Déconstruisons Guy Breton

NB: ce texte a été publié originellement le 21 septembre 2012 sur le site du Voir.

 

Le recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton, a publié un « Message du recteur » aujourd’hui sur le site de l’université, intitulé « Une rentrée hors de l’ordinaire. »

Il commence par « J’ai toujours aimé la rentrée. Temps de retrouvailles, de commencement, d’appel à l’étude » et se termine par « Bonne rentrée ! » – rien de plus normal, donc, de la part d’un recteur que de souhaiter une bonne rentrée aux étudiants, professeurs et membres du personnel du campus.

Sauf que pas du tout.

Entre son début et sa fin, il n’y a rien de normal dans ce message du recteur.

Ou peut-être que oui, finalement: la nouvelle normalité du discours managérial, asservissant, arriviste et productiviste du monde universitaire contemporain.

Amusons-nous à déconstruire ce message du recteur.

1. On manifeste, donc on jase

La rentrée le 1er octobre sera « hors de l’ordinaire. » On s’en doute un peu. M. Berton souligne que:

Nous avons beaucoup parlé d’enseignement supérieur et d’université ces mois derniers au Québec. Et c’est une bonne chose. Je ne peux pas dire que j’ai toujours été heureux de la tournure des débats sur le rôle des universités dans notre société. Mais je pense que les universités et les étudiants qui les fréquentent auront dorénavant toute l’attention de la population québécoise lorsque viendra le temps d’exposer la nature de leurs besoins et de leurs attentes.

On décode: la grève, les manifestations, les carrés rouges et tout le reste ont donc été des moments où l’on a « beaucoup parlé d’enseignement supérieur et d’université. » Nous en prenons acte, monsieur le recteur, tout en marquant notre étonnement puisque vous considériez durant la grève illégitimes ces manières de faire. Au besoin, nous recommencerons donc à manifester, de quelque manière que ce soit.

2. On n’a plus les ressources qu’on avait

M. Breton souligne que les « événements des derniers mois ont exercé une pression considérable sur nos ressources. » Entendre par « ressources » : les professeurs, les chargés de cours et le personnel du registrariat. Cette détestable habitude de traiter les membres d’une organisation au même plan que les stylos ou les camions de livraison. Exit les travailleurs, les collaborateurs.

Qui plus est, lesdites ressources n’étaient pas suffisantes. Au paragraphe suivant, le recteur souligne:

Nos agents de la Sûreté ont été vivement interpellés et il s’est dit des choses à leur sujet qui ne rendent certainement pas justice au travail qu’ils ont accompli. La direction a été mobilisée pour prendre des décisions parfois difficiles, toujours de bonne foi. Et nos communicateurs ont dû multiplier les interventions sur toutes les plateformes. 

On décode: les agents de sécurité et / ou la police font partie de la force de travail normale de l’université pour régler ses problèmes internes. De surcroit, malgré le fait que cette vision de la gestion de son organisation semble totalement naturelle aux yeux du recteur, une armée de relationnistes n’a pas été en mesure de contrer « les choses » méchantes qui ont été dites à cet égard. Autrement dit : on a eu une armée et un service de propagande qui étaient débordés par une insurrection.

3. On a des étudiants plus payants que d’autres

Le recteur conclut son message en soulignant « la personnalité singulière de l’Université de Montréal, » unique au Canada, ce qui lui permet de souhaiter vivement « que l’UdeM conserve sa place dans l’élite des universités de renommée internationale. » Qui plus est, M. Breton « s’étonne » d’un clivage dans le conflit étudiant qui « a été vécu de manière très contrastée » à l’UdeM:

Plus de 50 % de nos étudiants n’ont à toutes fins utiles pas boycotté leurs cours. Le mouvement de contestation n’a pratiquement pas eu d’écho dans les facultés professionnelles tandis qu’il a enflammé nos secteurs des arts et des sciences humaines et sociales.

Or, précise-t-il, les soi-disant « facultés professionnelles » produisent des diplômés « créateurs de richesse » alors que les facultés « en boycott » (sic) produisent « des travailleurs sociaux qui cherchent à réduire les inégalités. » Bon prince, monsieur le Recteur souligne généreusement que « notre société profite autant des innovations technologiques que des réflexions sur les conséquences de ces innovations. »

On décode: les étudiants en génie, en sciences appliquées, et autres « facultés professionnelles » sont des créateurs de richesse. Les autres, les sciences molles et futiles, représentent donc un coût, une perte sèche pour la société. Mais bon, on est pas des barbares, on les tolères parce que le week-end on aime bien réfléchir entre copains créateurs de richesse autour d’un Bordeaux de bon millésime sur les conséquences de notre création de richesse. Mais pas de conneries, hein, on retourne au boulot le lundi matin pour créer cette belle richesse et on n’a surtout pas de temps à perdre dans les manifestations, en boycott, « à parler d’enseignement supérieur et d’université » (cf. section 1, ci-dessus).

 

Si on résume:

Des étudiants qui représentent un coût et un fardeau pour la société puisqu’ils ne produisent pas de richesse ont mobilisé les forces de l’ordre et de la propagande pour parler au cours des derniers mois d’enseignement supérieur et d’université et il est temps que ça cesse parce qu’il ne faudrait pas que l’UdeM perde sa place aux prestigieux classements des meilleures universités dans le monde – à l’instar des multinationales obsédées par le retour sur investissement pour leurs actionnaires qui se préoccupent de leur présence aux palmarès du Fortune 500.

 

Merci monsieur le recteur.

Bonne rentrée ! – comme vous le terminez si bien ce message rassembleur et enthousiasmant pour votre communauté universitaire.

Rentrez en dedans

NB: ce texte a été publié originellement le 27 août 2012 sur le site du Voir.

 

Jour de rentrée, Université de Montréal, pavillon Jean-Brillant, fin des années 1990.

J’ai fin vingtaine, je suis un fier et prétentieux nouveau chargé de cours. Je partage mon temps entre l’enseignement de l’analyse des interventions de l’État, des théories politiques critiques en science-pô et de l’analyse économique à HÉC.

Début septembre, le temps est toujours doux, le soleil, toujours rieur. Parce que la rentrée, demeurera pour moi toujours le plus beau temps de la vie. Renouveau, retrouvailles, fraternité, connaissance, création – la sensation, par-dessus tout, d’appartenir à une longue tradition qui remonte à la Sorbonne du Moyen Âge si ça n’est à l’Académie de Platon ou au Lycée d’Aristote.

Une noble et grandiose histoire qui a voulu que l’Université – avec un U majuscule – soit le château-fort inviolable de la liberté absolue de pensée et de création. Du respect de la divergence des idées. De la fraternité dans la différence. Des liens entre maîtres et élèves, où les premiers élèvent, justement, les seconds à des niveaux toujours plus élevés de connaissance, d’esprit critique, d’imagination et d’humanité.

L’Université n’est pas un building ni une business. L’Université n’est pas usine à petits robots qui répondent aux besoins des entreprises ni de l’appareil d’État ou de tout autre organisation d’intérêts, privés ou publics. L’Université n’est pas une propriété privée, « comme un centre commercial » pour reprendre les mots de l’inénarrable recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton.

L’Université est une institution centrale à nos sociétés – j’oserais dire à notre civilisation, même si j’abhorre ce mot. À notre humanité, en tout cas.

On ne protège pas une institution avec les forces policières: on en défend becs et ongles la mission première et fondamentale.

L’Université n’est rien sans les professeurs, les chercheurs et les étudiants, monsieur Breton. Elle ne se gère ni comme une business, ni comme votre fief féodal.

Il y a quinze ans, mes rentrées étaient faites de fous rires, de gags pendables, de partys avinés, de cahiers neufs, de négociation de plans de cours, de désir d’apprendre et de créer.

En ce 27 août 2012, la rentrée au pavillon Jean-Brillant de l’Université de Montréal, ce pavillon où j’ai étudié et enseigné, est marquée de l’odieux: des policiers armés dans les classes devant au moins un professeur traumatisé. L’intrusion de l’appareil coercitif d’État dans le sanctuaire ultime de nos libertés individuelles et collectives.

Le rôle des recteurs et des doyens est de défendre cette liberté, à tout prix. Guy Breton, recteur de l’Unversité de Montréal n’a aucun pouvoir. Aucun. Il a une autorité morale et administrative tant et aussi longtemps qu’il respecte l’héritage de ses illustre prédécesseurs de toutes les Universités du monde. Il est garant de l’harmonie de cette universitas hominorum – cette assemblée d’hommes et de femmes.

Ce matin, à nouveau, il a trahi cet héritage. Sous prétexte de méfaits de quelques imbéciles énervés et masqués, il a « géré » son Université comme si c’était une business. En prétendant que des actes criminels graves ont été commis (ce que son porte-parole n’est même pas en mesure de confirmer d’aucune manière), il force des professeurs à enseigner. Il attise les braises du mécontentement plutôt que de les apaiser. Moi qui ai à mon actif la création de trois entreprises, je ne donnerais même pas la gestion d’une PME à ce monsieur, à moins que ça ne soit un minable sweatshop dans un coin perdu des Philippines. Et encore.

Votre rôle, monsieur le recteur, est d’assurer la liberté d’enseignement. D’apaiser les tensions lorsqu’elles existent. D’aller vers les étudiants et les professeurs grâce auxquels votre autorité vous est accordée, pas de les confronter. Ni d’envoyer des flics armés jusqu’aux dents.

Vos gestes sont une honte à tout l’héritage occidental de l’institution à laquelle vous devez tout.

Violence rectorale

NB: ce texte a été publié originellement le 21 avril 2012 sur le site du Voir.

 

Michel Seymour, professeur de philosophie à l’Université de Montréal – qu’on ne peut taxer de sédition révolutionnaire – vient d’envoyer aux médias et aux élus de l’Assemblée nationale du Québec le texte suivant. Je suis le premier à dénoncer la violence – et même les répliques violentes à la violence, qu’elle soit langagière, symbolique ou physique.

Il importe toutefois de dénoncer toutes les violences – et, surtout, les causes premières du climat délétère dans lequel la société québécoise semble dériver présentement. Ce que fait admirablement ce court texte du professeur Seymour, à mon avis.

Le ras le bol de Ponce Pilate

La Presse du 20 avril 2012 titre que le recteur de l’U de M en a ras-le-bol et est exaspéré par le climat de violence, « tout ça pour un dollar par jour d’augmentation. » Ce propos est lui-même violent pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il est tenu par quelqu’un qui fait près de 400 000$ par année et pour qui une telle hausse, ce n’est rien. Monsieur Breton omet également de préciser que l’augmentation de 1 dollar par jour durera pendant près de 5 ans, ce qui revient à une augmentation de 75% sur 5 ans. Mais surtout, il omet de dire qu’il est l’un des principaux instigateurs du chaos social qui a été engendré ces derniers temps. La conférence des recteurs et principaux des université du Québec (CRÉPUQ) demande depuis des années une telle hausse des frais de scolarité et ce sont eux que le Gouvernement libéral a choisi d’écouter en faisant la sourde oreille aux revendications des étudiant(e)s. Les recteurs sont donc les premiers responsables du vaste fiasco politique engendré par une hausse annoncée qui est aussi draconienne que provocatrice. En affirmant que la solution se trouve au bout de la route 20, il fait l’impasse sur sa propre responsabilité et choisit de se comporter en Ponce Pilate. Enfin, le recteur a lui-même pris partie en faveur de l’autoritarisme et de l’intransigeance du gouvernement en ayant recours à une injonction, en forçant le retour en classe des professeur(e)s, des chargé(e)s de cours et des étudiant(e)s, peu importe le nombre d’étudiants en classe et peu importe si les associations auxquelles ils appartiennent ont voté majoritairement en faveur de la grève. Il a par-dessus le marché fait appel à des agences de sécurité externes au lieu de s’en tenir aux agents de sécurité à l’interne, ce qui équivaut à mettre en place une loi des mesures de guerre sur le campus. Dans les circonstances, son exaspération devant la violence est une façon de chercher à s’innocenter alors qu’en réalité il est par son arrogance l’un des principaux instigateurs de cette même violence.