, de toutes les manières, à terme), n’y changera rien au fond, si on est en accord avec ma troisième thèse: il ne s’agit pas d’un conflit classique (th. 1) ni d’un simple ras-le-bol (th. 2), mais d’un appel d’air et de renouveau démocratique ;

2. Lequel renouveau démocratique ne peut être amené simplement par le processus démocratique légal que nous connaissons ;

3. Parce qu’au sein de ce processus démocratique institutionnalisé ont perdu leur légitimité à la fois les institutions qui les portent et les acteurs qui les animent, aux yeux tout autant de ceux qui revendiquent des transformations majeures dans notre société mais aussi, en le disant totalement différemment, de nombreux acteurs qui n’adhèrent pas aux mouvements de protestation actuels ;

4. Qu’en ce sens, nombre de Québécois cherchent à s’approprier de nouveau à la fois le sens et les moyens de leur conduite collective au profit de leurs aspirations individuelles ;

5. Le tout dans une optique paradoxale de dépassement de soi collectif et d’émancipation individuelle.

 

SEPT PROPOSITIONS

Les débats rhétoriques un peu risibles sur le sens du conflit (boycott/grève, proposition/entente, etc.), demeurent, par contre, des vecteurs fondamentaux d’appropriation du discours public. Des acteurs, des citoyens, je l’ai dit, historiquement peu politisés prennent part au débat, en se souciant comme de leur première chemise de leur appartenance politique, de leur étiquette idéologique autant que des références historiques à leurs prises de position.

Nul ne sait si ce « printemps québécois » débouchera sur de véritables réformes en profondeur. Par contre, je crois que nous avons une chance inouïe, voire historique, de prendre à bras-le-corps l’opportunité de changer les choses drastiquement. Nous possédons le luxe des petites nations: celui de changer le cours des choses hors des contraintes internationales. Ce luxe est à double tranchant, bien sûr. Notre pouvoir demeure contraint par les forces phénoménales qui nous entourent (forces du marché mondial, dépendance aux institutions hors de notre contrôle, énergies internes historiquement peu développées). En revanche, entre nos mains se trouvent les germes de la créativité et de l’innovation collectives.

Je propose les actions suivantes:

1. Création d’États généraux locaux, dans chacun des comtés du Québec. L’appel aux urnes ne réglera pas tout. Je ne veux pas dire par là qu’il ne réglera rien. Mais nous avons une opportunité formidable de discussion démocratique en parallèle, qui se soustrait aux impératifs électoralistes. Je suggère qu’ils soient spontanés, dans chaque comté, parce que ces derniers sont relativement équitables au plan sociologique.

2. Que ces états généraux mettent sur la table notre relation aux institutions politiques traditionnelles et qu’elles proposent des moyens de réinventer le lien qui nous unissent à elles.

3. Que, parallèlement, nous réinventions notre rapport à la sphère économique en nous questionnant sur notre rôle de travailleur qui a été totalement éclipsé par celui de notre statut de consommateur.

4. Que, en revanche, nous questionnions notre désir de plus grand bien-être matériel en regard de l’exploitation de notre écosystème.

5. Que nous remettions en cause de manière fondamentale notre désir, ou non, d’être ensemble et de créer une collectivité qui dépasse nos aspirations individuelles.

6. Que nous nous approprions à nouveau la vie dans la Cité et que nous redéfinissions les termes « citoyen », « contribuable », « travailleur » et « consommateur ».

7. Que nous prenions nos responsabilités et cessions de les céder aux puissants, aux lâches et aux ploutocrates qui nous gouvernent – alors que nous avons sciemment renoncé à notre voix.

Car tout est là. Notre voie et notre voix ont été sacrifiées sur l’autel d’un bien-être petit qui s’étiole depuis 40 ans. L’entente ou la proposition visant à régler le conflit entre les étudiants et le gouvernement, pour mettre fin au boycott ou à la grève, a cela de bon: elle renvoie à la CRÉPUQ le fardeau de la preuve de l’inefficacité de la gestion des université en même temps que les associations étudiantes se voient investies du devoir de la démontrer. Il y a, en ce sens, une démonstration de l’importance de déplacer le débat hors des sentiers battus.

Ceux d’un « sacre du printemps » qui désire le dépassement de soi. Pour l’autre.

 

[1] Quant à moi, les deux termes sont inappropriés. Le boycott est originellement le refus organisé par les consommateurs d’acheter une marchandise. La grève est originellement le refus organisé par les travailleurs de produire des marchandises. L’éducation n’est ni une marchandise ni le produit du travail des étudiants. J’utiliserai néanmoins le mot « grève » puisqu’il est passé dans l’usage depuis belle lurette, comme on l’a démontré jusqu’à plus soif.
[2] Cf. ce billet de la sociolinguiste Anne-Marie Beaudoin-Bégin sur son blogue: « Des mauvais mots… »
[3] Cf. le numéro spécial de la revue Mots. Les langages du politique: « Trente ans d’étude des langages du politique (1980-2010) » Stéphane Baillargeon fait remarquer dans Le Devoir que le concept de désobéissance civile est lui-même un champ de bataille.
[4] Merci à Marc-André Lavoie de m’avoir donné l’idée de ce délicieux clin d’œil.
[5] Simon Brault témoignait sur son compte Twitter: « Marchant vers le Monument-National pour voir jouer mes étudiants, je regarde les policiers finir de manger leur lunch en revêtant leur armure. »

Conversation inutile

NB: ce texte a été publié originellement le 27 avril 2012 sur le site du Voir.

 

Depuis le point de presse du premier ministre et de sa ministre de l’Éducation, je ressens une grande lassitude. Grosse fatigue.

Pour la première fois depuis des semaines, Jean Charest a choisi de prendre les devants: conférence de presse ce midi, téléjournaux ce soir. Signe classique d’élections sont à nos portes. Jean-François Lisée explique mieux que je ne pourrais le faire: les élections sont imminentes. Alors que le premier ministre a l’odieux de prétendre que cette idée est grotesque.

Nous sommes donc menacés de retourner rapidement à une conversation électoraliste et clientéliste. Une conversation entre le PLQ et le PQ – à laquelle tenteront de se joindre, tel des enfants qui sautillent dans une réunion d’adultes pour prendre la parole, la CAQ, ON et QS.

Notre système électoral uninominal à un tour – dans lequel les élections se gagnent à la marge – nous ramènera à un dialogue de sourds. Ou plutôt à un dialogue de hurleurs. Le PLQ fera de la hausse des droits de scolarité son cheval de bataille, le PQ essaiera de hurler plus fort en tentant de ramener la discussion sur les questions de corruption, le Plan Nord, les gaz de schiste, etc.

Un dialogue de hurleurs. Une conversation inutile.

Une dynamique qui risque d’encore plus polariser le Québec. De ne pas aborder les questions fondamentales qui préoccupent des milliers de personnes qui descendent dans la rue quotidiennement. Quotidiennement ! Du jamais vu au Québec.

Des questions qui dépassent largement la question de la hausse des droits de scolarité.

Une conversation inutile. Une occasion ratée de débattre véritablement de notre avenir collectif à long terme.

Qui me rappelle cet échange dans 2001: Odyssée de l’espace de Kubrick:

Dave Bowman: Hello, HAL. Do you read me, HAL?
HAL: Affirmative, Dave. I read you.
Dave Bowman: Open the pod bay doors, HAL.
HAL: I’m sorry, Dave. I’m afraid I can’t do that.
Dave Bowman: What’s the problem?
HAL: I think you know what the problem is just as well as I do.
Dave Bowman: What are you talking about, HAL?
HAL: This mission is too important for me to allow you to jeopardize it.
Dave Bowman: I don’t know what you’re talking about, HAL.
HAL: I know that you and Frank were planning to disconnect me, and I’m afraid that’s something I cannot allow to happen.
Dave Bowman: [feigning ignorance] Where the hell did you get that idea, HAL?
HAL: Dave, although you took very thorough precautions in the pod against my hearing you, I could see your lips move.
Dave Bowman: Alright, HAL. I’ll go in through the emergency airlock.
HAL: Without your space helmet, Dave? You’re going to find that rather difficult.
Dave Bowman: HAL, I won’t argue with you anymore! Open the doors!
HAL: Dave, this conversation can serve no purpose anymore. Goodbye.

Comme dans 2001, la porte n’est pas et ne sera pas ouverte, n’en déplaise à monsieur Charest.

Cette conversation ne sert plus à rien désormais. Goodbye.

Je suis fatigué de ce paternalisme et de ce clientélisme grotesques.

Grosse fatigue.

Appel à la raison

NB: ce texte a été publié originellement le 26 avril 2012 sur le site du Voir.

 

Devant les événements qui secouent le Québec présentement, la colère s’exprime. Tout le monde est en colère ce matin, peu importe le « camp » où l’on loge. Pour ou contre la hausse, une vaste majorité des Québécois sont en colère, j’en suis persuadé. Pour des raisons opposées, mais en colère.

La colère, l’adage le dit, est mauvaise conseillère.

L’expression de la colère l’attise encore plus. Et il faut se calmer avant qu’il ne soit trop tard, comme l’écrit Jean Barbe ce matin.

J’en appelle à la raison.

La raison économique.

Celle de l’intérêt privé et individuel.

J’en appelle aux commerçants, aux patrons de PME, aux professionnels du monde des affaires, avocats, comptables, fiscalistes et autres, aux responsables des agences de développement économique et commercial (CDEC, SADC, etc.), j’en appelle à tous les acteurs économiques de notre société, peu importe leur allégeance politique.

J’en appelle particulièrement à ceux qui sont en faveur de la hausse des droits de scolarité. Qui doivent, comme la majorité des citoyens, souhaiter la paix sociale.

La crise que nous vivons s’envenime de jour en jour. Un climat social délétère n’est pas bon pour le commerce. Mais, bien plus, une société dont une partie importante de ses membres est en colère contre un gouvernement légitimement élu voit la qualité et la solidité de ses liens se détériorer. Ces liens constituent le terreau sur lequel croissent la création, l’innovation, le développement de nos communautés et de notre économie.

J’en appelle donc aux intérêts privés des acteurs économiques du Québec, et plus particulièrement du centre-ville de Montréal, pour qu’ils contribuent à apaiser le climat social. Il ne s’agit plus de prendre position sur la question des droits de scolarité. Mais de demander à nos élus, à tous nos élus, de tout faire pour ramener la paix sociale. Pour qu’enfin un dialogue puisse s’installer.

Vous pouvez le faire en communiquant avec votre député (liste, ici) et avec le bureau du premier ministre (coordonnées, ici), voire même avec celui du maire de Montréal (coordonnées, ici). Pour leur demander:

  • de laisser les calculs partisans de côté le temps qu’une issue à cette crise soit trouvée;
  • de nommer sans délai un médiateur pour régler le conflit avec les étudiants, afin d’apaiser les tensions qui en ont découlé depuis;
  • de mettre en place une discussion nationale large, dans le cadre d’élections ou non, sur les grands enjeux de notre société et particulièrement l’éducation.

J’en appelle à la raison parce qu’il y a urgence d’élever le débat et de cesser sur-le-champ de le polariser.

***

Suite à une suggestion de mon collègue ès-blogues au Voir Jérôme Lussier, j’ai demandé sur Twitter des propositions pour un médiateur à la crise. Une personne qui serait « irrésistible » pour toutes les parties en cause. Si vous avez une proposition réaliste, n’hésitez pas à la soumettre dans les commentaires ci-dessous. Il y aura des suites.

***

Voici la lettre que j’ai fait parvenir au premier ministre du Québec; j’en ai écrit des semblables à d’autres acteurs économiques du Québec.

Monsieur le premier ministre,

À titre d’économiste, je m’inquiète grandement de la situation sociale actuelle au Québec. Le climat social délétère est néfaste pour l’économie du Québec, et de Montréal en particulier. L’image du Québec et de sa métropole commence déjà à écoper, puisque l’on commence à diffuser des images de la violence des manifestations de ces derniers jours dans les grands médias européens et américain (y compris à CNN). Vous savez comme moi combien les décisions d’affaires reposent grandement sur la réputation de stabilité sociale d’une économie.

J’en appelle solennellement à titre de chef du gouvernement, de premier ministre de tous les Québécois, à ce que vous mettiez en place les conditions permettant de dénouer la crise actuelle:

– en laissant les calculs partisans de côté le temps qu’une issue à cette crise soit trouvée et en ouvrant la porte au dialogue avec vos collègues des partis d’opposition;
– en nommant sans délai un médiateur pour régler le conflit avec les étudiants, afin d’apaiser les tensions qui en ont découlé depuis;
– de mettre en place une discussion nationale large sur les enjeux de l’éducation au Québec.

À titre d’économiste et de citoyen, la situation actuelle me fait craindre le pire pour l’avenir économique du Québec à moyen et long terme. Il est de votre devoir et de votre capacité de trouver une sortie de crise harmonieuse au bénéfice de l’ensemble de vos commettants.

Respectueusement,

Ianik Marcil
Économiste indépendant

Violence rectorale

NB: ce texte a été publié originellement le 21 avril 2012 sur le site du Voir.

 

Michel Seymour, professeur de philosophie à l’Université de Montréal – qu’on ne peut taxer de sédition révolutionnaire – vient d’envoyer aux médias et aux élus de l’Assemblée nationale du Québec le texte suivant. Je suis le premier à dénoncer la violence – et même les répliques violentes à la violence, qu’elle soit langagière, symbolique ou physique.

Il importe toutefois de dénoncer toutes les violences – et, surtout, les causes premières du climat délétère dans lequel la société québécoise semble dériver présentement. Ce que fait admirablement ce court texte du professeur Seymour, à mon avis.

Le ras le bol de Ponce Pilate

La Presse du 20 avril 2012 titre que le recteur de l’U de M en a ras-le-bol et est exaspéré par le climat de violence, « tout ça pour un dollar par jour d’augmentation. » Ce propos est lui-même violent pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il est tenu par quelqu’un qui fait près de 400 000$ par année et pour qui une telle hausse, ce n’est rien. Monsieur Breton omet également de préciser que l’augmentation de 1 dollar par jour durera pendant près de 5 ans, ce qui revient à une augmentation de 75% sur 5 ans. Mais surtout, il omet de dire qu’il est l’un des principaux instigateurs du chaos social qui a été engendré ces derniers temps. La conférence des recteurs et principaux des université du Québec (CRÉPUQ) demande depuis des années une telle hausse des frais de scolarité et ce sont eux que le Gouvernement libéral a choisi d’écouter en faisant la sourde oreille aux revendications des étudiant(e)s. Les recteurs sont donc les premiers responsables du vaste fiasco politique engendré par une hausse annoncée qui est aussi draconienne que provocatrice. En affirmant que la solution se trouve au bout de la route 20, il fait l’impasse sur sa propre responsabilité et choisit de se comporter en Ponce Pilate. Enfin, le recteur a lui-même pris partie en faveur de l’autoritarisme et de l’intransigeance du gouvernement en ayant recours à une injonction, en forçant le retour en classe des professeur(e)s, des chargé(e)s de cours et des étudiant(e)s, peu importe le nombre d’étudiants en classe et peu importe si les associations auxquelles ils appartiennent ont voté majoritairement en faveur de la grève. Il a par-dessus le marché fait appel à des agences de sécurité externes au lieu de s’en tenir aux agents de sécurité à l’interne, ce qui équivaut à mettre en place une loi des mesures de guerre sur le campus. Dans les circonstances, son exaspération devant la violence est une façon de chercher à s’innocenter alors qu’en réalité il est par son arrogance l’un des principaux instigateurs de cette même violence.